Est-il aussi pour_ fatiguer la troupe?_

Oui... et il apporte quelque chose de plus.

«On fera passer, dit-il, un mot d'ordre pour ce soir. Ce soir,

rendez-vous place des Vosges...»

Mes camarades me regardent; suis-je convaincu, cette fois?

«Convaincu? Je suis convaincu que nous sommes perdus... Convaincu

que nous sommes des enfants, convaincu que si nous étions des

hommes d'action, nous aurions déjà une barricade commencée...

--Nous serions tout seuls... hasarde Renoul, le plus prêt à se

ranger de mon avis, et la voix frémissante.

--Tout seuls! Mais si tout le monde en dit autant, c'est la

lâcheté sur toute la ligne! Que ceux qui parlent de _fatiguer la

troupe_ aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches,

avec des chaussettes de rechange!...

«Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu'il faut

aller chercher des combattants et en faire venir en commençant le

combat.

--Où le commencer?

--Où nous voudrons, encore une fois! Sous ces fenêtres...

n'importe où! Et je m'offre à arracher le premier pavé.»

Ce n'est pas pour montrer que j'ai du courage, c'est pour indiquer

que je sens venir la défaite à pas de loup! Je ne crois pas que

nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous

monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous

crierons: «À nous! à nous! Voyez, nous sommes dix; dix hommes de

dix-huit ans en redingote... dix des Écoles! Que les Blouses

viennent nous commander!»

Je m'accroche aux habits, aux regards de mes camarades... Il

paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec

colère.

«Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.

--Je n'insulte pas. Je dis que c'est insensé de croire que la

troupe sera fatiguée avant nous; je dis que nos souliers seront

usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant

que les soldats aient une ampoule...--Fatiguer la troupe!...»

Le dégoût et la douleur m'étranglent.

On ne se battra pas!

Je reviens à Renoul et aux autres:

«Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot

d'ordre! Partons ensemble, prenons un bout d'étoffe rouge,

arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au

premier carrefour! Mais tout de suite! Le peuple perd confiance,

la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à

chaque minute qui s'envole, à chaque phrase que nous faisons, à

chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en

vain!...»

On ne m'écoute plus; on fait même autour de moi un cercle de

fureur. J'ai trouvé le moyen d'exaspérer mes amis...

Il y en a un qui m'a dit déjà:

«Si nous survivons, tu te battras avec moi.»

Si nous survivons? Mais nous en prenons le chemin.

Il faut se rendre pourtant à l'avis de tous!--Je serais seul,

tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me

connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma bande?

J'ai pensé à aller quand même me planter, comme je l'ai dit,

devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres.

Où la prendrai-je, cette barre? Il faut que je l'arrache à la

boutique et aux mains de quelqu'un; on se mettra vingt pour

m'assommer et on me la cassera sur le dos.--Puis, avant tout, le

tort d'être isolé! Je n'aurai pas qualité d'envoyé de barricade,

ni de délégué de résistance...

«Il va faire remarquer la maison, et l'on viendra nous assassiner!

voilà ce qui arrivera», a dit Lisette, pendant que je criais si

fort.

Il faut se rendre!...

Se rendre à la merci de ce frère d'adjoint!

Je lance encore un suprême appel.

«Vous croyez qu'il faut de la discipline... la discipline,

toujours la discipline... mais c'est l'indiscipline qui est l'âme

des combats du peuple!... Ah! bourgeois!...»

On me met la main sur la bouche; un peu plus, ils

m'étrangleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c'est leur

conviction qui parle; mais pourquoi a-t-elle ce caractère

d'obéissance, ce respect des mots d'ordre à attendre et du signal

à recevoir? Ils veulent des chefs! et pourquoi? C'est le plus

brave qui commande.

Le bachelier · 第 22 / 86 题