N'importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux
honnêtes, au coeur droit, plein de courage, aurait le langage plus
jeune et plus vivant encore, s'il n'avait pas, à dix-sept ans,
Lisette, la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la
houppelande et les poésies de Béranger!
Béranger!
Mon père avait un portefeuille qui en était plein.
À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait
les _Gueux_:
Les gueux, les gueux
Sont des gens heureux,
Qui s'aiment entre eux,
Vivent les gueux!
«Les gueux sont des gens heureux, qui s'aiment entre eux»--mais
on se cogne et l'on s'assassine entre affamés!
«Les gueux sont des gens heureux!» Mais il ne faut pas dire cela
aux gueux! s'ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils
prendront le bâton, la besace, et non le fusil!
Et puis, et puis--oh! cela m'a paru infâme dès le premier jour!
--ce Béranger, il a chanté Napoléon!
Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le
tombeau du César, il s'est agenouillé devant le chapeau de ce
bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l'oreille
aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la
Vendée: Hoche qu'il fit peut-être empoisonner, comme on dit qu'il
fit poignarder Kléber!...
Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote grise!
Deux redingotes sur lesquelles je crache!
Tiens, imbécile! tiens, lèche-éperons!
Ah, ma foi, je l'ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour qu'il
vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de député le
lendemain de Février.
«Cette sagesse-là, mais c'est de la sagesse de lâche.
--Ne répète pas! a crié Renoul, sautant sur moi.
--Je ne répéterai pas si c'est toi que je blesse, mais si j'ai le
droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce
que tu crois qu'il n'y en a pas d'autres qui voudraient n'être pas
à la Chambre et qui y restent par devoir.--Il ne savait pas
parler, dis-tu! Pas besoin de savoir parler; il aurait toujours pu
en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et
crier après Lamennais «Anathème, anathème aux fusilleurs!». Il
aurait pu au moins aller aux barricades comme l'archevêque. Il
aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent
contre lui pour le détacher de la tribune et crocheter ses
soixante ans déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de
vieillard, pendant qu'on l'entraînait, crier: Armistice,
armistice!»
Béranger a presque creusé un abîme entre nous! Tant pis! Je ne
croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.
Je serai peut-être forcé de ne plus revenir; je perdrai ce coin de
camaraderie et de bonheur; mais je ne puis cacher mon étonnement,
ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par des
révolutionnaires de dix-sept ans.
C'est à faire rire vraiment!
Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l'air bon enfant
et patriote, il va en mission chez les simples, dans les
mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les
colères, les empêcher de fermenter et d'éclater en coups de feu!
Et il se moque de nous!
_Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!_
On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a une
minute pour se reposer, mesurer l'espace et bander sa blessure. On
y est bien comme moi chez Alexandrine--quand on est l'amoureux
de la fille d'en bas, et qu'on ne reste jamais en haut, où il fait
trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement
qu'enfoncé sous les draps, l'hiver, et étendu sur le lit, l'été:
où l'on ne travaille pas, parce que l'odeur est horrible, parce
qu'on n'a pas de livres, parce qu'on a des puces!--Blagueur de
bonhomme!
Eh! misérable, si l'on était bien dans un grenier à vingt ans,
pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte!...
Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.
«Montre-nous quelqu'un parmi les _avancés, _qui dise, qui ose dire
ce que tu dis!»
En effet les plus écarlates même saluent Béranger!: «Ah! celui-là
par exemple!»--et ils se découvrent.
Les plus indulgents, quand ils m'entendent, sourient et me donnent
des tapes sur l'épaule d'un air qui signifie: «tu ne sais pas ce
que tu dis--allons, mon garçon!...»
«C'est pour se faire remarquer, se singulariser», insinuent en
ricanant les autres!
Éternelle bêtise que j'entends sortir de la bouche des jeunes
comme de la bouche des vieux! Mais _se singulariser_, c'est très
bête! On se brouille avec tout le monde. J'aimerais bien mieux
être de l'avis de la majorité; on a toujours du café, et avec ça
des politesses; les gens disent: «Il est intelligent» parce que
vous êtes de leur avis.
Me faire remarquer, me singulariser! Quand cela m'empêche d'avoir
mon gloria et ma goutte de _consolation!_
Seul, seul de mon opinion!
Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, à
tranches fades ou violentes, n'a laissé échapper un mot--comme
un souffle d'écrasé--contre cette popularité qui met son pied
mou, chaussé de pantoufles, sur le coeur du peuple, et qui lui
enfonce du coton tricolore dans les oreilles!
Au secours, donc, les fils de pauvres! ceux dont les pères ont été
fauchés par la Réquisition! Au secours, les descendants des
sans-culottes! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi l'ogre
de Corse! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont les
Lisettes ont faim! Au secours!...
J'en suis pour mon ridicule et ma rage, et l'on est arrivé à
traiter mon indignation de manie.
La compagne de Renoul m'en veut avec fureur! c'est à elle que je
touche en fripant le bonnet de la _Lisette_ du chansonnier.
«Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.
--Insolent!»
Elle a pris contre moi de la haine, et si je n'étais pas un
boute-en-train, à mes heures, un _rigolo_ qui sait la faire rire,
elle m'aurait déjà chassé.
Renoul, pourtant, l'empêche de me faire trop ouvertement la mine,
et c'est lui qui verse le café quand mon tour arrive.