Je tends ma lettre.
«Avez-vous enseigné déjà?...»
Toujours la même question!--à laquelle je fais toujours la même
réponse:
«Non, je suis bachelier.
--Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI,
BO, BU? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE, BI, BO, BU?--
BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées?»
Pas pendant des journées, non! Quand j'étais petit seulement. Mais
j'ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j'ai dit BA,
BE, BI, BO, BU--BBA, BBÉ... J'en ai les lèvres qui se
collent!...
Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le débat.
«Tu peux en essayer», dit-elle à son mari, en me toisant, comme
elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son marché.
On en essaie.
Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J'ai une demi-heure
de libre à midi pour déjeuner.
Il n'y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d'écurie; mais je
préférerais qu'il y eût une écurie, l'odeur contrebalancerait
celle de la classe. Oh! s'il y avait une écurie!
J'étouffe, mon coeur se soulève; cette atmosphère me fait mal!
Mais j'y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une
pendule. Je viens avant l'heure, je pars après l'heure.
Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis, mais je
me suis juré d'être brave.
Mes élèves ont de six à dix ans.
Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâtons aux
autres.
J'ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme
s'injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.
Aux plus âgés, je fais réciter: À est long dans _pâte_ et bref
dans _patte; U_ est long dans _flûte_ et bref dans _butte_.
C'est le 30... M. Benoizet m'appelle.
«Monsieur, voici vos appointements.»
Ah! celui-là est un honnête homme!
«Voulez-vous me donner un reçu?»
Je le donne.