Une immense porte cochère avec deux battants.
À gauche la loge.
J'entre.--La concierge est en train de faire cuire du gras-double.
«M. Entêtard?»
Elle me toise d'un air de défiance et ne se presse pas de
répondre. À la fin elle se figure me reconnaître.
«Ah! c'est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons?
--Vous faites erreur...
--Si, si, je vous remets bien!
--Je vous assure, madame...
--Pour les saucisses alors?»
J'essaie d'expliquer le but de ma visite.
«Je répands l'éducation...
--Nenni, nenni!» elle secoue la tête d'un air malin.
Il n'y a pas moyen de pénétrer. Impossible!
Je rôde devant la porte désespéré! Je cherche si je ne pourrai pas
monter par-dessus le mur!...
En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute après,
la portière au gras-double qui sort.
C'est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être plus
accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui
débite mon cas très vite, en mettant en avant le nom du placeur
cette fois.
«Je viens...»
Il m'interrompt d'un air entendu:
«Vous venez pour les saucisses?
--Non, je suis envoyé par un bureau de placement comme
professeur. On a le _déjeuner au pupitre_ et quinze francs par
mois.
--Ah! ah! C'est bien vrai, ce que vous dites là?»
Je proteste de ma sincérité.
«Eh bien! allez là-bas, au fond de la cour à droite. M. Entêtard
doit y être, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez votre
affaire.»
Je traverse la cour.--Quel silence!...
Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon approche. Il
me semble entendre: «Il vient pour les confitures!»
Je vais frapper à la porte que la concierge m'a indiquée.
J'y vais tout droit--tant pis!
Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure--un gros
oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines: «Ah! petit
polisson!»
On ouvre au petit polisson...
Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie de toutes
mes forces le nom du placeur:
«Monsieur Firmin!...»
Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la porte d'un
bal! Je le crie sans m'adresser à personne, la tête en l'air, et
fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que
je ne viens pas pour les caleçons, ni pour les saucisses, ni pour
les confitures.
Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s'il y avait du
savon dedans:
«Monsieur Firmin, monsieur Firmin!»
Une main me prend, et je sens que l'on me conduit dans une petite
salle.
«Ne criez pas si fort!...»
Je le faisais dans une bonne intention.
Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre de Firmin
et me dit:
«Monsieur, vous savez les conditions? quinze francs par mois, le
déjeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet.»
Je m'incline--décidé à ne m'étonner de rien.