«Une observation! Êtes-vous fier?»
Je pense qu'il aime les natures orgueilleuses, ardentes.
«Oui, monsieur, je suis fier.»
J'essaie d'avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tête
quoique mon col en papier me gêne beaucoup.
«Eh bien! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens
fiers ici.»
Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment!
«Il y a fierté et fierté...»
Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma voix!
«Allons, je vois que vous ne l'êtes pas--pas plus qu'il ne faut,
toujours. Venez demain à sept heures; ayez votre sifflet...»
Un gros, un petit sifflet?--je ne sais pas.
J'achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se
dévernissent sous ma langue.
J'arrive le lendemain à sept heures du matin.
«Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois!» m'a dit le
concierge la veille.
J'arrive, je sonne et je siffle! J'ai l'air d'un capitaine de
voleurs.
On m'ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu'il ne fallait.
«Il n'y a pas de mal, dit le concierge, je m'habille; asseyez-vous.»
Il me parle en chemise.
«Tel que vous me voyez, je suis concierge de l'Institution depuis
dix ans; pendant neuf ans c'était un autre que M. Entêtard qui
tenait la _boîte_.--Il y faisait de l'or, monsieur!--Mais
M. Entêtard est un maladroit qui a perdu la clientèle, qui a tout
de suite fait des dettes, et _va comme je te pousse!..._ Il s'est
enferré au point d'acheter des caleçons à crédit pour les
revendre, et de nourrir ses élèves avec un lot de saucisses
allemandes qui leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s'en
est aperçue, allez!... Il n'a pas encore payé les caleçons, pas
davantage les saucisses! Il n'a payé, il ne payera personne,
personne! Il doit à Dieu et au diable, au marchand de caleçons, au
marchand de saucisses, au marchand de lait et au marchand de
fourrage...
--Au marchand de fourrage?
--C'est pour le cheval--il y a un cheval et une voiture, vous
ne saviez pas cela? On va chercher les élèves le matin dans la
voiture, on les ramène le soir. Je suis concierge et cocher. C'est
vous alors qui allez être professeur et bonne d'enfants?»
En effet, je suis _bonne d'enfants_, le matin et le soir. Je suis
professeur dans le courant de la journée.
À midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner dans
l'étude.
Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour. On m'a
apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tranche de pain au
bord.
La confiture en premier?...
En premier et en dernier! Du raisiné, rien de plus...
Le second jour, des pommes de terre frites.
Le troisième jour, des noix!
Le quatrième jour, un oeuf!...
Cet oeuf m'a refait--on me donne un oeuf après tous les cinq
jours, pour que je ne meure pas.
Heureusement, un gros croûton--mais les Entêtard ne paient pas
souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont
beaucoup de cafards. La maison n'a que des demi-pensionnaires qui
apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en classe
à midi--un déjeuner qui sent bon la viande!
Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me poisse
la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait très
bon si je voulais être ténor; mais je ne veux pas être ténor.
J'ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.
Au bout de huit jours, je suis méconnaissable; j'ai eu, c'est
vrai, l'albumine de l'oeuf,--et l'on dit que l'albumine c'est
très nourrissant.--Mais l'albumine d'un seul oeuf tous les
quatre jours, c'est trop peu pour moi.
Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le
dîner-soupatoire, neuf sous!... Nous avons vendu à un usurier mon mois
d'avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions
dix à la fin du mois.
C'est le père Turquet, mon friturier maître d'hôtel, qui nous l'a
fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs
dix sous d'avance et d'un coup. On aurait pu faire des provisions;
ça coûte bien moins cher en gros; l'achat en détail est ruineux.
Mais si je mourais...
L'homme qui nous prête l'argent n'aventure ses fonds qu'au fur et
à mesure; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs. Les
jours d'oeuf, j'ai assez bonne mine et il paraît tranquille...
mais les jours de raisiné, il tremble...
Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à
domicile.
J'ai déjà usé un sifflet.
Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.
V'là vot' fils que j'vous ramène...
Je siffle. Les enfants descendent.
La mère a fait la toilette à la diable... Elle n'a pas que lui,
n'est-ce pas? On a oublié de petites précautions!... Elle me crie
souvent de la fenêtre:
«Voulez-vous le moucher, s'il vous plaît!»
Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et je
fais de mon mieux pour ne pas les blesser...
Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement; quelques-uns
même attendent pour que je les mouche, et s'offrent à moi
ingénument; beaucoup préfèrent ma façon à celle de leur mère.
Il y a toujours des gens injustes... quelques parents qui crient:
«Pas si fort! Voulez-vous arracher le nez d'Adolphe?»
Non, qu'en ferais-je!
En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aimé.
On me donne même des marques de confiance qu'on ne donne pas à
tout le monde.
Beaucoup de ces enfants sont jeunes--tout jeunes--ils ont des
pantalons fendus par-derrière, comme étaient les miens, mon Dieu!
«Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise?»
Je suis nouveau dans l'enseignement, il y a une belle carrière au
bout, il faut faire ce qu'il faut, et s'occuper de plaire au
début!
Je remets en place la petite chemise.
On a l'air content--j'ai le geste pour ça, presque coquet, il
paraît, un _tour de main_, comme une femme frise une coque ou une
papillote d'un doigt léger. On reconnaît quand c'est moi qui ai
opéré.
«Ce monsieur Vingtras! (on me connaît déjà, cela m'a fait un nom)
il n'y a pas son pareil, il a une façon, une manière de
_rouler_... À lui le pompon!...
On attaque la voiture de l'institution quelquefois.
L'autre jour, un homme s'est jeté à la tête du cheval: c'étaient
les Caleçons. Un second s'est précipité à la portière: c'étaient
les Saucisses: les Saucisses, violentes, fébriles, qui se
dressaient menaçantes et prétendaient qu'elles avaient faim!...
Les Caleçons disaient qu'ils avaient froid.
On s'en prenait à moi, comme si c'était moi qui eusse commandé
saucisses et caleçons.
La scène a duré longtemps.
On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait attroupement...
heureusement la police est intervenue.
J'ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m'adresser
--moi républicain--à un sergent de ville de l'empire...
J'aurais préféré moucher quatorze nez d'enfants sur un théâtre et
rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas
toujours ce que l'on préfère.
_À moi le pompon!_
Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je n'en
ai point pris d'orgueil; j'ai même gardé toute ma modestie. Je
fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet,
mon mouchoir... et je donne mon petit _tour de main_ sans en être
pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant
d'autres, qui ont toujours leur éloge à la bouche et jamais la
main à l'ouvrage.
Fin de mois.
La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinze francs ce
soir.
Joie saine de recevoir un argent bien gagné--je puis dire bien
gagné, puisque ces quinze francs représentent l'effort de deux
personnes--un travail d'homme et un travail de femme:
l'éducation répandue, les petites chemises rentrées.
J'ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.
Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et
m'accuser! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.
J'attends pourtant inutilement que M. Entêtard m'appelle; l'heure
de monter en voiture arrive, et je n'ai pas vu le bout de son nez.
Je pars sans mes appointements.
La rentrée est terrible.
L'usurier est là: Turquet aussi. Oh! ils doivent être associés!
J'explique qu'il y a eu oubli, retard... que c'est pour demain...
«Il faut bien se contenter de paroles quand on n'a pas d'argent!»
grogne le juif.
Jeudi, 5 heures.