BAS, LES COEURS!

J'ai fait connaissance de Mariani, qui était jadis chroniqueur à

l'_Illustration_. Il fonde un journal hebdomadaire, et il a

demandé à Renoul quelques garçons de talent pour composer la

rédaction.

Il est vieux mais il aime les jeunes. C'est un vieillard aimable

qui m'accueille sans morgue et me demande ce que je vais faire. Il

voit vite que je n'ai rien sur la planche et que je suis un

novice, malgré _le Pierrot, le Journal de la Cordonnerie et la

Gazette du Grand Monde_.

Je m'ouvre à lui.

«Ma foi, monsieur, je ne sais rien faire de ce qu'on me demande.

Je crois que je ne saurais bien faire que ce que je pense! J'ai eu

tort de ma lancer dans la carrière des lettres, mais ce n'est pas

tout à fait exprès. C'est que je n'en ai pas d'autres.

--Vous n'avez pas de fortune?» Il y a trop de pitié dans son

accent pour que je lui dise la vérité. J'aurais peur de paraître

m'être ouvert à lui pour aboutir à une lâcheté de pauvre.

«Pas de fortune, non, mais j'ai quelques ressources, de quoi

vivre.

--À la bonne heure! sans cela quelle vie, mon ami!» et il lève

les bras au ciel en hochant sa tête honnête et blanche.

S'il savait ce que j'ai déjà enduré! S'il voyait le fond de ma

bourse!

«Eh bien, mais... dit-il en revenant à ma confession. Vous ne

savez faire que ce que vous pensez! Ce serait beaucoup, savez-vous!

Tenez, moi je vous donne carte blanche. Vous pouvez prendre

le sujet qu'il vous plaira et vous le traiterez comme vous

voudrez. Faites ce que vous pensez! Je voulais vous offrir deux

sous la ligne, vous en aurez trois.»

Trois sous la ligne, cent lignes quinze francs! Cet homme à donc

des millions à dépenser! Il a Rothschild derrière lui?

Ce ne sera pas en pet-en-l'air, ni en escarpins, ni en pommade, ni

en salaison que ma copie sera payée. Je toucherais de l'argent.

«Quel sujet? voyons! me demande M. Mariani.

--Je ne sais trop...

--Avez-vous étudié telle ou telle question?

--Je n'ai rien étudié en particulier,--ni en général, il faut

bien le dire. J'ai habité le quartier Latin,--on n'y étudie

guère!...

--Le quartier Latin? Voulez-vous le raconter? Est-ce entendu? Un

article, deux, trois, si vous voulez, intitulés: _La jeunesse des

Écoles_. Le titre vous va-t-il?»

Il sonne bien, en effet.

Je suis rentré chez moi tout ému.

J'ai bien de la peine au commencement; je veux toujours parler des

gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe prétexte, etc.,

etc. C'est ma plume qui écrit tout cela contre mon gré; elle se

refuse à me laisser entrer dans l'article, rien qu'avec mes

souvenirs et mes idées, à moi Vingtras, sans nom, sans le sou, qui

ai mis mes pieds dans du vieux linge pour n'avoir pas froid en

travaillant.

Enfin, le voilà, mon article, tel qu'il est avec ses

gribouillages. J'ai enlevé, comme des lambeaux de chair, quelques

phrases douloureuses et brutales.

J'arrive chez Mariani.

«Vous ne pourrez jamais lire, dis-je en déployant mon manuscrit.

--Eh bien, lisez vous-même!»

Je lis--très pâle ma foi! Mais à mesure que je retrouve le fond

de mon coeur à travers ces ratures et dans ces explosions de

phrases, le sang me revient dans les veines et ma voix sonne haute

et claire.

Le rédacteur en chef m'écoute, l'oeil tendu, et dit de temps en

temps tout bas:

«C'est bien, bien...»

J'ai fini, j'attends mon sort.

«Mon ami, vous avez écrit là un morceau qu'il ne faut pas perdre.

Mettez-en les tranches dans votre poche, et boutonnez bien votre

habit par-dessus. Que les mouchards ne vous voient point! Il y a

dans vos trois cents lignes trois ans de prison. Vous comprenez

que je ne puis vous prendre un article qui a tant de choses dans

le ventre. Je vous le paierai--et de grand coeur--mais je ne

vous l'imprimerai pas!

--Alors, il n'y a pas à me le payer.

--Pas de fausse honte--il ne faut pas avoir travaillé pour

rien, d'ailleurs vous m'avez empoigné, je vous le promets, pour

l'argent que je vous donnerai! Il y a de la verdeur et de la force

là-dedans, savez-vous bien?»

Je ne sais pas: je sais seulement que c'est le fond de mon coeur.

J'ai peint les dégoûts et les douleurs d'un étudiant de jadis

enterré dans l'insignifiance d'aujourd'hui. J'ai parlé de la

politique et de la misère!

«Il faut attendre un _nouveau régime_. Je ne crois même pas qu'un

journal républicain, politique, vous prendrait cette page ardente.

Cependant je vais vous donner un mot pour X...»

J'ai porté le mot. J'ai entrevu X.... entre deux portes.

«Ah! de la part de Chose? Laissez-moi votre copie.»

Huit jours après je reçus avis que tout_ cautionné_ et tout

républicain qu'on fût, on ne pouvait se hasarder à publier mon

travail. Je ferais condamner le journal.

Alors l'empire a peur de ces quatre feuilles que j'ai écrites dans

mon cabinet de dix francs!

J'ai repris ma copie. Je suis rentré chez moi désespéré! Ce que je

fais de personnel est dangereux, ce que je fais sur le patron des

autres est bête!...

Pour ne pas être l'obligé du journal et n'être pas payé d'une

copie non publiée, j'ai proposé à M. Mariani de lui livrer le même

nombre de lignes en prose _possible_.

«Tout de même, a-t-il dit, pour me couvrir vis-à-vis du bailleur

de fonds.»

J'ai bâclé deux ou trois articles que je n'ai pas eu le courage de

relire quand je les ai vus imprimés!

Je serais honteux qu'on en parlât de ces articles, et je les cache

comme des excréments.

Le jour de la paye, on m'a soldé en grosses pièces de cent sous,

comme on paie à la campagne--elles suent noir dans ma main

fiévreuse.

Une chance!

Un ancien voisin de Sorbonne, au grand concours, un _Charlemagne_,

Monnain me reconnaît et m'arrête. Il est _ému_...

«C'est bien toi qui as allumé le brûlot dans une petite machine à

esprit-de-vin, le jour de la composition de vers latins?...

--C'est moi.

--Deschanel qui était de garde dit: «Ouvrez les fenêtres! D'où

vient cette odeur moderne?»--Et elle était bonne, ton eau-de-vie!...

Tu sais, je suis maintenant directeur de la _Revue de la

Jeunesse_[15]... Veux-tu faire la chronique?...--C'est bien toi

qui as allumé le brûlot?...

--Oui, oui... Et c'est sérieux, ton offre de chronique?

--Elle paraîtra le 15, si tu veux. Viens un peu avant.»

J'arrive le 12 avec ma copie.

Monnain la lit avec des soubresauts et finit par la jeter sur la

table.

«Je ne peux pas publier ça! Tu éreintes Nisard! C'est mon

protecteur à l'école et je compte sur lui pour me faire recevoir à

l'agrégation...»

Et ce sont des jeunes! Oui, des jeunes qui ont besoin des vieux!

Des jeunes qui n'ont pas le droit, ni le courage, ni l'envie de

crier ce qu'ils pensent!

Pourquoi ai-je mis les pieds dans ce métier! Mon père! pourquoi

avez-vous commis le crime de ne pas me laisser devenir ouvrier!...

De quel droit m'avez-vous enchaîné à cette carrière de lâches?...

«Laisse donc ta sacrée politique de côté, et fais de la copie pour

le pognon.»

Soit! je travaillerai pour le pognon.

Je laisserai aller de la prose qui sera tout simplement une

traînée d'encre, mais par exemple je ne signerai pas!

Non, je ne signerai pas. J'avais mis mon nom au bas de l'article

contre Nisard, je prends un masque de carton maintenant. Je n'ai

pas attendu, pâti, lutté pour aboutir à signer des niaiseries!

On a consenti à me laisser prendre le masque de carton. À l'ombre

de ses trois lettres je travaille sans responsabilité. J'en livre

pour l'argent qu'on me donne. Je ne relis pas la copie que je

porte. Si par hasard c'est bon, tant mieux, si c'est mauvais, tant

pis. Il paraît qu'une fois ou deux j'ai été intéressant entre

autres le jour où j'ai parlé d'un mort célèbre dont j'avais connu

la misère. C'est qu'il était mort celui-là et l'on pouvait le

louer ou l'assommer sans crainte. J'avais laissé parler mon coeur

et on ne l'avait pas fait taire.

Une semaine pourtant--celle où l'on a enterré un réactionnaire

célèbre de 48--je suis sorti de mon insouciance et de mon

dégoût, et j'ai demandé à avoir le champ libre--je signerai

cette fois, si l'on veut!

«Vas-y!»

Ah bien oui! J'ai encore mis des mots qui font bondir Monnain.

«Je ne croyais pas que tu prendrais le sujet aux entrailles! On

tuerait la revue, si elle imprimait ton appel à la révolte.»

On tuerait ta revue? Eh! elle mourra, ta revue! Elle mourra

d'insignifiance et de lâcheté. Ne valait-il pas mieux la faire

sauter comme un navire qui ne veut pas amener son pavillon!

«_Il faut attendre un nouveau régime_»--voilà mon avenir!...

«Vous perdez courage, vous voulez lâcher la partie? Ce n'est pas

brave! me dit un homme de coeur qui essaie de me retenir et de me

consoler.--Encore un effort, me crie-t-il.--J'irai voir P...,

qui a été déporté de Décembre avec moi, et je lui demanderai qu'il

vous fasse entrer dans le journal dont il est actionnaire.»

Il a demandé et obtenu!

J'ai à faire une série d'articles sur les professeurs de l'empire:

comme celui que j'avais écrit sur Nisard.--S'ils sont _verts_,

on les prendra. Aussi _verts_ que vous voudrez.

J'étais à la besogne quand on a frappé à ma porte.

C'est un professeur de Nantes, assez brave homme, qui m'aimait un

peu et ne se moquait pas trop de ma mère.

«Je suis de passage à Paris, et je me suis dit: j'irai serrer la

main à mon ancien élève.

--Merci.

--Et les affaires?--Vous n'êtes pas heureux, je vois ça!

--Ni heureux ni malheureux.»

Qu'a-t-il besoin de mettre le doigt sur ma misère! Est-ce qu'il

vient pour m'offrir l'aumône?

«Qu'est-ce que vous faites maintenant? Est-ce encore des petites

machines comme les choses dans la Revue de Monnain?

--Vous savez donc que j'écrivais?

--Un ami de Monnain, qui est venu faire la troisième à Nantes,

nous l'a dit, mais je n'en ai pas été bien content, entre nous!

Vous, le républicain, vous avez été bien pâle.»

Je ne me suis même pas donné la peine de lui expliquer pourquoi il

m'avait trouvé si pâle.

Mais je lui ai lu l'article _vert_ que j'étais en train d'écrire.

«Trouvez-vous ceci meilleur?

--Certes! mon cher, c'est superbe!»

Quelques jours après, je sortais du journal où mon manuscrit avait

été lu, même applaudi. J'avais vu à la façon dont les domestiques

et les petits m'avaient salué quand j'étais sorti, que j'avais

pied dans la place.

Mais j'ai trouvé une lettre de mon père, en rentrant chez moi.

«M. Creton nous a dit que tu vas écrire contre les grands

universitaires... Tu veux donc me faire destituer?... Quand paraît

l'article? Quand nous ôtes-tu le pain de la bouche?... Nous

trouveras-tu un lit à l'hôpital, après nous avoir jetés dans la

rue? C'est ainsi que tu nous récompenses de t'avoir fait donner de

l'éducation.»

Votre éducation!... N'en parlons plus, s'il vous plaît.

Je retirerai mes articles. Je ne vous ôterai pas le pain de la

bouche.--Vous avez raison! Ce serait la destitution, et je ne

pourrais pas vous trouver une place à l'hôpital...

IL FAUT SE FAIRE

DES RELATIONS

Le bachelier · 第 65 / 86 题