JOURNAL DES DEMOISELLES

Boulimier, un de nos anciens camarades de l'hôtel Lisbonne, est

entré comme correcteur chez Firmin Didot. Il glisse de temps en

temps une pièce de vers dans la _Revue de la Mode_. Il veut bien

essayer de faire passer une _Nouvelle_ de moi.

J'ai beaucoup de barbe pour écrire dans le _Journal des

Demoiselles!_

Elle traîne sur mon papier pendant que je fais les phrases.

Quel sujet vais-je prendre? Mes études ne peuvent pas m'aider!

Il n'y a pas de demoiselles dans les livres de l'antiquité. Les

vierges portent des offrandes et chantent dans les choeurs, ou

bien sont assassinées et déshonorées pour la liberté de leur pays.

J'ai cherché mon sujet pendant bien longtemps.

«Vous devriez faire le roman d'une canéphore!» me souffle un

agrégé en disgrâce pour ivrognerie.

Mais je ne sais plus ce que c'est qu'une canéphore.

«Si tu parlais d'une bouquetière? me dit Maria la Toquée, qui fait

des vers.

--C'est une idée. Viens que je t'embrasse!»

Je préviens Boulimier.

Il me répond courrier par courrier:

«À quoi pensez-vous? Voulez-vous donc encourager les filles de nos

lectrices à courir après les passants dans les rues et à leur

accrocher des oeillets à la boutonnière!... Où avez-vous la tête,

mon cher Vingtras!... Que personne ne se doute chez Didot que vous

avez eu cette idée-là!... Si on savait que je vous fréquente, je

perdrais ma place.»

Je lui réponds qu'il se trompe, et j'explique mon plan.

Je voulais peindre une petite orpheline qui, se trouvant seule au

cimetière quand les fossoyeurs sont partis après avoir enterré sa

mère, cueille des fleurs sur la tombe de celle qui n'est plus. La

nuit venue, elle les vend pour acheter du pain.

Elle fait tous les cimetières de Paris, bien triste,

naturellement! Elle se _suffit_ avec ça. Un soir enfin, elle

trouve un vieux monsieur qui est frappé de voir une bouquetière

offrir des fleurs avec des larmes dans la voix, et une branche de

saule pleureur dans les cheveux--ma bouquetière a toujours une

branche de saule pleureur sur sa petite tête d'orpheline--il lui

demande son histoire.

Elle la lui raconte en sanglotant. Ce monsieur l'adopte, lui fait

apprendre le piano, et puis la marie richement.

«Vous le voyez, mon cher Boulimier, c'est la bouquetière prise à

un point de vue émouvant, et, j'ose le dire, assez nouveau?»

Je trouve le lendemain une note de Boulimier:

«Je vous avais calomnié, je vous en demande pardon. En effet, il y

a quelque chose à faire avec cette idée touchante d'une orpheline

qui ne vend que des fleurs de cimetière. Mais avez-vous songé à

l'hiver? Que vendra-t-elle l'hiver?

«Les mères se demanderont où couche votre héroïne. Est-elle en

garni ou dans ses meubles? on ne loue pas facilement, vous savez

bien, aux orphelines de huit ans. Je ne vois pas comment vous

pourriez traiter cette question de logement. La passeriez-vous

sous silence? Oh! mon ami!... Ne pas dire ce que la petite

_Cimetièrette_ (je vous félicite sur le choix du nom) fait quand

les boutiques sont fermées!... M. Didot me renverrait, je vous

assure.»

Je ne puis pourtant pas lui faire perdre son emploi!

Eh bien! je m'en vais tout simplement raconter une histoire que

j'ai vue.

Une petite fille était toute seule dans la maison pendant qu'on

enterrait sa mère qui était morte de faim...--On avait prié une

voisine de veiller sur la petite, mais la voisine s'était enfermée

avec son amoureux; la petite en jouant a roulé sur les marches de

l'escalier et s'est cassé la jambe, on a dû la lui couper--elle

marche maintenant avec une jambe de bois dans les rangs de

l'hospice des orphelines.

Boulimier ne m'a pas écrit, il est venu lui-même,--en cheveux,

et tout bouleversé! Ç'a été une scène!...

«Vous voulez donc appeler aux armes, exciter les pauvres contre

les riches!... et vous prenez le _Journal des Demoiselles _pour

tribune?... Pourquoi ne pas proposer une société secrète tout de

suite... ou bien défendre l'_Union libre!..._»

Il faisait peine à voir!

Il a repris l'omnibus, plus calme. Je lui ai dit que je gardais

mes convictions, que je restais républicain, mais je lui ai promis

que je n'appellerais pas aux armes dans le _Journal des

Demoiselles._

Il a été bon comme un frère,--il m'a tout pardonné, il m'a lui-même

trouvé un sujet.

Il m'en a envoyé le canevas.

_Sujet d'article pour le _JOURNAL DES DEMOISELLES.

Le bachelier · 第 63 / 86 题