4 décembre, au soir.

Nous n'avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir,

je n'ai plus de voix dans la gorge; à peine s'il peut sortir de ma

poitrine des sons brisés, tant j'ai crié: «Vive la République! à

bas le dictateur!» tant j'ai dépensé de rage et de désespoir,

depuis que Rock a frappé à ma porte...

Il est je ne sais quelle heure. J'ai regagné l'hôtel j'ignore

comment--en m'attachant aux murs, en traînant les pieds, en

soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s'il y était entré

du plomb, et je suis tombé sur mon lit.

Je n'ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas; je râle...

Le sommeil me prend, mais il me semble qu'une main m'enfonce la

bouche dans l'oreiller; je me réveille suffoquant et demandant

grâce, j'ouvre ma fenêtre.

J'entends un roulement de coups de fusil!

On se bat donc encore? On m'avait dit que c'était fini, que tous

ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou morts.

C'est sans doute des prisonniers qu'on achève; on dit qu'on tue à

la Préfecture...

Si la lutte avait recommencé!

Je dois y être!... Ma place n'est pas dans ce lit d'hôtel. Je vais

essayer de repartir, d'aller voir...

Mais le sommeil m'accable, mais mes jambes refusent le service,

mais j'ai le bras droit qui est lourd comme si j'avais un boulet

au bout.

Encore des coups de fusil!

Oh! je descendrai tout de même!

Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois personnes

qui jouent aux cartes.

Il y en a un qui dit: «_Quatre-vingts de rois!»_ et l'autre qui

répond: «Dis plutôt _quatre-vingts d'empereurs!»_

Et je croyais qu'on se battrait, que les jeunes gens se feraient

hacher jusqu'au dernier!--_Cinq cents de bésigue, quatre-vingts

d'empereurs..._

J'ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire!... Je

descends jusqu'au pont. Des factionnaires montent la garde.

«Où allez-vous?»

Si j'avais du courage, si j'étais un homme, je leur dirais où je

vais... où je crois de mon devoir d'aller. Je crierais: _À bas

Napoléon!_

Je regretterai plus d'une fois peut-être dans l'avenir, de ne pas

avoir poussé ce cri et laissé là ma vie...

J'ai balbutié, tourné à gauche...

La Seine coule muette et sombre. On dit qu'on y a jeté un blessé

vivant et qu'il a pu regagner l'autre rive en laissant derrière

lui un sillon d'eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant

dans un coin. N'y a-t-il pas quelque part une flaque rouge?

Je n'entends plus la fusillade, mais les factionnaires

reparaissent, victorieux et insolents.

C'est fini... fini... Il ne s'élèvera plus un cri de révolte vers

le ciel!

Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chancelant

comme un boeuf qui tombe et s'abat sous le maillet, dans le sang

fumant de l'abattoir!

13

Après la défaite

Le bachelier · 第 24 / 86 题