Il m'est venu une pensée!...
Elle me serre le crâne et me tient le cerveau. Je n'en dors pas de
la nuit.
Plus de calme, voyons! Tes amis ont raison--il faut voiler ton
oeil, cacher ta fièvre, étouffer tes pas.
Il faut marcher à ton but prudemment, pour pouvoir arriver, sauter
et _faire le coup..._
Je n'oserai pas tout seul!
Il faut que j'aille consulter ceux qui ont de l'expérience et qui
approchent les hommes influents du parti.
Il y a Limard, Dutripond, dont j'ai fait connaissance en 51.
Je les trouve gris, en face d'une absinthe qui est la cinquième de
la soirée, et ils s'avancent vers moi en titubant; ils me prennent
les mains et me tirent par les basques, baveux et laids, l'oeil
écarquillé, la bouche béante.
«Laissez-moi!...»
Je les écarte d'un geste trop fort, l'un d'eux va rouler dans le
coin; il se relève gauchement avec des allures d'estropié.
C'est qu'aussi j'ai été irrité et indigné en les voyant ivres, moi
qui venais parler du salut de la patrie!... Oui, je venais pour
cela!
Le salut de la patrie!--Et qui donc veut la sauver?
Ce n'est ni celui-ci, ni celui-là! À aucun je n'ose confier ce que
j'ai rêvé, ni dire que j'épargne mon argent pour réaliser mon
projet!... Car je l'épargne, je ne vis de rien.
Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je dépensai
en bouquets.
.....................
Personne qui m'écoute, ou qui m'ayant écouté, m'encourage...
«_Faites le coup! _nous verrons après», répondent quelques-uns.
D'autres s'indignent et s'épouvantent.
«Ne les écoutez pas!... Vous inspirerez l'horreur simplement et
cela ne mènera à rien, à rien--me dit avec sympathie et effroi
un vieillard qui a déjà fait ses preuves, et au courage duquel je
dois croire. Chassez cette idée, mon ami! Réfléchissez pendant dix
ans! IL Y SERA encore dans dix ans, allez!...»
Et comme je murmurais: «C'est pour qu'IL n'y soit plus!
--Vous n'avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en dernier
argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fou, de jouer
la vie de ceux que votre action fera, le soir même, emprisonner et
déporter en masse! Vous n'avez pas ce droit là!...»
Il ne faudrait écouter personne.
Le courage me manque.
J'offre d'avancer le premier, de donner le signal. Je l'offre! Je
commanderai le feu en tête du groupe; mais voilà tout... Et
encore, je demande que l'insurrection soit prête derrière... moi;
que ce soit le commencement d'un combat!...
Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lèverais pas le
bras, que je n'abaisserais pas l'arme si j'étais seul à avoir
décrété la mort!...
J'ai voulu avoir l'opinion et l'appui de ceux qui font autorité,
avant de confier aux intimes l'idée qui avait traversé mon esprit
et me brûlait le coeur.
Puisqu'il n'y a rien à attendre de ce côté, rien que la peur, la
pitié ou le soupçon, je vais retourner aux amis sans nom, mais
sûrs et braves, et leur conter mon projet et mon échec.
Rock me répond comme on m'a répondu déjà:
«Cela ne servirait à rien, à rien!... N'y pense plus!»
Mais il ajoute: «Il y en a de plus braves que ceux que tu as vus
_qui s'en occupent_. On te préviendra. Ne tente plus de démarches,
ne bouge pas!... Tu te ferais arrêter, et nous ferais peut-être
arrêter aussi!...»
Ah! il a raison!... Il n'est pas facile de tuer un Bonaparte!
Donc il n'y a pas à jouer sa tête pour le moment, au nom de la
République.
Mon rêve est mort!
Maintenant que la fièvre du régicide est passée, il me semble que
c'eût été terrible, et je me figure du sang tiède me sautant à la
face--un homme pâle, que j'ai frappé... Il aurait fallu être en
bande et que personne ne fût spécialement l'assassin!
Il n'y a plus qu'à rouler sa carcasse bêtement, tristement,
jusqu'au moment où elle sera démantibulée par la maladie plutôt
que par le combat--j'en tremble[13]!...
Je gardais mes pièces de cent sous, mes pièces d'or, pour acheter
des armes, pour avoir aussi de l'argent dans mon gilet quand on
m'arrêterait, afin qu'on ne crût pas que j'avais du courage par
misère et que j'avais attendu mon dernier sou pour agir.
Puisque je n'ai plus besoin de cet argent pour cela, il me servira
au moins à me consoler.
Mais la consolation ne vient pas!
Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquetières;
dans les Tuileries, autant de femmes à la peau dorée; il y a
autant de bruit et d'éclat dans les cafés; pour trois sous on a
toujours un cigare blond qui lance de la fumée bleue--mais je
n'ai plus le même regard, ni la même santé! Je n'ai plus
l'insouciance heureuse, ni la curiosité ardente; j'ai du dégoût
plein le coeur.
Je dois avoir l'air vieux que je reprochais à mes amis; j'ai
vieilli, comme eux, plus qu'eux peut-être, parce que j'étais monté
plus haut sur l'échelle des illusions!
Oh! je voudrais oublier cela... en rire... m'enfiévrer d'autre
chose!
Contre quoi se cogner la tête?
Voilà huit jours que nous courons les restaurants de nuit en
cassant des chaises et du monde! Nous nous rattrapons sur les
civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre les soldats. Nous
courons après les heureux qui sont contents de ce qui se passe et
qui s'amusent; nous leur cherchons querelle avec des airs de fous!
Nous campons dans les restaurants des Halles où l'on passe les
nuits.
On siffle du vin blanc, on gobe des huîtres. Mais ce vin nous
brûle et fait bouillir dans nos veines le sang caillé de Décembre!
La nostalgie des grands bruits, le regret des foules républicaines
me revient en tête, se mêle à mon ivresse bête, et la rend
méchante.
Malheur à qui me regarde et me donne prétexte à insulte!
On nous défend de faire tant de bruit.
Mais nous venons pour en moudre, du bruit! C'est parce que dans
Paris, écrasé et mort, nous ne pouvons plus élever la voix, jeter
des harangues, crier: «Vive la République!» que nous sommes ici et
que nous poussons des hurlements.
Notre colère de bâillonnés s'y dégorge, nos gorges se cassent et
nos coeurs se soûlent...
Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vie-là!
L'achat des habits, le prix du voyage, le reliquat dû au père
Mouton, avaient déjà fait un trou.
Il ne me reste plus que quelques pièces de cinq francs; je les
retrouve au milieu de gros sous qui se sont entassés dans mes
poches.
Oh! j'ai eu tort!
Maintenant que l'argent est parti, je me dis qu'en mettant le pied
sur le pavé il fallait aller acheter tout de suite--le soir de
mon arrivée--un mobilier de pauvre, et porter cela dans une
chambre de cent francs par an dont j'aurais payé six mois
d'avance.
J'avais cent quatre-vingt-deux nuits assurées--bien à moi! clef
en poche!
Je pouvais regarder en face l'avenir.
Ah bah!--Je ne pouvais pas être heureux! Quelques sous de plus
ou de moins!
Petit à petit, d'ailleurs, la fièvre tombe, et il me reste de ma
foi meurtrie, de ma crise de désespoir, une douleur blagueuse, une
ironie de crocodile.
Je me retrouve avec mes quarante francs par mois--la même somme
que lorsque j'arrivai rejoindre Matoussaint en pleine république
et en pleine bohème.
Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme on
vivait avant décembre. On ne vivait pas d'ailleurs. Il fallait
s'endetter chez les fournisseurs d'Angelina, ou chez le père
Mouton.
Je pourrais avoir crédit dans un hôtel du quartier Latin.
Non. Pas de dettes!
J'ai trop souffert avec le compte Alexandrine.
D'ailleurs il me faudrait vivre près de ces fils de bourgeois qui
n'ont ni passion ni drapeau. Je les méprise et je veux les fuir.
Je préfère me réfugier dans mon coin: travaillant le jour pour les
autres, afin de gagner les quelques sous dont j'ai besoin en plus
de mon revenu misérable; le soir, travaillant pour moi seul,
cherchant ma voie, méditant l'oeuvre où je pourrai mettre mon
coeur, avec ses chagrins ou ses fureurs.
Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvreté et de travail!
Tu ne peux charger ton fusil! Prépare un beau livre!
18
Le garni
Je donne congé à la mère Honoré. Il faut chercher une chambre qui
soit au niveau de mes ressources. Il s'agirait de trouver quelque
chose dans les cinq francs par quinzaine.
Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que je désire.
Dans ce cours-là, il n'y a que les garnis de maçons--du côté de
la place Maubert.
Comme j'ai une redingote, quand j'entre dans les maisons, on croit
que je vais acheter l'immeuble, et l'on est prêt à me faire un
mauvais parti.--Je ferais blanchir, tapisser, coller du
papier... Où irait donc se loger le pauvre monde?...
On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veux--à
savoir: un cabinet, qui me revienne à six sous par jour comme aux
maçons--on me toise avec défiance et l'on me renvoie lestement.
Si l'on m'accueille, il faudrait coucher _à deux_ avec un
limousin.
J'en fais de ces garnis, j'en monte de ces escaliers!...
Je me trompe quelquefois du tout au tout.
Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir découvert ce qu'il me
faut, quand la propriétaire m'a posé une question qui équivalait à
celle-ci: «Est-ce que vous vivez des produits de la prostitution?»
Sur ma réponse négative:
«Mais alors quelles sont vos ressources, vous n'avez donc pas
d'état?»
Du haut de l'escalier, elle m'a encore regardé avec mépris:
«Va donc! Hé! feignant!»
Enfin je suis tombé sur un logement qu'on ne voulait pas me
montrer d'abord.
Le propriétaire me regardait du haut en bas et consultait sa femme
au lieu de répondre à mes questions.--Quel étage? Est-ce libre
tout de suite?...
Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l'air de
faire de grands calculs.
«Je crois que ça pourra aller», a-t-il dit cependant, au bout d'un
moment.
Se tournant vers moi:
«_Combien avez-vous?»_
Je crois qu'il me demande mes ressources et m'apprête à répondre.
«Je te dis qu'il ne pourra pas entrer», dit la femme.
Est-ce qu'ils veulent me mettre dans une malle?... Non, c'est bien
d'une chambre qu'il s'agit. On m'y conduit. J'entre.
«Tenez-vous courbé. Tenez-vous donc courbé, je vous dis!»
Ah! quel coup!--Je ne me suis pas courbé à temps, mon crâne a
cogné contre le plafond; ça a fait clac comme si on cassait un
oeuf.
Le propriétaire instinctivement et doucement me frotte la place
comme on fait rouler une pilule sous le bout du doigt.
«La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma tête qu'il
paraît avoir assez caressée pour son plaisir, la hauteur, c'est
entendu... Je sais qu'il faut se courber, vous le savez aussi
maintenant, mais c'est de la longueur qu'il s'agit... Voulez-vous
vous mettre dans le coin de l'escalier? Nous avons plus court de
mesurer, ôtez votre chapeau!»
Il me mesure.
«Je le disais bien! Vous avez encore deux pouces de marge.»
Deux pouces de marge! Mais c'est énorme! Avec deux pouces de
marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas laisser
pousser mes ongles, par exemple!
Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascination chez
cet homme, qui n'est pourtant qu'un simple friturier; il a ses
poêles au rez-de-chaussée et ses cabinets garnis au quatrième.
J'ai tant trotté, traîné, j'ai été si mal reçu, si mal jugé,
depuis que je cherche des logements, que j'ai hâte d'en finir.
Puisque j'ai deux pouces de marge, c'est tout ce qu'il m'en
faut!...
«Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.
--Ah! si vous voulez vous promener, n'en parlons plus!»
Il ne veut pas m'induire en erreur. Si je veux me promener, il me
conseille de ne pas louer ce cabinet.
Je me gratte la tête pour réfléchir,--et aussi parce qu'elle me
fait encore mal,--et je me décide.
«Vous dites neuf francs? Mettons huit francs.
--Huit francs cinquante, c'est mon dernier mot.
--Tenez, voilà vingt sous d'acompte, je vais chercher ma malle.»
C'est petit la pièce, mais la rue est centrale, c'est très
central. J'ai toujours entendu dire: Logez-vous autant que vous
pourrez dans un endroit central. Vous vous en trouverez bien.
J'ai longtemps vécu la bride sur le cou, sans écouter les autres.
Je crois qu'il faut mettre un peu d'eau dans son vin, et finir
comme tout le monde. Quand on tombe sur un endroit central, ne pas
le lâcher.
Mon Dieu, pour ce que j'ai à faire, ce n'est pas absolument
nécessaire d'être dans le centre et d'avoir la rue des Noyers
devant moi, la rue de la Huchette à gauche et la rue de la
Parcheminerie à droite! Je n'en aperçois pas tout de suite le
grand avantage. C'est que je suis un sceptique aussi, j'ai des
habitudes de bohème qui me dominent. Ce cabinet les resserrera! Je
ne pouvais décidément pas trouver mieux.
Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, dans
l'escalier, avec le friturier qui me félicite de ma décision.
«Je crois que vous serez bien, dit-il; et puis, vous savez... si
un soir... j'ai été jeune aussi, je comprends ça; si un soir...
(il cligne de l'oeil et me donne un coup de coude), si un soir
l'amour s'en mêle!... eh bien, pourvu que ma femme n'entende pas,
moi je fermerai les yeux...»
J'ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncement où on
peut la mettre. On peut même faire une _petite pièce_ de ce
renfoncement.
«Celui qui y était avant s'asseyait là, le soir, pour réfléchir,
m'a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer ça
tout à l'heure... Je me suis dit: «Il a l'air intelligent, il le
remarquera tout seul»; puis, on ne peut pas tout dire en une
fois!»
Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais je sais que
j'ai l'esprit trop critique et que je cherche des poux où il n'y
en a pas.
Pourvu qu'il n'y ait pas de punaises!... Ce n'est pas probable.
S'il y en a, c'est deux ou trois tout au plus: Les autres ne
pourraient pas tenir.
C'est que c'est l'exacte vérité! Il n'y a que deux pouces de marge
--et malheureusement _je gagne _beaucoup dans le lit.
Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux être tout
de mon long. C'est une habitude à prendre.
Le jour vient par une tabatière, qui s'ouvre en grinçant comme
celle de Robert Macaire.
Je puis rentrer à l'heure où je veux. J'ai ma clef.
Je pourrai amener... Ô amour!
J'ai ce _renfoncement_ où je n'ai qu'à méditer--pas autre chose!
et à méditer sérieusement et longtemps--car on ne s'amuse pas
là-dedans, et c'est le diable pour en sortir.
Quand je n'ai que du pain pour mon souper, je passe mon bras dans
l'escalier, et je fais prendre l'air à ma tartine qui s'imbibe de
l'odeur de friture dont la maison est empestée.
Je ne vole personne et j'ai un petit goût de poisson qui me tient
lieu d'un plat de viande. De quoi me plaindrais-je?
J'aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes où l'on
a toute la place qu'on veut pour se promener!
Se promener, et après? Flâner, toujours flâner, au lieu de
réfléchir! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de
gauche dans un grand lit--comme une courtisane ou un
saltimbanque!
Vendredi, 7 heures du soir.
Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas! C'est une
infection--elle ne devait pas être fraîche... non plus!...
Samedi, 7 heures du matin.
Tiens! une de mes deux punaises!
Pas de fla fla.
Je vis comme cela sans faire de _fla fla_, dans mon petit
intérieur.
«Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon
correspondant, qui savait que j'en cherchais un.
--Oui, Monsieur, rue... entre la rue de la Parcheminerie et la
rue des Noyers.
--Ah! c'est très central!»
Je ne le lui fais pas dire! Aurais-je le génie du logement,
l'instinct de la topographie; la bosse du central: les bosses ne
manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j'ai celle de
la topographie. On le dirait. C'est peut-être celle qui saigne.
Tout s'arrange bien. Je n'ai pas de quoi manger beaucoup, mais je
me dis que si je menais une vie de goinfre, j'engraisserais et ne
pourrais plus entrer dans mon _réfléchissoir_.
Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la semaine;
samedi l'on doit me rendre deux francs que j'ai prêtés à un garçon
sûr. Sûr? Aussi sûr qu'on peut être sûr de quelqu'un en ce monde!
J'ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien que le
friturier me donne les raies dont on ne veut pas--en tout cas il
me donne des têtes, beaucoup de têtes.
«Vous les aimez, m'avez-vous dit?»
J'ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je n'osais
pas demander crédit d'une friture avec des poissons comme on les
pêche, ayant une tête, un ventre et une queue. C'est le poisson de
ceux qui paient comptant, celui-là! C'est le poisson des
_arrivés!_
J'ai dit:
«Quand vous aurez des têtes, vous m'en donnerez: c'est le morceau
que je préfère.»
J'ai même eu bien peur, l'autre jour. Il y avait un homme, à face
de mouchard, dans la boutique. On m'a appelé devant lui: _l'homme
qui demande des têtes; _c'était assez pour me faire arrêter.
Où est Legrand?
Si l'on en croit des «on-dit» il vit dans le grand monde. Il est
venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté, de la part de sa
mère, une malle bourrée de chaussettes, avec un vêtement de
fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf!
_On-dit!..._ Il y a bien des bruits qui courent.
Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf!
On parle aussi de cinq livres de beurre salé.
Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait bien fait
de m'en apporter un peu, avant d'aller dans le monde! On va dans
le monde, on étale ses grâces, on fait le talon rouge, et on
laisse des amis seuls dans leur renfoncement.
Je n'ai rien fait à Legrand pour qu'il me cache son beurre. Il
sait pourtant qu'un demi-quart m'aurait rendu service!
Je passe des journées bien longues et des nuits bien courtes--
trop courtes de jambes, décidément.--Ce n'est pas tout à fait
assez, deux pouces de marge!... C'est monotone, presque humiliant
de vivre en chien de fusil, l'estomac vide... Il crie, cet
estomac, mes boyaux font un tapage! Et comme c'est tout petit, ça
vous assourdit.
Je n'ai toujours comme ressource habituelle que le poisson d'en
bas. Il commence à me faire horreur! J'ai eu l'énergie de demander
des queues--pas toujours des têtes! On m'a donné des queues,
mais c'est la même pâte; il me semble que je mange de la chandelle
en beignets. Je suis sûr qu'avec une mèche un merlan m'éclairerait
toute la nuit.
Qui est là?
Je dormais les jambes en l'air! J'ai arrangé un petit appareil--
comme on met dans les hôpitaux pour que les malades accrochent
leurs bras. Ce n'est pas mes bras, moi, que j'ai envie
d'accrocher, c'est mes jambes.
Je leur ai fait une petite balançoire--ça les délasse beaucoup.
Je dormais, les jambes en l'air...
Et l'enfant prodigue revint
(_Bible_, vers 11.)
On frappe à ma porte--on la pousse--c'est Legrand! Je ne me
dérange pas! Un homme qui a reçu de province deux douzaines de
chaussettes--un vêtement complet--un chapeau mou--tout neuf
--cinq livres de beurre salé--et qui a disparu sans donner de
ses nouvelles pendant un mois!... _Je ne me dé-ran-ge-pas!..._
À lui de comprendre ce que ça veut dire; tant pis s'il se sent
blessé.
Mais il n'a pas son vêtement neuf, il est très râpé, Legrand.
Il faut tout pardonner à qui a souffert.
Legrand ne s'est pas jeté dans mes bras--il n'y avait pas de
place, c'est trop bas.--Je ne le lui demandais point.--Une
foule de raisons!--Il ne s'est pas jeté dans mes bras, mais il
m'a tout conté; il m'a mis son coeur à nu!...
L'histoire de Legrand est lamentable! C'est un _béguin_ qui l'a
perdu!
Legrand, sans en dire rien, _aimait_. Ayant reçu ces choses de
chez lui, il les a portées dans la famille de sa_ connaissance
_qui a pris son beurre, ses vêtements, son chapeau, ses
chaussettes, et puis l'a flanqué dehors.
Il pourrait plaider, il ne veut pas; il lui répugne de salir un
souvenir de tendresse.
En attendant, il n'a plus rien à se mettre sur le dos ni sous la
dent, et il vient me demander un bout d'hospitalité.
Une petite sole aussi, s'il y a moyen... il a bien faim...
Je lui ai pardonné.
Je voudrais bien tuer le veau gras! Je ne puis!
J'obtiens même, à grand-peine, d'en bas, la petite sole pour lui
et des têtes de merlan pour moi.
Il veut se coucher maintenant.
«Tu n'as pas peur de te coucher comme ça après dîner?»
Se coucher? Il n'y a pas moyen! Il faudrait qu'il y en eût
toujours un ou la moitié d'un sur l'escalier!
J'avais deux pouces de marge... Legrand a la tête de trop! Il la
met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre dans sa poche!
«C'est inutile, mon ami! Mais il ne faut pas se décourager,
allons! Cherchons.»
En cherchant, on trouve qu'il peut garder ses jambes à
l'intérieur, s'il consent à ouvrir la tabatière en haut pour y
passer sa tête.
Il essaie. On pourrait croire à un crime, à une tête déposée là;
mais cette tête remue; les voisins des mansardes, d'abord étonnés,
se rassurent et on lui dit même bonjour le matin.
Legrand a peur d'être égratigné par les chats.
Tout n'est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus demander
du luxe quand on en est où nous en sommes!
Et Legrand vit ainsi, tantôt la tête sur le toit, tantôt les
jambes dans le corridor, les jours où il n'est pas _d'escalier.
_On lui chatouille la plante des pieds en montant, et ça le fait
pleurer au lieu de le faire rire, parce que sa bonne amie le
chatouillait aussi (c'était pour avoir le beurre) et lui faisait
ki-ki dans le cou.
Il a faim tout de même et il est incapable de faire oeuvre
lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crispés pour le
moment.
Il n'est pas né dans le professorat et perd la tête à l'idée
d'être pion... Le jour où il aura de l'argent, il le jettera sur
la table en disant: c'est à nous! il n'est pas seulement long, il
est _large_, dans le beau sens du mot. En attendant, moi qui suis
plus pauvre que lui, je puis, comme enfant de la balle
universitaire, apporter plus à la _masse_.
Il faut que je me remette en route pour trouver une place où je
gagnerais notre vie, _avec mon éducation_. C'est que j'en ai, de
l'éducation!
19
La pension Entêtard
Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne; j'ai charge
d'âmes; c'est comme si j'avais fait des enfants.
Je me rends chez le père Firmin, le placeur que j'ai vu avec
Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnaît pas d'abord--il
m'est venu des moustaches.
Je lui fais part de mon intention d'entrer dans l'enseignement.
«Mais ce n'est pas la saison! Malheureux garçon, vous ne trouverez
rien pour le moment.»
Il faut que je trouve! Legrand a faim--j'ai faim aussi...
Le père Firmin continue à me déconseiller l'enseignement à une si
mauvaise époque de l'année.
Il ne sait pas que Legrand a _aimé_ et que nous en portons le
châtiment. Tout le beurre salé est resté dans les mains de la
_connaissance_ et le pain manque!
«Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous chercher quelque
chose.»
Il feuillette son registre.
«Voulez-vous aller à Arpajon?
--Je voudrais ne pas quitter Paris.
--Ah! ils sont tous comme ça... Paris! Paris!...»
Il continue à feuilleter le registre...
«Mon cher garçon, rien à Paris--rien!... qu'une place _au pair_,
rue de la Chopinette--chez Ugolin--nous l'appelons Ugolin
parce qu'on y crève la faim.»
Je ne puis accepter le pair--le pair, c'est la vie pour moi,
mais pour Legrand, c'est la mort.
Madame Firmin intervient.
«Dis donc, Firmin? dans les places _où l'on siffle_?...
--Mais M. Vingtras ne veut peut-être pas d'une place où l'on
siffle?»
Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d'embarrasser la
situation, je déclare qu'au contraire j'adore ces places-là.
«C'est ce que je rêvais, une place où l'on siffle.» Nous verrons
ce que c'est! En attendant, il faut que Legrand mange; je ne
voudrais pas retrouver son cadavre froid dans mon lit: je ne
pourrais pas dormir de la nuit.
«Eh bien, voici une lettre pour M. Entêtard, rue Vanneau. Vous
avez le déjeuner _au pupitre_ et quinze francs par mois.»
_Le déjeuner au pupitre!..._ quinze francs par mois--c'est dix
sous par jour. Oh! mon Dieu! le mois a trente et un jours!...
Je prends la lettre pour M. Entêtard, et je me dirige rue Vanneau.