Puisque j'ai tant fait, puisqu'il y a eu déjà deux actes de joués,
jouons le troisième, et jouons-le comme un pauvre qui peut donner
son sang plutôt que son argent; qui aime mieux recevoir
aujourd'hui une balle que recevoir dans l'avenir des avanies qu'il
n'aura peut-être pas le sou pour venger.
Les témoins insistent pour en rester là.
«Oui, si l'on veut me faire ici, sur place, des excuses--et
complètes.»
Mon accent est dur et je semble faire une grâce.
Legrand répond du même ton, et par un signe qui veut dire:
«Recommençons!»
Le ciel est bleu, le soleil superbe! Oh! ma foi! j'aurai eu une
belle minute avant de mourir! Je bois avec les narines et les yeux
tout ce qu'il y a dans cette nature! J'en emplis mon être! Il me
semble que j'en frotte ma peau. Allons! dépêchons, et s'il faut
quitter la vie, que je la quitte, baigné de ces parfums et de
cette lumière!
«Messieurs, quand vous voudrez!» dit un des témoins d'une voix
presque éteinte.
Cette fois, à cinq pas!
J'ai fondu sur Legrand.
Je lâche le chien. Legrand reste immobile: il semble rire.
Je me replace, l'arme à l'oreille!
Où la balle va-t-elle m'atteindre? C'est la sensation de la
douleur qui m'empoigne: elle court sur moi, il y a des places que
je sens plus chaudes. C'est dans une de ces places qu'il va y
avoir un trou où fourrer le doigt, et par où ma vie fichera le
camp.
Mais Legrand a tourné sur lui-même; le sourire que j'attribuais à
la joie d'avoir échappé et de me tenir à sa merci court toujours
sur ses lèvres.
Ce sourire est une grimace de douleur.
J'aperçois un gros flot de sang!
Il tourne encore, essaie de lever son bras qui retombe.
«Je suis blessé.»
On accourt: la balle a fait trois trous, elle a traversé le bras,
et est venue mourir dans la poitrine.
Collinet s'approche, coupe l'habit et, après quelques minutes
d'examen, nous dit à demi-voix:
«La blessure est grave--il en mourra probablement.»
Je ne le crois pas;--pas plus que je ne croirais mourir moi-même,
parce que j'aurais un peu de plomb dans les os. Nous avons
trop de force. Elle ne peut être démolie comme ça en une seconde,
et, d'ailleurs, Legrand a la figure colorée, l'oeil clair.
Il me tend la main.
«Je ne t'en veux pas; mais dans un duel entre nous, il fallait
aller jusque-là.»
Je réponds oui d'un geste et d'un salut.
«Ôtez-moi mes bottines: il me semble que je souffrirai moins.»
Collinet prend son canif pour couper le cuir.
«Non, non, dit Legrand... Je n'ai que celles-là.»
Lui aussi, lui aussi! Il a eu comme moi la préoccupation des _sans
le sou._ Pendant qu'on chargeait les armes; pendant que les
témoins faisaient des phrases pour que nous consentissions à
mettre plus de place entre nous et la mort; pendant que nous
marchions l'un sur l'autre dans cette prairie pleine de fleurs,
pendant toute cette journée d'acharnement sauvage, le spectre de
la misère s'est dressé devant ses yeux comme devant les miens! Le
SPECTRE, toujours le SPECTRE!
L'os est en miettes dans le bras et les bandes de toile se
gonflent de sang. Quelques gouttes ont fait des perles rouges sur
l'herbe: le petit chien vient les flairer et les lécher.
Collinet demande le secours d'un docteur.
Un des témoins et moi, nous partons pour en dénicher un.
Course inutile dans la campagne chaude et vide!
Nous revenons vers Legrand, adossé contre un arbre, le bras
pendant.
«Il est si lourd!» dit-il avec une expression de souffrance.
Que faire de ce grand corps cassé?
Les témoins, qui ont choisi le terrain, l'ont choisi éloigné des
maisons, et l'on n'aperçoit pas même une ferme à l'horizon. On ne
voit que la grande route blanche et des nappes d'herbe verte.
Pour comble de malheur, nous ne nous sommes pas aperçus, en
entrant, que nous enjambions des fossés et des barrières, que nous
nous écorchions à des haies, que nous poussions des obstacles.
Mais à présent, nous voyons que, pour sortir, il faut casser des
branches, sauter un ruisseau, escalader un buisson...
On s'en est tiré tout de même. On a trouvé un endroit par où l'on
a fait passer le cul d'une charrette à bras, dans laquelle on
hisse Legrand; puis, le tassant comme un sac, on l'a accoté dans
un des coins.
Nous nous mettons en route.
Nous voici près de Robinson. Une troupe de joyeux garçons et de
jolies filles blaguent notre _procession_, comme ils appellent
notre défilé muet et triste. Un coucou à voyageurs frôle la roue
de la charrette, et le conducteur fait mine d'agacer avec la mèche
de son fouet Legrand qu'il croit pochard.
«Mais le sang pisse par les fentes!» crie tout d'un coup une
étudiante, en indiquant la place du bout de son ombrelle.
On arrive à deviner ce qui s'est passé, et les promeneurs et les
promeneuses en parlent tout bas. Quelques-uns demandent quel est
celui qui a tiré sur le blessé.
«Il n'a pourtant pas une mauvaise figure, disent les uns.
--Hum!» font les autres.
Il n'y a pas plus de médecin à Robinson qu'ailleurs: ce qui
désespère l'aubergiste chez lequel la charrette est entrée, et qui
voudrait bien se débarrasser de ce paquet sanglant.
On va le débarrasser.
Legrand dit:
«Je ne veux pas mourir ici. Qu'on me ramène à Paris.»
Collinet s'y refuse. Legrand insiste:
«Je t'en prie... je l'exige!»
Où trouver une voiture où l'on puisse l'étendre?
«Cet omnibus?»
On fait marché pour la location de l'omnibus, tapissière fermée
qui a amené les Parisiens à la fête et qui attend le soir pour les
ramener. Il y a des bribes de bouquets qui traînent sur les
banquettes. Il y a un drapeau sur l'impériale, et des pompons
rouges à la tête des chevaux.
L'aubergiste fournit une paillasse. Un homme de l'endroit, qui
cligne de l'oeil en disant qu'il sait ce que c'est qu'un duel,
offre un matelas; une dame, que la poésie de l'aventure séduit,
prête une couverture blanche qui recouvre Legrand tout entier.
Nous remercions et nous partons.
Je prends place près des autres. Legrand y tient, m'a-t-on dit, et
je juge de mon devoir de l'accompagner et de rester en face de
lui. J'aurais trouvé simple et naturel qu'il en fit autant, si
c'était lui qui m'eût touché.
Ma sensibilité ne joue pas la comédie. Je croirais cela indigne de
la sérénité du blessé. Je reste muet et je songe! Je songe encore
une fois au long accouplement forcé dans la solitude, l'obscurité
et la peine.
Legrand souffre le martyre en ce moment.
Eh bien! je parierais que cette souffrance, qui précède
probablement la mort, l'effraie moins que ne le tourmentait la vie
que nous vivions, et d'où nous n'avions pas le courage ou les
moyens de nous évader autrefois...
Si Legrand survit, ce coup de pistolet aura affranchi notre avenir
en trouant la muraille des souvenirs cruels. Il viendra peut-être
un peu d'air frais par ce trou-là!
Il a demandé à être transporté chez un ami.
On a fait arrêter l'omnibus devant une petite maison de la rue de
l'Ouest, blanche et proprette, qui a par-derrière un jardinet, et
qui est habitée par des gens tranquilles.
Quand il est monté, soutenu par deux d'entre nous, la couverture
blanche prêtée par la châtelaine de Robinson était comme un
manteau de pourpre.
Lorsqu'on n'est pas mort après avoir perdu tant de sang, on ne
doit pas mourir.
J'ai serré sa main gauche, j'ai salué les gens, et je suis parti.
Je me suis attardé dans ces sensations et ces détails, parce que
les gestes et les paroles de ce jour-là eurent pour témoin la
campagne heureuse, parce que le soleil versait de l'éclat et de la
joie sur les cimes des arbres et sur nos fronts; parce que les
heures que prit cette rencontre furent les premières qui ne
sentirent pas la gêne et la honte, le souci du lendemain.
Je suis tout confus des éloges de quelques-uns, qui parlent de mon
sang-froid par-ci, de mon sang-froid par-là... Mais je n'y ai pas
grand mérite! Ils ne savent pas combien ma résolution de rester un
insoumis et un irrégulier, de ne pas céder à l'empire, de ne pas
même céder aux traditions républicaines, que je regarde comme des
routines ou des envers de religion, ils ne savent pas combien
cette vie d'isolé m'a demandé d'efforts et de courage, m'a arraché
de soupirs ou de hurlements cachés! Ils ne le savent pas!...
C'est pendant ces années de bûchage sans espoir et sans horizon
que j'ai été brave; appelez-moi un héros à propos de cela, je ne
dirai pas non! Mais s'étonner de ce que j'ai eu de la carrure
pendant un jour, s'étonner de ce que Legrand et moi nous ayons
gardé la tête haute devant le danger, c'est ne pas savoir combien
il est nécessaire de la tenir baissée pour monter les escaliers
des hôtels lugubres.
Après ce duel, c'était au pis aller un lit à six pieds sous terre,
la tête dans les racines des fleurs et des arbres, au lieu du
sommeil dans les draps sales d'un garni.
Mais je me battrais encore aux mêmes conditions pour avoir l'air
crâne et menaçant vis-à-vis des témoins tout surpris de voir des
écrasés se redresser ainsi! Joie suprême que paient trois minutes
de tir. C'est pour rien.
Quatre chirurgiens, réunis en consultation, ont déclaré qu'il
fallait couper le bras; que sinon ils ne répondaient de rien.
Legrand les a entendus, et malgré lui son regard me crie: «C'est
toi qui me fais mourir!» Dans le délire de sa fièvre, je lui
apparais, non comme un adversaire, mais comme un assassin.
Je viens de mettre pour la dernière fois le pied dans cette
maison.
On avait suspendu une ficelle au ciel du lit; au bout de cette
ficelle, un filet dans lequel un glaçon fondait. Là-dessous était
étendu comme une chose morte le bras fracassé, et la glace
pleurait ses larmes froides sur le trou fait par la balle; ce trou
bleu avait des airs d'oeil crevé.
C'était triste. Cette larme de glace m'est tombée sur le coeur,
éteignant toute la fierté et tout le soleil de la journée de
combat.
32
Agonie
Les années se sont écroulées sur les années; j'ai vu revenir les
étés et les hivers, avec la monotonie implacable de la nature.--
L'Odéon, glacé en décembre, frais en avril: voilà tous les
souvenirs qui emplissent ma tête et mon coeur depuis une éternité.
Est-ce un total de mille ou de deux mille journées sans émotion
que j'ai à enregistrer dans l'histoire de ma vie? Je ne saurais le
dire.
C'est affreux de ne pouvoir ressusciter une image, une scène, une
tête, pour les planter le long de la route parcourue, décolorées
ou saignantes, afin de se rappeler les moments de joie et de
douleur!
Eh bien, le chemin par où je me suis traîné s'étend comme un
sentier désert et se perd à travers le blanc de la neige ou le
noir des ruisseaux, sans une pousse ou une racine qui soient
restées, pour que ma mémoire s'y accroche et sauve un événement du
naufrage! Je n'ai rien à me rappeler et je n'ai rien à oublier,
rien, rien.
Comme le temps a été rongé sans bruit! Les années ont paru courtes
parce qu'elles étaient creuses et vides, tandis que les journées
étaient longues, longues parce qu'elles avaient chacune leur
intrigue de famine et leur tas de petites hontes!
À peine si je sais les dates! Je ne revois debout, dans ma
mémoire, que quelques premiers janviers sans étrennes et sans
oranges. Je pouvais aller souhaiter le nouvel an, les mains vides,
à Renoul à sa femme, à Matoussaint! Mais deux pauvretés qui
s'embrassent, ça n'est pas gai!
J'ai vécu et je vis comme un loup.
Mon duel avec Legrand m'a fait d'ailleurs une réputation de
dangereux, qui éloigne de moi tout le monde ou à peu près. Ils
calomnient jusqu'à mon courage.
Je passe ma vie à la Bibliothèque; j'y viens souvent, l'estomac
hurlant, parce qu'on ne va pas loin avec mes quatorze sous par
jour qui se réduisent à douze et même à dix bien souvent, car
j'emprunte au trou de mon estomac pour boucher d'autres trous.
Peut-être un jour entendront-ils un homme glisser de sa chaise et
rouler évanoui sur le plancher. Ce sera moi qui aurai faim; c'est
à moitié arrivé déjà l'autre lundi. Mais à ceux qui me relèveront,
je dirai: «C'est la chaleur» ou bien: «J'ai fait la noce hier.»
J'accuserai la température ou mes vices. On ne saura pas que c'est
la misère--si quelqu'un le devine, après tout, il n'y aura pas à
en rougir: je serai tombé sans appeler au secours.
En été, le grand soleil m'accable. Il m'accable, il me tue! J'ai
des sueurs de faiblesse et des évanouissements de pensée dans mon
cerveau las!
L'hiver, je suis mieux. Je cours. Cependant le gris du temps, le
sec des pierres, le vent méchant, le verglas traître, l'isolement
dans la rue attristée et presque vide!... Ah! cela m'emplit de
mélancolie quand je sors, et je trouve la vie bien affreuse.
Où aller, le soir?
Heureusement, à six heures, l'autre bibliothèque Sainte-Geneviève
est ouverte.
Il faut arriver en avance pour être sûr d'une place. Les
calorifères sont allumés; on fait cercle autour, les mains sur la
faïence. J'ai voulu causer avec mes voisins de poêle! Pauvres
sires!
Alors que je saignais de leurs douleurs plus que des miennes--
car j'avais au moins mordu dans un morceau de pain avant d'entrer
--alors que j'espérais entendre sortir de leurs bouches qui
bâillaient la faim un cri de colère ou un gémissement de douleur;
ils me contaient des balivernes, me parlaient de l'idéal, du bon
Dieu...
Des Prud'hommes, ces déguenillés en cheveux blancs! Des
Prud'hommes qui venaient là pour lire les _bons livres_; gamins de
soixante ans, qui puaient encore l'école à deux pas de la tombe;
égoïstes pouilleux qui, étant lâches, ne pensaient pas à ceux qui
ne l'étaient point, et se prélassaient dans leur misère, attendant
la mort avec l'espérance d'une vie future. Si l'on s'était battu
au Panthéon, ils auraient été du côté de ceux qui les affamaient,
contre ceux qui voulaient tuer la famine!
Pas une tête de révolté dans le tas! Pas un front de penseur, pas
un geste contre la routine, pas un coup de gueule contre la
tradition!
Je vais en bas quelquefois, dans une salle qui a des odeurs de
sacristie.
La fraîcheur, le silence!... C'est là que sont les livres
illustrés. J'y lis _l'Artiste, _et l'histoire de l'impasse du
Doyenné, où Gautier, Houssaye et Gérard de Nerval avaient leur
cénacle.
J'ai d'abord parcouru ces récits avec une curiosité pleine
d'envie, puis avec le frisson du doute.
Ils crient que le printemps de leur jeunesse fut tout ensoleillé.
--Mais par quel soleil? J'ai appris d'un garçon qui a connu le
secrétaire de l'un d'eux, j'ai appris une nouvelle qui m'a fait
trembler.
Ce Gautier, ce Gérard de Nerval, ils en sont à la chasse au pain!
Gautier le récolte dans les salons de Mathilde, Gérard court après
des croûtes dans les balayures. On me dit qu'il a parlé de se tuer
un soir qu'il n'avait pas de logis.
Ils mentent donc, quand ils chantent les joies de la vie de
hasard, et des nuits à la belle étoile! Littérateurs, professeurs,
poètes comiques, poètes tragiques, tous mentent!
Ah! je suis empoigné et envahi par le dégoût!
J'ai longtemps réfléchi, écrit--pour la joie austère d'écrire et
de réfléchir. J'ai tiré ma charrette courageusement; je n'ai pas
pensé, comme bien des jeunes, à franchir le chemin au galop... je
me suis défié de mon inexpérience et de mon orgueil; je me suis
dit: «À tel âge, tu devras avoir fait ton trou» et mon trou n'est
pas fait.
Voilà longtemps, bien longtemps, que j'ai jeté le manche après la
cognée!
C'est fini: je me mangeais le coeur, je me rongeais le foie dans
la solitude de ma chambre, en face de mes productions, qui
sortaient muettes de mon cerveau et que je n'entendais ni vivre,
ni crever.
Une mère finirait par cracher sur son fruit et sur elle, si tous
ses enfants étaient mort-nés!
Je suis trop mal vêtu pour passer l'eau.--J'y trouverais des
arrivés qui auraient pitié de ma misère ou qui me régaleraient.--
Je ne me laisse pas régaler, ne pouvant rendre les régalades.
Et je rôde dans deux ou trois rues du quartier Latin, toujours les
mêmes, cherchant l'ombre!
Ah! j'aurais besoin d'air, d'air clair et d'un peu de vin pur!
Si je trouvais de quoi m'habiller et payer mon voyage, je
partirais au pays, chez l'oncle le curé, au sommet de
Chaudeyrolles.
Il y a là du vin et le grand vent! Je verrais ma mère en passant.
Je verrais aussi ces cousines, qui logèrent dans le cadre rouillé
de mon enfance le pastel d'or d'un jour d'été.
Quand je retournai là-bas pour le projet de mariage avec cette
mépriseuse de pauvres, je comptais me gorger des odeurs du pays,
boire--à m'en soûler--aux sources perdues dans l'herbe, je
comptais mâcher des feuilles, embrasser des chênes, donner ma peau
à cuire au soleil!
Je partis sans avoir touché la main de Marguerite, la belle
cousine, sans avoir cassé une motte de terre avec le museau de mes
bottines de Paris!
Et depuis j'ai vécu, dans les bibliothèques, les garnis, les coins
sales!
Je n'ai jamais pu sortir de ma bourse un jour de bonheur à travers
les champs, avec ma jeunesse chantant dans ma tête ou la jeunesse
d'une autre sautant à mon bras! moi qui ai tant de parfums dans
mes souvenirs, et qui entends rouler tant de sang dans mes veines!
J'ai besoin de rafraîchir ma vie.
Il me faudrait trois cents francs pour aller au Puy!
«Je vous les avance, m'a dit un garçon, si vous me promettez, au
retour, de passer ma version de bachot pour moi.»
Mais c'est un faux! Si je suis pris, c'est la prison.
«Dites-vous oui, dites-vous non?
--Je ne dis pas non... je vous demande jusqu'à demain.»
J'allais céder, bien sûr, céder pour le grand air et le vin pur,
pour le baiser sur le front de la mère, pour les cousines à
embrasser à pleines lèvres! J'aurais joué contre trois ans de
centrale, quinze jours de bonheur, de vagabondage dans les vergers
et dans les bois!
La mort est arrivée, qui m'a barré le chemin de Clairvaux.
33
Je me rends
Une lettre à mon adresse m'attendait dans mon garni.
Elle est du vieux professeur qui m'avait annoncé la séparation
entre mon père et ma mère.
J'apprends aujourd'hui que la séparation est éternelle!
Mon père est mort,--mort du coeur.
Il est mort dans les bras d'une étrangère, celle qu'il avait
emmenée avec lui. Elle est restée, me dit la lettre, jusqu'au
dernier moment à ses côtés; mais, dès qu'on a pu redouter un
malheur, prise de remords ou ayant peur du cadavre, elle a fait
prévenir du danger celle dont elle avait, par amour, volé la
place. Ma mère a pu arriver à temps pour ensevelir celui que
depuis longtemps elle pleurait vivant.
Il faut que je parte moi-même, sur-le-champ, dans une heure, si je
veux arriver avant qu'on l'enterre.
Au chemin de fer, en débarquant, j'ai croisé une femme qui, sans
être en deuil, avait un crêpe noir. On la montrait du doigt. J'ai
deviné qui elle était!
C'est moi qui me prends à la plaindre quand les autres l'accusent.
--L'accuser? Et pourquoi? Après tout, mon père lui doit, peut-être,
des heures de bonheur--elle l'avait compris. Mais sa vie,
à elle, est perdue!
La cloche sonne... le train part.
Où va-t-elle?...
Me voici dans la maison en deuil, sur une chaise, près du lit où
repose le cadavre.
Ma mère est dans la chambre voisine, blanche comme de la cire.
.....................
J'ai fermé la porte, j'ai voulu être seul.
Je tiens à n'avoir d'autre témoin de mon rêve ou de mes larmes que
celui qui est là sous ce drap blanc.
C'est la première fois que nous sommes à côté l'un de l'autre,
tranquilles, ou dans un silence sans colère. Nous avons été
longtemps deux ennemis. On se raccommoda, mais la réconciliation
prit une soirée: la lutte avait duré dix ans,--cela, parce que
nous avions lâché la terre, la belle terre de labour sur laquelle
nous étions nés!
Par le calme de cette nuit, à travers la croisée restée
entrouverte, j'aperçois là-bas de vieux arbres, je vois une meule
de foin; la lune étend de l'argent sur les prés. Ah! j'étais fait
pour grandir et pousser au milieu de ce foin, de ces arbres!
J'aurais été un beau paysan! Nous nous serions bien aimés tous les
trois: le père, la mère et le garçon!
C'est bien du sang de village qui courait sous ma peau, gourmande
de grand air et d'odeur de nature. C'est eux pourtant qui
voulurent faire de moi un monsieur et un prisonnier.
Eh bien! je me rappelle que je voulus me tuer à douze ans, parce
que le collège était trop triste et trop méchant pour moi. Oui,
mon père, vous qui êtes là avec votre front pâle et glacé comme du
marbre, sachez que, comme écolier, j'ai souffert jusqu'à vouloir
être la statue froide et dure que vous êtes aujourd'hui!
Vous ne vous doutiez pas de mon supplice!
Vous pensiez que c'étaient grimaces d'enfant, et vous me forciez à
subir la brutalité des maîtres, à rester dans ce bagne--par
amour pour moi, pour mon bien, puisque vous pensiez que votre fils
sortirait de là un savant et un homme. Je ne suis devenu savant
que dans la douleur, et, si je suis un homme, c'est parce que dès
l'enfance je me suis révolté--même contre vous.
Nous n'avons pas eu le temps de nous revoir pour nous serrer la
main et nous embrasser.
Avez-vous au moins pensé à moi, au moment où vous avez senti
partir la vie? Avez-vous cherché mon image dans l'espace?
On me dit que vous avez demandé dans votre délire de quel côté
était Paris, et que vous avez voulu qu'on posât de ce côté votre
tête qui est retombée et me regarde...
Il y a de la vertu et de la douleur plein ce visage!
Sous ces yeux clos à jamais, dans ce creux du larmier où il n'y
aura plus de pleurs, que de douleurs cachées! Je sens le coup de
pouce des bourreaux en toge qui humiliaient et menaçaient. Pauvre
universitaire! Un proviseur ou un principal tenait dans sa main de
cuistre le pain, presque l'honneur de la famille.
Je comprends qu'il ait eu des colères, qui retombèrent sur moi...
Je me plains d'avoir souffert! Non, c'est lui qui a été la victime
et l'hostie!
Cet homme, qui est là étendu, a juste quarante-huit ans! Il n'a
pas reçu une balle dans le crâne, il n'a pas été écrasé par un
camion. À quarante-huit ans, il s'éteint, non point à vrai dire
abattu par la mort, mais usé par la vie. Il meurt d'avoir eu le
coeur écrasé entre les pages des livres de classe; il meurt
d'avoir cru à ces bêtises de l'autre monde.
S'il fût resté un homme libre, il serait encore debout au soleil,
il aurait l'air de mon grand frère! Comme nous serions camarades
tous les deux!
On frappe; un homme entre et me parle bas.
«Faites sortir votre mère, nous apportons le cercueil.»
J'ai confié la pauvre femme à une vieille voisine qui a trouvé un
prétexte pour l'emmener.
«Je vais te rejoindre», ai-je dit--et je suis resté à attendre
les vestes noires qui se sont mises nonchalamment à la besogne.
C'est donc fini! Il va être cloué là-dedans! Cette planche est la
porte de l'éternelle prison.
Adieu, mon père! Et avant de nous quitter, je vous demande encore
une fois pardon!
.....................
L'horloge sonne dix heures! Comme le temps a passé vite dans ce
tête-à-tête solennel!
Je n'ai pas vu partir la nuit et venir le soleil. Je ne regardais
que dans mon coeur. Je n'entendais ni ne voyais l'heure présente,
perdu que j'étais dans la contemplation du passé et l'idée de
l'avenir. Il me semblait que le mort aussi réfléchissait, et me
tenait compagnie pour cette austère rêverie.
Ah! il m'est venu comme de la rage et non de la douleur dans
l'âme! Il me semble qu'on emporte un assassiné!
Moi, j'aurais peur d'être enterré ainsi! Je veux avoir lutté,
avoir mérité mes blessures, avoir défié le péril, et il faudra que
les croque-morts se lavent les mains après l'opération, parce que
je saignerai de toutes parts... Si la vie des résignés ne dure pas
plus que celle des rebelles, autant être un rebelle au nom d'une
idée et d'un drapeau!
--_Messieurs, quand il vous fera plaisir._
Minuit.
Mon père est enterré au milieu des herbes... Les oiseaux lui ont
fait fête quand il est venu; c'était plein de fleurs près de la
fosse... Le vent qui était doux séchait les larmes sur mes
paupières, et me portait des odeurs de printemps... Un peuplier
est non loin de la tombe, comme il y en avait un devant la masure
où il est né.
J'aurais voulu rester là pour rêver, mais il a fallu ramener ma
mère. Je lui ai demandé encore, comme une douloureuse faveur, de
me laisser seul en face de moi-même dans la chambre vide.
Le lit garde pour tout souvenir du cadavre disparu un pli dans le
grand drap et un creux dans l'oreiller.
Dans ce creux, j'ai enfoncé ma tête brûlante, comme dans un moule
pour ma pensée...
Où en suis-je?
Où j'en suis?
Voici--Comme mon père n'est pas mort assez vieux, comme ils
l'ont tué trop jeune, ma mère n'aura qu'un secours, pas de
pension: quatre cents francs par an qui peuvent même lui manquer
un jour; mais, en ajoutant ce qui constituait ma rente de quarante
francs par mois, et avec une quinzaine de mille francs cachés,
paraît-il, dans un coin, elle aura des habits, un toit et du pain.
Pour moi, je n'ai plus rien!
Avec quarante francs, je parvenais tout juste à ne pas mourir.
J'ai essayé de tout pourtant!
Ah! je n'ai rien à me reprocher!
Sanglier acculé dans la boue, j'ai fouillé de mon groin toutes les
places, j'ai cassé mes défenses contre toutes les pierres!
J'ai dit BA BE BI BO BU, chez celui-ci, j'ai mangé du raisiné chez
celui-là. J'ai mouché des enfants, rentré des chemises: _À moi le
pompon!_
J'ai passé chez Bonardel et chez Maillart.
J'ai été satiriste, chansonnier et chaussonnier. J'ai tout fait de
ce qu'on peut faire quand on n'a pas d'état--et que l'on est
républicain!
J'ai fait plus encore!
Je trouve une joie amère à m'en souvenir et à pétrir cette pâte de
douleur bête, en ce moment de récapitulation douloureuse.
J'avais connu dans un coin de crémerie un employé de la maison de
déménagements Bailly. On avait mangé l'un près de l'autre; lui,
des plats de huit sous; moi, des demi-portions.
Un jour, je suis allé le trouver.
«Puis-je gagner trois francs comme aide déménageur dans votre
boîte?
--Vous?»
Le brave homme était tout honteux pour moi, et ne voulait pas
croire que je mettrais mes épaules sous les fardeaux.
«Je les mettrai, et je soulèverai encore assez lourd, je crois.»
Et j'ai été déménageur! On m'avait prêté une blouse, une
casquette, et envoyé à la Villette.
J'ai failli dix fois m'estropier--ce qui n'est rien; mais j'ai
failli estropier les meubles.
«Espérons que ça ira mieux demain», m'a dit mon homme en me payant
le soir.
Le lendemain, j'arrivai brisé; sous ma chemise, mon épaule était
bleue, mais je voyais quelques sous au bout des meurtrissures.
Il était dit que j'aurais encore dans ce métier les mains coupées,
et coupées avec un couteau bien sale!
On a cru un instant qu'un bijou avait été volé dans une des
maisons où nous avons travaillé, et c'est moi, le portefaix à la
main sans calus, qu'on a soupçonné et qu'on allait fouiller!
Le bijou se retrouva, par bonheur.
Mais je partis épouvanté.
.....................
Ce n'est pas vrai: un bachelier ne peut pas faire n'importe quoi,
pour manger! Ce n'est pas vrai!
Si quelqu'un vient me dire cela face à face, je lui dirai: TU
MENS! et je le souffletterai de mes souvenirs! Ou plutôt je le
giflerai pour tout de bon, parce que si un échappé de collège
entend cette gifle, il sera peut-être sauvé de l'illusion qui fait
croire qu'avec du courage on gagne sa vie. Pas même comme_
goujat!_
J'ai voulu en faire l'épreuve. Je suis allé à la Grève, un matin,
pour voir s'il était possible à un lettré, qui aurait un coeur de
héros, de descendre des hauteurs de sa chambre, d'aller parmi les
maçons et de demander de l'ouvrage.
Allons donc! On m'a pris pour un escroc qui voulait se cacher sous
du plâtre.
On ne trouve pas à vivre en vendant son corps, pour un mois, une
journée ou une heure, en offrant sa fatigue, en tendant ses reins,
en disant: «Payez au moins mon geste d'animal, ma sueur de sang!»
Je veux l'écrire en grosses lettres et le crier tout haut.
Pauvre diable, qu'on nomme bachelier, entends-tu bien? si tes
parents n'ont pas travaillé ou volé assez pour pouvoir te nourrir
jusqu'à trente ans comme un cochon à l'engrais, si tu n'as pas
pour vingt ans de son dans l'auge, tu es destiné à une vie de
misère et de honte!
Tu peux au moins, le long du ruisseau, sur le chemin de ton
supplice, parler à ceux qu'on veut y traîner après toi!
Montre ta tête ravagée, avance ta poitrine creuse, exhibe ton
coeur pourri ou saignant devant les enfants qui passent!
Fais-leur peur comme le Dante, quand il revenait de l'enfer!
Crie-leur de se défendre et de se cramponner des ongles et des
dents et d'appeler au secours, quand le père imbécile voudra les
prendre pour les mener là où l'on fait ses _humanités_.
Je n'étais vraiment pas mal taillé, moi.
Peux-tu me dire ce que je vais devenir demain?
Ce sera pour moi comme pour les autres l'hôpital, la Morgue,
Charenton--je suis moins lâche que quelques-uns et je suis bien
capable d'aller au bagne.
Un soir de douleur et de colère, je suis homme à arrêter dans la
rue un soldat ou un mouchard que je ferai saigner, pour pouvoir
cracher mon mépris au nez de la société en pleine Cour d'assises.
.....................
«Jacques.»
C'est ma mère qui m'appelle.
Elle me fait asseoir à ses côtés.
«Écoute: le proviseur s'est approché de moi au cimetière, pendant
que tu regardais les arbres et que tu arrachais la tête à des
fleurs... tu ne te rappelles pas?... tu avais l'air d'un fou!»
Je me rappelle. Pendant que la terre tombait sur le cercueil, je
songeais à la vie des champs, lâchée pour le bagne universitaire!
Ma mère m'a dit ce qu'elle voulait me dire.
J'ai poussé un cri et j'ai eu un geste qui l'a atteinte et même
meurtrie.
Elle a éclaté en sanglots. Je me suis jeté à ses genoux. J'ai
attiré sa tête à moi, et j'ai bu les larmes rouges sur ses joues
blanches.
Elle a voulu être la coupable.
«C'est ma faute, mon enfant, c'est ma faute...
«Mais, vois-tu, tu m'as écrit quelquefois de Paris des lettres qui
me faisaient tant de mal! quand tu demandais que ton père t'ouvrît
un crédit chez le boulanger ou qu'il t'avançât quelques sous pour
que tu fusses sûr d'avoir un endroit où coucher... Le proviseur
disait que tu resterais juste le temps de passer ta licence, puis
que tu ferais ton doctorat, qu'alors tu serais libre--et
j'aurais été sûre que tu ne serais plus malheureux...»
Je l'ai laissée parler.
Il était tard quand je l'ai reconduite dans sa chambre, où j'ai vu
la lampe brûler longtemps devant des lettres jaunies qu'elle
relisait.
Moi, je me suis accoudé à la fenêtre, et j'ai réfléchi, la tête
tournée du côté du cimetière.