M. Fidèle demeure rue Suger, à l'entresol.

Personne pour vous recevoir. Le patron ne se dérange pas pour

ouvrir la porte--il n'y a ni bonne ni domestique pour vous

annoncer. On tourne le bouton et l'on entre...

Une antichambre avec des chaises de bois usées par les derrières

de pauvres diables; noires--du noir qu'ont laissé les pantalons

repeints à l'encre; luisantes d'avoir trop servi comme les

culottes; les pieds boiteux comme ceux des _frottés de latin _qui

--dans des souliers percés--ont marché jusqu'ici, le ventre

creux.

Un jour sombre, des rideaux verts, fanés--on retient son souffle

en arrivant! Dans l'air, le silence du couloir de préfecture... du

cabinet du commissaire--je m'y connais!--du corridor où l'on

attend le juge d'instruction comme témoin ou comme accusé...

On parlait à voix basse. Le patron arrive. On se tait--comme au

collège.

Tous ici, pourtant, nous sommes taillés pour faire des soldats!...

J'appréhende le moment où mon tour viendra!

C'était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favori, chez

lequel j'étais entré derrière Matoussaint. Mais M. Fidèle, le

placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m'a jamais vu encore, et

M. Fidèle a une tête peu engageante, une tête jaune, verte, avec

des lunettes bleues et des moustaches noires collées sur la peau

comme une fausse barbe de théâtre; des cheveux longs et plats, des

dents gâtées.

Je n'ai pas peur des gens qui ont la mine féroce; mais je tremble

devant tous ceux qui ont des faces béates. Je préférerais être en

Décembre, devant le canon de Canrobert!

Mon tour est arrivé, M. Fidèle m'interroge:

«Que voulez-vous? Avez-vous déjà enseigné? Quels sont vos états de

service? Avez-vous des certificats?»

Il me demande cela d'une voix dégoûtée et irritée; il paraît

écoeuré de vivre sur le dos des pauvres; il trouve trop bêtes

aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu'il procure!

Mes certificats? Je n'en ai pas! Je n'ose pas dire que j'ai été

chez Entêtard! Je ne sais que répondre; je montre mon diplôme de

bachelier. J'invoque la profession de mon père. Je suis né dans

l'université.

«Ah! votre père est professeur! Vous auriez dû rester dans son

collège, y entrer comme maître d'études, au lieu de pourrir dans

l'enseignement libre.»

Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier de

professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas _prêter

le serment; _il me flanquerait à la porte comme un imbécile ou un

fou, et il aurait raison...

Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante:

«Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch,--de huit

heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez commencer

par là pour faire votre apprentissage?...

--Je veux bien.»

J'ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.

Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.

Je heurte, en entrant dans la rue, l'aveugle de l'église, bien

dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tricot de laine,

--les lèvres luisantes d'une soupe grasse qu'il vient d'avaler et

qui a laissé à son haleine une bonne odeur de choux, que m'apporte

la brise.

Il m'appelle «infirme», et replaque en grommelant son écriteau sur

sa poitrine.

J'arrive chez M. Benoizet.

Il se dispute avec sa femme; ils se jettent à la tête des mots qui

ne sont pas dans la grammaire, il s'en faut! Je les dérange dans

leur entretien, ils ne m'ont pas entendu venir.

J'avais pourtant frappé, et je croyais qu'on m'avait dit:

«Entrez!»

Le bachelier · 第 39 / 86 题