IV

Lorsque le baron d'Overburg eut fait encore deux ou trois courses,

toutes relatives à sa situation envers la banque, il se rendit au

chemin de fer et monta dans un wagon de première classe. Dans

le compartiment où il entra il n'y avait que deux personnes qui

causaient à voix basse entre elles et qui ne firent guère

attention à lui. Il put donc se livrer, sans être troublé, à ses

réflexions, dans le coin où il avait pris place.

Durant quelque temps sa physionomie s'illumina d'un sourire; il

réfléchissait qu'il avait été sur le bord d'un abîme. Sa fortune

était tout à fait perdue, et sa situation envers la Banque avait

été si critique et si menaçante, qu'il n'avait plus eu devant les

yeux qu'une déchéance sans espoir, une ruine complète, la honte et

la misère pour lui et ses enfants. C'est Dieu lui-même, pensait-il,

qui m'a inspiré l'idée d'invoquer le secours de M. Steenvliet, Ce

généreux bourgeois lui fournissait les moyens de cacher à tout le

monde les brèches de sa fortune, jusqu'à ce que l'autre héritage

vînt le délivrer de toute inquiétude. Sa conscience essaya bien

de lui faire voir aussi les points noirs de cette affaire. Sa fille

devrait se marier avec un jeune homme de sang roturier: elle, rejeton

de l'illustre famille des Overburg, alliée avec le fils d'un homme

qui, il le savait, avait commencé sa carrière comme journalier,

comme simple maçon. Une pareille mésalliance ne souillerait-elle pas

d'une tache ineffaçable le nom immaculé de ses ancêtres?... Mais sur

ce point-là, pensait-il, le temps a considérablement modifié les

idées.

D'ailleurs si Clémence avait de l'inclination pour Herman Steenvliet

et acceptait librement sa main? Ce mariage ne faisait pas entrer un

bourgeois dans sa famille, à proprement parler, c'était simplement

une descendante, un rejeton féminin qui passait à l'état de

bourgeoise. Dans tous les cas et de quelque façon que la chose

se présentât, il n'avait plus le moyen de résister. Accepter la

proposition de M. Steenvliet ou se résigner à la décadence et à la

honte, il ne lui restait pas d'autre choix.

Le train s'arrêta dans une petite station. Le baron descendit. Il

devait encore marcher pendant six ou sept minutes. Après avoir suivi

la grande route pendant quelques centaines de mètres, il prit un

chemin de traverse qu'ombrageait une double rangée de hêtres.

Au bout de ce chemin s'élevait une large et pesante construction

flanquée d'une tour des deux côtés de la façade. C'était le

château patrimonial des barons d'Overburg.

Sans doute, plusieurs siècles avaient passé sur cette noble demeure;

car certaines parties portaient la marque d'une haute antiquité;

mais chaque époque nouvelle y avait changé quelque chose. La vieille

porte seigneuriale existait encore, mais le pont-levis avait depuis

longtemps disparu. Les fenêtres ogivales avaient été transformées

en fenêtres carrées et les petites vitres enchâssées dans les

lamelles de plomb avaient été remplacées par de grandes glaces.

Tel qu'il était actuellement, refait et déformé en partie, le

château, par sa grandeur et sa hauteur, donnait une idée favorable

de la richesse de ses propriétaires. Il était d'ailleurs précédé

d'un magnifique jardin et entouré d'un vaste parc planté d'arbres

séculaires. Personne n'eût pu supposer que, sous les riches lambris

de cette demeure seigneuriale régnaient la détresse et la crainte de

la ruine.

Le baron d'Overburg entra dans son château et ouvrit la porte d'une

pièce du rez-de-chaussée dont les fenêtres s'ouvraient sur le parc.

Son retour inattendu surprit la baronne qui était assise auprès

de la fenêtre, un ouvrage de tapisserie à la main. Elle paraissait

avoir pleuré, car ses yeux étaient encore rouges. Elle se leva comme

en sursaut et demanda avec une expression d'angoisse:

--Marcel, vous souriez? Dites-moi vite quelles nouvelles vous

apportez.

--De très heureuses nouvelles, Laure, nous sommes sauvés!

--Sauvés? Ah! que Dieu soit béni de sa miséricorde, s'écria

la vieille dame en levant les mains vers le ciel. J'ai peine à

le croire, j'avais perdu tout espoir. Tranquillisez-moi, Marcel,

dites-moi qui nous prête si généreusement son secours. Notre

cousin, le chevalier d'Havenport?

Au lieu de lui répondre, M. d'Overburg demanda:

--Où est Clémence?

--Elle est assise sous le berceau, près de l'étang.

--Et les autres enfants?

--Je les ai éloignés. Ils sont allés passer la journée à la

campagne de la douairière Van Langenhove.

--Qu'est-ce que Clémence connaît du malheur qui nous a frappés?

--Je lui ai dit seulement que nous avions perdu beaucoup d'argent.

Elle en est fort affligée parce qu'elle craint que ce malheur ne soit

un obstacle au mariage de son frère. Mais elle ignore absolument

que nous étions complètement ruinés par la catastrophe de _La

Prudence_.

--Tant mieux, Laure; il faut que cela reste caché pour tout le

monde... Asseyons-nous. Je vous raconterai mon aventure, et j'ai

d'ailleurs à vous parler d'une chose fort importante. D'abord, je me

suis rendu au château de notre cousin le chevalier d'Havenport. Il

m'a refusé complètement toute assistance. Ensuite j'allai rendre

visite à Bruxelles à notre riche ami De la Croix. Il m'accueillit

avec des conseils humiliants et repoussa ma demande d'une façon

presque grossière. J'étais là, sur le pavé, désespéré et ne

sachant que tenter, lorsque le ciel m'inspira tout à coup l'idée

d'aller invoquer l'aide de M. Steenvliet.

--De M. Steenvliet, l'entrepreneur? demanda madame d'Overburg avec

étonnement.

--Oui, de M. Steenvliet, le riche entrepreneur, qui a, deux ou trois

fois déjà, passé l'après-midi ici avec son fils Herman. J'avais

peu d'espoir en sa générosité, Laure, aussi peu que vous en ce

moment. Et ce n'est qu'en hésitant et avec crainte que je me dirigeai

vers sa demeure.

--Et il a consenti à votre demande?

--Non seulement il nous prête, sous la seule garantie de ma

signature, les deux cent cinquante mille francs dont nous avons

besoin; mais il nous ouvre sa caisse et il nous tirera de tous nos

embarras. Il le peut; il a des millions à sa disposition.

--Ah! quel bonheur inattendu! s'écria madame d'Overburg. Quelle

grandeur d'âme chez un homme de basse extraction! Ah! Marcel,

si affligeant que cela soit, il faut pourtant le reconnaître,

actuellement il n'est pas rare de trouver parmi les bourgeois enrichis

plus de noblesse de cœur et de bonté que parmi les gens de haute

naissance.

--N'exagérez pas, Laure, répliqua son mari. Ces bourgeois peuvent

exercer le commerce et l'industrie. Quand la chance leur sourit,

ils gagnent énormément d'argent, et ils ne sont pas obligés de

l'épargner par devoir de famille. Nous, au contraire, si nous ne

pouvons pas conserver ce que nos parents nous ont laissé, nous allons

insensiblement, mais infailliblement vers la déchéance.

--Mais, maintenant, Marcel, nous sommes délivrés de cette

inquiétude, n'est-ce pas?

--Oui; mais M. Steenvliet a mis une condition à son assistance.

--Oh! nous l'acceptons sans hésiter.

--Naturellement, Laure; notre salut est à ce prix.

--Et quelle est cette condition?

--Je vais vous le dire: vous avez vu le fils de M. Steenvliet; c'est

un gentil garçon, très poli, intelligent, et de plus, réservé et

modeste. Notre Clémence paraissait se plaire particulièrement en sa

compagnie, n'est-ce pas?

--En effet, Marcel; mais pourquoi me demandez-vous tout cela?

--C'est parce que M. Steenvliet m'a fait la proposition de permettre

que notre Clémence épouse son fils Herman.

La baronne se leva et regarda son mari en face avec autant

d'étonnement que si elle apprenait la chose du monde la plus

incroyable.

--Permettre que notre Clémence épouse son fils? répéta-t-elle

lentement. Mais cela est impossible.

--C'est regrettable à coup sûr, Laure, mais serait-ce la première

fois qu'une famille noble, pour sauver son honneur ou son existence,

se résigne à un pareil sacrifice?

--Une mésalliance? Notre Clémence, la femme du fils d'un bourgeois

qui, à ce qu'on dit, a commencé sa fortune comme simple journalier!

Mais à la seule nouvelle d'un pareil mariage votre oncle le marquis

se mettra dans une furieuse colère, et nous déshéritera par

vengeance.

--Ne vous inquiétez pas de cela, Laure; je vais d'abord lui demander

son approbation, et je suis certain qu'il ne me la refusera pas si

je puis lui annoncer que vous et Clémence avez donné votre

consentement. Voyons, rasseyez-vous... Vous pleurez, Laure? Non, ne

luttez pas inutilement contre une inexorable fatalité. Je comprends

votre chagrin; mais il y a des circonstances dans la vie où de

deux maux on est contraint de choisir le moindre. Vous êtes mère;

décidez: la pauvreté, la honte pour nous et nos enfants; la chute

définitive de notre race, ou bien le mariage de Clémence avec

un fils de bourgeois qui lui apporte en dot un million,--je dis un

million. Parlez, que choisissez-vous?

--Situation terrible! Mais, hélas! je le sens bien, il n'y a pas

moyen de s'y soustraire, soupira la vieille dame d'un ton de profond

découragement.

--Vous consentez, Laure?

--Ah! il le faut bien; nous ne pouvons faire autrement. Pauvre

Clémence!

--Pauvre Clémence, dites-vous, mais elle acceptera probablement avec

joie la main d'Herman Steenvliet. Il ne lui est pas antipathique; le

million que son père lui donne en dot plaidera aussi quelque peu en

sa faveur... Que pensez-vous Laure, des dispositions de Clémence à

l'égard de Herman Steenvliet?

--Elle m'a, en effet, parlé quelquefois de lui avec éloge; mais

éprouve-t-elle pour lui une sympathie particulière, c'est ce que je

ne saurais dire.

--Nous allons le savoir tout de suite, Laure. Allons, prenez courage,

et cachez votre tristesse. Je vais faire venir Clémence.

Il sortit pour donner un ordre à un domestique, et revint auprès de

sa femme.

Laure, dit-il, quel que soit le sentiment de notre fille, n'oubliez

pas qu'il faut qu'elle consente; il le faut! Ainsi, point de

faiblesse; au contraire, vous m'aiderez franchement et sans hésiter.

En ne le faisant pas, vous m'affligeriez inutilement; s'il le faut,

faites violence à votre compassion maternelle. Eh bien, que puis-je

attendre de vous?

--Je vous aiderai de tout mon pouvoir; c'est mon devoir, je le sens

bien, répondit la vieille dame d'un ton résolu.

--Merci, Laure, vous me faciliterez ma pénible tâche. Maintenant

tâchez de faire bon visage et de ne pas avoir l'air triste. J'entends

venir Clémence.

--Laissez-moi entamer l'affaire, dit madame d'Overburg. Vous y

mettriez trop de précipitation, et pourriez l'effrayer.

La jeune fille ouvrit la porte de l'appartement. Elle n'était point

particulièrement jolie de visage; mais sa taille svelte et bien

prise, et l'élégante richesse de sa claire toilette du matin lui

donnaient un extérieur des plus agréables.

Elle se jeta au cou du baron en s'écriant:

--Ah! vous souriez, mon cher père; vous êtes de bonne humeur; votre

chagrin est passé! Mon frère Alfred pourra-t-il devenir le fiancé

de la jeune comtesse van Eeckholt?

--Oui, mon enfant, répondit M. d'Overburg, mais votre mère a, de son

côté, à vous communiquer une heureuse nouvelle qui vous intéresse

particulièrement.

--Qui me concerne, moi! Parlez, mère chérie! qu'est-ce que c'est?

s'écria la jeune fille avec une vive curiosité. Me donnez-vous la

belle robe de soie bleue que nous avons admirée Montagne-de-la-Cour

à Bruxelles?

--Il s'agit de tout autre chose; d'une chose de la plus haute

importance et du plus brillant résultat, dit la vieille dame en

saisissant les deux mains de sa fille. Vous allez aussi vous marier,

enfant.

--Moi, me marier?

--Oui; vous voulez bien, n'est-ce pas?

--Sans doute, je veux bien, mère... Et qui sera mon fiancé? Est-ce

un joli homme?

--Oui, Clémence, un très joli garçon, qui apporte un million de

dot.

--L'ai-je déjà vu, mère?

--Vous l'avez vu plus d'une fois et vous avez causé avec lui; vous le

trouviez même très aimable.

--Mais qui est-ce?

--Devinez.

La jeune fille posa l'index sur son front et murmura toute pensive:

--Le chevalier Van Rietwyck?... Pas celui-là! Guillaume de Hooghe?...

Pas non plus? Paul de Deule? M. de Garchamp?

A chaque nom la vieille dame secouait la tête en signe de

dénégation.

Le visage du baron prit une expression d'inquiétude. Cette

conversation prenait une tournure peu favorable, à ce qu'il

lui semblait. En effet, si Clémence avait éprouvé la moindre

inclination pour Herman Steenvliet, n'est-ce pas à lui qu'elle eût

songé tout d'abord?

--Ah! je sais qui vous voulez dire, s'écria la fille: M. de Menting.

--Non, pas celui-là non plus, dit la mère.

--C'est cependant un comte ou un baron pour moins, ma mère?

--Non, mais son père possède des millions; vous pourrez briller

au-dessus des plus riches.

--Vous ma faites frémir d'impatience. Dites-moi vite de qui il

s'agit.

--Il s'appelle Herman.

--Herman? Herman? Quel Herman? répéta la une fille toute surprise.

--Herman Steenvliet, mon enfant. N'est-ce pas un joli jeune homme

distingué et digne d'être aimé?

Une expression de pitié dédaigneuse contracta le visage de la jeune

fille, qui murmura:

--Oui, peut-être bien, ma mère... mais le pauvre garçon n'est même

pas de sang noble.

Et elle ajouta en riant presque aux éclats;

--Ah! ah! moi la fiancée d'Herman Steenvliet! Alfred dit que son

père a été maçon. Mère, mère, vous avez voulu vous amuser à

mes dépens. Quoi: mon frère va épouser une comtesse, et moi je

deviendrais la femme d'un fils d'ouvrier. Quelle mauvaise plaisanterie

est-ce là?... Vous vous taisez, mon père? Vous paraissez contrarié?

Je commence à avoir peur. Je vous en prie, rassurez-moi; dites-moi

que les paroles de ma mère n'étaient sérieuses.

--Elles sont très sérieuses, au contraire, mon enfant, répondit le

baron. Asseyez-vous là devant moi, Clémence. Je vais tâcher de

vous faire comprendre que vous avez les meilleures raisons du monde

d'accepter cette union avec une grande joie. Herman Steenvliet est

un joli garçon, bien élevé et plein de cœur. De ce côté,

vous n'avez certes pas à vous plaindre. Son père, qui est veuf et

immensément riche, lui donne un million de dot et vous installe dans

son hôtel en souveraine maîtresse. Vous jouirez donc, à partir du

jour de votre mariage, de tout ce qui peut rendre une femme heureuse:

une demeure princière, des équipages magnifiques, de nombreux

serviteurs, des fêtes splendides où vous pourrez éclipser les plus

riches par le luxe de vos toilettes et l'éclat de vos diamants.

--Mais tout cela ne lui donne pas une goutte de sang noble!

interrompit pour la troisième fois la jeune fille.

Le baron, contrarié parce qu'il entrevoyait l'insuccès de ses

efforts, secoua la tête et grommela avec impatience:

--Puisque les mérites personnels de votre futur époux, et la grande

fortune qu'il vous apporte vous laissent indifférente, j'invoquerai

d'autres raisons.

--C'est superflu, mon père: Je ne ressens pas la moindre sympathie

pour ce M. Herman Steenvliet, et je n'ai aucune envie de vendre ma

naissance pour de l'argent.

--Votre volonté n'est pas plus libre que la nôtre en cette affaire,

Clémence. La fatalité le veut ainsi, et au besoin j'userais de mon

autorité paternelle pour vous imposer ce mariage.

La jeune fille s'aperçut seulement alors au ton ferme de la voix de

son père, que tout cela était sérieux. Elle prit peur, et se jeta

en pleurant au cou de la baronne.

--Mère, mère, protégez votre enfant! gémit-elle.

--Vous avez tort, ma chère Clémence, dit la vieille dame en faisant

violence à sa propre douleur. Cent autres à ta place béniraient le

ciel d'une union si avantageuse.

--Mais vous me repoussez de la famille, vous me jetez dans les bras

d'un fils d'ouvrier! s'écria la jeune fille. Je perds ma noblesse et

mon mari n'en restera pas moins un roturier...

--Soyons calmes, Clémence, ordonna M. d'Overburg. Asseyez-vous, et

comprimez vos larmes, je le veux!

Lorsque sa fille eut obéi, il reprit d'une voix sombre et

impérieuse.

--Ah! vous vous montrez rebelle aux conseils et aux désirs de vos

parents! Je me vois donc contraint de vous apprendre dans quelle

situation le sort nous a placés? Eh bien, écoutez, je vais vous

le dire. Pour faire honneur à notre position dans le monde, pour

pourvoir aux frais du l'éducation de vos sœurs et des prodigalités

de vos frères, à demi ruiné par des pertes antérieures, j'ai été

obligé de grever nos biens d'hypothèques. En outre j'ai emprunté

une somme considérable à la société _La Prudence_ et je l'ai

confiée à des amis afin de spéculer à la Bourse pour notre compte

commun. Un serviteur infidèle a volé des millions à la banque _La

Prudence_, et dans cette catastrophe nous avons perdu toute notre

fortune. Nous ne possédons plus rien; il ne nous reste rien au monde

qu'une dette que nous ne pouvons pas payer...

La pauvre jeune fille, pâle comme un linge, regardait son père en

tremblant et versait d'abondantes larmes, sans dire un mot.

--S'il vous était possible de refuser ce mariage, Clémence,

savez-vous ce qu'il arriverait? poursuivit son père. Je dois à la

Banque deux cent cinquante mille francs. Pour se rembourser de cette

somme, les créanciers feraient vendre aux enchères publiques tous

nos biens, même notre château patrimonial, et nous mettraient

impitoyablement sur la rue. Que nous resterait-il à faire, alors,

poursuivis, déshonorés et réduits à la plus profonde misère? Oui,

peut-être pourrions-nous trouver, les uns ici, les autres plus loin,

un asile passager chez nos parents; mais néanmoins il nous faudrait

recevoir de mains étrangères le pain de l'aumône et le manger dans

la douleur et l'humiliation, nous, nous, rejetons de l'illustre maison

des Overburg! Acceptez la main d'Herman Steenvliet et vous vous sauvez

vous-même, et nous tous avec vous. Le père de votre mari ne m'aide

pas seulement à éteindre complètement ma dette, il purge mes

propriétés de toutes les hypothèques dont elles sont grevées...

Vous ne dites rien, Clémence.

--Sacrifier ma noblesse! Moi, devenir la femme d'un bourgeois!

Irrévocablement, pour toujours! murmura la jeune fille frémissante

de douleur et presque de dégoût!

--O Clémence, ayez pitié de votre malheureux père, de votre mère,

de vos frères et sœurs, dit le baron d'un ton suppliant. Soyez notre

ange protecteur à tous, dévouez-vous pour sauver l'honneur de notre

race.

La jeune fille parut hésiter.

--Allons, ma chère enfant, soumettez-vous à la fatalité. S'il

vous en coûte de faire ce sacrifice pour notre bonheur à tous,

consolez-vous à l'idée qu'à l'époque où nous vivons, de pareilles

unions, entre nobles et bourgeois, ne sont plus, comme autrefois,

chose extraordinaire. Souvenez-vous des demoiselles Van Wiegers et Van

Sackel, et même du jeune baron de Dorp, qui a épousé récemment la

fille d'un banquier.

--Être pour toujours déchue de noblesse, rejetée hors de notre

famille! soupira la jeune fille luttant encore.

--Ah! Clémence, ma chère Clémence, s'écria le baron en tendant les

mains vers sa fille, voyez votre père qui vous implore les larmes aux

yeux! Soyez généreuse, sauvez-nous de la honte, de la déchéance!

consentez!

La jeune fille releva la tête, essuya ses larmes, et répondit avec

une résolution surprenante:

--Eh bien, mon père et vous, ma mère, peut-être que la conviction

que je me sacrifie pour l'honneur d'un grand nom--que je ne porterai

plus, hélas--suffira-t-elle pour me donner la force de subir mon

triste sort avec résignation. Je consens! Qu'Herman Steenvliet

devienne mon époux!

--Viens sur mon cœur, ma chère, ma noble enfant, dit la vieille

dame en embrassant sa fille avec transport. Tu es l'ange gardien de la

maison d'Overburg.

Le baron serra aussi sa fille dans ses bras avec une effusion pleine

de reconnaissance. Après ces épanchements, il reprit:

--Clémence, une bonne œuvre ne doit pas rester inachevée. Puisque

vous acceptez par dévouement filial le mariage qu'on vous propose,

vous ne pouvez pas laisser supposer que cette alliance vous afflige

ou que vous n'y consentez que sous la pression d'une inéluctable

nécessité. Si l'on surprenait des larmes dans vos yeux...

--Je pleurerai dans la solitude, mon père, quand je serai sûre que

personne ne peut me voir.

--Et la première fois que M. Steenvliet viendra nous rendre visite,

accompagné de son fils? On ne se marie pas sans se rencontrer un

certain nombre de fois au préalable. Vous pâlissez, Clémence?

Comment accueillerez-vous votre futur?

--L'idée de la première visite m'effraie, en effet, mon père.

J'essaierai de cacher ce qui se passe dans mon cœur; je me montrerai

envers lui aussi jolie, aussi aimable que possible... Mais, ô ciel,

s'il s'enhardissait à me parler de sympathie et d'amour.

--Ne craignez pas cela, dit le baron, il y a une raison qui s'y

oppose. Je n'ai accepté moi-même ce projet de mariage que sous la

condition bien expresse qu'il ne pourra être, de part ni d'autre,

considéré comme décidé qu'après l'approbation de mon oncle, le

marquis de la Chesnaie.

--Ah! mon sort dépend de mon parrain le marquis? s'écria la jeune

fille dont le regard s'illumina d'un rayon d'espoir. Il refusera.

--Non, Clémence, il ne peut pas refuser. Je vais lui écrire.

Il aura, comme nous, à choisir entre cette union et une chute

irrémédiable. Pour pouvoir refuser, il devrait me prêter plus d'un

quart de million. L'en croyez-vous capable?

--Hélas, non! Je suis condamnée! soupira la jeune fille en baissant

la tête avec un profond découragement.

--Ne vous découragez pas ainsi, mon enfant, dit le baron. Vous vous

accoutumerez petit à petit à l'idée de cette union. La possession

de millions compense bien des choses. Puisez des forces dans la

conviction que vous serez la bienfaitrice de toute votre famille.

Je me retire dans mon appartement pour écrire au marquis. Votre

consentement contribuera pour beaucoup à le...

--Ah! mon père, mon père, allez-vous déjà lui annoncer que je

consens?...

--Que vous consentez avec joie, il le faut Clémence!

--Oh! je vous en prie, ne faites pas cela!

--Voudriez-vous déjà retirer votre parole? Choisissez-vous donc la

misère et la honte pour nous tous?

--Non, non, écrivez que je consens, c'est la vérité.

--Eh bien! prenez courage; les choses iront mieux que vous ne croyez.

En attendant, pas un mot de cette affaire à personne, songez-y bien.

Je me charge d'apprendre à vos frères et sœurs ce qu'ils ont besoin

d'en savoir.

En achevant ces mots, il sortit du salon pour se rendre dans son

cabinet. Là, il se dirigea lentement vers son bureau, mais il ne s'y

assit pas, et resta debout, la tête baissée et le regard fixé à

terre.

Une larme vint mouiller sa paupière; il se parlait à voix basse,

et dans son triste monologue, le nom de sa chère fille et le mot de

mésalliance revenaient souvent. Cependant, après qu'il fut resté

absorbé pendant assez longtemps dans ses pénibles réflexions, il

redressa tout à coup la tête en se disant à lui-même:

«Mais à quoi bon toutes ces douloureuses réflexions? Il faut que

cela se passe. Hésiter serait une folie; allons, prenons courage!»

Il s'assit devant son bureau et se mit à écrire. De temps en temps

il s'interrompait pour peser ses mots et pour chercher des tournures

de phrase propres à ménager les susceptibilités de son oncle, en

même temps que pour réfléchir à ce qu'il devait lui confier et à

ce dont il devait lui faire mystère. En effet, un refus du marquis ou

une exhérédation prononcée par lui étaient un malheur irréparable

qu'il devait éviter a tout prix.

C'est en vue du résultat à obtenir qu'il raconta la catastrophe de la

banque _La Prudence_ et la perte immense qui résultait pour lui comme

pour beaucoup d'autres, des abominables malversations d'un caissier

infidèle. Il ne dit pas un mot, naturellement, de ses spéculations

à la Bourse et des spéculations qu'il avait laissé faire en son nom

par un syndicat. Il expliqua à son oncle qu'un généreux ami l'avait

sauvé de sa situation sans issue, en lui prêtant deux cent cinquante

mille francs. Il arriva à la fin à confesser que cette personne,--un

entrepreneur de grands travaux publics, riche de plusieurs millions,

et généralement entouré de l'estime de la bourgeoisie,--avait

demandé pour son fils la main de Clémence. Ce serait, malgré la

roture de M. Steenvliet, un brillant mariage, que sa femme et lui,

mais surtout Clémence, désiraient ardemment voir se réaliser;

mais ni la baronne, ni M. d'Overburg, ni Clémence, ne voulaient rien

décider à ce sujet sans avoir obtenu l'approbation de leur cher et

respectable oncle et parrain. C'est à l'effet de solliciter cette

approbation qu'il lui écrivait, et ils espéraient tous qu'il ne

tarderait pas à leur envoyer une réponse favorable.

Il relut attentivement sa lettre, la ferma, la cacheta du sceau à ses

armes et tira un cordon de sonnette.

Un domestique parut.

--Tenez, lui dit le baron, remettez cette lettre à Vincent le

chasseur. Qu'il coure à la gare du chemin de fer, et qu'il la jette

dans la boîte de la poste.

V

M. d'Overburg, inquiété par les bruits qui couraient en ville sur

la chute de la banque _La Prudence_, avait déjà depuis quatre jours

disposé des deux cent cinquante mille francs et versé cette somme

dans la caisse de la Banque.

A cette occasion, il était venu lui-même chez M. Steenvliet et lui

avait dit de quelle façon pressante il avait écrit à son oncle le

marquis. La réponse ne lui était pas encore parvenue, mais il ne

doutait nullement qu'elle ne fût favorable.

A la demande de l'entrepreneur, il fut convenu entre eux que le baron

donnerait, une dizaine de jours plus tard, un grand dîner auquel il

inviterait quelques-uns de ses parents les plus considérables, ainsi

que M. Steenvliet et son fils. Et à ce dîner on ferait connaître le

projet de mariage.

Mais néanmoins, dès que la réponse approbative du marquis

arriverait, le baron la ferait connaître à l'entrepreneur, et

celui-ci viendrait avec son fils au château, pour que Herman et

Clémence, devenus fiancés, pussent faire plus ample connaissance.

Les convenances exigeaient que jusque-là on ne ménageât pas aux

jeunes gens d'occasions de se rencontrer.

Lorsque M. Steenvliet fit part à son fils de la joie que lui causait

la tournure favorable des choses relativement au mariage d'Herman

avec mademoiselle d'Overburg, le jeune homme se montra très froid. Il

déclara qu'il était prêt à se conformer aux désirs de son

père; mais que ce mariage réussît ou non, cela le laissait fort

indifférent.

En attendant, le jeune Steenvliet allait tous les jours au club. Il

devait, d'après les conseils de son père, faire tous ses efforts

pour pénétrer plus avant dans l'amitié de M. Alfred, car celui-ci

pouvait contribuer pour beaucoup à disposer favorablement le cœur de

sa sœur.

Il en résulta naturellement que Herman, qui, sans cela, n'était

déjà que trop enclin à boire, courut le danger de s'oublier dans le

vin et dans de bruyantes orgies. En effet, il rentra plus d'une fois

au logis très tard dans la nuit et avec un violent mal de tête; mais

heureusement, dans ces derniers jours, il ne se présenta pas au club

de nouvelles occasions de plaisirs excessifs.

Plusieurs fois Herman avait pensé à la maisonnette du vieux

charpentier Jean Wouters. Parfois, lorsqu'un long repos avait

éclairci ses esprits, l'image de Lina Wouters se dressait devant ses

yeux, et alors il éprouvait un sentiment de regret et de honte, et

il chassait l'image avec un triste sourire d'ironie. Lina n'avait-elle

pas aidé à le ramasser dans la boue du chemin? Ne devait-elle pas le

considérer comme un misérable ivrogne?... Il s'efforcerait d'oublier

cette rencontre. S'il était devenu indifférent à l'opinion que le

monde pouvait avoir de lui, il ne voulait pas du moins avoir à rougir

devant les innocents compagnons des jeux de son enfance...

Sur ces entrefaites, arriva le jour fixé pour le banquet à l'_Aigle

d'Or_.

Pendant toute la matinée, Herman fut comme poursuivi par la question

de savoir s'il n'était pas de son devoir de profiter de cette

occasion pour aller féliciter le charpentier et sa famille de leur

généreuse conduite envers lui. Il lutta longtemps contre cette

idée, et la repoussa plus d'une fois; mais elle se représenta si

souvent qu'il finit par l'admettre, et résolut de faire une courte

visite au charpentier, afin de lui exprimer en quelques mots sa

reconnaissance.

S'il prenait le chemin de fer, il risquait de rencontrer ses

compagnons du club. Ils voudraient savoir pourquoi il les quittait en

route, et le suivraient probablement. Pouvait-il fournir à ces jeunes

gens ironiques et railleurs l'occasion de mettre le pied sur le seuil

du charpentier? Serait-ce là la récompense qu'il devait apporter

en guise de remerciement à ces braves gens si simples? Oh! non, ce

serait une lâcheté...

Il y avait un moyen, pensait-il, d'éviter cet inconvénient. Il

partirait par le chemin de fer, mais beaucoup plus tôt que ses amis.

Lorsque, mettant à exécution cette résolution, il descendit peu

après quatre heures à la station de Loth, il vit le garçon de

l'hôtel de l'_Aigle d'or_ et un ouvrier qui emportaient un panier et

deux grandes caisses qu'on venait de descendre d'un wagon de bagages.

C'étaient probablement des fruits, des tartes et du dessert pour le

banquet.

Herman se déroba, autant que possible, à l'attention de ces deux

individus, et marcha rapidement sur la chaussée.

Après avoir marché pendant quelques minutes dans cette direction,

il prit un chemin de terre à droite, et le suivit d'un pas rapide,

jusqu'à ce que, à quelques centaines de pas plus loin, il vît se

dresser la maisonnette de Jean Wouters.

L'humble maison d'ouvriers où on l'avait si généreusement soigné

et hébergé, était là solitaire en plein champ, à demi cachée

sous le feuillage sombre de ses noyers géants, et égayée par la

verdure plus claire des cerisiers et des pommiers du verger. Au-dessus

de la haie d'épines qui servait de clôture au jardinet précédant

la maison, s'élevaient deux buissons de syringa chargés de fleurs,

dont le parfum pénétrant se répandait au loin et que le jeune homme

respirait avec délices.

Le clair soleil de mai versait sa lumière bienfaisante sur cette

tranquille oasis, quelques pigeons roucoulants se promenaient sur

le toit de cette pittoresque demeure, et du feuillage touffu d'un

cerisier s'élevait la chanson mélodieuse d'un rossignol.

Herman s'arrêta impressionné: une expression étrange parut sur son

visage; l'enthousiasme et le bonheur brillaient dans ses yeux, et il

se mit à murmurer en lui-même:

--Comme nous sentons tout à coup raviver nos souvenirs en voyant

des lieux familiers, en entendant des sons connus, en respirant des

parfums aimés!... Je revois ma grand-mère et mon vieux grand-père

qui me sourient derrière la haie de leur jardin. Ils demeuraient dans

une maisonnette pareille à celle-ci, un peu plus grande... ma mère

me tient par la main, guidant mes pas encore chancelants. Nous venons

d'entrer dans le joli mois de mai, comme à présent; c'est le jour

anniversaire de mon grand-père. Je porte un gros bouquet de fleurs;

je balbutie mon compliment de fête; le vieillard me serre en

tremblant sur son cœur; je sens une larme tomber sur mon front...

Hélas! ils ne sont plus, ces nobles cœurs... et morte aussi est ma

bonne mère!

Il secoua la tête avec tristesse, et lutta pendant un instant contre

ces pensées affligeantes. Enfin il marcha résolument vers la maison.

Arrivé dans le jardinet qui la précédait, il s'arrêta de nouveau

pour contempler avec une satisfaction intime les humbles fleurettes

qui bordaient le chemin, et qui semblaient lui sourire comme à une

ancienne connaissance. C'étaient en effet des amies de son heureuse

enfance, et il se souvint, en ce moment, combien de fois il en avait

paré, en jouant, la tête blonde de la petite Caroline Wouters; la

violette odorante, la marguerite blanche au cœur rose, l'églantine

pourprée, le joli bouton d'or; diamants bruts de la couronne de son

innocente compagne de jeux, bien autrement beaux et précieux pour

son cœur que les fleurs rares et chères qu'il avait vues depuis

lors dans le jardin de son père ou dans les magnifiques serres de ses

nobles camarades du Club.

Peut-être fût-il resté longtemps absorbé dans ces souvenirs et

dans cette rêverie, si une voix de femme n'avait tout à coup frappé

son oreille.

--Eh quoi, c'est vous, M. Steenvliet; ne restez donc pas à la porte;

entrez, je vous en prie.

--Bonjour, mère Wouters, N'y a-t-il pas d'empêchement?

--De l'empêchement? Il n'y a jamais d'empêchement, Monsieur. Et

dans tous les cas il n'y en aurait jamais pour vous. Entrez donc. Et

comment vous portez-vous maintenant? Vous paraissez en parfaite santé

et de bonne humeur. Ah! maintenant je vous retrouve; mais l'autre

soir, j'aurais eu peine à vous reconnaître; vous aviez un si

drôle d'air! Asseyez-vous, monsieur Steenvliet. Non, pas sur cette

chaise-là: en voici une meilleure... et à quoi devons-nous l'honneur

de votre visite, s'il n'y a pas d'indiscrétion à vous le demander?

--Je venais vous remercier tous de vos bontés envers moi, répondit

le jeune homme.

--C'était bien ce que je pensais, Monsieur, mais cela n'était pas

nécessaire, car en pareille circonstance nous en eussions fait autant

pour tout le monde.

--Je vous crois, mère Wouters; mais cela n'empêche cependant pas que

je ne doive de la reconnaissance à votre père et à votre fille pour

la pitié généreuse qu'ils m'ont témoignée. C'est surtout au père

Wouters que je veux exprimer ma gratitude.

--Mon père est à son travail, au village; notre Lina est allée à

Hal...

--Alors, je vais vous dire adieu, et je viendrai vous revoir un autre

jour.

--A votre place, j'attendrais plutôt un peu, Monsieur, notre Lina

est allée porter à la facteuse la dentelle qu'elle venait d'achever;

elle devrait déjà être de retour: je l'attends à chaque instant...

Vous en aller sans avoir vu mon père ou ma fille? Et vous vous êtes

donné la peine de venir de Bruxelles pour cela?

--Pas précisément, la mère; nous avons une petite fête d'amis à

l'_Aigle d'or_.

La bonne femme le regarda avec étonnement.

--Vous allez à l'_Aigle d'or_? murmura-t-elle. Oh! Monsieur, pour

l'amour de Dieu, ne faites pas cela! Vous allez encore vous rendre

malade... Voici justement notre Lina qui arrive. Je l'entends qui

chante.

Un joyeux sourire éclaira la physionomie du jeune homme, pendant

qu'il prêtait l'oreille aux sons encore lointains. Il chantonnait

lui-même à demi-voix:

Gais bergers, bergères jolies,

Sur l'herbe verte des prairies

Menez vos moutons bondissants;

Voici venir le doux printemps.

--Vous connaissez la chanson, Monsieur? demanda la femme.

--Si je la connais, mère Wouters? Je l'ai chantée des centaines de

fois. Ma mère m'a bercé avec cette chanson-là.

Il se rapprocha de la porte et se mit sur le seuil. De là il vit de

loin Lina qui arrivait par le chemin de terre.

La jeune fille, pour aller à Hal, avait mis ses habits des dimanches.

Le costume original des paysannes brabançonnes lui seyait à

merveille, surtout le madras aux couleurs tendres épinglé sur

sa tête, et qui retombait sur ses épaules en encadrant ses joues

fraîches.

Quoique, jusqu'à ce moment, la seule cause des dispositions joyeuses

du jeune homme eût été le souvenir de son heureuse enfance que lui

rappelaient les lieux où il se trouvait, il ne put pas s'empêcher de

reconnaître pourtant que l'innocente compagne de ses jeux d'autrefois

était devenue une jolie et charmante jeune fille. Cela lui fit

véritablement plaisir pour elle.

--Bonjour, monsieur Steenvliet, dit Lina on entrant dans la maison.

Que je suis contente de vous voir! J'étais si curieuse de savoir si

vous n'étiez pas devenu sérieusement malade après la triste nuit de

la semaine dernière; mais, Dieu soit loué, ma crainte n'était pas

fondée.

--Je vous remercie, ma bonne Lina, répondit-il: je ne mérite pas un

si vif intérêt.

Tout en parlant, la jeune fille avait ôté le mouchoir qui lui

couvrait la tête, et l'avait déposé sur un buffet. Elle s'approcha

de la table en disant:

--Je suis un peu fatiguée d'avoir marché vite. Si monsieur

Steenvliet daignait prendre une chaise, je pourrais m'asseoir

également.

Le jeune homme déféra à son désir tout en déclarant qu'il ne

pouvait pas rester longtemps. Il n'était venu que pour les remercier

des bontés qu'ils avaient tous eues pour lui. On l'attendait à

l'_Aigle d'or_.

--Juste ciel! s'écria Lina, allez-vous encore à l'_Aigle d'or_? Ah!

Monsieur, vous me faites trembler!

--En effet, vous paraissez tout effrayée, dit-il en souriant.

Pourquoi?

--Comment pouvez-vous le demander? Je ne suis qu'une pauvre paysanne,

et vous un riche monsieur; Je n'ai pas le droit de vous donner des

conseils, mais je n'oublie pas cependant que, tout enfant, j'ai joué

avec vous, et que vous m'avez sauvé la vie... Si vous étiez mon

frère, je me jetterais à vos genoux et vous supplierais, les larmes

aux yeux, de ne pas aller à l'_Aigle d'or_.

--Vous prenez la chose trop au sérieux, Lina.

--Que ne donnerais-je pas pour vous retenir d'aller à l'_Aigle

d'or_! dit la jeune fille en soupirant. Grand-père me l'a assez fait

comprendre. Si vous retournez à l'_Aigle d'or_, vous deviendrez de

nouveau... de nouveau... malade. Sur cette pente on glisse toujours de

plus en plus, et l'on est perdu avant qu'on le sache.

--Avec votre permission, Monsieur, ma fille a raison, ajouta la mère.

Un si gentil garçon, ah! ce serait vraiment dommage. N'oubliez pas le

proverbe qui dit: évitez les endroits où tombent les fléaux.

--Oui, bonnes gens, murmura Herman devenu pensif, je ne dis pas qu'il

ne vaudrait point infiniment mieux pour moi de suivre votre conseil;

mais à présent cela ne se peut pas. Cet après-midi, à cinq heures,

il y aura un banquet d'amis à l'_Aigle d'or_, et il faut absolument

que j'y assiste.

Il y eut un moment de silence; la jeune fille avait laissé retomber

sa tête sur sa poitrine, et ses yeux demeuraient baissés.

--Lina, dit-il, je vois avec peine que mes paroles vous affligent. Je

vous remercie de l'intérêt et de l'amitié que vous me témoignez...

Pour vous prouver que je vous en suis sincèrement reconnaissant, je

vous promets que je me conduirai avec retenue à l'_Aigle d'or_ et

de ne pas y boire plus de vin qu'il ne convient à quelqu'un qui a

résolu de garder son sang-froid. Ne secouez pas la tête, Lina; plus

d'une fois on a exigé de moi semblable promesse, sans que j'aie pu la

tenir. Mais, faite à vous, cette fois, elle sera sacrée.

Il avait prononcé ces mots avec un tel accent de conviction que Lina,

heureuse et fière de son triomphe, releva la tête et regarda le

jeune homme avec un gai sourire.

--Merci, merci, monsieur Steenvliet, s'écria-t-elle en battant des

mains. Je vous crois; maintenant je suis contente.

Herman se leva comme pour prendre congé.

--Vous allez déjà nous dire adieu? demanda la mère. Il est a peine

quatre heures. Vous avez encore trois quarts d'heure de temps.

--En effet, mère Wouters, mais je crains de vous déranger.

--Mais pas du tout, Monsieur: je vous en prie, restez assis.

Après un moment de silence, pendant lequel Herman regarda tout autour

de la chambre, il dit à la jeune fille, comme s'il voulait donner un

autre tour à la conversation:

--Je le vois bien, Lina, vous n'êtes pas riche; mais néanmoins tout

respire ici le bien-être et le bonheur. Vous croyez que les grandes

richesses rendent toujours l'homme heureux? Comme vous vous trompez!

Mon père possède des millions, je puis dépenser de l'argent, en

dissiper même autant que je veux. Ah! je donnerais volontiers toute

cette richesse pour pouvoir revivre dans le passé, pour retrouver

avec la naïveté de l'enfance, la pureté de l'âme et la paix du

cœur... Vous le rappelez-vous encore, Lina, le jour, le beau jour où

je remportai à l'école le premier prix de lecture, tandis que vous

obteniez, vous, le premier prix d'écriture? Ma grand'mère, dans sa

petite ferme, avait préparé une grande marmite de riz au lait avec

du sucre et de la cannelle, et invité à la fête une vingtaine de

nos condisciples... Comme nous avons couru, dansé et sauté dans le

verger, toute cette journée-là!

--Si je m'en souviens! murmura la jeune fille émue. Pendant que vous

en parlez, Monsieur, je vois revivre tout cela devant mes yeux.

--Mais ce que vous ne savez probablement plus, Lina, et ce qui vit

toujours dans ma mémoire, c'est la figure de ma mère qui, à la fin

de la fête, nous prit tous les deux dans ses bras, et prétendit

que le roi et la reine,--c'est ainsi qu'on nous nommait ce

jour-là,--devaient s'embrasser entre eux.

--Non, je n'ai pas souvenir de cela, dit Lina on riant.

--C'est bien ainsi, j'étais là, s'écria la mère Wouters en battant

joyeusement des mains. C'était une joie! Et la mère Steenvliet

paraissait si heureuse!

--Ma mère était une femme d'un excellent cœur, n'est-ce pas?

--La bonté même: un cœur d'ange, Monsieur.

--Ah! J'ai gardé un doux souvenir de cette journée-là, dit

Lina. Vous rappelez-vous, Herman...--pardon, je veux dire monsieur

Steenvliet.

--Non, je vous en prie, appelez-moi simplement Herman; sans cela vous

m'obligeriez à vous appeler mademoiselle.

--Eh bien, monsieur Herman, vous rappelez-vous encore quel livre vous

avez reçu en prix? Non? Il avait pour titre: _les Pauvres Orphelins_,

et l'histoire qu'il contenait était si belle et si touchante que j'en

pleurais tous les soirs quand votre mère nous en faisait la lecture.

--Oui, certes, je m'en souviens, répondit le jeune homme.

--Un jour que le grand Nicolas du forgeron m'avait battue dans la

prairie, et que je pleurais amèrement, vous m'avez donné ce livre

pour me consoler, monsieur Herman, du consentement de votre mère, car

vous n'ignoriez pas combien ce cadeau devait me faire plaisir.

Elle se leva, s'approcha de la muraille et revint avec un petit livre

en s'écriant joyeusement:

--Tenez, le voici, votre cadeau. Votre nom s'y trouve inscrit par

le maître d'école... Si je pense encore quelquefois à ces jours

heureux? Presque tous les dimanches je relis le soir ce joli petit

livre, et alors je revois en pensée toutes les personnes, grandes et

petites, dont il me rappelle la tendre amitié.

--Oh! les souvenirs du cœur, quelle source de douces et pures

jouissances! dit Herman en soupirant. Laissez-moi feuilleter ce cher

petit livre... Ah! voilà mon nom; et vous, bonne Lina, pour ne pas

l'oublier, vous avez écrit dessous, de votre propre main, que je vous

en ai fait présent à Ruysbroeck, le 20 septembre 1840.

--Lisez, donc à la page 30, monsieur Herman: ce livre raconte que les

pauvres orphelins sont sur le point de mourir de froid et de faim, et

comment la dame charitable leur donne a manger et leur distribue de

chauds vêtements. C'est surtout à ce passage que je versais des

larmes, monsieur Herman.

Le jeune homme avait cherché la page désignée et se mit à lire à

voix basse, assez haut cependant pour être entendu de Lina, le récit

de l'extrême détresse des enfants abandonnés.

Pendant ce temps la femme Wouters s'occupait de faire le café, et

tirait de l'armoire un pain bis et une assiette avec du beurre.

Lorsque Herman arriva à l'endroit où les enfants affamés sont

secourus par une dame charitable, sa vue s'obscurcit tout à coup.

Il regarda la jeune fille et vit qu'à travers son sourire brillaient

deux larmes qui roulèrent sur ses joues comme deux perles.

--Ah ah! c'est étrange! s'écria-t-il en riant également.

Nous étions redevenus enfants. Il me semblait voir ma mère qui

m'écoutait, et à côté d'elle une petite fille avec deux yeux bleus

pleins de larmes...

--Allons, allons, mettez ce livre de côté maintenant, dit la mère

qui se préparait à étendre sur la table une nappe rayée. Vous nous

feriez oublier notre café du goûter. Si Monsieur Steenvliet voulait

nous faire l'honneur...

--Je prendrai volontiers une tasse de café pour vous faire plaisir,

répondit-il; mais après cela il faut que je parte; mes amis

m'attendent probablement déjà depuis longtemps.

--Comme il vous plaira, Monsieur... Maintenant, Lina, mettez-vous à

table: nous prendrons aussi notre part.

Et les deux femmes mordirent avec appétit dans leurs tartines bises.

Herman les regardait silencieusement avec une expression singulière,

comme s'il éprouvait un sentiment d'envie.

--Nous avons également du pain blanc dans la maison, dit la veuve.

Mon père a l'estomac un peu débile et ne supporte pas bien le pain

de seigle. Si Monsieur a envie de goûter notre pain de froment...

--Ah! que l'homme est un être bizarre! Un dîner princier m'attend

à l'_Aigle d'or_; il y a un chef de cuisine de Bruxelles; on nous

servira toutes les primeurs, tous les mets rares et chers... et

maintenant je vous envie, et j'ai faim d'une bouchée de ce lourd pain

de seigle! Allons, la mère, je vous en prie, donnez-moi une tartine.

La mère Wouters, grandement étonnée, s'empressa de déférer à

son désir, et il mordit à belles dents dans la tranche de pain dur,

pendant que ses yeux brillaient de plaisir.

--Lina, Lina, vous souvient-il encore, demanda-t-il, que ma mère,

quand nous revenions ensemble de l'école, nous tendait à tous

deux une tartine de pain bis, pareille à celle-ci, et que nous nous

jetions dessus comme deux jeunes loups? Des tranches de pain assez

grosses et assez lourdes, disait ma mère, pour jeter un paysan à bas

de son cheval?... Mais comme cela nous paraissait bon et savoureux!

Voilà plus de quinze ans que je n'avais plus goûté de ce pain-là.

--Mais ce dont je me souviens mieux encore, répondit la jeune fille

avec animation, c'est que nous allions courir dans la prairie avec

les petits vachers, et que nous y allumions un feu de bois sec et de

feuilles sèches pour cuire nos pommes de terre dans la cendre.

--Des pommes de terre et des cuisses de grenouilles, Lina.

--Et comme nous jouions à la dînette alors, n'est-ce pas?

--Et moi, comme je savais que vous aimiez beaucoup les navets,

j'allais en arracher une pleine brassée dans le champ du fermier

Christian.

--Oui, oui, je me rappelle même qu'un jour le garde-champêtre vous

attrapa et vous arracha presque les oreilles, tant il vous les secoua;

et vous, au lieu de pleurer, vous n'en fîtes que rire.

--Je le crois bien, Lina, j'avais fait cela pour vous; cela faisait

mon orgueil et ma force.

--C'est dans une de ces folles journées que vous avez sauté dans le

ruisseau le Malbeek pour m'en retirer et me placer sur le bord, moi

qui étais déjà à moitié noyée. Voire père était très fâché

et vous gronda sévèrement parce que vous rentriez à la maison

couvert de boue; mais votre mère vous approuva et dit qu'elle était

fière de votre courage et de votre bon cœur.

--Non, je ne me rappelle pas cela.

Herman se leva.

Immédiatement la jeune fille ajouta comme si elle voulait le retenir:

--N'avez-vous pas oublié comment nos mères,--elles sont ensemble

au ciel maintenant,--nous avaient travestis une fois le jour des

Innocents? Vous portiez la veste de votre père, et on vous avait

tracé au-dessus de la lèvre de grosses moustaches noires avec un

morceau de tison brûlé; moi, j'étais affublée de la jaquette et

du bonnet plissé de ma mère. Nous devions aller manger des

_Couquebacques[1]_ chez grand'mère Steenvliet; mais vous me

paraissiez si laid, et j'avais tellement peur de vos grosses

moustaches noires, que je vous plantai là, et pris la fuite...

[Note 1: Espèce de crêpes.]

--Je dois me dépêcher d'aller à l'_Aigle d'or_, interrompit le

jeune homme. Ah! Lina, que ne peut-on passer sa vie au milieu de ces

souvenirs rayonnants de son enfance! Je ne sais pas ce qui m'arrive,

mais je suis très heureux; il y a comme une lumière, une consolante

lumière qui est descendue dans mon cœur; mais l'illusion ne peut

pas durer toujours. Maintenant il faut que, bon gré, mal gré, je me

décide à prendre congé de vous.

--Mais il n'est pas encore quatre heures et demie, je vous en prie,

monsieur Herman, restez encore quelques minutes, dit la jeune fille

avec un regard suppliant.

--Votre coucou retarde. Je commence réellement à croire, Lina, que

vous cherchez à m'empêcher d'aller à l'_Aigle d'or_.

--Eh bien, oui, j'en conviens. Il me semble même que je sacrifierais

volontiers deux années de ma vie pour vous en empêcher.

--Allons, allons, votre bon cœur vous fait craindre sans raison.

Je tiendrai la promesse que je vous ai faite. Croyez-moi, ce soir

du moins je serai très sobre, très modéré... D'ailleurs ma vie

orageuse de jeune homme va bientôt prendre fin. Je vais me marier.

--Ah! c'est bien! s'écria joyeusement Lina. Votre future est sans

doute très riche.

--C'est la fille d'un baron.

--Et vous vous aimez sincèrement, n'est-il pas vrai? demanda la mère

Wouters.

--Cela viendra peut-être, murmura Herman en levant les épaules.

--Se marie-t-on donc sans amour chez les gens riches?

--Quelquefois. J'épouse une très noble demoiselle que je n'ai vue

que deux fois et très peu de temps; mais je l'épouse parce que mon

père dit que ce mariage le rendra heureux.

--Ah! c'est une autre affaire, Monsieur; comme cela je comprends la

chose.

--Maintenant, bonnes gens, dit le jeune homme en se tournant vers la

porte, je vous renouvelle l'expression de mes sincères remerciements,

et je vous prie d'annoncer au père Wouters que je considère comme un

devoir pour moi de venir à la première occasion lui témoigner aussi

ma reconnaissance.

--Si vous vouliez de temps en temps nous honorer d'une visite en

passant, vous nous feriez beaucoup de plaisir, murmura la jeune fille.

Pas vrai, ma mère, M. Herman sera toujours le bienvenu ici?

--Oui, oui, Monsieur, toujours le bienvenu, affirma la vieille femme.

--Portez-vous bien toutes deux: au revoir!

Et Herman Steenvliet, traversant le jardinet devant la maison, enfila

le chemin de terre.

Il pressa le pas dans la direction de l'auberge de l'_Aigle d'or_;

mais il secouait la tête en se parlant à lui-même, et souriait en

évoquant l'un après l'autre tous les doux souvenirs qui lui avaient

fait revoir, comme dans un beau rêve, les jours heureux de son

enfance.

Il avait déjà fait un bon bout de chemin lorsque, dans sa

préoccupation, il faillit renverser en le heurtant, un vieillard qui

venait en sens contraire avec un sac de toile sur le bras.

--Ah! père Wouters, je vous demande pardon, balbutia-t-il. J'étais

tellement distrait et absorbé que je ne vous avais pas vu.

--Maintenant je vous reconnais bien aussi, dit le vieillard; vous

êtes M. Herman Steenvliet.

--Oui, et je suis allé chez vous pour vous remercier de vos bons

soins. Je suis enchanté de vous rencontrer. Croyez que je vous

garderai une profonde reconnaissance.

--Vous paraissez tout à fait rétabli et bien portant, tant mieux!

répondit le vieux paysan. Malheureusement je n'ai pas besoin de

demander à Monsieur où il se rend encore une fois, C'est facile à

deviner, car on chante et on fait déjà assez de tapage à l'_Aigle

d'or_.

--En effet, c'est là que je vais.

--Permettez à un vieillard de vous le dire, grommela Jean Wouters

avec une expression de profond mécontentement, qui s'expose ainsi

volontairement au danger et compromet sa santé dans de folles

orgies, ne mérite ni estime ni pitié... Et, puisqu'il en est ainsi,

Monsieur, je dois vous avertir que si je vous rencontrais encore une

fois dans le même état que la semaine dernière, je ne prendrais

plus la peine de vous ramasser.

Sans écouter les excuses du jeune homme ébahi, le père Wouters

s'éloigna en grommelant un adieu sec et bref.

Au moment où il allait atteindre sa demeure, il se retourna pour

suivre M. Steenvliet du regard.

--Ah çà! pourquoi diable m'arrêté-je ainsi en chemin? se dit

le vieillard à lui-même. Hésiterait-il? Ah! si une bonne pensée

pouvait le retenir! Il y aura un fameux train ce soir à l'_Aigle

d'or_; on y chante déjà si fort que le vacarme s'entend jusqu'au

milieu de la Place... Tiens, le voilà qui tourne à gauche et qui

disparaît entre les arbres!

Jean Wouters regarda encore un moment, puis il continua son chemin.

Rentré chez lui, il dit aux deux femmes qui commencèrent à lui

parler de M. Steenvliet.

--Oui, oui, je sais, je l'ai rencontré. Je n'ai pas le temps

d'écouter maintenant. Il n'y avait pas beaucoup d'ouvrage à

l'atelier. Je reviens, avec la permission de notre patron, pour

pouvoir planter encore avant le noir, dans notre petit jardin, ces

féveroles que j'ai été chercher chez Kobe le jardinier. Le temps

est favorable, il faut en profiter... Non, j'ai déjà mangé les

tartines de mon bissac; je ne veux pas de café.

En achevant ces mots il sortit, alla prendre dans l'étable une bêche

et un rateau, et se mit immédiatement à l'œuvre pour planter, comme

il l'avait annoncé, les féveroles qu'il venait de rapporter...

Il pouvait avoir fait à peu près la moitié de sa tâche lorsque le

pas précipité d'un passant lui fit lever la tête.

--Eh quoi! monsieur Steenvliet, déjà de retour! demanda-t-il. Je

pensais précisément à vous. Je vous voyais en pensée buvant du vin

mousseux à l'auberge de l'_Aigle d'or_.

--Je n'y suis pas allé, répondit le jeune homme. Votre sévère mais

sage avertissement, les conseils amicaux de la mère Wouters et de

Lina m'ont fait réfléchir, et m'ont donné la force de volonté

nécessaire pour prendre une bonne résolution. On ne me verra pas à

l'_Aigle d'or_ aujourd'hui.

--Entrez donc, monsieur Steenvliet. Les femmes seront bien heureuses

d'apprendre cela.

--Je ne peux pas; j'ai à peine le temps d'arriver au chemin de fer

avant le départ du train pour Bruxelles.

--Mais il y a encore plusieurs départs, Monsieur.

--Non, non, il ne fait pas bon ici pour moi. Je pourrais encore

changer de résolution. Adieu, adieu, jusqu'à la prochaine occasion!

Et sans se retourner vers le vieillard, il suivit en toute hâte le

chemin de terre qui passait devant la maison.

Argent et Noblesse · 第 19 / 31 题