On n'a pas de journal. Du moins, faudrait-il un _Comité!_

Quelqu'un prend l'initiative, et au moment du café, chez Renoul,

nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de papier

attachés avec des épingles.

«Pour minuit! (sans femmes).»

Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notre bout de

papier; Championnet a failli avaler l'épingle avec et s'est à

moitié étranglé.

Qui nous a convoqués? Les masques sont impénétrables.

Mais à l'heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme se

coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fond, ferme

la porte, pose la lampe sur la table et attend.

Nous avons l'air très bête à nous regarder comme ça.

«C'est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous réunir!» dit

Matoussaint se levant tout d'un coup.

Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient la bouche

ouverte depuis l'après-midi à cause du mal que lui a fait

l'épingle; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet

referme la bouche précipitamment et se mord la langue. Il ne

pourra que voter--mais pas parler.--Il lui est défendu de

parler!

«C'est moi qui ai pris l'initiative d'une convocation, citoyens,

reprend Matoussaint: convocation nécessaire, je crois, au salut de

la Révolution...

--Oui, oui», disent tous ceux qui peuvent parler (pas

Championnet).

«Je vous propose, au nom de l'UNE ET INDIVISIBLE, de nous

constituer en Comité secret, et je demande qu'on lui donne, dès à

présent, un nom!»

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu'un crie: «Le

_Comité des Jeunes..._»

--Oui, oui! le Comité des Jeunes!...

--Silence! fait Matoussaint avec un geste et une voix de _vieux

de la montagne_; sachons bien que nous nous appelons le Comité des

Jeunes, mais sachons-le seuls! Que nul sur terre ne nous

connaisse! Ne nous révélons que le jour où nous déploierons notre

bannière dans la bataille, où nous écrirons ce nom, tout du long,

avec du sang, sur une guenille de drap noir.

--Pourquoi une guenille?»

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie digne

des temps antiques:

«Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués--le _Comité des

Jeunes_ vit. À vous maintenant de nommer votre président; celui

qui, en cas de danger, doit mourir et marcher à votre tête.

--À demain, à demain pour l'élection, crient plusieurs voix. À

demain!»

Samedi, minuit un quart.

On vient de dépouiller les votes; on a voté sur de vieilles cartes

prises dans un jeu de bézigue qui restera dépareillé; on ne fera

plus le _cinq cents_. J'avais le valet de carreau, et j'ai allumé

ma pipe avec.

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C'est la majorité.

Nous sommes cinq.

(Frémissement.)

Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derrière la

table, très pâle...

«Citoyens! Je sais à quoi m'engage l'honneur que vous m'imposez.

Le président du Comité des Jeunes doit mourir et marcher à votre

tête--ensuite être digne de vous, digne, digne...»

J'ai l'air de sonner les cloches.

«Digne, digne... En attendant, je vous crie: sentinelles, prenez

garde à vous!»

_Hou, hou!..._

Chacun se retourne! C'est le coucou de Renoul que sa mère lui a

envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son bec

et qui fait: Hou, hou!

_Hou! hou! _Je m'empare de ce hou, hou-là!

«_Hou! hou! _L'oiseau de nuit dit «_hou, hou!»_ mais nous verrons

bien ce que dira l'alouette gauloise, celle de nos pères (toujours

nos pères!) quand elle partira vers le ciel en effleurant de son

aile, la tête, _peut-être fracassée déjà_, du Comité des Jeunes!»

J'ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comme s'il

venait d'être effleuré par la queue de l'alouette, et en menaçant

du doigt le coucou.

Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en séance

extraordinaire presque toujours.

On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambre au fond

d'un jardin.

C'est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un corridor

où il y a des araignées, on trouve la porte des lieux à droite; à

gauche, on avance à travers des gravats; on y est.

Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon!

Au bout de deux mois, ça finit par m'ennuyer de passer par ce

corridor où il y a des araignées, de pousser la porte des lieux

(on dérange toujours quelqu'un), de marcher sur ces gravats qui

usent les souliers.

Je me relâche comme conjuré.

Quelquefois, je ris comme si l'Histoire ne me regardait pas!

Matoussaint nous a assuré maintes fois que l'Histoire nous

regardait.

Fin novembre 51.

Mauvaises nouvelles, privées et publiques!

J'ai perdu la leçon de mon Russe... L'actrice des _Délassements_

est partie au diable, il l'a suivie.

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits râpés.

C'est dur!

En politique, le ciel est noir.

La République sera assassinée un de ces matins au saut du lit. Les

symptômes sont menaçants, la patrie est en danger. Nous n'avons

peut-être pas été si fous et tellement gamins de nous constituer

en Comité, quoique j'en aie rougi de temps en temps tout seul, et

mes camarades aussi, je crois bien.

Mais cependant, cependant! ne vaut-il pas mieux que nous ayons

joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne fût-ce

que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si

Napoléon fait le coup!

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.

Auprès des jeunes gens, ces mots de «Comité» font bien; ils

croient être dans un cadre d'armée, suivre un mot d'ordre venant

de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant,

devant un groupe d'hommes qui se seraient triés, qui auraient la

gloriole du danger, l'émulation du courage, l'air crâne et un bout

de drapeau!

Nous aurons cela--et nous nous surveillerons l'un l'autre.--

Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais nous ne

savons pas ce que c'est qu'un coup de fusil, un coup de canon.

Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être peur

--il ne faut pas se vanter d'avance--mais je sais bien que

devant mes amis je ne voudrais pas reculer; et mon courage me

viendra beaucoup de ce que j'ai juré d'être brave dans ces séances

à la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du

bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon vis-à-vis

du drapeau!

Ne rions pas trop du Comité des Jeunes!

Rire?--C'est fini de rire!

Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les

matins nous trouvent plus simples et plus graves.

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s'est évanoui; la

mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons moins de

phrases. On ne se moque plus de Championnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson.

Ce n'est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la

mort, je ne crois pas; mais il y a dans l'air la fièvre de

l'orage...

Que fait donc la Montagne?

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

On dirait qu'ils n'ont que l'envie d'être éloquents et que cela

suffit pour écarter le péril.--Révolutionnaires de 4 sous!

Le_ fla fla_ des phrases, que signifie-t-il à côté du _clic clac

_des sabres?

Dimanche, 25 novembre.

Quelle journée celle d'aujourd'hui!

Nous étions tous réunis chez Renoul.

Lisette était là; on n'avait plus à se cacher d'elle, à voiler ses

paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout

le monde peut entendre: rares et tristes.

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris--

pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement, en

remplacement d'un autre.

Lugubre farce! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec

ce bruit d'éperons dans les couloirs de la Chambre!

La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la

poitrine serrée.

On ne s'est point disputé ce dimanche-là; au contraire, il me

semble qu'il y avait un rapprochement de coeur entre nous et qu'on

se demandait pardon tout bas, l'un à l'autre, de ce qu'on avait pu

se dire de blessant et d'injuste depuis qu'on se connaissait,

comme si l'on allait être tout d'un coup appelé à se joindre

contre le malheur!

12

2 Décembre

«Vingtras!»

On casse ma porte!

«Vingtras, Vingtras!»

C'est comme un cri de terreur!

Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi...

Rock! pâle et bouleversé!

«Le coup d'État...»

Il me passe un frisson dans les cheveux.

«Les affiches sont mises; l'Assemblée est dissoute; la Montagne

est arrêtée...

--Rendez-vous chez Renoul, tous, tous!»

Je grimpe au sommet de l'hôtel et je tire de dessous une planche

un pistolet et un sac de poudre. J'ai ce pistolet et cette poudre

depuis longtemps, je les tenais en réserve pour le combat!

Alexandrine s'accroche à moi,--je l'avais oubliée.

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant que la

bataille durera; elle ne pèse pas une cartouche dans la balance.

Je ne lui dis que ces mots:

«Si je suis blessé, me soignerez-vous?

--Vous ne serez pas blessé,--_on ne se battra pas!»_

On ne se battra pas?--Je la souffletterais. Elle m'en fait venir

la terreur dans l'âme!

C'est qu'au fond--tout au fond de moi,--il y a, caché et se

tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l'indifférence

publique!...

L'hôtel n'est pas sens dessus dessous! Les autres locataires ne

paraissent pas indignés, on n'a pas la honte, la fièvre. Je

croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment

on allait se partager la besogne, où l'on trouverait des armes,

qui commanderait: «_Allons! en avant! Vive la République! En

marche sur l'Élysée! Mort au dictateur!»_

On ne se battra pas?

La rue est-elle déjà debout et en feu? Y a-t-il des chefs de

barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les

jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule

frémissante des républicains?

À peine de maigres rassemblements! des gouttes de pluie sur la

tête, de la boue sous les pieds,--les affiches blanches sont

claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d'une lueur, la

brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces

visages morts!

Les déchire-t-on? hurle-t-on?

Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les mains dans

leurs poches, sans fureur!

Oh! si le pain était augmenté d'un sou, il y aurait plus de

bruit!... Les pauvres ont-ils tort ou raison?

On ne se battra pas!

Nous sommes perdus! Je le sens, mon coeur me le crie! mes yeux me

le disent!... La République est morte, morte!

Dix heures.

On est assemblé chez Renoul.

«Y sommes-nous tous?»

Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d'autres à

midi...

À midi? Mais d'ici là, il faut commencer le branle bas!

Il faut qu'à midi la rue soit en feu, que la bataille soit

engagée, qu'on sache le mot d'ordre, et qu'on crie de barricade en

barricade, et pour tout de bon, cette fois: _Sentinelles! prenez

garde à vous!_

On ne se battra pas!

Voilà qu'il vient d'arriver un grand garçon brun, long et gras,

frère d'un célèbre de 1848.

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on

l'écoute.

Que dit-il?

«Citoyens, je vous apporte le mot d'ordre de la résistance.--«Ne

pas se lever; attendre; _laisser se fatiguer la troupe!»_

Et on l'écoute! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne le

jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la

barricade?

Je m'indigne!

«Proclamons plutôt que c'est fini, perdu! Rentrez chez vous,

faisons-en notre deuil! Est-ce cela que vous voulez?...»

On se récrie.

«Non?--eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les bras,

toutes les âmes protestent et se révoltent... À l'oeuvre, tout de

suite! Je vous le demande au nom de la Révolution!

--Que veux-tu donc faire?

--Faire ce que nous pourrons, descendre l'escalier, entamer le

pavé, crier aux armes! aux armes!... Camarades, croyez-moi!...»

On m'arrête. L'homme brun, long et gras, se tourne vers les amis

et demande si l'on veut suivre le mot d'ordre qu'ont donné les

députés que l'on a vus; ou bien si l'on veut m'écouter, moi:

descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes!...

«Il faut obéir aux Comités», dit la bande.

Un autre arrive encore.

Le bachelier · 第 21 / 86 题