Dans la rue de la Loi, à Bruxelles, parmi les hôtels et les maisons
de maître de ce quartier aristocratique, s'élevait une habitation
qui se distinguait des autres par les sculptures de sa façade et par
la hauteur de sa porte cochère, sur les panneaux en chêne veiné de
laquelle se détachaient deux grandes têtes de lion en bronze.
Derrière cette porte, entre des murs de stuc, se prolongeait une
galerie, assez large pour livrer passage aux voitures, jusqu'au
jardin, dont une des faces latérales était occupée par de vastes
écuries et remises.
Au commencement de cette galerie, du côté gauche, on remarquait deux
statues,--deux œuvres d'art--au pied de l'escalier dans les marches
cirées duquel on eût pu facilement se mirer. Les murailles étaient
couvertes de grands tableaux dans des cadres dorés. Les marbres
polis et les ors brillants des moulures attestaient la richesse et
l'opulence des maîtres du logis. A la vue de tout ce luxe, on aurait
cru que cet hôtel devait être la demeure d'un prince, ou tout au
moins d'un gentilhomme, grand propriétaire foncier; mais sur la
première porte qu'on remarquait à droite de la galerie, on lisait
ces mots en lettres d'or:
_Bureaux. Entrez sans frapper._
Le maître de cette demeure princière était donc un homme qui avait
des bureaux et faisait des affaires. En effet, il n'était autre que
M. Steenvliet, l'entrepreneur, qui avait été autrefois un simple
maçon, et qui, par son habileté et son activité, ou par un concours
de circonstances heureuses,--qui pouvait le savoir?--était devenu
immensément riche, et voyait encore chaque jour l'argent affluer dans
ses coffres.
M. Steenvliet avait son cabinet particulier au bout de la galerie.
Ami du calme et du repos, il voulait être à son aise et ne pas
être troublé par le bruit incessant de la rue, à ce qu'il disait du
moins. Mais la véritable raison était qu'il avait gardé de sa vie
d'autrefois certaines habitudes qu'il s'efforçait le plus possible
de cacher aux gens de son entourage actuel, et c'est pour cela qu'il
craignait d'être surpris par des visites non annoncées d'avance.
Ses précautions étaient bien prises; il recevait, dans un parloir
contigu, les gens d'affaires, les propriétaires, les architectes, les
entrepreneurs:--et quant aux fermiers, aux ouvriers, et à certains de
ses commis qui avaient sa confiance, il les recevait dans son cabinet.
Avec beaucoup de ces derniers il se comportait comme s'il prenait
plaisir à montrer qu'il se souvenait de sa situation d'autrefois.
Mais dès qu'on lui annonçait la visite d'une personne appartenant
aux classes élevées de la société, il sortait de son cabinet par
une porte dérobée pour aller faire toilette et se transformer autant
que possible en ce qui concerne le costume et la manière d'être.
Ce jour-là, vers onze heures du matin, M. Steenvliet était assis
devant un pupitre, auquel il tournait à moitié le dos. Il était
enveloppé dans une vieille robe de chambre, tenait entre les dents
une pipe en écume de mer, et fumait à si grosses bouffées qu'il
était entouré d'un nuage bleuâtre. Si son visage soucieux n'avait
pas trahi la mauvaise humeur ou la contrariété à laquelle il
était en proie, la rapidité fiévreuse avec laquelle il tirait des
bouffées de sa pipe eût suffi pour montrer que son esprit devait
être assombri par des réflexions inquiétantes.
L'aspect de cette pièce était singulier: les murailles étaient
ornées de tableaux et de gravures à cadres dorés; les rideaux des
fenêtres étaient assez riches pour un palais; la pendule et les
bronzes de la cheminée de marbre étaient de précieux objets d'art;
mais le plancher en planches nues, jadis cirées, était çà et
là marqué de taches humides, produites par les jets de salive que
l'entrepreneur lançait en fumant, le drap vert du pupitre était
presque noir de taches d'encre. En un mot, au milieu d'un grand luxe,
beaucoup de choses portaient les traces d'une extrême négligence, ou
peut-être d'une malpropreté volontaire.
M. Steenvliet pouvait avoir dépassé un peu la cinquantaine; il
était d'une taille élevée, solidement bâti, avec de larges mains
et de grands pieds. Son visage, d'un rouge brique, était encadré de
favoris grisonnants, longs et mal taillés, tandis que ses lèvres,
habituellement pincées, laissaient voir, lorsqu'il parlait ou qu'il
riait, des dents larges et peu soignées.
Si tout cela accusait une grande force corporelle, et une non moins
grande énergie, on en pouvait conclure en même temps que cet
homme,--comme dit le proverbe,--n'avait pas été bercé sur les
genoux d'une mère et qu'il n'avait pas non plus passé les années de
sa jeunesse sur les bancs d'une université.
Sous l'empire d'une réflexion plus désagréable que les autres, M.
Steenvliet jeta sa pipe dans un coin, se leva, frappa du pied avec
colère, et grommela:
--Depuis la mort de ma pauvre femme, il n'y a plus rien de bon à
attendre de cet imbécile! Il a encore découché, le bambocheur!....
Malheur! quelle sera la fin scandaleuse de tout cela? Ah! je rêve
pour lui le succès, le bonheur et la considération dans le monde;
je me tue à piocher, pour lui laisser une grande fortune et pour le
rendre puissant et honoré par l'argent... Et toute cette sollicitude,
cette perpétuelle activité n'auraient pas d'autres fruits que la
honte et l'humiliation? Mon fils unique ne deviendrait pas autre chose
qu'un débauché vulgaire et un ivrogne? Oh! non, non, il m'obéira,
ou cette fois je lui casse les reins, aussi vrai que j'existe! Je
me remarie, je lui donne une marâtre... ou plutôt je renonce, aux
affaires, je dissipe ma fortune, et je me réduis à la pauvreté. Ce
sera la récompense de l'ingrat.
Mais la violence de pareilles idées l'effraya. Il se laissa tomber
sur une chaise, secoua la tête, et demeura ainsi, profondément
découragé, les yeux fixés au parquet.
On frappa à la porte; et comme l'entrepreneur n'entendait pas ou ne
voulait pas entendre, on se remit à frapper plus fort.
--Entrez! cria M. Steenvliet avec impatience.
Un domestique en livrée ouvrit la porte.
--Ne vous ai-je pas dit, lourdaud que vous êtes, que je n'y suis pour
personne? gronda le maître de la maison.
--En effet, Monsieur, mais c'est un cas particulier, et vous m'en
voudriez, sans doute, si je renvoyais encore M. Doureet, et pour la
troisième fois.
--Doureet, l'inspecteur des travaux au quartier Louise?
--Oui, Monsieur.
--Eh bien! parlez, qu'est-ce qu'il veut?
--Vous savez, Monsieur, c'est un Liégeois. Il a reçu une lettre qui
lui annonce que sa vieille mère est mortellement malade et qu'elle
désire le voir. Il a couru toute la matinée pour obtenir de vous
l'autorisation d'aller à Liège.
--Sa mère est mortellement malade? répéta l'entrepreneur.
Pauvre Doureet, cela est grave. Le remplacer immédiatement est
difficile..... Dites-lui néanmoins qu'il parte, et qu'il reste
à Liège aussi longtemps que sa mère aura besoin d'aide et de
consolation. Allez dans les bureaux, et faites part de cette affaire
au chef de bureau. Qu'il envoie au quartier Louise le conducteur
Dalmans avec les instructions nécessaires... Et vous, Jacques,
oubliez que je vous ai parlé un peu durement. Vous avez bien fait de
venir m'avertir. Mon naturel est emporté, vous le savez; n'y faites
pas attention. Retenez bien maintenant que je veux qu'on me laisse en
paix; je n'y suis pour personne... Dites-moi, mon fils n'est-il pas
encore rentré?
--Pas encore, Monsieur.
Le valet quitta le cabinet.
M. Steenvliet le suivit des yeux, puis il se remit à marcher de long
en large, grommelant entre ses dents et faisant des gestes irrités,
comme s'il menaçait quelqu'un qui lui aurait donné des sujets de
colère.
A peine était-il seul depuis quelques minutes, qu'il se retourna
vivement en entendant de nouveau frapper à la porte.
--Étourneau, avez-vous déjà oublié mes ordres? grogna-t-il en
s'adressant au domestique qui avait ouvert la porte sans attendre de
réponse. Filez sur-le-champ, je ne veux rien entendre.
Mais le valet ne parut pas prendre garde à la mauvaise humeur de son
maître: il s'approcha sans crainte et dit:
--Monsieur ne désapprouvera pas ma hardiesse. M. le baron d'Overburg
lui fait demander un moment d'entretien.
Cette annonce fit un effet surprenant sur M. Steenvliet. Son visage
exprima, en même temps, le contentement et l'inquiétude. Il demanda
avec une précipitation visible:
--Mon ami le baron d'Overburg vient me voir? L'avez-vous introduit
dans le grand salon?
--Naturellement, Monsieur.
--Retournez auprès de lui, et présentez-lui mes excuses. Dites-lui
que je le rejoindrai dans quelques instants.
Et, sans attendre que le domestique fut sorti, M. Steenvliet courut
dans une pièce voisine, peigna sa chevelure et ses favoris, et se
dépêcha de changer de vêtements.
Il n'avait même pas complètement achevé sa toilette lorsqu'il
ouvrit la porte du salon le chapeau à main, pour saluer le visiteur.
Il n'avait pas seulement changé de vêtements, il avait complètement
changé de visage; sa figure exprimait ou simulait maintenant la plus
joyeuse humeur.
Le baron d'Overburg était un de ces hommes qui portent, pour ainsi
dire, sur le front, le sceau de la noblesse. Tout en lui était
élégant et distingué, le visage, le corps et les vêtements. De
toute sa personne, de son langage, de ses gestes s'exhalait comme
un parfum aristocratique qui n'avait rien de voulu, et qui était
évidemment naturel.
Par habitude de politesse, il souriait d'un air aimable, mais au fond
de ce sourire, il y avait quelque chose de triste, de profondément
douloureux.
Ces deux hommes qui s'abordaient ainsi s'efforçaient donc de
dissimuler, pour les mêmes raisons,--au commencement du moins--le
chagrin qu'ils portaient au fond du cœur.
Le baron s'inclina en silence en voyant entrer l'entrepreneur;
celui-ci lui prit la main, la secoua amicalement, et s'écria:
--Quoi! monsieur le baron, vous me faites l'honneur de venir me
rendre visite à l'improviste? C'est bien à vous! Asseyons-nous, nous
boirons un verre de vin de liqueur à votre santé.
--Je vous rends grâce, je ne prends jamais rien le matin.
--Monsieur le baron consentira bien à faire une exception en ma
faveur? Ah! j'ai un vin comme peu de princes en possèdent. Je ne vous
dirai pas combien chaque bouteille me coûte. Sachez seulement que
le dernier ministre de France à Bruxelles lorsqu'il était encore
ambassadeur auprès de la cour de Portugal, l'avait fait récolter et
préparer pour lui-même, à Oporto. Je n'en ai qu'une vingtaine de
bouteilles. Il faut que vous le goûtiez bon gré mal gré.
--Eh bien, soit, si cela peut vous faire plaisir.
M. Steenvliet tira un cordon de sonnette, alla au-devant du
domestique, lui donna ses ordres, et revint vers son noble visiteur.
--Je suis venu dans l'intention de vous parler d'une affaire très
importante, balbutia le baron en hésitant.
--Non, je vous en prie, ne parlons pas encore d'affaires, mon bon
monsieur d'Overburg,--mon ami, oserai-je dire.--Causons d'abord un
instant de choses agréables. Tout à l'heure je vous écouterai avec
plaisir. Veuillez vous asseoir. Comment se porte madame la baronne?
Et les enfants, surtout la charmante et spirituelle mademoiselle
Clémence?
--Dieu merci, passablement bien, Monsieur. Ils m'ont chargé de vous
saluer en leur nom.
--Quel honneur pour moi! Tant de bonté de leur part! Ah! monsieur le
baron, je ne l'oublierai de la vie, cet après-midi que j'ai passé
à votre château, avec mon fils Herman, au milieu de votre noble
famille. Quelle différence avec le monde bourgeois dans lequel je
suis obligé de vivre! Ne secouez pas la tête, monsieur le baron.
C'est parmi les gens de votre caste qu'il faut chercher la véritable
politesse, l'affabilité qui convient, la bienveillance unie à la
générosité. Nous autres, bourgeois, nous consacrons toute notre vie
à gagner de l'argent. Nous n'avons pas le temps de nous exercer à
ces manières exquises et distinguées... Mon fils Herman a bien, il
est vrai, reçu une bonne éducation; mais, hélas, il ne me cause que
du chagrin et me fait craindre pour son avenir.
Le domestique parut avec un plateau d'argent sur lequel il y avait
une carafe de cristal et une couple de verres. Il posa le tout sur un
guéridon et s'éloigna.
Après avoir rempli les verres, M. Steenvliet en offrit un à son
hôte et lui dit:
--A votre santé, monsieur le baron. Eh bien, que dites-vous de ce
Porto-là?
--Il est exquis, monsieur Steenvliet. Je bois à votre santé et à
celle de votre fils.
--De mon fils? répondit l'entrepreneur avec un soupir. Le pauvre
garçon se perdra. Il s'oublie complètement dans des plaisirs
grossiers. Cette nuit encore... Vous ne pourriez croire combien il me
rend malheureux.
--N'est-ce que cela qui vous attriste? dit M. d'Overburg en souriant.
Je sais ce qui s'est passé hier; mon fils Alfred y était, ils
étaient en société avec le comte de Hautmanoir, le chevalier Van
Beverhof et avec une douzaine d'autres jeunes sportsmen; ils étaient
allés au château de M. Dalster, le banquier, pour voir les nouveaux
chevaux qu'il a fait venir récemment d'Angleterre. Là, ils ont
dégusté différents vins, ce qui leur a donné une pointe. Il
parait qu'au retour ils se sont arrêtés en route et qu'ils ont bu
passablement de champagne. Mon fils Alfred, qui n'est revenu qu'au
milieu de la nuit, m'a raconté la chose ce matin, et m'a dit que M.
Herman n'était pas le moins gai de la bande.
--Fasse Dieu, dit l'entrepreneur, que tout cela n'ait pas de suites
irréparables! Moi-même j'ai engagé mon fils,--je l'ai même forcé,
je dois le dire,--à fréquenter des jeunes gens de bonne maison; mais
il est trop faible, ou il n'a pas assez de raison; Il se perdra tout
à fait. Cette crainte me ronge le cœur et me désespère.
--Vous avez tort de vous désoler si fort pour cela, dit le baron. M.
Herman n'est probablement pas le plus engagé de tous dans cette voie
de dissipation. Nous sommes tous dans le même cas. Quand j'étais
jeune, nos parents et le monde nous imposaient la plus grande retenue.
Une conduite légère, en public, était sévèrement blâmée.
Mais aujourd'hui, il en est tout autrement. Les jeunes gens de bonne
maison, comme vous les nommez, se croiraient humiliés s'ils ne
pouvaient pas surpasser ou du moins égaler leurs compagnons de
plaisir en prodigalités tapageuses. C'est une triste chose, surtout
pour les parents; mais la mode, le monde le veut ainsi. Nous devons
nous résigner à des choses que nous ne pouvons pas empêcher. Cette
vie de dissipation finira bien un jour ou l'autre.
--Oui, mais comment finira-t-elle? Par la perte de la fortune, de la
santé ou de l'esprit?
--Oh! non; vous prenez les choses trop au tragique; la fin naturelle
est le mariage, et après cela on ne parle plus des péchés de
jeunesse.
L'entrepreneur murmura quelques paroles inintelligibles, et demeura
pensif.
--Puis-je vous faire connaître maintenant les motifs de ma visite?
demanda le baron d'un presque suppliant.
--Excusez mon impolitesse, monsieur le baron je ne suis qu'un
égoïste qui ne songe qu'à ce qui assombrit mon esprit. Parlez, je
vous écoute.
--C'est une terrible, une affreuse chose que vous allez apprendre,
commença le gentilhomme. Vous croyez, monsieur Steenvliet, que je
suis riche; du moins mon train de maison et mes propriétés vous
le font supposer. Eh bien, je suis un homme ruiné; j'ai tout perdu,
tout. Je ne possède plus rien...
--Vous avez tout perdu! Vous ne possédez plus rien! s'écria
l'entrepreneur au comble de la surprise. Ciel! comment est-ce
possible?
--Permettez-moi, je vous en prie, monsieur Steenvliet, de vous
expliquer les causes de ma ruine. Mon père m'a laissé une fortune
qui était grevée de dettes assez lourdes. Cependant, dans les
premières années de mon mariage, il me fut possible en vivant
avec la plus stricte économie, de tenir cachée cette situation
embarrassée, et même de l'améliorer sensiblement. Dieu m'a
donné sept enfants: deux fils et cinq filles. Ils grandirent. Alors
commença pour moi une vie d'épreuves et de chagrin. Mon fils aîné,
il est à Paris maintenant, devint un dissipateur insensé. Pour
l'empêcher de déshonorer mon nom, j'ai dû m'imposer à différentes
reprises les plus pénibles sacrifices. Il y a trois mois seulement,
j'ai payé encore, en une seule fois, trente mille francs pour le
sauver de la honte. Mon second fils Alfred, vous le savez, suit à
peu près la même voie. Ajoutez à cela l'accroissement incessant
des dépenses qu'il me faut faire pour tenir ma maison sur un pied
convenable; la toilette de mes filles, l'obligation où je me trouve
de rendre des dîners ou des soirées, et vous comprendrez, monsieur
Steenvliet, que je devais fatalement et rapidement marcher vers la
ruine. Il y a quelques années je me suis vu contraint de vendre deux
fermes situées en France. Cette situation m'effraya. Il me fallait,
si je ne voulais pas déchoir lentement mais certainement, chercher
des moyens d'augmenter considérablement mes revenus. Ces moyens
j'aurais voulu les chercher dans le commerce ou dans l'industrie; mais
nous, gentilshommes de vieille race, cela nous est interdit. C'est
dans ces tristes circonstances que je me laissai entraîner par
quelques-unes de mes connaissances à prendre part à la fondation de
la banque _la Prudence_. Je grevai mes biens d'une hypothèque de deux
cent mille francs, et je devins actionnaire de la banque pour cette
somme.
--Ce n'était pas une mauvaise entreprise, fit observer M. Steenvliet.
_La Prudence_ donne de bons dividendes et ses actions sont bien
au-dessus du pair.
--Hélas! ce n'était qu'une vaine apparence. Tandis que chacun
pensait que la banque faisait des brillantes affaires, un caissier
infidèle était occupé à creuser un abîme où beaucoup de fortunes
devaient s'engloutir.
--Vous m'épouvantez, monsieur le baron.
--Hier, très tard dans la soirée, on m'a apporté la nouvelle de ce
malheur. Ce caissier infidèle, après avoir pendant plus de deux ans
détourné des millions de sa caisse et surtout des dépôts, a pris
la fuite et a disparu sans laisser de traces.
--Mais on le poursuivra, on l'arrêtera, s'écria l'entrepreneur.
--Ah! ce serait parfaitement inutile, dit le baron en soupirant.
Chacun croyait qu'il possédait personnellement une grande fortune; il
a fait jouer à différentes Bourses en son propre nom et c'est ainsi
qu'il a perdu les millions de la banque, perdus depuis plusieurs mois.
Pour le moment il n'y a que quatre ou cinq personnes qui connaissent
la catastrophe; mais à la Bourse elle sera infailliblement connue, et
alors les actions de _la Prudence_ tomberont à rien.
Bien que le baron fit tous ses efforts pour dissimuler son émotion,
l'altération de sa voix trahissait assez l'inquiétude et le chagrin
auxquels il était en proie.
--C'est très pénible, en effet, dit l'entrepreneur.
Mais cependant vous avez tort, me semble-t-il, monsieur le baron, de
vous laisser abattre si fort par ce malheureux événement, Car enfin
supposons que vous y perdiez cent cinquante mille francs, ce n'est pas
encore là la ruine.
--Hélas! vous ne savez pas encore tout, soupira M. d'Overburg dont
les yeux se mouillèrent de larmes. Égaré par les conseils de
quelques-uns de mes amis qui faisaient partie de l'administration de
la Banque, j'acceptai leur proposition d'entrer dans un syndicat ayant
pour but de spéculer à la Bourse pour notre propre compte. A cet
effet, on m'ouvrit à la Banque un crédit qui me permit de faire à
ce syndicat un apport de deux cent cinquante mille francs. J'avais
confiance en ces amis qui avaient l'habitude de manier des sommes
aussi considérables et qui étaient connus comme hommes d'affaires
capables et prudents. Malheureusement ils avaient, à mon insu,
chargé de leurs opérations le même caissier infidèle.
--Et il a trompé également le syndicat?
--Tout le capital de notre syndicat est perdu!
--Quoi? s'écria l'entrepreneur en levant les mains. Vous perdez
quatre cent cinquante mille francs, presque un demi-million? Quel coup
fatal! Je vous plains, monsieur d'Overburg... Et vous dites que toute
votre fortune y est engloutie?
--Tout entière.
--Mais il faut chercher les moyens de vous sauver, vous et vos
enfants. Vos parents sont riches, ils vous aideront.
--J'en ai déjà parlé à deux membres de ma famille, les seuls qui
pourraient le faire... Ils refusent.
--Tournez-vous vers les autres membres votre famille, ensemble ils
peuvent beaucoup. Mais il faut vous presser, la chose ne souffre aucun
retard. Cette catastrophe sera connue tout de suite. Vous ne pouvez
échapper au déshonneur qu'en versant les deux cent cinquante mille
francs à la Banque. Heureusement vous ne faites point partie du
conseil d'administration, sans cela on pourrait vous rendre responsable
du détournent de l'argent des actionnaires.
--Je n'espère rien de mes parents, murmura le baron. La somme est
trop considérable. D'ailleurs je n'ai pas le temps d'attendre.
--Mais, mon pauvre monsieur d'Overburg, que croyez-vous donc pouvoir
tenter?
--Je n'ose presque pas vous le dire, répondit le baron d'un air
craintif. Vous m'avez témoigné de l'amitié, vous m'avez fait des
offres de service. Dans ma détresse j'ai pensé à vous comme à mon
dernier recours.
--A moi? grommela l'entrepreneur, peu flatté de la préférence. Je
ne dis point que je n'aurais pas plaisir à venir à votre secours;
mais deux cinquante mille francs! C'est une fortune.
M. d'Overburg tendit les mains vers lui, et dit sec un ton de
supplication:
--Ah! ayez pitié de mon malheur! Vous possédez des millions. Vos
grandes entreprises de toute nature amènent encore tous les jours de
nouveaux capitaux dans votre caisse. Si vous consentiez à me prêter
ce dont j'ai besoin pour acquitter ma dette envers la Banque, vous
n'en resteriez pas moins riche.
--Mais, monsieur le baron, lors même que je voudrais, il me serait
impossible de tirer un quart de million de ma poche sans me mettre
moi-même dans l'embarras.
--Vous avez un crédit illimité, mon bon monsieur Steenvliet.
--En tous cas, on ne prête pas deux ou trois cent mille francs sans
garantie.
--Non, en effet; mais je puis vous en donner une. J'évalue au moins
deux cent mille francs l'excédent de la valeur de mes biens sur
l'hypothèque dont ils sont grevés. Prenez là-dessus une hypothèque
de second rang. Quant aux cinquante mille francs restants, pour
ceux-là je ne peux pas vous donner de garantie; mais réfléchissez
que je dois hériter de différents côtés, entre autres de mon oncle
maternel, le marquis de la Chesnaie, qui a plus de soixante-dix ans et
qui est tellement malade que depuis six mois il séjourne à Monaco,
sur les bords de la Méditerranée, où il espère rétablir sa santé
chancelante. Il possède au moins deux millions.
--Eh bien, voilà le moyen, interrompit l'entrepreneur avec joie.
Écrivez à votre oncle, il vous sauvera.
--Oh! non; il est, par malheur, comme beaucoup de vieilles gens,
extrêmement avare. Je n'obtiendrais pas seulement mille francs de
lui. Vous voyez, monsieur Steenvliet, vous ne risquez rien, ce n'est
qu'une affaire de temps. Allons, soyez généreux, montrez votre bon
cœur; ne me laissez pas partir d'ici désolé. C'est à vous que nous
devrons notre bonheur. Votre conscience vous récompensera; car elle
vous donnera la conviction d'avoir sauvé le nom et l'honneur d'une
vieille noble famille, qui, sans votre assistance, allait déchoir et
s'effondrer. C'est une belle et noble action, monsieur Steenvliet, que
de maintenir debout une race que les siècles ont fondée et le temps
avait jusqu'à présent respectée.
L'entrepreneur paraissait ému et son irrésolution se lisait dans ses
yeux.
--Tenez, mon bon monsieur Steenvliet, s'écria le baron, je vous
supplie à mains jointes et les larmes aux yeux, ayez pitié de moi et
de mes pauvres enfants!
Au bout d'un moment de silence, M. Steenvliet prit la main de son
visiteur et lui dit:
--Croyez-moi, monsieur d'Overburg, votre malheur me touche
profondément. Je voudrais pouvoir vous aider; mais je ne puis pas
ainsi prendre tout à coup un parti au sujet d'un emprunt aussi
considérable, et non seulement j'ai besoin de réfléchir; mais je
dois savoir encore s'il me serait possible de tirer cette grosse somme
de mes affaires courantes. Revenez demain, je vous ferai connaître ma
résolution.
--Puis-je espérer qu'elle me sera favorable?
--Espérer, oui, mais vous comprenez que je ne puis pas encore me lier
définitivement.
--Ah! Et si dès aujourd'hui ma situation envers la banque est connue
à la Bourse?
--Chargez un de vos amis en ce cas de déclarer tout haut que vous
êtes prêt à verser l'argent que vous devez... Par ce moyen, vous
prévenez tous les bruits fâcheux. Maintenant, ayez bon courage,
monsieur le baron, j'espère que je pourrai vous aider... Allons,
prenez encore un verre de vin, cela vous ragaillardira et vous donnera
des forces contre le chagrin.