Il y a trois jours que c'est fini...
Il me semble que j'ai vieilli de vingt ans!...
La terreur règne à Paris.
Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi
écrasés de douleur et de honte. On se revoit--mais en osant à
peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis
une mauvaise action en nous laissant vaincre.
Qu'allons-nous devenir?
Moi, je vais partir. Mon père m'a écrit qu'il fallait revenir--
revenir sur-le-champ!
On prétend à Nantes que j'étais parmi les insurgés et que j'ai été
blessé à une barricade.--Il est destitué si je n'arrive pas pour
démentir ce bruit par ma présence.
Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant
je sois malade.
Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s'est
glacé. Je n'ai pas une plaie glorieuse, j'ai un rhumatisme bête
qui me supplicie l'épaule gauche.
N'importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend
bien malheureux.
Je dois à l'hôtel; c'est grâce à Alexandrine que j'ai eu crédit.
Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de
professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus
de cent francs. Voilà tout.
Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par
mois--le café au lait le matin; le boeuf, le soir.
J'écris la situation à Nantes, en suppliant qu'on m'envoie de quoi
m'acquitter avant que je parte. J'aurais honte de rester le
débiteur du père après avoir été l'amoureux de la fille.
On me répond qu'on _verra_ quand je serai revenu.
J'ai pleuré de tristesse et de colère; j'oublie la bataille perdue
pour ne voir que ma situation pénible et fausse.
J'écris et supplie encore.
On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès
que j'aurai remis le pied au foyer paternel.
Il faut s'humilier--demander à Alexandrine d'intercéder auprès
de son père et de faire accepter la convention.
«Ce n'est rien, dit-elle, et elle me console et m'engage à partir
vite pour revenir plus tôt--vous me retrouverez comme autrefois,
ajoute-t-elle doucement.»
Je l'ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent
francs!
Enfin, c'est fait.
Elle m'a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et
j'avais comme de la boue dans le coeur.
J'ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces
wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras; il est
comme mort quand j'arrive.
«Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir été blessé comme on
le dit, me crie mon père d'un air furieux. Tu peux bien le lever
un peu, voyons!
--Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets;
seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en débarrasse
pour me donner du courage! Envoie dès ce soir à Paris l'argent de
l'hôtel.»
Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai
revenu; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.
Mon père n'est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots,
le matin où après que je m'étais battu pour lui j'allais être
arrêté, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit
jours avant.
Mais, la frayeur de perdre sa place,--que serait-il devenu?--
la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle--il
se vantait de les mater tous--la fièvre d'ignominie qui était
alors dans l'air! et aussi--je l'ai su depuis--une aventure de
femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux;
tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son
métier, l'âme malade et appauvrie.
Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie
d'enfant avait été douloureuse près d'elle, ma mère avait ménagé
mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si
loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de
fusil sur l'armée!
Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait
criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient
raison à son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans
les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps
vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi! Pauvre
femme!
Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.
«Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.
--Je suis mieux.
--Laisse-moi faire, mon enfant. C'est pour qu'il voie bien que ce
n'est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville.»
Le docteur arrive, me demande ci, ça...--Je ne vais pas lui
conter ce que j'ai dans le coeur. À lui de voir ce que j'ai à
l'épaule.
Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et
s'en va.
Ma mère de faire l'ordonnance et de me veiller comme un agonisant.
«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ma maladie, la belle
affaire! un rhumatisme, et après! C'est de ma dette de Paris qu'il
faut parler--dette sacrée!
--Pourquoi sacrée?» fait ma mère.
Pourquoi?--Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que,
Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés!... ils seraient
capables d'avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon
père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je
me dresse devant lui et je lui jette--le bras pendant, la tête
haute--ces mots d'indignation.
«Tu m'as menti alors, en m'écrivant!»
J'ai répété le mot sous son poing levé! Il ne l'a pas laissé
retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles:
«Tu sais que tu n'as pas vingt et un ans et que j'ai le droit de
te faire arrêter.»
Encore cette menace!...
Me faire arrêter, ce n'est pas ce qui guérirait mon bras...
Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en
prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir
sur mes folies barricadières de Paris.
L'exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus
crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié
publiquement: «À bas le dictateur!» dans une ville de province, au
Mans, je crois.
Qu'a fait le père? Il a dit qu'il fallait pour cela que son fils
eût perdu la tête, et il l'a fait empoigner et diriger sur
l'hospice où l'on met les fous.
Au bout de deux mois on l'a délivré, mais sa soeur a été tellement
émue d'entendre dire que son frère était fou qu'elle est tombée
malade et va, dit-on, en mourir.
La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires
nouveaux et des bonapartistes terrorisants! Ils promènent la faux
dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur
républicaine.
Au dernier moment mon père a hésité cependant... mais mon bras est
déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu'on n'a pas
encore payé ma dette de Paris.
J'en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que
je n'ai plus d'honneur.
Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu'il va payer; mais il
accompagne cette nouvelle d'observations amères, sanglantes, qui
font de nous deux ennemis, et la vie va s'écouler sournoise et
horrible dans la maison Vingtras. C'est comme avant mon premier
départ pour Paris.
Je demande à m'éloigner... je vivrai au loin comme je pourrai...
Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être
ouvrier?
«Toujours _démoc-soc_, n'est-ce pas? Va-t'en dire au proviseur que
tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille! Arrive en
blouse au collège, devant ma classe! C'est ce que tu veux, peut-être!»
Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que
j'abatte un _devoir_ grec ou latin, tous les jours.
Voilà à quoi j'occupe mon temps, moi, l'échappé de barricades.
Est-ce pour me châtier? Est-ce une farce de bourreau?
Quand j'ai latinassé, je suis libre--libre de regarder le quai.
Quai Richebourg.
Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste!
Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il
étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de
l'huile les bateaux de mariniers, d'où sort, par un tuyau, la
fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps
sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures
par-dessus bord.
C'est plein d'épluchures, ce canal sans courant!
C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout.
Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban
jaunâtre du quai.
En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes
rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup
de marteau qu'on entend à une demi-lieue dans l'air, lugubre comme
un coup de cloche d'église.
À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.
À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à
cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les
cheminées des _vapeurs de transport_, rangées comme des tuyaux de
poêle contre un mur; et les mâts avec les voiles ressemblent à des
perches où l'on a accroché des chemises--espèce de hangar
abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine,
ce morceau de la Loire!
Le ciel, là-dessus, est pâle et pur: pureté et pâleur qui
m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne
puis corriger ni atteindre... C'est affreux, ce clair du ciel!
tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine...
Oh! ce silence!--troublé seulement par le bruit d'une
conversation entre les mariniers! ou le _ho, ho! _lent de ceux qui
tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un
bateau...
Pourquoi le train qui me ramenait n'a-t-il pas sauté! Pourquoi
n'ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous
la locomotive, au lieu de m'installer dans le wagon comme un
condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à
travers champs, à l'endroit de l'exécution! Il y en a qui vont
ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau!
Mais, quand ils arrivent, ils n'en ont plus que pour un moment,
ils sont près de la délivrance; moi, je suis arrivé et je ne sais
pas quand mon agonie finira!
J'avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait
descendre de wagon que pour s'embarquer sur un paquebot; il allait
dans le pays des aventures et du soleil, où l'on se poignarde dans
les tavernes, où l'on se tue à coups de pistolet dans les rues.
Il fallait lui dire:
«Emmenez-moi! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées--
payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui
servira à m'acquitter! Je ne serai pas _chien_, j'ai du sang de
reste à vomir.»
Pourquoi ne le lui ai-je pas dit?
C'est affreux! il me semble que mon coeur s'en va et je pousse
comme des aboiements de douleur.
Donc, par-devant, c'est le quai vide, la rivière lente, le canal
sale; à gauche, la prairie pleine de mélancolie...
Par-derrière s'étend la rue mal pavée, bordée de maisons de
pauvres, pleine--comme toutes les rues misérables--d'enfants
déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent!
Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans
souliers et tête nue demander de l'ouvrage et du pain...
Il y a un estropié qui criait l'autre jour sous une fenêtre: «Ma
femme a faim, ma femme a faim!»
Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d'une
bête dans un pré ou le cri d'un geai dans un arbre!
14
Désespoir
Mon passé se colle à moi comme l'emplâtre d'une plaie. Je tourne
et retourne dans le cercle bête où s'est écoulée une partie de ma
jeunesse.
Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son
silence monacal.
Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me
rappeler les années affreuses, où, quatre fois par jour, je
montais ou descendais ce chemin, pavé de pierres pointues qui
avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un
flot vaseux qui entraînait des pourritures.
En été, il y faisait bon, quelquefois; mais mon père me disait:
«Repasse ta leçon», et je n'avais pas même la joie de renifler
l'air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour,
troués par le soleil et fourmillant d'oiseaux.
Au coude, à l'endroit où la ruelle tournait, se trouvait une
maison garnie de fleurs aux croisées et qui montrait, à dix
heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien
vivante.
Mais il était défendu de s'arrêter pour voir, parce que, paraît-il,
cette maison était le nid d'un ménage immoral, où l'homme et
la femme se couraient après pour s'embrasser. J'avais risqué un
oeil deux ou trois fois; ma mère m'avait surpris et retiré
brusquement en arrière comme si j'allais tomber dans un trou.
Une vieille dame qu'elle connaissait et qui demeurait en face
avait été chargée de l'avertir.
«Si Jacques regarde, vous me le direz.»
Et cette femme, à l'heure du collège, m'espionnait, le nez aplati
contre la vitre, la bouche méchante, l'air ignoble--bien plus
ignoble que les deux amoureux qui s'embrassaient en face.
Elle y est encore, cette moucharde!--elle a des mèches grises
maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin; elle me
dévisage d'un regard vitreux, et il me semble qu'elle me vieillit
en arrêtant sa prunelle ronde sur moi!
À travers la grille du collège j'aperçois la cour des classes...
C'est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu'à ma
rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon
cahier? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester
deux heures--deux heures le matin, deux heures le soir!
On me punissait si je parlais, on me punissait si j'avais fait un
_gallicisme_ dans un thème, on me punissait si je ne pouvais pas
réciter par coeur dix vers d'Eschyle, un morceau de Cicéron ou une
tranche de quelque autre mort; on me punissait pour tout.
La rage me dévore à voir la place où j'ai si bêtement souffert.
En face, est la cage où j'ai passé ma dernière année. J'ai bien
envie de me précipiter là-dedans et de crier au professeur:
«Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton! Ça
vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, normalien idiot!»
Je me rappelle surtout les samedis d'alors!
Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant général
venaient proclamer les places, écouter les notes.
Est-ce qu'ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la
tête en signe de louange, quand j'étais premier encore une fois!
Niais, niais, niais! Blagueurs plutôt, je le sais maintenant. Vous
n'ignoriez pas que c'était comme un cautère sur une tête de bois,
cette latinasserie qu'on m'appliquait sur le crâne!
Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans ces
classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses
de cuistres, je préférerais, dans cette cour qui ressemble à un
cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en
fureur, même commettre un crime qui me mènerait au bagne! oh! ma
foi, oui!
Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrités et
jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s'écroulent. Les
professeurs demeurent volontiers dans ces endroits à mine de vieux
fromage. Le maître de mathématiques pour les petites classes
restait dans un de ces coins gâtés. Un homme affreux, boiteux,
velu, qui était sale comme un peigne et dont la narine enflammée
par le tabac était toujours rouge comme un naseau de cheval! Mon
père lui avait prêté quelque argent, qu'il ne rendait pas. Pour se
rembourser, on m'envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j'ai
passées là. Il m'apprenait la théorie de l'arithmétique, ce velu!
La théorie, qu'est-ce que c'est que ça! Est-ce que je ne suis pas
trop jeune? Je n'ai que quatorze ans! Je voudrais savoir comment
on fait, voilà tout! Je n'ai pas besoin de savoir pourquoi c'est
comme ça? Je ne comprendrais jamais, ma tête pète à suivre ce que
vous dites. Je ne voudrais pas que ma tête pétât...
Ma mère était bien contente que je m'ennuie à mourir. Si ça avait
été un amusement, il n'y en aurait pas eu pour vingt sous.
«Tu t'es bien ennuyé la dernière fois?
--Oh oui!
Elle avait l'air enchantée--Allons! ce gueux-là ne nous volera
pas tout! Il embête Jacques énormément.»
Je la sais par coeur votre théorie à la fin! Êtes-vous content! Je
la sais mot à mot comme dans l'armée, mais je ne sais pas faire
l'opération. Quand il y a des zéros dans la multiplication, je
suis déjà bien embarrassé. Mais pour une division, il n'y a pas
mèche, mon bonhomme!
«Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis», a crié ma
mère.
Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.
Allons plus loin!
Voici un endroit que je hais bien!
On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens
de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour
montrer mes livres.
J'avais l'air de vendre des tablettes de chocolat.
Une femme charmante, en robe gris d'argent--je la vois encore--
n'avait pu cacher un sourire; il lui était échappé un mot de
bonté:
«Pauvre garçon!»
En ai-je gardé un souvenir de ces distributions!
Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c'était utile à
mon père.
Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je retrouve une
douleur comique. Il me semble que j'ai un _palmarès _accroché dans
le dos, et que ma mère me suit avec de la musique! Je marche,
malgré moi, comme un petit éléphant que promène une troupe de
cirque.
Je me croise à chaque instant avec d'anciens _cancres_ qui ne s'en
portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir
qu'ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans
l'industrie, quelques-uns ont voyagé; ils ont la mine dégagée et
ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l'espoir du
collège.
«Eh bien, que deviens-tu? Vas-tu un de ces jours faire parler de
toi?
--Dis donc, est-ce vrai que tu_ t'en es mêlé _et que tu as failli
être tué en décembre?»
Il est interrompu par le rire et le coup de coude d'un autre qui
dit:
«Allons donc, c'est pas Vingtras qui irait où l'on joue sa peau!»
_Que fais-tu? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi?_
Que répondre?
Un matin, je disparaîtrai pour n'avoir à rougir devant personne de
n'être rien, de ne rien gagner; sans aucun espoir d'être quelqu'un
ni de jamais gagner quelque chose.
Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie de
malheureux.
Je ne sors plus le jour, je me cache.
Je ne puis pas expliquer à tout le monde mes relations tendues
avec mon père; je ne le veux ni pour lui ni pour moi. On me donne
les torts--Qu'on me les donne!
On m'accuse de le réduire au désespoir--Je me défendrais, que
j'aurais encore plus l'air d'un fils indigne.
Je vis comme les bêtes de nuit, je fuis les rues éclairées, je me
croise avec les mendiants et les maniaques. C'est épouvantable!
Chercher le bruit? Me perdre dans la foule?... Quelle émotion y
trouverais-je?
Il n'y a, dans cette grande ville de province, comme bruit et
comme foule, que les marchés où l'on fait tapage, sur le bord de
l'Erdre; mais je n'aime pas les paysans à la ville,--avec leurs
têtes de renards méchants.--Ils ne me plaisent que dans la
campagne, derrière les boeufs, ou battant le blé dans la grange!
Sur la place fashionable, à certaines heures, on voit du monde,
mais un monde qui ressemble à celui des dimanches de Paris, un
monde sans passion sur la face, et qui parle de tout ce que je
hais, qui méprise tout ce que j'aime.
Je leur sens l'insolence dédaigneuse et le bonheur impitoyable...
On entend des plaisanteries sur Bonaparte:
«Il les a tout de même foutus dedans, les républicains!»
Et de rire!...
Je préfère encore le silence écrasant du quai et le spectacle
désolé de la rue...
Et des prêtres, toujours des prêtres!
C'est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrière eux
sont si tristes aussi! Elles ont la graisse jaune comme leur
cierge d'un sou ces femmes qui vendent des scapulaires et des
ex-voto de quatre sous, tapies dans les angles de la cathédrale. Ils
ont la chair grise et molle comme les monstres de caves, tous les
rats d'église, les bedeaux et les sacristains.
Où est donc la vie? La vie!
À Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrités et il y
aurait la consolation des souvenirs de République, la gloire des
cicatrices! Sur le quai, il y aurait des bouquinistes, il
passerait des blouses!
Le peuple! où est donc le peuple ici?
Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en
veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en habit de drap
vert, tout cela n'est pas le peuple!
Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les redingotes,
sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu'un à qui je puisse
conter mon supplice, qui soit capable de comprendre ce que je
souffre, qui ait dans le coeur un peu de ma foi républicaine, de
mon angoisse de vaincu!
Si M. Andrez, le directeur des Messageries, était encore ici! Mais
il est parti.
N'avait-il pas un ami jadis, qui est venu s'installer à Nantes?
J'apprends qu'il y est encore.
Il est chef de bureau je ne sais où. Il a habité Paris. Si je me
souviens même, il y avait publié un livre où il mettait en scène
une maison de filles et où la justice humaine commettait un crime
à la face du ciel. Il faisait mourir sur l'échafaud un innocent,
pendant que le vrai coupable regardait l'exécution, son bras passé
dans le bras du président des assises, et qu'une catin faisait des
_moumours _au valet du bourreau.
C'était hardi.
Avec celui-là peut-être je pourrai parler société injuste, peuple
à défendre.
Je monte chez lui.
Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue.
Il m'accueille singulièrement; il me fait sentir qu'il n'est pas
libre de recevoir qui il veut: il parle bas et _marche mou._
«Vous a-t-on vu monter? me demande-t-il.
--Comment, vous qui avez écrit ce livre, vous avez aussi peur que
cela?...»
Quoiqu'il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle comme s'il
avait mon âge, et je lui reproche d'avoir_ trahi_, ou tout au
moins, dis-je en corrigeant ma colère, d'avoir _abdiqué_.
«Abdiqué, mais oui, j'ai abdiqué, du jour où j'ai eu la lâcheté de
venir ici après vingt ans de Paris!»
Et il s'est levé au bout de trois minutes:
«Allons, jeune homme, quittons-nous! Je ne veux pas avoir été si
longtemps servile pour être compromis en un quart d'heure par vos
éclats de voix. Vous n'avez pas de femme à nourrir, vous, ni de
famille à élever.»
Il y a peut-être de l'héroïsme à faire ce qu'il fait! Il a écrasé
son orgueil et étouffé ses idées pour donner du pain aux siens!
Comme il coûte cher, ce pain!...
Celui que mon père me donne est cher aussi.
On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un mendiant!
Je ne puis pas même me lever de table quand j'ai fini la part
qu'on m'a donnée. Un jour mon père m'a dit:
«C'est impoli de partir ainsi, on ne va pas digérer si vite!»
Il faut à tout prix que je trouve une besogne à faire.
J'y mets du courage. Je m'adresse à d'anciens camarades, en leur
demandant s'ils n'ont pas des parents, des amis, grands ou petits,
à qui je pourrais donner des leçons.
Ils rient!--Il y a trop peu de temps que j'ai été élève, que je
faisais des farces avec eux et que je blaguais le latin! L'un
d'eux, cependant, me présente, à la fin, à son père, qui me
déniche une répétition. Ils ont été séduits par le bon marché.
«Vous me donnerez ce que vous voudrez», ai-je dit.
J'ai même ajouté que c'était pour m'occuper, plutôt que pour
gagner de l'argent, et il est entendu que moyennant vingt francs
par mois j'enseignerai, une heure par jour, un petit mulâtre dont
le père de mon camarade est le correspondant. Il me paiera vingt
francs et en comptera peut-être cinquante à la famille; c'est ce
qui m'a fait avoir la répétition, probablement.
Je repasse mon Burnouf, je prends un _Conciones _dans la
bibliothèque de mon père, et je vais donner ma leçon au mulâtre.
Je reviens--c'est l'heure du dîner.--Ma mère est seule à
table. Elle est fort pâle et m'annonce que mon père a une
explication à me demander avant de consentir à s'asseoir près de
moi.
«Laquelle donc?
--Il paraît que tu donnes tes répétitions au rabais,
maintenant...»
Mon père entre sur ces entrefaites; il essaie d'être calme, mais
il ne peut y parvenir. Il est forcé de se lever et sort pâle comme
un linge.
J'interroge ma mère.
«Mais, malheureux, si tu fais payer tes répétitions vingt francs,
comment veux-tu que ton père les fasse payer quarante!... Ton père
en est malade...
--Dis-lui qu'il peut ôter son bonnet de nuit; je ne donnerai pas
de répétition à vingt francs, je ne ferai pas baisser les prix!»
Le soir de ce jour-là, dans la maison où je devais aller, l'homme
disait à sa femme:
«Comprends-tu ce fils Vingtras?... Nous convenons hier qu'il
viendra donner des leçons à Virgile (c'était le nom du petit
mulâtre), il m'écrit ce matin qu'il ne faut pas compter sur lui.
--Quel _braque!_
--Dis plutôt quel_ feignant! _J'ai vu ça tout de suite, que
c'était un _feignant!..._ Ah! son pauvre père n'a pas de chance!»
Si j'allais trouver des fils d'armateurs maintenant? Non plus pour
avoir des répétitions, mais pour obtenir de partir sur un navire
qui m'emmènera loin de mon père qui a si peu de chance, loin de ma
mère qui est si désolée, loin de ce quai qui est si vide, loin de
ce coin de France qui ressemble si peu au grand Paris: ce Paris où
j'ai souffert, mais où toute douleur a son remède et toute passion
son écho!
J'irai n'importe où: là où il y a la fièvre jaune, la peste noire,
la loi de Lynch, mais où je pourrai défendre ma liberté à coups de
fusil, ou à coups de couteau. Je me ferai chercheur d'or ou
chasseur de buffles; j'irai peut-être avec des aventuriers envahir
un pays, tuer un roi, relever une République--ce qu'on voudra!
Ou bien je vivrai sur un corsaire, quitte à être pendu et à mourir
en tirant la langue au bout d'une vergue...
C'est entendu. J'essaierai de m'évader sur l'Océan.
Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condisciples
ont été pilotins ou mousses. Le frère aîné de l'un d'eux est
lieutenant sur un vaisseau marchand; dans quelque temps il doit
repartir pour un voyage au long cours. Il me prendra; j'aiderai à
bord pour payer ma place. En attendant, il noce comme un matelot
qui a touché sa paye et il m'entraîne dans ses orgies.
Quelles soirées, devant les bouteilles dont on fait des massues,
dans ces bouges où l'on se soûle et où l'on s'assomme!
Mais pendant qu'on hurle et qu'on se bat, la fièvre me tient, je
vois mon but à travers la fumée des pipes et le sang des
blessures.
Le lendemain, j'ai les côtes brisées, j'ai aussi l'âme malade;
mais le silence de la maison, le froid glacial des visages me font
plus peur encore; et le soir je retourne avec joie piquer ma tête
et noyer mon coeur dans cette fange.
Il y a bien la bibliothèque, mais je suis arrivé à en avoir
l'horreur, de cette grande pièce où j'ai passé enfant de si belles
heures. Je croyais alors à ce que je lisais. Je n'y crois plus!
Les livres dont elle est riche sont des livres sévères ou vieux,
qui me reparlent de ce qu'on m'a rabâché au collège. Non! non! Je
ne puis pas remettre mon nez là-dedans, retourner à ce vomissement
de vers latins et de thèmes grecs!
Je me suis rejeté sur Chateaubriand, sur Casimir Delavigne, sur
Alexandre Duval qui brillent en première ligne sur les rayons.
Chateaubriand! Il y a les _Natchez_, les _Martyrs_! C'est ce que
m'apporte et me conseille le bibliothécaire que je connais un peu.
Il me gêne même, parce que je ne puis pas demander, ni même
prendre sur les rayons des livres qui auraient l'air frivole ou
trop libre.
Je dois être mal construit décidément! J'ai tort d'accuser mes
parents, c'est moi qui ne vaux rien. Étant au collège je ne
trouvais pas de joie saine--malgré ce que les professeurs en
disent--dans le commerce de l'antiquité. Je n'en trouve pas
davantage dans la lecture de ce moderne qu'on appelle
Chateaubriand.
Ces _Martyrs_ m'ennuient, mais m'ennuient! Si je ne connaissais
pas le bibliothécaire, je dormirais. Mais je paraîtrais n'avoir
pas de coeur de venir dormir sur les chefs-d'oeuvre. Puis il est
défendu de dormir. Il n'y a qu'à baisser la tête et encore non! Je
ronflerais tout de suite.
On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant,--ni à
Paris, ni à Nantes. Je ne suis pas un des premiers chrétiens. Je
suis un vieux chrétien, c'est-à-dire qu'il y a mille huit cent
cinquante-deux ans qu'il y a eu des chrétiens avant le fils
Vingtras.--Il faudrait remonter jusqu'à l'an I de notre ère.
Remonter! toujours remonter! Je ne fais que remonter depuis le
collège--et ça fatigue à la fin! Les chevaux des diligences ont
plus de chance que moi; ils n'ont pas des côtes tout le temps!
Les _Natchez_ sont moins «haut», il y a moins à remonter. Mais je
n'ai pas besoin non plus de savoir comment vivent les gens dans
les forêts vierges. J'ai plus besoin de petit bois que des grandes
forêts. Deux sous de petit bois, voilà tout ce qu'il me fallait
pour ma semaine à Paris! Et je trouvais cela chez le charbonnier
du coin.
«Vous avez fini Chateaubriand? me demande le bibliothécaire qui me
protège.
--Oui.--Il m'a surpris au moment où je commençais un somme!
--Vous ne voulez pas le relire?
--Pas tout de suite.
--Je vous conseille Marmontel maintenant.»
Les Incas! les Mêlés-Caciques! Mais j'aime mieux les sauvages de
la foire, mais je préfère voir manger des poulets crus, mais
Guatimozin me rase! Il ne m'est rien, Guatimozin. On veut donc me
faire pleurer sur Guatimozin! Dites donc vous, avez-vous vu les
canons du coup d'État, les assassinés de la rue Montmartre,
l'enfant de la rue Tiquetonne... Le soleil brûlant des Incas! moi
j'ai vu le ciel glacé du 2 décembre!
15
Legrand
Je suis tombé sur Legrand!
Au collège, Legrand était d'une classe au-dessous de la mienne et
nous ne nous rencontrions que dans la cour; mais il m'avait
remarqué à cause de mon air embêté, éternellement embêté.
J'avais remarqué, moi, qu'il était grand comme un officier: qu'il
avait tout autant--sinon plus que moi--le mépris le plus
parfait et le plus convaincu pour les versions, les thèmes, les
vers latins, le grec, la philosophie.
Oh mais! un mépris!...
Il n'apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un devoir, il
opposait à toute question sur ce sujet, point l'injure, point le
mensonge; il opposait le sommeil et l'ahurissement...
Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou qu'on
s'étonnait qu'il ne fit jamais un devoir, Legrand répondit en se
frottant les yeux et en ayant l'air d'être pris au saut du lit.
Lorsqu'on insistait, quand les pensums venaient, et que le
professeur voulait absolument avoir une explication... alors on
assistait à un spectacle vraiment lamentable... celui de Legrand
se levant et regardant du côté de la chaire, d'un oeil terne, la
bouche ouverte, comme s'il se passait là quelque chose de curieux
et qu'il aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des
sons inarticulés: pas moyen d'en tirer autre chose!
Il n'avait pas l'air de se moquer, ni d'être méchant!--Non! Il
voulait bien rendre service, s'il le pouvait, mais il indiquait
par des gestes sans suite qu'il n'était pas à la conversation et
qu'il vaudrait mieux qu'il fût dans un hospice de sourds ou
d'_innocents, _plutôt que de faire ses études.
Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon; mis à la
porte de la classe, mais point du collège.
On avait pitié de lui.
«Sortez! allez-vous-en!»
Il ne bougeait pas; ou bien, si on le mettait dehors par les
épaules, il allait s'asseoir tranquillement dans la cour entre les
colonnes: souvent en hiver, il entrait où il y avait du feu,--
chez le concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer; car Legrand
_faisait paquet_, et devenait trop lourd.
Il allait aussi dans la classe de _spéciales_ ou d'_élémentaires_,
où il n'y avait jamais que sept ou huit élèves qui travaillaient
en famille avec le professeur; on laissait Legrand se mettre comme
un vieux près du poêle.
J'avais conçu une grande admiration pour lui.
Cette patience, tant de simplicité!--Se frotter les yeux ou
faire _heuh! heuh! _et de cette façon, éviter le grec et le latin!
Que n'avais-je eu cette idée-là! J'aurais passé pour un idiot;
mais je ne trouvais pas grand avantage à passer pour avoir
beaucoup de _moyens_.
On ne me saluait pas dans la rue pour _mes moyens_, et je recevais
mes raclées tout pareil quand j'étais petit.
«Mais comment ça t'est-il venu? lui demandai-je un jour, avec le
respect qu'on a pour l'inventeur et la curiosité qui se mêle à
l'étude d'une découverte nouvelle.
--Je m'en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les
ganaches au théâtre. J'ai voulu être acteur et faire les ganaches
aussi... Voilà comment l'idée m'est venue. Je n'ai même pas fait
exprès au commencement, je t'assure.
--Ah! tu voulais être acteur!»
J'aurais dû m'en douter. Il avait toujours des gilets à revers,
des vestes en velours, des pantalons à carreaux; il marchait, dès
qu'il n'était plus forcé d'avoir l'air ahuri--il marchait comme
j'ai vu marcher au théâtre; il secouait ses cheveux en arrière.