M. d'Overburg à demi consolé vida son verre.

--Ah! puisse le bon Dieu vous inspirer de me sauver! dit-il. Vous me

rendriez encore un autre service. Mon fils Alfred, vous le savez,

est un désœuvré, un dissipateur. Il est temps qu'on mette fin aux

débordements de sa vie de jeune homme. J'étais en négociations avec

le comte van Eeckholt qui ne paraît pas éloigné d'accorder à

mon fils la main de sa fille cadette. Votre aide seule peut rendre

possible cette brillante alliance.

--Et vous croyez que monsieur Alfred, par ce mariage, renoncerait à

sa vie de dissipation?

--Infailliblement.

--Ah! si je pouvais aussi, par le même moyen, ramener mon fils dans

le bon chemin! soupira l'entrepreneur.

--Mais vous le pouvez, cherchez une femme pour lui, dit le baron.

--Croyez-vous, monsieur le baron, que cela me serait facile?

--Comment pareille chose serait-elle difficile pour vous qui possédez

des millions?

L'entrepreneur secoua un instant la tête d'un air pensif.

--Jusqu'à présent, dit-il, j'ai vainement cherché une femme

possible pour Herman. Les offres n'ont certainement pas manqué; mais

l'orgueil paternel me pousse, quand il s'agit de mon fils unique, à

élever mes vues au-dessus des gens parmi lesquels nous avons vécu

jusqu'à présent. Mon travail, mon esprit d'économie, un peu

d'intelligence et beaucoup de bonheur m'ont fait gagner quelques

millions. Je les ai gagnés honnêtement, personne n'a jamais dit une

parole de blâme contre moi. Je me demande si, dans cette situation,

je n'ai pas le droit d'espérer pour mon fils un meilleur lot et une

place dans les hautes classes de la société.

--Certes, vous avez ce droit, affirma le baron. Vous n'avez qu'à

regarder autour de vous, je ne doute pas qu'en cherchant bien vous ne

trouviez la bru que vous souhaitez.

L'entrepreneur resta un moment pensif, puis il dit tout à coup:

--Je crois, monsieur le baron, que j'ai découvert le moyen de vous

délivrer en une fois de toutes vos inquiétudes...

--Ah! ciel, puissiez-vous ne pas vous tromper! s'écria M. d'Overburg

avec joie. Et cet heureux moyen?

--Lorsque vous m'avez fait l'honneur de m'inviter à visiter votre

château, mademoiselle Clémence, votre fille, et mon fils ont eu deux

ou trois fois l'occasion de passer quelques heures de compagnie. Il

paraît que les jeunes gens ne se haïssent point. Je suis disposé

à donner à mon fils un million de dot. De plus, sa femme deviendra

maîtresse dans ma maison où elle disposera de tout selon son bon

plaisir. Qu'est-ce que vous dites de cela?

Le baron le regarda avec stupeur comme s'il n'avait pas compris.

--Si vous consentez à ce mariage, reprit Steenvliet, je vous prête

immédiatement deux cent cinquante mille francs sans autre garantie

que votre signature.

Le baron parut hésiter ou réfléchir.

--Quoi? vous ne répondez rien? murmura l'entrepreneur d'un ton de

mécontentement. Est-ce donc un refus?

--Oh! non, vous vous trompez, s'écria le baron effrayé. J'accepte...

avec reconnaissance... avec joie... mais je ne puis pas, comme cela,

prendre à l'instant une résolution définitive, sans savoir ce que

pensent de cela ma femme et ma fille.

--Madame la baronne ne peut pas refuser, et si elle devait y voir

un certain sacrifice, elle s'y résignerait pour le bonheur et pour

l'honneur de son époux.

--En effet, soupira le baron.

--Et pour ce qui regarde mademoiselle Clémence, mon fils est

un garçon bien tourné et elle paraissait le distinguer

particulièrement. De son côté, vous ne rencontrerez pas

d'opposition.

--Je crois également pouvoir l'espérer, mon bon monsieur Steenvliet;

Clémence m'a parlé avec éloges de M. Herman et surtout de sa

politesse et de sa délicate réserve; mais n'en fût-il pas ainsi,

cela ne serait pas un obstacle insurmontable. C'est une autre

difficulté qui m'empêche d'accepter immédiatement votre généreuse

proposition.

--Une difficulté? Avez-vous peut-être pris déjà d'autres

engagements pour votre fille?

--Non. Je vais vous expliquer. Vous êtes un homme raisonnable et vous

le comprendrez. Au décès de mon oncle, le marquis de la Chesnaie, je

dois entrer en possession de plus de deux millions. Il est le parrain

de notre Clémence. Si j'allais, sans l'avoir consulté, disposer

de la main de ma fille, il en serait tellement irrité qu'il me

déshériterait. Vous ne pouvez donc pas exiger que je mette en péril

la fortune future de mes enfants.

--Naturellement, je ne vous le conseille même pas. Écrivez-en à

votre oncle. Mais qu'attendez-vous? S'il refusait d'approuver ce

projet de mariage?

--Refuser, monsieur Steenvliet? Je le craindrais s'il pouvait être

assez généreux pour me tirer de l'embarras où je suis; mais, comme

je vous le disais, il est d'une avarice extrême et les dissipations

de mes fils l'ont rendu inexorable sur ce point.

--Et vous concluez, monsieur le baron?

--Je ne puis pas vous donner ma parole décisive avant de connaître

le sentiment de mon oncle. Je courrais le risque de vous tromper ou de

le tromper; ma conscience me le défend.

--Je ne vous demande pas une décision. Je vous demande seulement

votre parole de gentilhomme que vous ferez sincèrement tout votre

possible pour épargner à mon fils un refus humiliant.

--Je vous la donne, monsieur Steenvliet.

--Eh bien, je veux lutter de bonne volonté avec vous, dit

l'entrepreneur en lui serrant joyeusement la main. Dès demain, si

vous voulez, vous pouvez disposer sur ma maison pour deux cent mille

francs, soit en une fois, soit en plusieurs. Il suffira que vous

fassiez des mandats à ordre sur ma caisse. La chose vous va-t-elle

ainsi?

--Oh! généreux ami; s'écria le baron. Merci; mille fois merci! Vous

êtes mon sauveur et celui de toute ma famille!

--Je pousserai même plus loin mon assistance, monsieur d'Overburg. Je

me propose, un peu plus tard, de dégrever vos biens patrimoniaux de

leurs hypothèques... Mais si, par malheur, on me faisait l'injure de

repousser ou de rendre impossible les projets d'union convenus entre

nous, alors, vous le comprenez bien, je serais libre de retirer mes

promesses et mon aide.

--Ne craignez rien pour cela, répondit le baron. Une pareille

alliance, j'en conviens, aurait peut-être rencontré autrefois

d'insurmontables obstacles; mais aujourd'hui l'argent est devenu le

levier tout-puissant qui abaisse les montagnes, qui comble les abîmes

et qui, dans le monde moral, peut rendre possibles les choses qui ne

l'étaient pas autrefois.

--En tout cas, baron, au besoin, rappelez à vos parents que je me

mettrai au lieu et place de la banque et que je serai votre créancier

au même titre et avec les mêmes droits que cet établissement.

--Si mon oncle consent je pourrai bien me passer de l'approbation

de mes autres parents; et c'est pourquoi je pense qu'il serait très

prudent de ne parler de ce projet de mariage qu'aux membres de nos

deux familles et encore en leur recommandant strictement le secret.

Sans cela des bruits prématurés pourraient encore nous susciter des

difficultés. Par exemple si un de mes parents écrivait au marquis

avant que celui-ci m'eût envoyé sa réponse. Mon oncle est un homme

bizarre.

--Eh bien, gardons la chose secrète entre nous jusqu'à ce que vous

ayez reçu sa lettre. Ce sera, en effet, le plus prudent.

--Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi de vous quitter

pour aujourd'hui, J'ai hâte d'aller me conformer à votre sage

conseil pour prévenir tous les bruits défavorables et en même temps

d'écrire à mon oncle. Dès que je recevrai sa réponse, je viendrai

vous en faire part. D'ailleurs, l'occasion ne me manquera pas

pour vous témoigner encore, dans l'entre-temps, ma profonde

reconnaissance. Adieu.

--Au revoir, monsieur le buron.

Et l'entrepreneur escorta son hôte jusqu'à la porte en lui

prodiguant encore des paroles d'encouragement.

Lorsque le baron se fut éloigné, M. Steenvliet retourna dans son

cabinet. Il ne paraissait pas satisfait de la façon dont le baron

avait, au commencement du moins, accueilli sa proposition. Son

visage exprimait le mécontentement et il secouait la tête d'un air

soucieux.

Arrivé dans son cabinet il alluma sa pipe en écume de mer et se

mit à fumer à grosses bouffées comme il avait coutume de le faire

lorsque des pensées peu agréables assombrissaient son esprit.

Enfin, lorsque ses réflexions et son tabac l'eurent insensiblement

mené à envisager l'affaire sous un jour plus favorable, il murmura:

--Le baron n'a pas accueilli ma proposition avec une grande joie. Il

en paraissait tout troublé. Pour ce qui le concerne, je crois à son

consentement sincère; mais il craint ses parents, surtout son oncle,

le marquis. Certes, dans le monde c'est un avantage considérable et

un grand honneur d'appartenir à une race illustre; mais, au fond,

tous ces gens si fiers ne sont pas faits d'une autre essence que

nous tous. Ah! ils pourraient bien refuser. Le baron pourrait faiblir

devant leur résistance. Il y aurait donc une lutte entre leur orgueil

et mon ambition paternelle? Ils ne me connaissent pas; ils ne savent

pas que, jusqu'à présent, je n'ai pas laissé inexécuté un seul de

mes projets... Pourquoi donc m'inquiéter du résultat? Le baron peut

hésiter, chercher à obtenir des délais; mais est-ce que je ne le

tiens point par l'argent? Attendre n'est rien, pourvu que j'aie des

chances d'atteindre mon but; et ce but, je veux l'atteindre et je

l'atteindrai.

Un valet entra, après avoir frappé légèrement à porte.

--Monsieur, annonça-t-il, monsieur votre fils vient d'entrer. Selon

vos ordres, je lui ai dit que vous vouliez lui parler immédiatement.

--Eh bien?

--Il m'a répondu: Allez au diable! Et il est monté.

--Quel air avait-il?

--Très fatigué, pâle et de mauvaise humeur, Monsieur.

--C'est bien.

Le domestique sortit.

--Il me fera avoir une attaque d'apoplexie, s'écria l'entrepreneur en

frappant du pied avec colère. Je ne pense qu'à lui, à son bonheur,

et lui, après une nuit de désordre et de dissipation, ne daigne pas

seulement venir me saluer. Il méprise mes ordres en présence de mes

domestiques. Ah! ça ne peut pas durer ainsi! Il faut qu'il sache, et

il saura que c'est moi qui suis le maître ici.

En achevant ces menaces il gravit l'escalier de marbre et ouvrit la

porte d'une des chambres qui s'ouvraient sur le palier.

Il vit son fils, qui avait déjà ôté sa redingote, debout devant

son lit.

--Mauvais sujet, s'écria-t-il, Jacques ne t'a-t-il pas dit que je

voulais te voir à ton retour? Pourquoi ne m'obéis-tu pas?

--Je suis malade, grommela le jeune homme d'un ton revêche. Je vais

me coucher.

--Malade? Tu as encore une fois passé toute la nuit dans une

scandaleuse débauche. Tu n'es qu'un méprisable ivrogne.

--Pas encore tout à fait, mon père; mais je crains fort de le

devenir. Et à qui la faute?

--Et tu n'es pas honteux, fils ingrat, de me dire pareille chose?

s'écria l'entrepreneur affligé et courroucé à la fois, à moi, à

ton père qui a pioché et peiné toute sa vie pour te voir heureux?

--Pourquoi vous cacher la vérité, mon père? Vous savez assez

vous-même que...

--Ces griffes sur ta joue, qu'est-ce que cela signifie? Tu t'es battu,

battu avec des femmes?

--Non, soyez tranquille, mon père, j'étais en bonne compagnie:

vous les connaissez bien les jeunes gentilshommes et les autres

dissipateurs du club. Chemin faisant nous avons bu du champagne dans

un cabaret de village, par seaux, suivant la coutume, et, pour nous

amuser, nous avons mis en pièces quelques verres et quelques glaces.

Dans l'obscurité, je me suis heurté contre un marbre; de là

vient l'égratignure de ma joue. Allons, père, ne me faites pas de

reproches inutiles. Ce n'est pas la première fois que pareille chose

m'arrive, et ce ne sera probablement pas la dernière. Soyez un peu

indulgent et laissez-moi me mettre au lit.

L'entrepreneur, mis dans la plus violente colère par le calme

exaspérant de son fils, s'élança vers lui le poing fermé.

--Vaurien sans cœur! vociféra-t-il. Tu n'iras pas te coucher, tu

écouteras respectueusement ce qu'il me plaira de te dire!

--Eh! mon Dieu, ne vous mettez pas en colère, mon père. Si vous le

désirez, je resterai levé.

--Ah! tu continueras à boire, à bambocher comme un être sans

éducation, oses-tu dire! Je comprends: tu crois que je n'ai ni le

droit, ni le pouvoir de t'imposer ma volonté. Eh bien! tu te trompes,

et joliment! N'oublie pas que quand ta mère mourut je n'avais encore

qu'une toute petite fortune. Depuis lors tu m'as coûté et tu as

dissipé au moins trois fois autant que ton petit héritage maternel.

Ce que je possède m'appartient tout à fait, à moi seul, et s'il me

plaisait de te refuser à l'avenir toute monnaie...

--Fasse Dieu que vous me l'eussiez toujours refusée, mon père,

murmura le jeune homme sans s'émouvoir. Cet argent que d'autres

mettent au dessus de tout, je le hais comme la cause de ma misère et

de mon désespoir. Ces paroles vous fâchent, mon père? Vous croyez

que je dis cela pour vous faire de la peine! Croyez, que malgré tout,

je vous aime et je vous respecte; oui, je voudrais être la joie de

vos vieux jours; mais je ne suis plus bon à rien, plus capable de

rien. La vie m'ennuie tellement que je voudrais être mort.

L'accent de conviction avec lequel Herman avait prononcé ces

dernières paroles, effraya profondément M. Steenvliet et fit tomber

sa colère comme par enchantement.

--Mon fils, mon fils, si tu savais comme tu me fais de la peine! Aie

pitié de ton père! Je te donne tout ce que ton cœur peut désirer;

des chevaux de prix, des voitures de luxe, de l'argent en abondance,

et tu ne t'estimes pas encore heureux!

--Je suis malheureux, mon père, profondément malheureux!

--Comment cela est-il possible? As-tu peut-être une cause secrète de

chagrin? Confie-la moi, je t'aiderai à en triompher.

--Vous la connaissez, cette cause, répondit le jeune homme. Ce n'est

pas la première fois que je vous en parle; mais vous voulez que je

vous la répète? Eh bien, soit. Mon excellente mère était une fille

de paysans. Malgré votre fortune, qui croissait tous les jours, elle

a élevé ma première jeunesse comme elle pouvait; elle m'a inculqué

sa simplicité, son amour pour la vérité et pour la vertu, en

même temps que son aversion pour le faux luxe; mais les manières

distinguées, le vernis spirituel et brillant, l'ambition de

s'élever,--qualités que l'on doit avoir sucées avec le lait

maternel pour les posséder entièrement,--elle ne pouvait me les

apprendre ou me les inspirer, ni vous non plus, mon père. L'argent ne

vous avait pas encore poussé à chercher pour moi le bonheur dans la

vie inutile et fastueuse de ce qu'on est convenu d'appeler le grand

monde. Vous et mère, vous rêviez pour moi une carrière fructueuse

et en même temps honorable. Je deviendrais artiste, peintre, et je

suivais les leçons de l'Académie. J'eus des professeurs particuliers

qui me firent faire quelques progrès; je commençai à peindre.

J'avais des dispositions, beaucoup de dispositions; tout présageait

qu'après de sérieuses études, je ferais honneur à votre nom et

à mon pays. Je regrette ce temps d'enthousiasme, d'amour du beau,

d'ardentes croyances en l'avenir. J'étais bien heureux alors! Mais la

fortune vous favorisa d'une manière aussi inattendue qu'inespérée

et, pour comble de malheur, Dieu rappela à lui ma pauvre mère. Vous

m'avez forcé alors, mon père, impitoyablement forcé, de déposer

pour jamais le crayon et le pinceau. Le fils d'un millionnaire ne

pouvait plus travailler... C'est ainsi que vous avez brisé l'espoir

de ma vie et tout mon courage; car j'ai oublié ce que j'avais appris

et maintenant il est trop tard.

--Allons, allons, mon fils, dit l'entrepreneur d'un ton très calme.

Tout ça n'est qu'une erreur de tes sens. La migraine te rend chagrin

et grognon. Tu voulais devenir peintre? Qu'est-ce, au fond, qu'un

peintre, sans parler bien entendu de quelques génies exceptionnels

presque aussi rares que le merle blanc? Un peintre est un ouvrier qui

fait des meubles pour orner les salons des gens riches. Il s'estime

heureux lorsqu'il réussit à nouer péniblement les deux bouts de

l'année. N'est-ce pas ainsi?

Un sourire triste et improbateur plissa les lèvres du jeune homme.

--Oui, ris de mes paroles, continua le père. Tu ne me feras pas

croire qu'il ne serait pas de la dernière stupidité de courir avec

un tableau sous le bras pour l'offrir en vente, de se jeter aux genoux

des journalistes et des critiques d'art, ou de se laisser traîner

dans la boue par des concurrents jaloux, quand on a des millions à sa

disposition. Reconnais qu'en ceci du moins j'ai raison.

--En tous cas, cela importe peu actuellement, répliqua le jeune

homme. Vous avez jugé qu'il valait mieux pour moi de fréquenter

les plus hautes classes de la société et de vivre sans rien faire

d'utile. Je vous ai obéi. De quoi pouvez-vous vous plaindre?

--Mais Herman, mon pauvre garçon, ce n'est pas une raison pour te

traîner dans une crapuleuse débauche, s'écria l'entrepreneur avec

un accent d'indulgence paternelle. Que tu t'amuses dans la compagnie

des membres du Club, je n'y trouve rien à redire; mais faut-il pour

cela te livrer à de pareils excès de boisson au risque de troubler

ton intelligence et de perdre ta santé et ta bonne réputation?

--J'ai profondément réfléchi à cette question, mon père; ce matin

encore, pendant des heures. Est-il nécessaire de faire de pareils

excès de boisson en telle compagnie? Pour moi, cela est inévitable.

--Inévitable? Mais avec une volonté un peu ferme on peut toujours se

retenir.

--On pourrait le croire, mon père, mais cependant ce n'est pas ainsi.

Quand je me trouve dans la compagnie de ces jeunes nobles, avant

qu'ils soient échauffés par le vin, je me sens à chaque instant

profondément humilié; car, même sans le vouloir, ils montrent assez

qu'ils ne me considèrent que comme un intrus d'un sang de qualité

inférieure. Je dois reconnaître d'ailleurs que je suis réellement

bien au-dessous d'eux: je ne parle pas leur langue, je n'ai pas leurs

belles manières, je ne puis point parler de mes ancêtres ni de mon

blason, de mon oncle le duc, ni de ma tante la comtesse; mais quand le

vin déborde sur la table et que les têtes sont allumées, alors je

deviens insensiblement leur égal et même je les dépasse tous par

la seule puissance dont vous me laissez disposer: par l'argent... Et

lorsque, en leur présence, je sème l'or à pleines poignées et que

je paie même l'écot des plus riches, alors ils m'admirent et ils

m'encensent; alors ils s'écrient que si je ne suis pas d'un sang

noble je méritais du moins d'en être. Vous voyez donc bien, mon

père, que je ne puis pas échapper à la folle vie qui vous afflige,

à moins que je ne dise adieu définitivement et pour toujours à la

dangereuse société de ces nobles gentilshommes, le désirez-vous?

--Non, pas cela, Herman, maintenant moins que jamais. Mais si tu

t'amusais avec une certaine mesure et si tu t'arrêtais de boire dès

que tu sens que le vin va te faire mal?

--Ah! mon père, cela n'est pas possible, je ne suis pas un ange.

Pour n'être pas dédaigné par mes nobles amis je dois du moins faire

comme eux, et si le vin m'a une fois obscurci l'esprit je n'en ai pour

cela moins d'intelligence et de volonté que les autres.

--Essaie du moins, mon fils, promets-moi que tu l'essaieras.

--Je veux bien promettre, murmura Herman en haussant les épaules;

promettre est facile, mon père; mais je ne réponds pas que je

pourrai tenir ma parole. Ainsi, par exemple, dans huit jours nous

avons dans le même cabaret une fête, un banquet, où l'on ne boira

pas peu de chose. Le banquier d'Alster a perdu le pari d'un dîner de

quinze couverts contre le comte de Hautmanoir. Ce dîner dégénérera

probablement en une longue bamboche, car l'hôtelier de l'_Aigle

d'or_, un fin renard, a deux filles qui, malgré leur innocence

apparente, connaissent parfaitement le truc pour nous entraîner dans

de folles dépenses d'argent. Vous me direz, mon père: «N'allez pas

à cette partie». C'est impossible: J'étais avec le baron Arthur

d'Overburg le témoin du pari. Si j'y manquais...

--Non, pour cette fois je ne puis pas vous le conseiller, interrompit

l'entrepreneur. J'ai pour cela certaines raisons puissantes. Vas-y

et tiens-toi un peu bien et ne fais pas de choses dangereuses...

Maintenant que tu te montres raisonnable, j'ai bien envie de te parler

d'une autre affaire, mais puisque tu es fatigué j'attendrai jusqu'à

demain.

--Ma fatigue est passée, mon père.

L'entrepreneur prit la main de son fils:

--Herman, dit-il, écoute mes paroles avec bonne volonté et sans

prévention. Tout ce que j'ai fait jusqu'à présent, je l'ai fait

par amour pour toi. Mon rêve était de t'élever dans le monde, de

te faire jouir dans la société des honneurs et de la considération

pour lesquels je ne suis pas né et je n'ai pas été élevé

moi-même, j'ai l'espoir maintenant que bientôt je pourrai atteindre

ce but de tous mes efforts. Tu as vingt-quatre ans, dis-moi, n'as-tu

jamais songé au mariage?

--Jamais, mon père.

--Eh bien si je t'offrais une femme aimable, spirituelle et charmante,

repousserais-tu sa main?

--Je n'en sais rien.

--Mais si je te disais que ton consentement me rendrait heureux?

--A ces conditions je pourrais me soumettre à vos désirs. Un

changement si radical dans ma position me guérirait peut-être de

l'ennui et du dégoût de l'existence.

--Et puis réfléchis, mon fils, qu'une maîtresse de maison est

nécessaire ici, une femme distinguée, bien élevée, qui sache

recevoir comme il convient. Je voudrais jouir un peu de ma fortune,

inviter à des dîners, à des soirées, des gens dans une belle

position... Je pourrais me remarier, oui, mais je t'aime trop pour te

donner une marâtre. Ta femme sera la maîtresse ici et c'est elle

qui tiendra la maison. Ah! Herman, si je réussis cette fois dans mes

efforts, il est probable que tu me remercieras éternellement pour un

si brillant mariage... Tu connais mademoiselle d'Overburg?... Elle est

charmante, elle séduit tout le monde par sa conversation spirituelle

et par la grâce de ses manières.

--Quoi? c'est Clémence Overburg que vous voulez me proposer pour

fiancée? s'écria Herman avec une expression de surprise mêlée

de regret? Une fille de baron de vieille noblesse? Elle est aimable,

spirituelle, je le reconnais; mais jolie, je ne l'ai point remarqué.

--Tu te trompes, Herman, sa figure est très bien. Et réfléchis donc

quel grand et beau nom! Tu seras donc admis dans une des familles les

plus nobles et les plus illustres de tout le pays.

--C'est précisément cela qui m'effraie; en présence de cette

demoiselle d'Overburg d'une si haute naissance, je ne me sens qu'un

tout petit garçon, mon père. Cela m'humilie profondément. Je ne

connais ni les idées, ni les habitudes, ni le langage de ce grand

monde. Une femme qui a plus d'esprit que son mari et qui peut lui

donner des leçons sur tout, serait-ce bien la condition d'une

vie supportable? Et puis il y a les nobles parents, quel accueil

feront-ils à l'intrus qui a du sang d'ouvrier dans les veines? Ils ne

l'accueilleront qu'avec dédain naturellement.

--Tu n'envisages que le vilain côté de l'affaire, mon fils,

répliqua l'entrepreneur. Ma grande fortune te garantira contre

l'humiliation que tu as tort de craindre... Allons, Herman, mets-y de

la bonne volonté. Promets-moi que tu ne te mettras pas en travers

de mon projet; rassure-moi. Dis-moi que tu accepteras Clémence

d'Overburg comme femme si on t'offre sa main.

--Je consentirai pour vous plaire, mon père, mademoiselle Clémence

ou une autre, ça m'est égal. Je ne puis pas devenir plus malheureux

que je ne le suis.

L'entrepreneur, qui s'était attendu à une vive résistance, était

étonné autant que joyeux de la condescendance de son fils.

--Eh bien, Herman, je suis content de toi, dit il, nous ne parlerons

pas davantage aujourd'hui de cette affaire encore quelque peu

incertaine. Va te mettre au lit maintenant et tache de prendre du

repos. Cela te fera du bien.

Et après avoir serré encore une fois la main de son fils, il sortit

de la chambre avec un joyeux sourire sur les lèvres.

Argent et Noblesse · 第 18 / 31 题