M. Maillart me fait signe de rentrer.

La présentation a lieu, et il est entendu que je serai un mois à

l'école de ce gros homme à la peau molle.

M. Troupat fait-il à contrecoeur son métier d'instructeur, ou bien

est-ce ainsi dans les usines? Je l'ignore, mais chaque matin, en

me levant, je tremble à l'idée de me trouver à côté de lui, tant

il a l'air _prêtre _et glacial! tant j'ai la tête dure!

N'importe, je resterai! jusqu'à ce que j'aie pris le pli et que je

sache rédiger selon la formule: «_En réponse à votre honorée du

courant.--Veuillez faire bon accueil!_

_«Veuillez faire bon accueil!»_

La première fois que M. Troupat a dit cela, j'ai cru qu'il se

déridait et commençait une romance.

_«Veuillez faire bon accueil à la lettre de charge!» _a-t-il

repris d'une voix de chantre!

Je suis un sot.

Au bout du mois, M. Maillart me fait appeler.

«Monsieur Vingtras. Je ne puis décidément pas vous garder! Ce

serait vous voler votre temps--ce qui n'est pas honnête et ne

m'avancerait à rien.

«C'est moi qui suis coupable d'avoir pu croire qu'un garçon lettré

et d'imagination pouvait se rompre à la méthode et à l'argot

commercial. Jamais vous n'aurez ce qu'il faut. Vous avez autre

chose, mais ce serait folie de rester ici. Ne pensez plus au

commerce, croyez-moi, et cherchez une voie plus en rapport avec

votre intelligence et votre éducation.»

J'ai traversé la cour entre les deux rangées d'établis logés

contre les vitres sur la longueur des ateliers.

Un apprenti qui avait entendu la scène avait porté la nouvelle de

ma déconfiture.

C'était triste de passer sous le feu de cette pitié!

Mon intelligence--mon éducation!

Comment devient-on bête? Comment oublie-t-on ce qu'on a appris?

Que quelqu'un me le dise bien vite! Criez-le-moi, vous qui n'avez

pas fait vos classes et qui gagnez le pain quotidien!

30

Sous l'Odéon

Je n'ai pas vu un seul de mes anciens camarades depuis que je

cours après les places de commerce. Ils ne pourraient m'aider à

rien.

Puis ils me blagueraient!

«Vingtras qui se fait _calicot!»_

J'ai couru après Legrand.

«Notre vie isolée est bien triste. Veux-tu que nous restions

ensemble?»

Il a sauté sur l'idée.

C'est entendu, nous n'aurons qu'un toit, nous n'aurons qu'un feu

et qu'une chandelle. Ce sera moins cher, puis on se serrera contre

la famine. Et nous avons loué rue de l'École-de-Médecine une

chambre meublée à deux lits.

C'est sombre, c'est triste, ça donne sur un mur plein de lézardes,

noir de suie, vieux, pourri. C'est au-dessus d'une cour où un loup

se suiciderait.

Nous vivons comme des héros, nous menons une existence de

puritains; nous ne sommes pas allés au café trois fois en six

mois, mais nous n'avons pas non plus fait un pas, placé une ligne,

pas gagné dix sous à nous deux! Nous avons lu quelques livres

loués dans un cabinet de lecture à trois francs par mois. On ne

nous a pas demandé de dépôt, parce qu'on nous a vus depuis une

éternité dans le quartier.

«Je vous connais bien _de dessous l'Odéon»_, adit mademoiselle

Boudin, qui tient le cabinet de la rue Casimir-Delavigne.

On peut nous connaître! L'Odéon, c'est notre club et notre asile!

on a l'air d'hommes de lettres à bouquiner par là, et on est en

même temps à l'abri de la pluie. Nous y venons quand nous sommes

las du silence ou de l'odeur de notre taudis!

Je me suis bien promené dans ces couloirs de pierre la valeur de

quatre années pleines; j'ai certainement fait, si l'on compte les

pas, en allant et en revenant, au moins trois fois le tour du

monde. On peut additionner, du reste.

Tous les matins, après déjeuner, une promenade; tous les soirs,

après l'heure du dîner, une autre, terrible, interminable!

Nous étions à peu près les seuls qui tenions si longtemps; nous,

et quelques personnages singuliers dont le plus important avait un

habit noir, un lorgnon, des souliers percés et pas de bas. On

l'appelait Quérard[17], je crois; il était légitimiste, sa femme

était blanchisseuse.

Ce légitimiste avait un petit groupe de bas percés comme lui--

légitimistes aussi--qui venaient le trouver là, et qui faisaient

les _incroyables, _et parlaient du Roy en pirouettant sur leurs

bottes sans semelles--sur leur talon rouge de froid, l'hiver--

noir l'été.

Cette idée d'être royalistes avec si peu de souliers et en habit

boutonné par des ficelles, nous inspirait presque le respect; mais

leurs allures étaient souvent impertinentes. Ils avaient l'air de

dire «Ces manants!» en nous toisant. Les opinions, en tout cas,

étaient bien tranchées.

L'Odéon appartenait à deux partis extrêmes: les henriquinquistes,

commandés par l'homme au lorgnon, dont la femme était

blanchisseuse,--les républicains avancés dont je paraissais être

le chef, à cause de ma grande barbe et de mes airs d'apôtre,--

j'allais toujours tête nue.

Je suis tête nue; il y a une raison pour cela.

J'ai depuis un temps infini un chapeau trop large cédé par un ami.

Avant, j'en avais un trop petit. J'étais obligé de le tenir à la

main, derrière mon dos.

Cette pose me fait mal juger par les esprits étroits, par des gens

qui ont des couvre-chefs faits sur mesure. On m'appelle poseur! Je

veux me donner l'air d'un penseur, montrer mon front, parce qu'il

est large!--«C'est un vaniteux!»

Vaniteux?--j'aimerais bien à mettre mon chapeau sur ma tête, moi

aussi!

Mais il me couvre comme une cloche à plongeur quand il est trop

large ou bien il m'oblige à marcher comme un équilibriste quand il

est trop petit. J'ai froid souvent, avec la bise, et ça m'humilie

d'avoir l'air d'un modèle qui pose pour les saints dans les

tableaux religieux--les saints sont toujours tête nue--, ou

d'un capucin qui a jeté le froc aux orties et s'est habillé en

civil comme il a pu! Je ne puis pas me couvrir. Il faudrait un

grand événement, une circonstance imprévue, qu'il vînt une

révolution, qu'il se formât une assemblée sou l'Odéon, que je

fusse nommé président, qu'on fît du bruit et que je déclarasse la

séance levée. Je n'y manquerais pas pour me reposer un peu! Je ne

suppose pas qu'il se présente d'ici à longtemps un pareil concours

de circonstances et je continue mon chemin tête nue--comme les

saints, les saints n'ont jamais de chapeau--ou comme un

président éternellement en séance. Ma séance a duré quatre ans. Je

l'ai tenue sous l'Odéon, par les rues, dans tout Paris! Je n'ai

pour me reposer sur la marge de la ville que le Champ de Mars au

milieu duquel je vais pour me couvrir un moment. Je le puis, dans

cette immensité, sans danger de passer pour un pêcheur de perles

sous cloche...

J'ai quelquefois sauvé le grain du pauvre en apparaissant sur les

bords d'un champ, couvert et la barbe au vent... Je faisais peur

aux oiseaux et j'étais utile à l'agriculture. Sainte mission!

L'Odéon n'est pas seulement notre refuge contre l'intempérie des

saisons--c'est notre cabinet de lecture,--les trois libraires

qui sont là nous connaissent, causent avec nous.

On croit même qu'ils nous font une petite rente pour surveiller du

coin de l'oeil leur étalage.

«Ils ne sont pas là pour leur plaisir tout le temps, tout le temps

vous pensez bien! Ils sont envoyés par la préfecture et reçoivent

la pièce des marchands pour voir si l'on vole des livres.»

Nous avons pu empêcher les voleurs de dévaliser les étalages--

étant toujours là, toujours--et n'ayant pas une course

isochrone, mais revenant quelquefois brusquement sur nos pas comme

dans l'exercice à la baïonnette pour tourner le dos au vent, à la

pluie, ou parce que nous avions le vertige à tourner toujours du

même côté! Si nous prenions des précautions, commandées par les

règles de la rotation, ce fut toujours gratis. Mannequin contre

les oiseaux, surveillant d'étalage, ma vie n'est donc pas inutile

sous le ciel! et je rends à mes contemporains au moins autant

qu'ils me donnent puisqu'ils ne me donnent rien.

Nous avons notre droit de _feuilletage _acquis chez les libraires

qui ne voient que nous.

On nous laisse glisser un oeil de côté dans les livres nouveaux.

Nous pouvons juger--en louchant--toute la littérature

contemporaine. Il faut loucher pour couler le regard entre les

pages non coupées.

Je dis que nous connaissons toute la littérature contemporaine;

nous ne connaissons que celle _coupée; _nous n'en connaissons que

la moitié à peu près. Il y en a bien la moitié qui n'est pas

coupée.

Moi, j'ai beaucoup de peine--plus qu'un autre, à me tenir au

courant des nouveautés, à cause de mon chapeau.

Je le mettais à terre d'abord, mais on croyait que j'allais

chanter, et l'on se retirait désappointé en voyant que je ne

chantais pas--j'avais l'air de promettre et de ne pas tenir.

J'ai dû renoncer à mettre mon chapeau à terre.

Je ne puis, on le voit, suivre les progrès de l'esprit nouveau

comme ceux qui peuvent lire des deux mains,--aussi, s'il venait

à quelqu'un l'idée de m'accuser d'ignorance, qu'il réfléchisse

d'abord avant de me condamner! J'aurais appris, moi aussi, et je

saurais plus que je ne sais, si j'avais pu mettre mon chapeau sur

ma tête pendant que je lisais, si je n'avais pas eu les mains

liées!...

Avoir les mains liées!... Cela paralyse un homme dans la

politique, les affaires ou sous l'Odéon!

Il y a eu un moment même où j'ai été incapable de rien apprendre,

mais rien! Mon éducation moderne arrêtée net!--les bords de mon

chapeau avaient fait leur temps... ils se coupaient près du tuyau,

et c'eût été folie de continuer à le porter par là. Autant enlever

un bol par les anses recollées avec de la salive.

Les bords pouvaient ne pas se détacher en n'y touchant pas, mais

il fallait tenir alors le chapeau comme on tient un bas qu'on

raccommode, le poing dedans, ou bien le fond sur la main--ce qui

réduisait un membre à l'impuissance!

Nous sommes surtout dans les bonnes grâces de madame Gaux, la

libraire à cheveux gris, dont la boutique est en face du _Café de

Bruxelles_.

«Vous devez avoir les pieds pelés, nous dit-elle quelquefois.

--Non.

--Gelés, alors!

--Oui.

--Mettez-les sur ma chaufferette.»

Elle remue la braise avec sa clef, et nous nous chauffons à tour

de rôle.

Brave mère Gaux!

Je ne sais pas si elle a fait fortune...

Elle est un peu bavarde--un peu commère et médisante, mais elle

a bon coeur.

Elle a bon coeur! Je me souviens qu'un jour elle nous dit:

«J'ai inventé un café au lait--il n'y a que moi qui le sache

faire, mais je ne veux pas qu'il n'y ait que moi qui le boive»--

et elle nous en versa deux bols qui attendaient sous les journaux.

Elle avait dû voir que nous étions verts de faim! Nous vivions de

croûtes depuis deux jours, et elle avait trouvé cette façon

délicate de venir à notre secours!

Lui refuser eût été lui faire de la peine. Il fallut prendre le

bol et le vider, pour prouver que je le trouvais bon--et aussi

parce que c'était chaud et que j'étais gelé, parce que c'était

tonique et que j'étais faible, parce que c'était nourrissant et

que j'avais faim...

Nous avons pu payer heureusement sa jatte et ses bontés, quand

Legrand a reçu de l'argent de sa mère, quand mon mois est

arrivé...

Nous lui achetâmes des bouquets qui embaumèrent son étalage

pendant toute une semaine.

Le bouquet était séché depuis longtemps et son parfum envolé que

je me souvenais encore de ce bol de lait chaud qu'elle nous avait

offert un matin d'hiver...

Pas un incident! La rôderie monotone, la vie vide, mais vide!

J'ai eu une émotion pourtant, un matin.

Quelqu'un me frappe sur l'épaule.

«Vous ne me reconnaissez pas?»

J'ai vu cette tête bien sûr, mais je ne puis pas mettre un nom sur

la face luisante de graisse et de fatuité.

«Cherchez... Un de vos professeurs...

--À Saint-Étienne?...à Nantes?--À Saint-Étienne.»

J'y suis--je crois que j'y suis!...

Le monsieur a l'air enchanté d'avoir rafraîchi ma mémoire, fixé

mes souvenirs.

«Vous me remettez, maintenant?...»

Oui, je le remets, mais j'ai à peine la force de répondre, j'ai dû

devenir blanc comme du plâtre, et je me sens flageoler sur mes

jambes.

L'homme que j'ai en face de moi, dont la main vient de toucher ma

manche, est un de mes anciens professeurs qui me souffleta un

matin--un mardi matin: je n'ai pas oublié le jour, je n'ai pas

oublié l'heure; je me rappelle le moment, ce qu'il faisait de

soleil et ce qu'il me vint de douleur dans le coeur et de larmes

dans les yeux!

«Vous êtes le fils de mon ancien collègue, M. Vingtras?...

--Parfaitement. Vous m'avez reconnu--Je vous reconnais aussi--

Vous vous appelez Turfin, et vous fûtes mon bourreau au

collège...»

Ma voix siffle, ma main tremble.

«Vous abusâtes de votre titre, vous abusâtes de votre force, vous

abusâtes de ma faiblesse et de ma pauvreté... Vous étiez le

maître, j'étais l'élève... Mon père était professeur.--Si je

vous avais donné un coup de couteau, comme j'en eus souvent

l'envie, on m'aurait mis en prison. Je m'en serais moqué, mais on

aurait destitué mon père... Aujourd'hui je suis libre et je vous

tiens!...»

Je lui ai pris le poignet.

«Je vous tiens, et je vais vous garder le temps de vous dire que

vous êtes un lâche; le temps de vous gifler et de vous botter si

vous n'êtes pas lâche jusqu'au bout, si vous ne m'écoutez pas vous

insulter comme j'ai envie et besoin de le faire, puisque vous

m'êtes tombé sous la coupe...»

Il essaie de se dégager. «Oh! non.--Je tords le poignet!--

Élève Turfin, ne bougeons pas!...»

Il fait un effort.

«Ah! prenez garde, ou je vous calotte tout de suite! Vil pleutre!

qui avez l'audace de venir me tendre la main parce que je suis

grand, bien taillé... parce que je suis un homme...--Quand

j'étais enfant, vous m'avez battu comme vous battiez tous les

pauvres.

«Je ne suis pas le seul que vous ayez fait souffrir--je me

rappelle le petit estropié, et le fils de la femme entretenue.

Vous faisiez rire de l'infirmité de l'estropié--vous faisiez

venir le rouge sur la face de l'autre, parlant en pleine classe du

métier de sa mère... Misérable!...»

Turfin se débat; le monde s'attroupe.

«Qu'y a-t-il?

--Ce qu'il y a?»

Il passe à ce moment--ô chance!--un troupeau de collégiens, je

leur amène Turfin.

«Ce qu'il y a, le voici!... Il y a que ce monsieur est un de ces

cuistres qui, au collège, accablent l'enfant faible.

«Il y a que quand on retrouve dans la vie un de ces bonshommes, il

faut lui faire payer les injustices et les cruautés de jadis.--

Qu'en dites-vous?

--Oui! oui!

--À genoux! le bonnet d'âne!» crient quelques gamins.

Il essaie de s'expliquer, il balbutie. Il veut sortir du cercle.

Le cercle l'emprisonne et le bourre.

«À genoux! le bonnet d'âne!...»

On a déjà plié un journal en bonnet d'âne, et l'on se jette sur

lui. La pitié me prend,--je mens, ce n'est pas la pitié, c'est

l'ennui du bruit, la peur du scandale. La scène a pris des

proportions trop fortes. On va l'assommer,--j'en aurais la

responsabilité... J'écarte la foule comme je peux, et lâchant

Turfin:

«C'est assez... Je vous fais grâce... allez-vous-en... Que je ne

vous retrouve plus sur ma route, à moins que vous vouliez vous

battre avec moi...»

Je lui griffonne mon nom et mon adresse sur un bout de papier et

je lui fouette le visage avec! puis je demande qu'on le laisse

partir.

Il s'est enfui, poursuivi par les huées.

«Tu as été dur, me dit un camarade sortant du groupe.

--J'ai été poltron. J'aurais dû lui cracher dix fois à la face.

J'aurais dû le faire pleurer comme il me fit pleurer quand j'étais

écolier.»

J'ai été chercher deux amis bien vite--qui ont monté la garde

deux jours dans le cas où Turfin enverrait ses témoins.

Oh! je donnerais ce que j'ai--mon pain de huit jours--pour me

trouver en face de lui avec une arme à la main, et j'aurais

accepté d'être blessé, à condition de le blesser aussi.

Je me rappelle ce mardi où il me souffleta--j'avais treize

ans... Depuis ce jour-là, la place où toucha le soufflet blanchit

chaque fois que j'y pense!...

Encore des heures, des heures, et des heures de marche!

Toujours la loucherie dans les livres non coupés...

Nous voyons passer les artistes, les jours de premières--les

auteurs eux-mêmes, quelquefois.

Le père Constant, le concierge du théâtre, veut bien nous faire un

petit salut quand il nous voit.

Cela nous servira peut-être un jour pour faire recevoir une pièce.

Si elle _marche _comme nous avons marché, nous rentrerons dans nos

frais de souliers.

Le bachelier · 第 83 / 86 题