C'était le seul probablement dans tous les collèges de France! Il
avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par
semaine: pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face
pendant les classes.
Il m'a mené chez lui.
Il a bien la plus drôle de famille qu'on puisse voir--et je
comprends qu'il ait le goût du théâtre.
La maison est une comédie.
On n'entend que des cris, des gémissements et des appels à la
Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café par jour, ce qui
met tout le monde dans un état d'exaltation impossible à décrire.
Sa mère et sa soeur--deux créatures excellentes--le dévouement
et la vertu même--croient au Bon Dieu d'une façon bruyante.
Elles l'appellent à chaque instant en faisant bouillir l'eau, en
portant le marc, en remplissant les demi-tasses! On me confond
quelquefois avec la bonne. Je m'y laisse moi-même prendre de temps
en temps! «Monsieur Jacques encore une goutte!--Oh! versez-nous!
--Je ne comprends pas bien qu'on me demande une demi-tasse avec
des larmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux!--
Versez-nous la consolation!
--Comme en Normandie alors?--Je vais chercher l'eau-de-vie!
Mais c'est du Bon Dieu qu'il s'agit, et elles repoussent la
topette avec un geste religieux!
--Donnez-nous du sucre?--Je ne m'y laisse plus prendre. C'est
bon une fois.--Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas nous
donner du sucre?--C'est bien du sucre qu'elles veulent.
--Bénissez-nous, bénissez-nous.--Je vous en prie, bénissez-nous.»
Est-ce à moi, est-ce à Lui?
Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. Elles ont
l'air positivement de se tourner vers moi pour que je les bénisse.
Faut-il faire le geste de les bénir? Comment bénit-on? «Il est
moins fort que l'autre fois!» C'est du café qu'elles parlent!
Chaque fois que la bonne rentre des courses, c'est comme si la
Nonne sanglante apparaissait--chaque fois que quelqu'un frappe,
c'est comme s'il arrivait un revenant... Tout ce café qu'on boit a
donné aux nerfs de toute la maison une sensibilité extrême; un
coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des chats, une armoire
qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un rien, fait partir un
cri vers le ciel,--le ciel qu'on voit très peu, pas assez! c'est
décidément trop sombre sur le derrière, des gens si religieux
devraient rester sur le devant--pas à un entresol--ou tout à
fait en haut, avec une tabatière. Quand elles disent: «Nous en
appelons à toi, Dieu qui vois tout!» pour croire qu'il les voit
là-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.
Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souvent avec
lui, et il n'est pas toujours à le tirer par la manche pour lui
parler.
Sa spécialité est de donner le moins possible pour l'entretien de
la maison. Il prétend que le café soutient énormément et il est
chien pour la viande. Il prétend encore que Dieu ne regarde pas à
l'habit et il est vraiment rat pour les vêtements.
Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mère et la fille et je
vis près d'eux comme dans une nouvelle famille.
Je suis arrivé tout de même à deviner quand c'est à moi ou au ciel
qu'on s'adresse. Je ne crois plus qu'il est arrivé un malheur
quand on me demande l'heure sur le ton d'une douleur profonde et
avec des déchirements dans la voix! Je sais qu'un moment après on
va me dire: «Je crois que Pinaud l'épicier met de la chicorée!» ou
bien: «Si nous achetions un melon pour ce soir!» Cela sera dit sur
le ton d'un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger par les
sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.
Mais on a tout de même un bon melon et l'on a très bien balancé
Pinaud parce qu'il continuait à mettre de la chicorée.
Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu
catholique, mais il n'en est pas moins une belle plante d'homme,
libre et forte, qui ne repousse pas la chicorée sceptique qui
pousse près de lui, dans ma personne[10].
Nous nous disputons, c'est clair--il y a des malentendus, c'est
sûr--mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du
ridicule à venger et que nous avons besoin de nous détendre plus
que d'autres, tant nous avons été étouffés: lui, entre les
feuillets d'un paroissien; moi, entre le dictionnaire latin-français
de mon père et l'éducation paysanne de ma mère!
Aussi, comme nous nous en donnons! Ma foi, ma douleur pesante et
laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluchures et la rue
aux pauvres; qui sentait aussi la pommade des femmes à matelots et
l'eau-de-vie des bouges; ma douleur d'hier s'est changée en une
fièvre qui n'a plus la sueur si sale et si noire!
Nous cherchons querelle dans les cafés. C'est notre occupation, à
mon_ élève_ et à moi--car Legrand est mon élève. C'est en
qualité de camarade que je suis entré dans l'entresol de la
famille, et que j'ai pris la première demi-tasse; c'est en qualité
de préparateur au baccalauréat que je suis resté.
Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat!
Je fais bien ce que je peux--lui aussi! Il voudrait se
débarrasser de cela, ramasser ce diplôme! Et j'essaie de lui faire
entrer cette _bachellerie _dans la tête, puisque je me connais
mieux en _bachellerie _que lui,--moi nourri dans le sérail, fils
de professeur, âne chargé des reliques des distributions!...
Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père et ma mère
n'ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix des
répétitions en buvant du café et en mangeant du melon.
Café Molière.