Legrand veut faire du _théâtre_. Avec ses goûts naturellement! Il
veut s'immortaliser par le théâtre.
Et moi donc! Je ne l'ai pas crié sur les toits. Ce n'est pas une
vocation irrésistible comme chez Legrand! et je n'avais pas besoin
de l'afficher. Mais je me suis essayé dans ce genre à la sourdine!
«Pourquoi ne faites-vous pas du théâtre?» m'a demandé un marchand
de vin qui me voit écrire quelquefois sur des bouts de papier en
me tenant le front et à qui j'ai confié que j'étais dans les
lettres et que je voudrais arriver à la gloire.
Il a un neveu figurant qui fait les seigneurs à la Porte Saint-Martin
et les invités à l'Odéon. Il pourrait même m'être utile si
j'avais quelque chose de fait--il a remis du papier--il est
tapissier de son état--chez M. Ferdinand Dugué. Celui qui a fait
_La misère_. À l'union du croûton et de la pomme de terre!...
Je ferai du théâtre. Quel genre? est-il besoin de le dire?
Je suis romantique, je ne veux pas de l'antiquité. Je suis pour
les moines, les seigneurs, les fous du roi, les bourreaux masqués.
Le temps des vieilleries est passé; il nous faut du fiévreux et du
vivant.--«Palsembleu, messeigneurs! Quand sonnera la dixième
heure au beffroi de Sainte-Gudule... Triboulet, Saltabadil!»
J'ai essayé et je me suis donné un mal pour la couleur locale!
C'est une jeune fille qui ouvrait mon drame, en allant chercher de
l'eau à la fontaine sur la place du marché, et un jeune homme en
veste marron avec des bandages de cuir, comme s'il avait eu des
hernies, disait, caché derrière le pilier de la halle au drap qui
faisait le coin de la place:
«Jehanne, Jehanne... ô gente et frisque pucelette... de par sainte
Gudule, tu seras ma femme, ou le seigneur!...»
C'était bien. Je relisais avec plaisir ce début chaste et bien
Moyen Âge. Mais que d'efforts pour continuer à rester dans le
seizième siècle! En vain je m'étais habituer à appeler ma main ma
dextre et mon caleçon mon cuissart. Je voulais jouer de la rapière
aussi et je dégainais dans la rue. Six manants contre un
gentilhomme c'est cinq de trop et je faisais aller ma canne, ce
qui m'a attiré des disputes. Je me mettais la tête dans les
épaules, je tâchais de me faire une bosse, je cachais la longueur
de mes bras, je rentrais mes poignets dans mes manches pour me
faire croire que j'étais vraiment contrefait comme Triboulet et
Quasimodo. J'étais bien prosaïque malheureusement! pas une
infirmité. J'étais droit, droit comme un personnage du vieux
répertoire--au lieu d'être tordu comme un du nouveau. J'essayais
de me rattraper en criant: «Enfer et damnation!». Je disais «oh!
oh!» et je marchais en écumant, m'arrêtant pour parler au trou du
poêle dans le mur comme si ç'avait été les portraits de mes aieulx
--Je mettais des _l_ et des _z_ partout, aieulx. C'était si
fatiguant! et pour dire l'heure, quand on me demandait l'heure, je
ne répondais pas il est midi cinq. Comme dans Hugo:
_Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,
_
_Midi vient de sonner à l'horloge de bronze._
Jamais je ne donne les minutes. Je ne peux pas donner les minutes.
Le soir, je parle comme les veilleurs de nuit. Il est onze heures!
Habitants de Paris, dormez!... J'ai passé comme cela quelques
semaines à faire le veilleur, et le manant, et escholier. Mais à
la fin, je n'en pouvais plus. Je marchais en cagneux pour tout de
bon, les jambes en lit de sangle, et je demandais où était ma
fille. On me croyait père dans la maison. J'appelais: Esmeralda!
la concierge montait. Je faisais mal le gentilhomme et je me
redressais trop, je me donnais des coups de tête contre le mur. Je
retournais aux monstres. Était-ce penchant de ma nature,
l'affinité de tempérament, ou parce qu'on se cognait moins en
faisant le fou du roi et le sonneur de cloches, mais je préférais
faire le monstre que le gentilhomme.
Ma pièce, si je l'avais finie, aurait été de l'école des tordus
d'Hugo. Je m'arrêtai, contusionné, à la scène où un homme à cheval
demande si l'on a vu passer trois gentilshommes dont un avait une
plume blanche à son chapeau ou un noeud vert à son épaule.--Un
noeud vert, mais c'est lui!--C'était trop petit chez moi pour
faire des pièces Moyen Âge--et tout mansardé. Il aurait fallu
les faire assis, et cela était malhonnête, il me semblait! Peindre
le Moyen Âge assis! «À cheval, à cheval, messieurs! Ah! que ce
palefroi va lentement... Arriverai-je à temps, dis-le-moi, sainte
Gudule, ma patronne!»
J'avais adopté sainte Gudule et j'en usais!
J'abandonne donc le Moyen Âge, je ne puis toucher à ce grand cadre
--enfermer cette épopée, faire tenir ces hommes d'armes, la porte
du château, le cachot, le souterrain, l'échafaud et le bourreau
masqué dans un cabinet de dix francs! Il me faudrait, oh! sainte
Gudule! au moins pouvoir aller sur le carré et on ne veut pas! Je
fais trop de bruit. J'ai besoin d'y aller une fois pour imiter la
scène où les vilains se soulèvent et ça a fait un bruit du diable!
.....................
Dubois est un enfant de Paris, il allait au théâtre à dix ans.
Étant apprenti, il trouvait le temps d'être figurant dans les
grandes féeries; il a été _flot_ comme bien d'autres. Ouvrier, il
connaissait les chefs de claque et entrait pour rien dans les
théâtres du boulevard--si bien que quand il a rencontré le
poète, quand il l'a entendu causer littérature avec ses amis, il a
vu que lui Dubois le tanneur savait comme eux, mieux qu'eux les
grandes tirades, toutes les scènes capitales; il pouvait même
faire les gestes--ce que les autres ne pouvaient pas ou
faisaient mal! Il s'est dit lui aussi: J'ai _quelque chose là_. Et
Dubois a lâché le tan et Dubois ne voudrait plus être tanneur pour
tout l'or du monde. Il se croit homme de lettres. Il laisse les
autres écrire _Poèmes anciens, Symboles et réalités_ ou encore
_Rafaello_. Dubois a écrit _Pierre l'arquebusier_. Il l'a lu, il a
dû lire _Pierre l'arquebusier_ à Legrand; à moi il ne m'en a
jamais tracé que la carcasse--et encore pour n'avoir pas l'air
de me faire une impolitesse, mais au fond Dubois a un profond
mépris pour mes intentions littéraires.
Il a entendu mes doléances à propos du Moyen Âge, il m'a vu me
gratter mes bosses avec colère! Alors pour quelques coups, parce
que ma pièce est trop petite, j'abandonne toute une époque? Par
quoi remplacerai-je le Moyen Âge? Ai-je quelque idée nouvelle?
Voyons, il y a assez longtemps que je critique _sans dire ce que
je mettrai à la place_. Quelles sont mes idées! Expliquer voir,--
et se renversant dans le fauteuil (il prend toujours le fauteuil,
c'est déjà assez embêtant)--vos opinions en fait de théâtre!
Allons, je vous écoute!
Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec le bout
des pincettes pour m'indiquer qu'il va être tout oreilles. Là, le
feu est fait. Mes opinions en fait de théâtre, maintenant!
«Eh bien, vos idées. Comment comprenez-vous le théâtre? Quel est
celui que vous préférez?
--Celui où l'on est bien assis, où ça sent l'orange et où la
pièce est bonne. Voilà le théâtre que je préfère, mais ce n'est
pas une théorie, ni une idée.»
Je ne me presse pas de répondre, je fais semblant d'avoir laissé
tomber quelque chose, ou de remettre en place je ne sais quoi sur
la cheminée--je répète la question pour retrouver de l'aplomb:
«Vous voulez savoir quelles sont mes idées sur le théâtre et quel
est celui que je préfère?
--Oui, c'est ça que Dubois te demande», me dit Legrand d'un air
qu'il s'efforce de rendre amical; je vois bien qu'au fond il
voudrait me voir collé.
Je n'ai encore rien trouvé, ma langue s'empâte. Je remets en place
trop de bibelots sur la cheminée. Je reprends les pincettes des
mains de Dubois au lieu de lui développer mes théories, et je tape
sur le feu comme si j'avais aperçu tout d'un coup un vice dans sa
construction, ce qui n'arrange pas les choses! Dubois a l'orgueil
de ses feux. Il a même un secret à lui pour une _pâte_, un mouillé
de cendres et de poussier qui fait croûte. Je casse cette croûte
et je ne dis pas mes idées sur le théâtre. Je patauge.--Ah! je
suis collé. Legrand peut se frotter les mains!
Le dernier mot de Dubois est écrasant.
«Mon cher, quand on n'en sait pas plus que vous, on se fait
tanneur et non pas un homme de lettres.»
Soirée terrible! et qui m'a réduit à un rôle inférieur dans la
maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux commissions. C'est
moi qui vais de moi-même tirer de l'eau quand il en faut pour la
pâte de Dubois, c'est moi qui sors pour la goutte, quand on peut
l'acheter. Je vais jeter les cendres, sans qu'on me le dise.
La nuit qui a suivi cette scène déplorable, j'ai beaucoup réfléchi
dans mon lit à ce que j'aurais pu dire, à ce qu'il y avait à
répondre.
Quelquefois, quand je sors d'une conversation où j'ai été stupide,
je trouve ce qu'il aurait fallu répondre au moment. Je n'aurais
qu'à rentrer. Si quelqu'un m'aidait, me jetais une phrase (dont
nous aurions convenu ensemble) je riposterais par un mot d'esprit
tout de suite. Je me donne ces fois-là des coups de poing de
n'avoir pas trouvé au moment. Mais ici c'est de l'affaissement, du
simple affaissement. On me donnerait un an que je n'en trouverais
pas plus long. Je jette ma langue aux chiens! Je n'ai pas
découvert autre chose que ce que j'ai dit, en cassant la croûte et
en remuant las bibelots sur la cheminée.
En fait de théâtre, j'aime les pièces qui m'amusent et je ne suis
pas fou de celles qui ne m'amusent pas. Voilà mes idées, pas
davantage.
Dubois n'est pas une méchante nature. Ce n'est pas un homme à
faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir. Il n'est pas de
ces gens qui abusent d'une supériorité facile pour écraser ceux
qui sont au-dessous d'eux et n'ont pas d'intelligence. Legrand de
son côté ne peut pas me montrer sa joie secrète de m'avoir vu
roulé. Et je vis plutôt entouré de soins que poursuivi d'injures!
Si je disais qu'on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas
maltraité. Même ils m'ont pris le seau des mains deux ou trois
fois quand j'allais chercher de l'eau ou vider les cendres. Ils
sentent bien que si je n'ai pas de théories sur le théâtre, ce
n'est pas ma faute, et on ne veut pas pour cela me réduire au rôle
de domestique. Je m'apercevrais plutôt qu'ils mettent une certaine
insistance à faire maintenant des choses qu'ils ne voudraient pas
faire auparavant, ils apportent de la délicatesse. Ils se sont
très bien conduits dans cette circonstance, on ne peut pas dire le
contraire. Mais Dubois triomphe. Il n'y en a plus que pour lui; le
théâtre lui appartient, c'est fini depuis ma déroute. Legrand
l'écoute, oreilles béantes, raconter les grandes soirées du
boulevard et Frédérick Lemaitre, Mélingue... Mais Mélingue est
bien nouveau, Frédérick (ils disent Frédérick seulement),
Frédérick est tombé dans le Dennery. Il y a un acteur qui, pour
l'auteur de _Pierre l'arquebusier_, représente mieux que tout le
drame. Si tu avais vu Lockroy là-dedans!
Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lockroy par
là. «Comme il portait la botte molle!»
Je porte, moi, des souliers très durs. On dira que je veux me
mettre en scène--non, à mes côtés beaucoup ont des souliers qui
leur font mal et personne n'a de bottes molles, personne.
Dubois varie quelquefois la formule! «Comme il était dans
l'entonnoir!»--l'entonnoir des bottes!
La pièce du Moyen Âge?--je vais le dire comme je le pense!--
Dubois, tu entends! Je n'aime pas la pièce Moyen Âge! Je n'ai pas
pu expliquer l'autre jour,--je ne pourrais pas encore
m'expliquer aujourd'hui, c'est vrai, mais si tu veux tout savoir,
Dubois! eh bien, j'en ai assez des seigneurs, des hommes d'armes,
des gens qui ont des fraises blanches--je préfère les rouges
avec du sucre et du vin--qui ont des bouillons aux manches--je
les aime mieux dans un bol--qui portent l'épée en verrouil.--
Ça m'ennuierait à crever de porter une épée en verrouil,--qui
ont des grands manteaux jaunes--j'ai eu un paletot de cette
couleur, j'en ai assez! Ils vont se battre sous les réverbères,
ils enlèvent des femmes! Ils font mordre la poussière! Si on
pouvait encore faire mordre la poussière, enlever les femmes!
C'est la poussière qu'on enlève maintenant, c'est tout changé!
Nous avons bien dégénéré! Mais c'est comme ça!
Il me semble aussi que l'on ne porte plus tant de ces étoffes de
couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont sont faits les
pourpoints des manants, ni de ces soies verdâtres, violâtres,
bleuâtres, beurrâtres dont sont faits les habits des grands
seigneurs.--Plus de crevés! Je ne vois de crevés nulle part. Il
est vrai que je sors très peu de mon quartier. Ce sont les dames
maintenant qui s'habillent avec ces étoffes de soie, et qui ont
ces noeuds roses au cou. J'ai vu au parterre des Variétés un petit
monsieur qui avait un noeud rose--mais il était très mal vu--
on chuchotait, les femmes faisaient des signes de dégoût et un
lettré qui était là a dit: C'est un mignon d'Henri III.
Pour les chapeaux, il n'y a plus que les clowns et les
photographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de
couleur autour--les joueurs de biniou aussi. J'oubliais les
joueurs de biniou.
Et le cuir? On ne porte plus tant de cuir! gants de cuir, mollets
de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va très mal avec la
nuance abricot dont le Moyen Âge abuse. Je ne suis pas fou de
l'abricot. Je préfère la pêche comme fruit, et le noir comme
couleur.
Legrand me regarde avec stupeur.
Mais Victor Hugo a mis toutes ses pièces au Moyen Âge, rien qu'au
Moyen Âge!--Ça m'a fait assez de cogner quand je voulait être
Triboulet, César de Bazan! quand je cherchais une place de
domestique comme Ruy Blas!--sans avoir aucun certificat!
Il ne me reste que le drame moderne, la pièce vécue, c'est-à-dire
avec toutes les passions, les grandeurs et les vices de notre
temps... ce qui se passe dans le salon... la rue. C'est commode,
la rue, mais le salon! Il faudrait que j'allasse dans le monde,
pour peindre les moeurs de l'aristocratie. Je n'ai pas assez de
vêtements. Je n'ai que ce que j'ai sur moi--et un pantalon de
rechange.
J'ai songé à mettre en scène les angoisses d'une jeune fille qui
va succomber mais je n'y connais rien. Alexandrine qui aurait pu
me renseigner, Alexandrine n'a pas eu d'angoisses... Je n'ai pas
pu les surprendre du moins... Elle a simplement dit: «Avec le
rideau, comme ça, vois-tu, on ne nous apercevra pas de l'autre
côté, ce vitrage sera bien commode.»
Dois-je parler de ce vitrage? Dois-je parler des menuisiers, dire
que ça sentait la térébenthine, et que mon coeur me criait:
«Pourvu qu'on mette longtemps à tapisser!» Dois-je placer l'homme
qui aime derrière la cloison, au milieu des pots de colle et des
rouleaux de papier à fleurs?... Je ne me rappelle que cela. C'est
tout ce qui me revient à l'esprit de ce moment suprême. Suis-je né
pour peindre des pièces vécues ou pour vivre dans des pièces qu'on
peint? Ai-je le génie de la tapisserie au lieu du génie du
théâtre?...
Je voudrais être vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvoir
peindre d'autres choses. Je ne pourrais pour le moment mettre au
théâtre que ma mère, mon père et moi... Moi, avec des pantalons
fendus--ou avec mon habit de collégien trop grand,--moi qu'on
fouette. Est-ce qu'il y aura un acteur assez petit? et qui voudra
porter des pantalons fendus? Le pantalon fendu est-il accepté au
théâtre? Voudra-t-il aussi se laisser fouetter--la censure le
permettra-t-elle?...
Si je faisais cinq actes avec un pêché capital. Il y en a--
combien y en a-t-il?... Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.
L'orgueil! mais Matoussaint l'a pris.
Il m'a fait jurer de n'en rien dire, il a pris l'orgueil pour lui.
Je ne puis pas y toucher sans commettre une indélicatesse. Il fait
l'orgueil. Il m'a même dit son titre, et montré son affiche.
_MOI_
_JOUÉ PAR L'AUTEUR_
Il a hésité quelque temps entre cette pièce-là et une autre sur
les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des parents à ma
façon. Le héros n'avait pas son pantalon fendu et l'on ne voyait
pas son derrière au lever de rideau. Le héros c'était lui, lui
encore, mais avec de petites moustaches.
Il était assis sur une chaise, ayant l'air de réfléchir
profondément; il se levait enfin et s'avançant à pas lents sur le
devant de la scène, il s'écriait sur le ton de la plus parfaite
conviction:
«Quelle canaille que mon père!»
Il disait canaille, et non pas bandit, criminel. Canaille était
voulu. Canaille... Il est temps d'appeler un chat un chat et
Rollet un fripon. Quelle canaille que mon père!
C'était dit non sans tristesse; l'acteur devait avoir l'air de le
regretter. Il avait à indiquer qu'il en était convaincu,
malheureusement. Son père était comme ça, voilà tout! Il aurait
voulu pouvoir dire: Quelle bonne pâte d'homme que mon père! Ce
n'était pas exact, il croyait, tout compte fait, après avoir pesé
le pour et le contre, que son père était décidément une affreuse
canaille.
Matoussaint avait été adoré de son père et l'adorait. Matoussaint
était un excellent garçon et un excellent fils, mais il croyait
qu'on pouvait écrire des pièces vécues par les autres...
Aussi déclarait-il qu'il commencerait carrément sa pièce par cette
déclaration du fils, lequel devait du reste inspirer confiance aux
spectateurs--il fallait l'orner dès le début d'une grande dose
de bon sens et lui prêter des vertus sérieuses. Mais Matoussaint
s'était décidé à la fin pour _Moi_ joué par l'auteur--il avait
retenu _l'Orgueil_.
La gourmandise: mais ce serait très ennuyeux de voir un homme qui
passerait sa soirée à manger des confitures--si je voulais faire
vrai.
La paresse--si les pièces doivent être vécues, il ne doit pas y
avoir de pièce sur la paresse--on est trop fainéant pour en
faire.
L'envie? Je ne sais pas ce que c'est. J'ai eu envie de boulette de
mou de veau, j'ai eu envie encore d'avoir des fleurs dans ma
chambre et pas des punaises dans mon lit... J'ai eu envie de
n'être pas bête comme celui-ci, capon comme celui-là! Je meurs
d'envie de me coucher quand j'ai sommeil, de dîner quand vient
cinq heures. Je ne crois pas qu'on puisse faire une pièce très
corsée avec ça!
La colère!--Je veux faire cinq actes. Une personne ne peut pas
être en colère pendant cinq actes--taper du pied, s'arracher les
cheveux et grincer des dents! Ça me fatiguerait trop!
L'avarice! Molière a écrit _L'Avare_! M. Michel Perrin aussi. J'ai
vu Bouffé là-dedans! D'ailleurs, je ne suis pas avare. Où trouver
mon type?...
Je voudrais être vieux.
Place aux jeunes! Ils mettent ça dans tous leurs articles. C'est
dans tous les petits journaux qui pendent sous l'Odéon, et tous
ceux qui ont de longs cheveux le disent--quelques-uns qui n'en
ont pas le disent aussi. Il paraît que _Dennery_ encombre toutes
les voies! Si Dennery était mort, la littérature dramatique
changerait de face. Dennery est là et le grand art s'étiole, et
les talents verts languissent, pourrissent, moisissent et
finissent par retourner dans leur pays, par entrer dans un bureau!
Ils prennent une petite place de dix-huit cents francs dans un
bureau, ils auraient pu la prendre grande au soleil du théâtre!
Il n'y a pas de soleil au théâtre, c'est des quinquets.
Place aux jeunes! mais moi, je suis jeune et ça ne me réussit
pas!...
31
Le duel
Des pièces?--Allons donc!
Nous nous étions dit, Legrand et moi, que nous en ferions une
ensemble.
Au bout de huit jours, d'un commun accord, on a tout lâché.
Nous ne vivons que sur ce que nous avons lu, chacun de notre côté;
or nos deux éducations jurent et ont envie de se battre. On m'a
peu parlé de Bon Dieu à moi.--Lui, il a été élevé par une mère
catholique et il a de l'eau bénite dans le sang.
Il a trouvé un mot pour caractériser les tendances de ce qu'il
appelle nos âmes:
«Je crois à _Celui d'en haut_, tu crois à _ceux d'en bas_.»
C'est vrai, et nos deux croyances s'abordent et se menacent à tout
instant.
C'est devenu terrible! Dans cette chambre à deux lits éclatent de
véritables tempêtes.
C'est trop petit pour nous trois, Legrand, Vingtras et la Misère.
--La gueuse! Elle nous fait nous heurter et nous blesser à chaque
minute, devant les grabats, les chenets, la table boiteuse.
Nous en sommes arrivés presque à la haine. Elle n'est pas encore
sur les lèvres, elle est déjà dans les yeux.--Nous nous
insultons du regard pour une porte ouverte, une fenêtre fermée,
une chandelle trop tard éteinte: essayant en vain de nous cacher
l'un à l'autre ou de nous cacher à nous-mêmes le dégoût et la
fureur que nous avons de cette promiscuité.
C'est comme un mariage de bagne, entre forçats jaloux!
Il nous est défendu d'avoir une maîtresse, et nous sommes
condamnés à la chasteté.
Si une femme entrait, l'autre devrait partir... Il fait froid
dehors; puis cela viendrait peut-être juste au moment où l'on
était bien en train: jamais l'inspiration n'avait été meilleure.--
Quel supplice!
Notre envie de travail même est dévorée par cette lutte sourde.
Il y a des moments où, bâtis comme nous sommes, nous nous
tirerions dessus si nous avions un pistolet sous la main.
On a trouvé le pistolet!
Un homme est là roulant à terre dans une mare rouge. C'est moi qui
ai fait le coup.
Un soir, Legrand m'a souffleté--pour je ne sais quoi! Je ne le
lui ai jamais demandé; je ne le lui demanderai jamais!
C'est à propos d'une femme, peut-être.
Qu'importe le prétexte!
C'est la goutte de lait qui a fait déborder le vase: je devrais
dire la larme amère qui est restée au bout de nos cils pendant nos
années de tête-à-tête.
Si nous avons eu cette querelle, si demain nous la poursuivons les
armes à la main, c'est que nous avons l'un contre l'autre toute
l'amertume du bagne, où nous tirions la même chaîne.
Chacun était vertueux à sa façon et ambitieux à sa manière--et
ces manières, et ces façons saignaient à chaque geste fait par
nous dans l'ombre affreuse de notre vie!
--Il faut, dans une association, qu'il y ait une femelle et un
mâle, m'a dit un des témoins, avec qui nous devisions de
l'aventure. Il n'y avait pas de femelle. Si! il y en avait une: la
Famine; et vous allez vous tuer par horreur d'elle, comme des
mâles se tuent par amour d'une fauve.»
C'est vrai! et voilà pourquoi j'ai demandé des excuses pour la
forme, et pourquoi Legrand n'en a pas fait. Notre appartement
était trop petit pour nos deux volontés, l'une bretonne, l'autre
auvergnate.... surtout parce qu'elles ne s'évaporaient point dans
des scènes comme en font les faibles... Elles se sont tues ou à
peu près, mais se sont tout de même menacées dans ce silence;
aujourd'hui elles vont parler par la bouche des pistolets ou la
langue pointue des épées.
Mais une piqûre ne serait point assez. L'épée ne suffit pas; elle
ne ferait qu'égratigner le grand miroir sombre qui, sous le geste
de Legrand, m'a semblé sortir de terre et se dresser devant moi--
pour que j'y voie se refléter l'image de notre jeunesse drapée de
noir!
Il faut tirer là-dessus, tirer à balles, tirer jusqu'à ce que l'on
entende du fracas.
«Vous direz aux témoins de M. Legrand, que nous nous battrons,
s'il le veut, jusqu'à ce que l'un des deux tombe.
--Vous direz à M. Vingtras que j'accepte.»
Il est samedi, huit heures du soir. Nous avons le temps de tout
régler pour demain.
Régler les conditions, oui! Mais trouver les armes, non. Nous
n'avons pas le sou.
Il faut de l'argent pour louer des pistolets et aller se battre
dans la campagne.
Ce ne sera que pour lundi. On pourra mettre au clou, lundi; mais
on n'engage pas, le dimanche.
Collinet, notre condisciple de Nantes, l'étudiant en médecine qui
doit assister en cette qualité à la rencontre, possède une chaîne
et une montre d'or. On lui prêtera bien quatre-vingt francs
là-dessus. Avec ce que j'ai, ce sera assez pour notre part.
Legrand a besoin aussi de vingt-quatre heures pour trouver ce
qu'il lui faut.
À quelle heure ouvrent les clous?
«À neuf heures.
--Rendez-vous à dix au _Café des Variétés_, pour être près de
Caron, l'armurier chez qui on louera les armes.
--Entendu.»
La journée du dimanche a été inondée de soleil. Je me rappelle
qu'il dorait l'absinthe sur les tables du café en plein air, où
nous étions assis; parfois un peu de vent faisait scintiller et
frémir comme de la moire verte le feuillage des arbres qui étaient
sur le boulevard Montparnasse, devant le cabaret de la mère Boche;
il faisait bon vivre.
Une jeune fille, qui n'a pas encore ôté son corset devant moi,
vient s'asseoir à mes côtés et m'embrasse à pleine bouche.
«On dit que tu te bats. Si tu meurs, tu auras toujours eu ce
baiser; et si tu veux, je couche avec toi cette nuit.»
Elle a une fleur sur l'oreille. Elle la détache et me la donne.
«Tiens, si tu es tué, on t'enterrera avec.»
Et de rire!
Elle ne croit pas, personne ne croit, par ce temps tiède, dans le
cabaret joyeux, sous ce ciel ouaté de blanc, à la cruauté d'un
duel sans pitié. Et cela m'irrite et m'exaspère! Ils pensent donc
que je suis de ceux qui envoient des témoins pour rire. Ils ne
devinent donc pas ce que je vaux et ce que je veux; ils ne sentent
donc pas l'homme qui poursuit son but aveuglément, et qui pour
l'atteindre est plus heureux que mécontent d'être le héros d'une
sanglante tragédie!
Ils ont parlé de me conduire au tir. Pourquoi? Qu'ai-je besoin de
savoir si je suis adroit ou non? Je m'en soucie comme de rien. Je
ne me demande même pas si je serai le blesseur ou le blessé, si je
serai tué ou si je tuerai.
J'ai écrit dans ma tête depuis longtemps, comme avec la pointe
d'un clou, que je devais être brave, plus brave que la foule, que
cette bravoure serait ma revanche de déshérité, mon arme de
solitaire.
J'ai averti mes témoins qu'on ne tirerait pas au commandement,
mais qu'on marcherait l'un sur l'autre en faisant feu à volonté.
De cette façon, même atteint, je pourrai arriver assez près de
Legrand pour le descendre.
Les insistances ont triomphé de mon refus d'entrer au tir.
Legrand et les siens en sortaient; on s'est salué comme des
étrangers.
Un mannequin de tôle dont l'habit de métal est moucheté de taches
blanches se tient debout contre le mur.
Je compte les taches sur l'habit.
«Onze?
--Oui, répond celui qui charge les pistolets. M. Legrand tire
bien. Il n'a perdu qu'un coup.»
On débarbouille l'homme de tôle et l'on me passe l'arme. J'épuise
ma douzaine de balles. Une seule a porté.
Mes cornacs ont l'air consterné, font presque la moue. Ils
voudraient que leur _sujet_ fût plus adroit.
Nous nous sommes quittés à dix heures du soir.
«Couchez-vous de bonne heure, m'a dit quelqu'un qui prétend s'y
connaître. Vous aurez comme cela le sang plus calme, la main plus
sûre.»
Je me suis couché et j'ai dormi comme une brute.
Je me suis réveillé pourtant de grand matin et j'ai songé un
tantinet à la chance que je courais d'être estropié ou de mourir
après une longue agonie. Eh bien! voilà tout. Si je meurs, on dira
que j'avais du coeur; si je suis estropié, les femmes sauront
pourquoi et m'aimeront tout de même. D'ailleurs, ce n'est pas tout
ça! J'ai besoin de déblayer le terrain, de me faire de la place
pour avancer; j'ai besoin de donner d'un coup ma mesure, et de
m'assurer pour dix ans le respect des lâches.
On voit le Luxembourg de ma fenêtre. Ma foi, en jetant un dernier
regard sur ce grand jardin bête; en voyant s'y glisser les
maniaques en cheveux blancs qui viennent tous les matins à la
fraîcheur traîner là leurs chaussons mous, et salir du bout de
leurs cannes la rosée dans l'herbe; ma foi! je viens de me dire
qu'au lieu d'être les victimes de la verdure mélancolique, nous
allons, Legrand et moi, être pendant un moment les maîtres de tout
un coin de nature; nous allons faire un bruit de tonnerre dans une
vallée silencieuse; nous allons fouetter avec du plomb l'air lourd
qui pesait sur nos têtes.
C'est mon premier matin d'orgueil dans ma vie, toujours jusqu'ici
humiliée et souffrante: Est-ce la peine de la mener longtemps
ainsi,--pour aboutir à l'imbécillité, des maniaques à cheveux
blancs?... Plutôt disparaître tout de suite dans une mort crâne.
Prenons ma plus belle chemise, pour que j'aie bonne figure dans
mon linge, si c'est moi qui tombe.
Je cherche l'attitude qu'il faut avoir, le pistolet à la main, et
je regarde dans la glace si j'ai grand air en mettant en joue.
«Ne laissez pas voir de blanc», m'a-t-on dit.
Je me suis boutonné, de façon à ne pas livrer un éclair de
chemise.
Mes témoins entrent.
«Avez-vous bien réfléchi? L'affaire ne peut-elle pas
s'arranger?...»
C'est à les souffleter.
«Au moins, vous n'échangerez qu'une balle, n'est-ce pas?»
Et ils me tapent dans le dos et me disent comme à un moutard:
«Voyons! il ne faut pas faire le méchant comme ça!»
C'est pour eux, pour leur paraître brave, c'est pour le public
fait de niais de ce genre, que je vais en appeler au hasard des
armes!
Avec cela, ils commencent à me coûter cher.
Ce n'est pas avarice de ma part, mais je rage de les voir
commander, trinquer, boire, avec un pareil oubli de mon individu
et une telle insouciance de notre pauvreté.
Puis ils lâchent des mots que je n'aime pas.
«Nous buvons comme à un enterrement», a dit l'un d'eux.
On a beau être brave, cela vous donne un petit frisson.
Allons! il est neuf heures, le mont-de-piété est ouvert. Collinet
vient me prendre en voiture avec mes témoins, Legrand est dans un
autre fiacre avec les siens.
On entre au _Café des Variétés_. Les témoins ne restent que le
temps d'avaler un chocolat et filent ensemble du côté du clou,
pour se rendre de là chez l'armurier.
Nous restons seuls, Legrand et moi: Legrand se place à gauche, moi
à droite sur la terrasse. Nous attendons.
Mais, comme ils tardent!
Chacun de nous à tour de rôle s'avance sur le trottoir et plonge
ses regards dans la longueur du boulevard.
Le patron nous surveille.
Dans le café, les arrivants, avertis par les garçons, nous
désignent et parient.
«Je vous dis que ce sont deux capons?--Non, des escrocs.»
Oh! ce ridicule et cette honte!... Je préférerais être étendu, les
côtes fracassées ou le front troué, sur ce canapé, plutôt que
d'être la cible de ces coups d'oeil et de ces blagues...
Enfin, voici les témoins!
«Que s'est-il donc passé?»
On a demandé des pièces à Collinet qui n'en avait pas. Il a dû
aller les chercher chez lui.
«Vous avez l'argent?
--Oui.
--Réglez ces chocolats!» et je pousse un soupir d'aise.
Je vois que Legrand fait de même.
Il était temps: nous allions nous raccommoder un moment, pour que
l'un de nous pût partir en expédition et rapportât cent sous.
J'avais même déjà eu l'idée de lui proposer un duel immédiat et
terrible. On aurait tiré au sort à qui serait allé au comptoir et
aurait dit à bout portant: «C'est moi qui dois les chocolats.»
Mais si j'avais assez de courage pour le duel à l'américaine, je
n'en avais pas assez pour être capable, si le sort eût tourné
contre moi, d'approcher du comptoir et de dire: «C'est moi qui
dois les chocolats!»
En route pour la gare de Sceaux!
L'un des témoins connaît par là un endroit, où l'on sera bien.
Mais, quand nous arrivons, le train est parti.
«Si nous allions avec les voitures?
--Comme on voudra.»
Nous sommes riches grâce au clou!
Je fais arrêter le sapin au premier bureau de tabac que nous
apercevons, et j'achète un gros cigare, très gros.
On m'offre des fleurs par la portière.
Je ne veux qu'un bouquet d'un sou. Je n'arrachais qu'une poignée
d'oeillets ou de violettes dans les jardins des autres, quand
j'étais petit: plus tard, je ne pouvais pas rogner mon pain pour
enrichir les bouquetières, et j'ai gardé l'amour des touffes
discrètes qu'on serre contre sa poitrine ou dans la main; je
presse les fleurs entre mes doigts tièdes, et tout un monde
d'images fraîches danse dans ma tête, comme quelques feuilles
vertes que le vent vient d'arracher des arbres.
Les camarades ne parlaient pas. À mesure qu'on avançait, la
tristesse de la zone, la solitude des champs, le silence morne, et
peut-être le pressentiment d'un malheur, arrêtaient les paroles
dans leur gorge serrée; et je me rappelle, comme si j'y étais
encore, que l'un d'eux me fit peur avec sa tête pâle et son regard
noyé!...
Ah bah! Ce duel doit tasser le terrain de ma vie, si ma vie n'y
reste pas. Aussi, quand j'y suis, faut-il que je l'organise digne
de moi, digne de mes idées et digne de mon drapeau.
Je suis un révolté... Mon existence sera une existence de combat.
Je l'ai voulu ainsi. Pour la première fois que le péril se met en
face de moi, je veux voir comment il a le nez fait quand on
l'irrite, et quel nez je ferai en face de lui.
Nous sommes arrivés, je ne sais après quelle longueur de rêves et
quelle longueur de chemin, jusqu'à Robinson.
Nous apercevons l'arbre tout fleuri de filles en cheveux qui
sifflent comme des merles ou roucoulent comme des tourterelles.
C'est la fête!
Les balançoires volent dans l'air, avec des femmes pâmées et qui
serrent leurs jupes entre leurs jambes qu'on voit tout de même...
Je me rappelle les_ reinages_ de chez nous et les belles paysannes
aux gorges rondes, autour desquelles rôdaient mes curiosités
d'écolier. Ma chair qui s'éveillait parlait tout bas; aujourd'hui
qu'elle attend la blessure, elle parle aussi.
«À quoi penses-tu? me dit Collinet.
--À rien, à rien!...»
Et nous traversons le champ de foire...
Sur une baraque de lutteurs les hercules font la parade. Ils
frappent à tour de bras le gong de cuivre pommelé, et soufflent de
toute la force de leurs poumons dans le porte-voix qui aboie et
mugit.
Autour d'un tir, on épaule les carabines. Ces détonations
déchirent dans ma tête claire une rêverie qui commence et ramènent
les témoins à leur mission.
C'est dans un coin éloigné du bruit, devant une table que cerne et
étouffe une ceinture de feuillage, qu'on discute les conventions
dernières.
«Qu'avez-vous de poudre? Combien de balles?
--Six.
--Je suis tellement maladroit que c'est peut-être trop peu. Si
avec les premières balles nous nous manquons, ou du moins si nous
ne sommes pas estropiés à ne plus faire feu, nous nous
rapprocherons jusqu'à cinq pas.»
Je suis l'insulté, j'ai le droit de réclamer une réparation à ma
fantaisie, telle qu'elle me satisfasse ou qu'elle m'amuse.
«Mais nous, disent ensemble les témoins, nous serons spectateurs
et complices d'une tuerie!»
Une tuerie où chacun court le même danger. Ce sont les chances de
la guerre.
Il a fallu leur en faire de ces phrases! Ils commençaient à avoir
peur en se voyant si près du moment et en mesurant les suites de
ma décision.
J'ai tout mon sang-froid, et ce qu'ils appellent ma dureté n'est
que le geste et le cri d'une volonté qui ne recule pas.
Nous partons.
«Tu es pâle! me dit Collinet.
--Mais je crois bien!--j'étais pâle aussi le 2 décembre.»
J'ai eu une faiblesse.
Une pauvresse a passé: à qui je n'aurais donné que deux sous à un
autre moment. Je lui en ai donné vingt, pour qu'elle me dise:
«Cela vous portera bonheur.»
Les baraques continuent à faire dans Robinson, qui disparaît
derrière les arbres, un tapage que la distance déchire; il vient
jusqu'à nous des lambeaux de musique barbare.
On marche en silence, Legrand avec ses amis et moi avec les miens.
Collinet ouvre de temps en temps sa trousse d'une main agitée,
comme pour voir s'il n'a pas oublié quelque chose, s'il a bien
tout ce qu'il faut pour tout à l'heure...
«Garez bien votre tête avec votre pistolet... comme ceci, de
profil, en lame de couteau! me répète l'un des témoins.
--Laissez Legrand tirer le premier», me conseille l'autre.
J'écoute à peine et j'ébauche des gestes de dédain qui se
reproduisent sur la route baignée de soleil. Mon ombre se dessine
comme sur le mur blanc du tir l'homme en tôle d'hier; un peu plus,
je chercherais les taches blanches sur mon habit, les taches
faites sur le mannequin par les balles...
Je n'ai pas encore été_ moi_ sous la calotte du ciel. J'ai
toujours étouffé dans des habits trop étroits et faits pour
d'autres, ou dans des traditions qui me révoltaient ou
m'accablaient. Au coup d'État, j'ai avalé plus de boue que je n'ai
mâché de poudre. Au lycée, au quartier Latin, dans les crémeries,
les caboulots ou les garnis, partout, j'ai eu contre moi tout le
monde; et cependant j'étreignais mon geste, j'étranglais ma voix,
j'énervais mes colères...
Mais nous ne sommes que deux à présent!... Il y a plus. Ma balle,
si elle touche, ricochera sur toute cette race de gens qui,
ouvertement ou hypocritement, aident à l'assassinat muet, à la
guillotine sèche, par la misère et le chômage des rebelles et des
irréguliers...
Je ne lâcherais pas pour une fortune cette occasion qui m'est
donnée de me faire en un clin d'oeil, avec deux liards de courage,
une réputation qui sera ma première gloire,--ce dont je me
moque!--mais qui sera surtout le premier outil dur et menaçant
que je pourrai arracher de mon établi de révolté.
En place--et feu!
Je ne jette ces mots dans l'oreille de personne, mais je les
murmure comme une conclusion; c'est le total de mon calcul.
Nous passons devant une ferme. Les témoins demandent s'il y a
quelque chose à boire. Je prends un verre d'eau, Legrand aussi; il
faut se battre bien de sang-froid Nous avons eu la même idée tous
deux; comme moi, il sent que cette heure était nécessaire pour
nous, et il sent aussi qu'un flot de sang, d'où qu'il jaillisse,
lavera la crotte et la tristesse de notre jeunesse!
«Messieurs, dit d'une voix un peu tremblante un des témoins, je
viens de marcher en avant, et je crois avoir trouvé une place.»
On n'entend que des bouts de branches mortes qui crient un peu
sous les souliers, des toussements courts qui sortent des
poitrines étranglées; on entend filer un lézard, partir un
oiseau... sonner un tambour de saltimbanques dans le lointain.
On entend autre chose à présent. C'est le bruit des pistolets
qu'on arme, puis un mot: «Avancez!»
Deux détonations emplissent la campagne. Nous restons debout tous
les deux. J'ai fait je ne sais combien de pas, j'ai abattu mon
arme. C'est manqué. Legrand, plein de sang-froid, m'a ajusté
longuement. Sa balle m'a passé juste à un demi-pouce de l'oreille
et a même frisé ma tignasse. J'aurais dû la faire couper. Elle
fait boule et sert de cible.
«Vous pourriez en rester là! dit Collinet. À dix pas! mais c'est
un assassinat! vous allez y rester tous les deux!
--Chargez!»
L'accent a été impérieux, paraît-il, car les témoins ont obéi
comme des soldats. Nous nous promenons, Legrand et moi, chacun de
notre côté, muets, très simples, les mains derrière le dos, et
ayant l'air de réfléchir.
Un chien, venu on ne sait d'où, se trouve dans mes jambes et me
regarde d'un oeil doux, en demandant une caresse. Il m'a fait
penser à Myrza, la chienne que nous avions à la maison quand
j'étais enfant, qui me léchait les mains et semblait pleurer quand
j'avais pleuré et qu'on m'avait battu. J'étais forcé de me laisser
faire alors, je ne pouvais que conter ma douleur à la pauvre
bête...
On avait le droit de me faire souffrir et, si je me plaignais, on
disait que j'étais un mauvais fils et un mauvais sujet. Je devais
finir par demander pardon.
Aujourd'hui, cinq hommes sont là, par le hasard d'une querelle, à
la discrétion de mon courage, insulteur, témoins et médecin!
Il m'en vient un sourire et même un bout de chanson sur les
lèvres. Je fredonne malgré moi, comme on se frotte les mains quand
on est joyeux.
«Tais-toi!» a fait Collinet à demi-voix.
Il a raison. Je diminue la belle cruauté de notre duel.
Les témoins nous rappellent.
«À vos places!»
Nous devons faire un pas pour indiquer que nous y sommes. Ce pas
fait, nous avons le droit de rester immobiles ou de marcher et
d'attendre.
Je voudrais le toucher. Il a fini par m'irriter avec ses refus
d'excuses. Ma foi, tant pis s'il me descend!
Cette fois encore, je tire le premier.
Legrand reste debout, avance, avance encore.
C'est long. Il tire. Je me crois blessé.
La balle a marqué à blanc.--Comme celles qu'il envoyait hier
dans l'homme en tôle.
Elle a enlevé le lustre du drap et éraillé la manche de mon habit.
Nouvelle démarche des camarades pour arrêter le combat.
Non!
Je trouve que Legrand a tiré trop bien, et moi trop mal. Je trouve
qu'après avoir passé tant de temps dans les champs, s'en aller
sans qu'il y ait un résultat, c'est prêter à rire. Je trouve que
le but est manqué, que l'occasion sera perdue, et qu'elle ne se
représentera peut-être jamais aussi belle.
Une autre idée aussi tracasse mon cerveau. Encore l'idée de
pauvreté.