Je réponds: «Oui.»

Je dois savoir faire une lettre, puisque j'ai été dix ans au

collège.

«Vous viendrez après-demain.»

J'arrive au jour dit.

On me regarde beaucoup.

Les blouses bleues, les bourgerons, les tricots, les cottes, les

chemises de couleur, les ouvriers et les hommes de peine toisent

ma redingote noire avec un air de pitié.

Ma redingote est propre, cependant: elle est boutonnée; c'est pour

cacher le gilet qui est fripé, mais il n'y a ni taches, ni trous,

et mon col retombe bien blanc sur ma cravate de satin noir. Mes

souliers brillent.

Vais-je briller aussi?

«Par ici, monsieur Vingtras...»

M. Maillart me conduit à travers une longue galerie encombrée de

débris de fer rouillé, jusqu'à un cabinet vitré où il y a une

chaise haute, un pupitre très haut aussi, du papier bleu, des

plumes d'oie et le courrier du matin.

«Voilà votre bureau.»

Je fais une mine de satisfait; j'esquisse un sourire de

reconnaissance.

«Maintenant, ajoute M. Maillart, vous allez dépouiller cette

correspondance; je reviendrai dans une heure et vous me montrerez

votre _classement_, vos _pointages_... J'ai dit à celui qui

faisait la besogne avant vous, de n'arriver que vers midi, pour

voir comment vous vous en tirerez par vous-même.»

Je frémis à l'idée de me trouver seul dans ce bureau vitré.

M. Maillart reprend en décachetant une lettre dans le tas et en me

la montrant:

«Vous pourrez déjà faire une formule de circulaire à propos de cet

_article_. Vous répondrez que la maison regrette beaucoup de ne

pouvoir satisfaire à ces demandes... vous répondrez cela en termes

qui ne fâchent pas les clients.»

Il sort.

Classer, pointer...?

Je place ensemble les lettres qui ont trait au même _article_;

malheureusement, il est question d'un tas de choses, il y a

beaucoup d'articles!

Je n'ai plus de place sur le pupitre, je suis forcé de me lever et

d'en mettre sur ma chaise.

Je ne sais plus où écrire ma circulaire--celle qui doit être

polie et ne pas fâcher le client.

Je commence:

_«Monsieur,_

_«C'est avec un profond regret que je me vois obligé _(TRISTE

MINISTERIUM)...

J'efface «_triste ministerium_», et je reprends:

_«Avec un profond regret que je me vois obligé de vous dire que

votre demande est de celles que je ne puis... _ALBO NOTARE

CAPILLO, _marquer d'un caillou blanc.»_

Faut-il garder _albo notare capillo? _M. Maillart verrait que je

ne mens pas, que j'ai vraiment reçu de l'éducation, que je n'ai

pas oublié mes auteurs.

Non, c'est mauvais dans le commerce. Effaçons!

Un pâté!... Je l'éponge avec un doigt que j'essuie à mes cheveux.

Mais j'ai encore fait tomber de l'encre par ici! Je me sers de ma

langue, cette fois.

Continuons:

_«De celles auxquelles je ne puis faire droit, qu'à des

conditions, qu'il serait impossible que vous acceptassiez, et que,

pour cette raison, il serait inutile que je vous proposasse.»_

Que de QUE!

J'ai chaud! J'écris debout, en tirant la langue, au milieu des

lettres que j'ai peur de brouiller et que ma respiration soulève.

Je m'arrange pour mettre mon nez dans ma poitrine, afin que les

papiers ne s'envolent pas.

_Que je vous proposasse..._

Ah! comme je préférerais que ce fût en latin!--Si je faisais

d'abord ma lettre en latin? Je pense bien mieux en latin. Je

traduirai après.

C'était le moyen. Mais Maillart arrive!

Deux faits le frappent au premier abord, les lettres rangées en

_réussite_, puis la couleur de ma langue, qui pend au coin de ma

lèvre.

«Est-ce que vous êtes sujet à l'apoplexie? me dit-il.

--Non, monsieur.

--C'est que vous avez la langue toute bleue!... Il faudrait vous

couper l'oreille tout de suite, si ça vous prenait...

--Oui, monsieur.

--Pourquoi avez-vous éparpillé la correspondance comme ça?

--Pour la _classer, pointer..._

--Celle qui est sous vous doit être brûlante...»

Il ne me laisse pas le temps de combattre l'idée que j'ai pu

déshonorer le courrier en m'asseyant dessus, et avant que j'aie

fini de ranger, il me demande la lettre qu'il m'a prié de rédiger.

«Lisez.»

Il me laisse barboter, et quand j'ai lu mes trois lignes:

«Monsieur Vingtras, me dit-il, vous n'avez pas le style du

commerce. J'aperçois du latin sur votre chiffon. Que diable vient

faire ce latin dans une lettre d'usine!... Ne soyez pas désespéré

de mes observations. Dans quelque temps vous en remontrerez

peut-être à votre maître. Dès que vous serez, si peu que ce soit, en

mesure de faire la besogne, je vous donnerai cent francs par mois.

En attendant, remettez les lettres comme elles étaient... pour que

M. Troupat s'y retrouve... Bien... Maintenant, allez fumer un

cigare dans la cour, et laver votre langue à la fontaine.»

Est-ce un ordre, une plaisanterie, un conseil?... Mieux vaut ne

pas s'exposer à un reproche.

Je vais laver ma langue à la fontaine.

Quand j'ai fini, je me promène. Je tâche de me donner une

contenance.

À travers les vitres cassées de l'usine, les ouvriers me

dévisagent.

À un moment, je suis croisé par un gros homme, sans barbe, l'air

grave, la peau moite. Il me lance un coup d'oeil froid, chagrin,

insultant.

C'est M. Troupat.

Le bachelier · 第 82 / 86 题