Le souvenir de la défaite m'est revenu deux ou trois fois hier,
pendant que je me promenais,--mais j'ai chassé ce souvenir, je
lui ai crié: «Ôte-toi de mon soleil!»
N'ai-je pas dit une bêtise? Ne viendra-t-il pas toujours, ce
souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin? Il
enténèbre déjà ce restaurant!
Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlons tout
bas!...
Je n'y pensais plus, je n'en savais rien. Je suis parti le
lendemain de la bataille, n'ayant vu que les soldats, la tragédie,
le sang! Je n'ai pas respiré la fange, je n'ai pas senti derrière
moi l'oeil des espions.
La police avait une épée et tuait en plein jour au coup d'État;
maintenant c'est autre chose.
On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire... Les mots sont
saisis au vol... les gestes et le silence sont mouchardés... Oh je
sens la honte me monter, comme un pou, sur le crâne! Mes
impressions d'hier, mes espoirs de demain, tout cela est fané,
rayé de sale tout d'un coup...
Quelle pitié!
Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissent, nos
faces s'essaient à mentir--parce qu'un homme à mine douteuse
vient d'entrer et s'est mis dans ce coin...
Legrand m'a fait signe, et nous avons dû jouer la comédie comme au
collège on criait: _Vesse! _quand on croyait que le surveillant
arrivait.
Je me sens plus malheureux que quand j'avais mes habits
grotesques, que quand ma mère faisait rire de moi, que quand mon
père me battait devant le collège assemblé! Je pouvais faire le
fanfaron alors, ici il faut que je fasse le lâche!
«Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme à toi, un chapeau qui me
tombe sur les yeux, une souquenille d'ermite, un trou de sorcier!
--Plus bas, plus bas donc!»
Justement, le garçon a cligné de l'oeil du côté de la mine
douteuse, pour nous faire signe qu'on écoutait, et tout le monde a
dit: «Plus bas, plus bas!»
Voici d'autres camarades!
Mais ils n'ont plus les mêmes têtes, le même regard, les mêmes
gestes que la dernière fois où je les vis!...
Les mains dans les manches, eux aussi: le pied traînant, la lèvre
molle...
Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent pour tout
de bon. Leur poignée de main a été chaude, mais leur conversation
est gelée.
Ils m'envoient des coups de genou sous la table.
Est-ce la rancune du passé, de nos querelles de Décembre, qui
revient malgré tout, et qui a creusé entre nous un abîme? Il y a
peut-être des mots irréparables, même ceux prononcés sous le
canon!...
Non! c'est bien Décembre qui pèse sur nous; mais point le souvenir
de ce que j'ai dit en ces heures de désespoir: c'est la peur de ce
que je puis dire dans le milieu d'espionnage et de terreur que
Décembre a créé.
L'homme à mine douteuse regarde toujours de notre côté.
Nous avons dîné ainsi, sur le qui-vive!
Je tire ma bourse.
«C'est moi qui paie, voulez-vous?
--Allons, si tu es riche!
--J'offre des petits verres, un punch. Ça va-t-il?
--Non, non», disent-ils d'une voix fatiguée, d'un air
indifférent, et nous sortons.
J'étais entré dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J'en sors
désespéré.
Cette séance d'une heure m'a montré dans quel ruisseau j'avais à
chercher ma joie, mon pain, un métier, la gloire!...
«Eh bien! tenez, je crois qu'il aurait mieux valu nous faire tuer
au coup d'État...»
Je n'ai pas eu le temps de parler en particulier à personne, avec
tout cela, et je n'ai pas vu les intimes.
Pourquoi Renoul et Rock n'étaient-ils pas là?
«Où est Renoul? Que fait-il?
--Entré au ministère de l'instruction publique comme
surnuméraire.
--Où demeure-t-il?
--Encore rue de l'École-de-Médecine, mais non plus au 39; plus
haut, près de chez Charrière.»
J'y vais:
La concierge me reçoit mal--on dirait qu'elle croit _que j'en
suis._
«C'est au cinquième.»
Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour de son
bureau.
En effet, il est là, en redingote, il ne porte plus de robe de
chambre.
Mais c'est la peste du chagrin, la gale du désespoir!... Il a
l'air si las et si triste! Sa robe de chambre le vieillissait
moins. Où donc a-t-il pris ce teint gris, ce regard creux?
«Tu as été malade?
--Non...»
Lisette arrive.
Oh! non, vous n'êtes plus Lisette!
«Quel vent a donc passé, qui vous a changés ainsi tous deux?...
Vous ne m'en voulez pas?... Ce n'est pas parce que ma visite vous
déplaît?
--Mais non, non!»
Un «non» qui jaillit du coeur.
«Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire! Nous te
croyions perdu, enlevé, mort.
--J'ai eu ma part de supplice, en effet...»
Je leur racontai ma vie de Nantes.
Je file chez Rock, qu'on ne voit que par hasard chez Petray, parce
qu'il reste trop loin.
Il ne demeure plus où il demeurait, lui non plus.
Tout le monde a délogé. On était connu comme républicain par le
concierge et les voisins; ils savent qu'on a été absent pendant
les événements de Décembre. Il y a à craindre les dénonciations et
les poursuites, et l'on a porté ailleurs ses hardes, sa malle et
sa douleur.
J'aborde Rock plus difficilement encore que je n'avais abordé
Renoul. C'est lui-même, qui à la fin, après avoir regardé par le
trou de la serrure, vient m'ouvrir en chemise.
Il me paraît bien changé.
Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il trouve à
la défaite une consolation.
Il a le goût du complot, l'amour du comité dans l'ombre. Est-ce
croyance ou manie? Il est vraiment maniaque et il tourne la tête
de tous les côtés avant de parler. Même il regarde sous le lit et
fait _toc toc_ à tous les placards. Il sait que, s'il y avait
quelqu'un dedans, le son serait plus sourd.
Rock s'ouvre à moi--autant qu'il peut--il ne peut pas
énormément.--Plus tard, il me dira tout, dès qu'il aura reçu du
«centurion» le droit de me communiquer le mot d'ordre.
Comme il répondra de moi, ça ne sera pas long.
«Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple. On doit
savoir ton retour, à la préfecture de police!»
Il regarde de nouveau, par surcroît de précaution, entre le mur et
la ruelle, et ouvre carrément un placard dont il n'était pas sûr.
Il n'y a personne.
N'importe! il me reconduit sur les orteils et je rentre chez moi
découragé.
Je m'accoude à ma fenêtre dans le silence du soir, et je réfléchis
à ce que j'ai vu et entendu depuis deux jours!
Oh! ma jeunesse, ma jeunesse! Je t'avais délivrée du joug
paternel, et je t'amenais fière et résolue dans la mêlée!
Il n'y a plus de mêlée; il y a l'odeur de la vie servile, et ceux
qui ont des voix de stentor doivent se mettre une pratique de
polichinelle dans la bouche. C'est à se faire sauter le caisson,
si l'on ne se sent pas le courage d'être un lâche!
Quand j'ai lâché en fermant ma porte, le cri que j'avais gardé au
fond de ma gorge, dans les cafés, chez mes amis, le long du chemin
plein d'agents et de soldats; à ce bruit, on a dû se demander dans
la chambre à côté, s'il y avait par là un sanglier mangé par des
chiens!
Ah! ils disaient au collège que les gamins de Sparte se laissaient
dévorer le ventre par le renard! Je me sens le coeur dévoré, et il
faudra que, comme le Spartiate, je ne dise rien?
Que je ne dise rien?... de combien de semaines, de combien de
mois, de combien d'années?...
Mais c'est affreux! Et moi qui avais pris goût à la vie!... qui
avais trouvé le ciel si clair, les rues si joyeuses!...
Malheureux! Il n'y a plus qu'à se tapir comme une bête dans un
trou, ou bien à sortir pour lécher la botte du vainqueur!
Je le sens!... c'est la boue... c'est la nuit!...
J'ai fermé ma fenêtre du geste d'un dompteur qui boucle la porte
de la cage où est le tigre et s'enferme avec lui.