LA TÊTE D'EDGARD

Une famille est rassemblée autour d'un berceau. Le père arrive.

«Est-ce une fille? Est-ce un garçon? (Passer légèrement là-dessus).»

C'est un garçon.

«Comme il a une grosse tête, mon petit frère!»

On s'aperçoit, en effet, que le nouveau-né a une tête énorme... Le

médecin consulté appelle le père dans la chambre à côté. Le père

le suit, reste quelque temps avec le docteur et reparaît. Il a

l'air abattu. Il fait un signe aux domestiques:

«Que tout le monde sorte!

--Marie, dit-il à la mère, notre enfant est hydrocéphale!»

Voilà la première partie.

Dans la seconde partie l'enfant à grosse tête grandit. Le père est

bien triste, mais la mère est un ange de dévouement et de

tendresse pour le petit qui a la tête en ballon.

«Il y en a plus à aimer!» dit-elle.

Je vous donne le mot comme il me vient, vous en ferez ce que vous

voudrez, je le crois bon; le geste du bras, qui se trouve être

trop court pour embrasser toute la tête, peut arracher des larmes.

Vous établirez un contraste entre le dévouement des pères et mères

et la froideur d'un oncle, qui trouve que cet enfant est plutôt

une gêne pour la famille.

«Il vaudrait mieux qu'il remontât au ciel... on pourrait le vendre

à des médecins!...»

«Vendre mon fils!...»

Vous voyez la scène.

Tout d'un coup un collégien saute dans la chambre. C'est le fils

aîné de la famille. Il était en pension, boursier (mettez

«boursier», cela fait bien) dans un petit collège du Midi. Il ne

venait pas en vacances parce que c'était trop cher.

Il a enfin fini ses classes--on ne l'attendait pas--il ne

devait passer son bachot que trois mois plus tard, mais il a

ménagé cette surprise, et le voici!...

Il a tout entendu, caché derrière la porte; et il va droit à son

oncle:

--Non, mon oncle, nous ne vendrons pas mon frère! il ne s'appelle

pas _Joseph! _(se tournant vers son père). Comment s'appelle-t-il?

Je crois ce mouvement heureux, parce qu'il double le mérite de ce

frère aîné qui va se dévouer à son frère sans même savoir son nom.

On lui apprend qu'il s'appelle _Edgard_, et il continue:

«Je voulais être avocat, j'avais rêvé les palmes du barreau! (avec

mélancolie). La tête de mon frère m'impose d'autres devoirs... Je

me ferai médecin...»

Indiquer qu'il avait toujours eu de l'horreur pour ce métier... Ça

le dégoûte, la médecine... mais il a conçu dans sa tête--de

taille moyenne--le projet de se vouer à l'étude des têtes

grosses comme celle de son frère.

«Qui sait! Ne peut-on pas les diminuer?... n'est-ce pas une

enflure provisoire?... peut-être un dépôt seulement...!»

Ce n'était qu'un dépôt!...

Le frère héroïque a pâli, penché sur les livres. Il résulte de ses

études qu'il y a des enfants qui paraissent hydrocéphales et qui

ne le sont pas.

C'est l'histoire d'Edgard--Edgard qu'on revoit avec une petite

tête à la fin.

Le frère aîné, lui, a pris goût à ses travaux qu'il n'avait

entamés qu'avec répugnance et uniquement par dévouement fraternel.

Il est maintenant un de nos médecins spécialistes les plus

distingués.

Il a la clientèle de l'aristocratie.

«Sur ce canevas, dit Boulimier en terminant, il est facile, je

crois, de broder avec succès un récit où s'exerceront toutes vos

qualités, récit simple et touchant, qui peut valoir au journal des

abonnements d'hydrocéphales.

«M. Didot sait remarquer le talent où il est, s'il voit cela, il

vous protégera, et vous pourrez devenir, vous aussi, une _grosse

tête_ de la maison.»

J'ai écrit la Nouvelle dans le sens indiqué par Boulimier, et je

l'envoie.

Huit jours après je reçois une lettre.

«Monsieur,

«Nous vous renvoyons la nouvelle: _La Tête d'Edgard_, que vous

aviez confiée à M. Boulimier. À côté de détails charmants et se

jouant dans un cadre des plus heureux, nous avons remarqué une

tendance à l'attendrissement qui vous fait le plus grand honneur.

Mais c'est cet attendrissement même que nous redoutons pour nos

lectrices frêles et sensibles. Tous les petits coeurs en

deviendraient _gros._... Vous m'avez comprise, j'en suis sûre,

vous qui cachez sous un nom d'homme la grâce d'une femme.

«Agréez...

«La Directrice,

«ERNESTINA GARAUD.»

La grâce d'une femme!...

C'est possible--quoique j'aie vraiment beaucoup de barbe et une

culotte qui en a vu de dures et fait un sacré bourrelet

par-derrière.

Le bachelier · 第 64 / 86 题