dormait encore au crépuscule; et, pendant qu'il dormait, Petersen Sahib
et Machua Appa suivirent la trace des deux éléphants, sur un parcours
de quinze milles à travers les montagnes. Petersen Sahib avait passé
dix-huit ans de sa vie à prendre des éléphants, et il n'avait qu'une
seule fois jusque-là découvert une semblable salle de bal. Machua Appa
n'eut pas besoin de regarder deux fois la clairière pour voir ce qui
s'était passé, ni de gratter de l'orteil la terre compacte et battue.
--L'enfant dit vrai, prononça-t-il. Tout cela s'est fait la nuit
dernière, et j'ai compté soixante-dix pistes qui traversent la rivière.
Voyez, Sahib, où l'anneau de fer de Pudmini a entamé l'écorce de cet
arbre! Oui, elle était là aussi.
Ils s'entre-regardèrent, puis leurs yeux errèrent de haut en bas; et
ils s'émerveillèrent: car les coutumes des éléphants dépassent la
portée d'esprit d'aucun homme noir ou blanc.
--Quarante-cinq années,--dit Machua Appa,--j'ai suivi monseigneur
l'Éléphant, mais jamais je n'ai entendu dire qu'un enfant d'homme ait
vu ce que cet enfant a vu. Par tous les dieux des montagnes, c'est...
que peut-on dire?...
Et il secoua la tête.
Lorsqu'ils revinrent au camp, c'était l'heure du souper. Petersen
Sahib mangeait seul dans sa tente, mais il donna des ordres pour qu'on
distribuât deux moutons et quelques volailles, avec une double ration
de farine, de riz et de sel, car il savait qu'il y aurait fête. Grand
Toomai, en toute hâte, était monté de la plaine pour se mettre en quête
de son fils et de son éléphant, et, maintenant qu'il les avait trouvés,
il les regardait comme s'il avait eu peur de tous deux.
Et il y eut fête, en effet, autour des grands feux de camp qui
flambaient sur le front des lignes d'éléphants au piquet, et Petit
Toomai en fut le héros. Les grands chasseurs d'éléphants, à la peau
bronzée, traqueurs, conducteurs et lanceurs de cordes, et ceux qui
savent tous les secrets pour dompter les éléphants les plus sauvages,
se le passèrent l'un à l'autre, et lui firent une marque sur le front
avec le sang du cœur même d'un coq de jungle fraîchement tué, pour
montrer qu'il était un forestier, initié, à présent, et libre dans
toute l'étendue des jungles.
Et, à la fin, quand les flammes tombèrent et moururent, et qu'aux
reflets rouges de la braise les éléphants apparurent comme s'ils
avaient été trempés aussi dans le sang, Machua Appa, le chef de tous
les rabatteurs de tous les _keddahs_, Machua Appa, l'_Alter ego_ de
Petersen Sahib, qui n'avait jamais vu une route tracée en quarante ans,
Machua Appa, si grand, si grand, qu'on ne l'appelait jamais autrement
que Machua Appa, sauta sur ses pieds en élevant Petit Toomai à bout de
bras au-dessus de sa tête, et cria:
--Écoutez, frères! Écoutez aussi, vous, messeigneurs, là, dans
les lignes, car c'est moi, Machua Appa, qui parle! Ce petit ne
s'appellera plus Petit Toomai, mais Toomai des Éléphants, comme son
arrière-grand-père fut appelé avant lui. Ce que jamais homme n'a vu,
il l'a vu durant la longue nuit, et la faveur du peuple éléphant et
des dieux des jungles est avec lui. Il deviendra un grand traqueur, il
deviendra plus grand que moi, oui moi, Machua Appa! Il suivra la piste
fraîche, la piste éventée et la piste mêlée, d'un œil clair! Il ne lui
arrivera pas de mal dans le _keddah_ lorsqu'il courra sous le ventre
des solitaires afin de les garrotter, et s'il glisse sous les pieds
d'un mâle en train de charger, le mâle le reconnaîtra et ne l'écrasera
pas. _Aihai!_ messeigneurs, ici près dans les chaînes,--cria-t-il en
courant sur le front de la ligne de piquets,--voici le petit qui a vu
vos danses au fond de vos retraites cachées, le spectacle que jamais
homme ne vit! Rendez-lui hommage, messeigneurs, _Salaam Karo_, mes
enfants. Faites votre salut à Toomai des Éléphants! Gunya Pershad,
ahaa! Hira Guj, Birchi Guj, ahaa!... Et toi, Pudmini, tu l'as vu à
la danse; et toi aussi, Kala Nag, ô ma perle des Éléphants!... Ahaa!
Ensemble! A Toomai des Éléphants! _Barrao!_
Et au signal de cette clameur sauvage, la ligne entière des éléphants
leva ses trompes jusqu'à ce que le bout de chacun touchât le front, et
ils entonnèrent le plein salut, l'éclatante salve de trompettes, que
seul entend le vice-roi des Indes, le _Salaamut_ du _Keddah_.
Mais, cette fois en l'unique honneur de Petit Toomai, qui avait vu ce
que jamais homme ne vit auparavant, la danse des éléphants, la nuit,
tout seul, au cœur des montagnes de Garo!
SHIVA ET LA SAUTERELLE
(_La chanson que la mère de Toomai chantait à son bébé._)
Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents,
Assis aux portes en fleur d'un jour des anciens temps,
Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée,
Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée.
Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur,
Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:
L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour
Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!
Au riche il donne du blé, du mil au pauvre, il apporte
Des reliefs à l'homme saint qui quête de porte en porte,
Au tigre des bestiaux, des charognes au vautour,
Des os aux loups méchants qui la nuit hurlent alentour;
Nul ne lui parut trop haut, nul ne lui sembla trop bas...
A ses côtés Parvâti suivait chacun de leurs pas,
Puis, par jeu, de son mari pour éprouver le dessein
Elle prit la sauterelle et la cacha dans son sein!
C'est ainsi que fut joué Shiva le Préservateur,
Mahadeo! Mahadeo! Viens, regarde.
Très grands sont les chameaux roux, pesants les bœufs du labour,
Mais c'était la Moindre des Petites Choses, ô petit fils de mon amour!
Lorsque tous furent passés, elle dit, rieuse: O Maître,
Tant de milliers d'affamés as-tu pu tous les repaître?
Shiva, riant, répondit: Tous ont une part, la leur,
Tous, même le Tout-Petit qui se cache sur ton cœur.
La voleuse Parvâti tira de sa robe ouverte
Le moindre des Tout-Petits qui rongeait une herbe verte,
Ce voyant, elle craignit, et s'émerveilla devant
Shiva le Dispensateur qui nourrit chaque vivant.
Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur
Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:
L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour,
Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!
SERVICE DE LA REINE
Il avait plu à verse pendant un grand mois--plu sur un camp de trente
mille hommes et de milliers de chameaux, d'éléphants, de chevaux, de
bœufs, et de mulets, tous rassemblés dans un endroit appelé Rawal
Pindi, pour être passés en revue par le vice-roi de l'Inde.
Le vice-roi recevait la visite de l'Émir d'Afghanistan--roi sauvage
d'un pays plus sauvage encore; et l'Émir avait amené comme garde du
corps huit cents hommes avec leurs chevaux, qui n'avaient jamais vu
un camp ni une locomotive de leur vie--des hommes sauvages et des
chevaux sauvages nés quelque part au fond de l'Asie centrale. Chaque
nuit on pouvait être sûr qu'une troupe de ces chevaux briseraient leurs
entraves et galoperaient du haut en bas du camp à travers la boue,
dans l'obscurité, ou que les chameaux rompraient leurs entraves, et se
mettraient à courir et à tomber par-dessus les cordes des tentes, et
l'on peut imaginer quel agrément c'était là pour des gens qui avaient
envie de dormir.
Ma tente était dressée loin des lignes de chameaux, et je la croyais
à l'abri; mais, une nuit quelqu'un passa brusquement la tête dans
l'intérieur et cria:
--Sortez, vite! Ils viennent! Ma tente est par terre!
Je savais qui ce «ils» voulait dire; aussi j'enfilai mes bottes, mon
caoutchouc, et je me précipitai dehors dans le gâchis. La petite Vixen,
mon fox-terrier, sortit par l'autre côté; puis, on entendit gronder,
grogner, gargouiller, et je vis la tente s'affaisser, tandis que le mât
se cassait net, et se mettre à danser comme un fantôme en démence. Un
chameau s'était embarrassé dedans, et, tout mouillé et furieux que je
fusse, je ne pus m'empêcher de rire. Puis je continuai à courir, car je
ne savais pas combien de chameaux pouvaient s'être échappés; et, en peu
de temps j'étais hors de vue du camp, pataugeant à travers la boue. A
la fin, je trébuchai sur la culasse d'un canon, et je me rendis compte
que je me trouvais dans le voisinage des lignes de l'artillerie, là où
on dételait les canons pour la nuit. Comme je ne voulais pas barboter
plus longtemps dans la bruine et dans le noir, je mis mon caoutchouc
sur la bouche d'un canon, construisis une sorte de wigwam à l'aide de
deux ou trois refouloirs trouvés là par hasard, et je m'étendis le long
de l'affût d'un autre canon, me demandant où était passée Vixen, et où
je pouvais bien me trouver moi-même.
Au moment où je me préparais à dormir, j'entendis un cliquetis de
harnais et un grognement, tandis qu'un mulet passait devant moi en
secouant ses oreilles mouillées. Il appartenait à une batterie de
canons à vis, car je pus entendre un bruit de courroies, d'anneaux, de
chaînes, et de toutes sortes de choses sur sa selle matelassée.--Les
canons à vis sont de tout petits canons faits de deux parties que l'on
visse ensemble quand arrive le moment de s'en servir. On les hisse sur
les montagnes, partout où peut passer un mulet et ils sont d'un grand
secours en terrain rocailleux.
Derrière le mulet, il y avait un chameau, dont les gros pieds mous
s'écrasaient et glissaient dans la boue, et qui balançait le cou comme
une poule égarée. Heureusement, je connaissais assez le langage des
bêtes--non pas celui des bêtes sauvages, mais le langage des bêtes de
camp, naturellement--que m'avaient appris des indigènes, pour savoir
ce qu'il disait. Ce devait être le même qui s'était étalé dans ma
tente, car il interpella le mulet:
--Que faire! Où aller? Je me suis battu avec une chose blanche qui
flottait, et elle a pris un bâton et m'a frappé sur le cou.
C'était le mât brisé de ma tente, et je fus très content de le savoir.
--Continuons-nous à courir?
--Oh, c'est vous, dit le mulet, vous et vos amis, qui avez ainsi
bouleversé le camp? Parfait. Vous serez battu pour cela ce matin, mais
je peux aussi bien vous donner un acompte.
J'entendis le cliquetis des harnais, et le chameau reçut dans les côtes
deux ruades qui sonnèrent comme sur un tambour.
--Cela vous apprendra, dit-il, à courir une autre fois, à travers
une batterie de mulets, la nuit, en criant: Au voleur et au feu!
Couchez-vous, et tenez votre grand niais de cou tranquille.
Le chameau se replia à la façon des chameaux, en équerre, et se
coucha en geignant. On entendit dans l'obscurité un bruit rythmé de
sabots sur le sol, et un grand cheval de troupe arriva au petit galop
d'ordonnance, comme s'il avait été à la parade, franchit la culasse
d'un canon, et retomba tout près du mulet.
--C'est honteux,--dit-il, en soufflant par les naseaux.--Ces chameaux
ont encore dévalé dans nos lignes... c'est la troisième fois cette
semaine. Le moyen pour un cheval de rester en forme si on ne le laisse
pas dormir!... Qui est ici?
--Je suis le mulet de la pièce de culasse du canon numéro deux de la
Première Batterie à Vis, dit le mulet, et l'autre est un de vos amis.
Il m'a réveillé aussi. Et vous?
--Numéro quinze, troupe E., Cinquième Lanciers.... Le cheval de Dick
Cunliffe. Un peu de place, s'il vous plaît, là.
--Oh, pardon, dit le mulet. Il fait si noir qu'on n'y voit guère.
Ces chameaux sont-ils assez écœurants? J'ai quitté mes lignes pour
chercher un peu de calme et de tranquillité par ici.
--Messeigneurs, dit le chameau avec humilité, nous avons fait de
mauvais rêves dans la nuit, et nous avons eu très peur! Je ne suis
qu'un des chameaux de convoi du 39e d'Infanterie Indigène, et je ne
suis pas aussi brave que vous, Messeigneurs.
--Alors pourquoi n'êtes-vous pas resté à porter les bagages du 39e
d'Infanterie Indigène, au lieu de courir partout dans le camp? dit le
mulet.
--C'étaient de si mauvais rêves, dit le chameau. Je suis bien fâché.
Écoutez!... Qu'est-ce que c'est?... Faut-il courir encore?
--Couchez-vous, dit le mulet, ou bien vous allez vous rompre vos
longues perches de jambes entre les canons. Il dressa une oreille et
écouta.
--Des bœufs! dit-il. Des bœufs de batterie. Ma parole, vous et vos
amis vous avez réveillé le camp pour de bon! Il faut un joli boucan
pour faire lever un bœuf de batterie.
J'entendis une chaîne traîner à ras du sol, et un attelage de ces
grands bœufs blancs taciturnes, qui traînent les lourds canons de
siège quand les éléphants ne veulent plus avancer sous le feu, arriva
en s'épaulant; sur leurs talons, marchant presque sur la chaîne,
suivait un autre mulet de batterie, qui appelait avec affolement
«Billy».
--C'est une de nos recrues, dit le vieux mulet au cheval de troupe.
Ici, jeunesse. Assez braillé, l'obscurité n'a jamais encore fait de mal
à personne.
Les bœufs de batterie se couchèrent en même temps et se mirent à
ruminer, mais le jeune mulet se blottit contre Billy.
--Des choses! dit-il. D'affreuses et horribles choses, Billy! C'est
entré dans nos lignes tandis que nous dormions. Pensez-vous que ça va
nous tuer?
--J'ai grande envie de vous donner un coup de pied numéro un, dit
Billy. A-t-on idée d'un mulet de quatre pieds six pouces avec votre
éducation, qui déshonore la Batterie devant ce Gentleman.
--Doucement, doucement! dit le cheval de troupe. Souvenez-vous qu'on
est toujours comme cela pour commencer. La première fois que j'ai vu
un homme (c'était en Australie, et j'avais trois ans), j'ai couru une
demi-journée, et si cela eût été un chameau, je courrais encore.
Presque tous nos chevaux de cavalerie anglaise, dans l'Inde, sont
importés de l'Australie, et dressés par les soldats eux-mêmes.
--C'est vrai, après tout, dit Billy. Assez tremblé comme cela,
jeunesse. La première fois qu'on me posa sur le dos le harnais complet
avec toutes ses chaînes, je me mis debout sur mes jambes de devant, et
à force de ruades je jetai tout par terre. Je n'avais pas encore acquis
la véritable science de ruer, mais ceux de la batterie disaient qu'ils
n'avaient jamais rien vu de pareil.
--Mais ce n'était ni harnais ni rien qui tintât, dit le jeune mulet.
Vous savez, Billy, que maintenant cela m'est égal. C'étaient des choses
grandes comme des arbres, et elles tombaient du haut en bas des lignes
et gargouillaient; ma bride s'est cassée et je ne pouvais pas trouver
mon conducteur... je ne pouvais même pas vous trouver, Billy; alors je
me suis sauvé avec... avec ces Gentlemen.
--Hum! dit Billy. Aussitôt que j'ai entendu dire que les chameaux
étaient échappés, je m'en suis allé pour mon propre compte. Pour qu'un
mulet de batterie... de batterie de canons à vis,... appelle gentlemen
des bœufs de batterie, il faut qu'il se sente bien ému. Qui êtes-vous,
vous autres, là par terre?
Les bœufs refoulèrent leur nourriture, et répondirent tous deux à la
fois:
--Le septième joug du premier canon de la Grosse Batterie de Siège.
Nous dormions lorsque les chameaux sont arrivés, mais quand on nous a
marché dessus, nous nous sommes levés et nous sommes partis. Il vaut
mieux dormir tranquilles dans la boue que d'être dérangés sur une bonne
litière. Nous avons dit à votre ami ici qu'il n'y avait pas de quoi
s'effrayer, mais il savait tant de choses qu'il en a pensé autrement.
Wah!
Ils continuèrent à ruminer.
--Voilà ce que c'est que d'avoir peur, dit Billy. On se fait blaguer
par des bœufs de batterie. Je pense que cela vous fait plaisir,
jeunesse.
Les dents du jeune mulet sonnèrent, et j'entendis qu'il parlait de
ne pas avoir peur d'aucun vieux bifteck du monde; mais les bœufs se
contentèrent de faire cliqueter leurs cornes l'un contre l'autre, et
continuèrent à ruminer.
--Maintenant, ne vous mettez pas en colère après avoir eu peur. C'est
la pire espèce de couardise, dit le cheval de troupe. Il est très
pardonnable d'avoir peur la nuit, à mon avis, lorsqu'on voit des choses
qu'on ne comprend pas. Nous nous sommes échappés de nos piquets des
douzaines de fois, par bandes de quatre cent cinquante ensemble, et
cela parce qu'une nouvelle recrue s'était mise à nous raconter des
histoires de serpents-fouets qu'on trouve chez nous, en Australie, au
point que nous mourions de peur à la seule vue des cordes pendantes de
nos licous.
--Tout cela est très bien dans le camp, dit Billy; je ne laisse pas de
m'emballer moi-même, pour la farce, quand je ne suis pas sorti depuis
un jour ou deux; mais que faites-vous en campagne?
--Oh, c'est une tout autre paire de manches, dit le cheval de troupe.
Dick Cunliffe est alors sur mon dos, et m'enfonce ses genoux dans les
côtes; tout ce que j'ai à faire, c'est de regarder où je mets le pied,
de bien rassembler mon arrière-main, et d'obéir aux rênes.
--Qu'est-ce que c'est que cela: obéir aux rênes? demanda le jeune mulet.
--Par les gommiers bleus d'Australie, renâcla le cheval de troupe,
voulez-vous me faire croire qu'on ne vous a pas appris dans votre
métier ce que c'est que d'obéir aux rênes? A quoi êtes-vous bons si
vous ne pouvez pas tourner tout de suite lorsque la rêne vous touche
l'encolure? C'est une question de vie ou de mort pour votre homme,
et naturellement de vie ou de mort pour vous. On commence à appuyer,
l'arrière-main rassemblé, au moment où on sent la pression de la rêne
sur l'encolure. Si on n'a pas la place de tourner, on pointe un peu et
on se reçoit sur ses jambes de derrière. Voilà ce que c'est que d'obéir
aux rênes.
--On ne nous apprend pas les choses de cette façon,--dit Billy, le
mulet, froidement.--On nous enseigne à obéir à l'homme qui est à notre
tête: à avancer lorsqu'il nous le dit, et à reculer lorsqu'il nous le
dit également. Je suppose que cela revient au même. Maintenant, après
tout ce beau métier de fantasia et de panache, qui doit être bien
mauvais pour vos jarrets, à quoi en arrivez-vous?
--Cela dépend, dit le cheval de troupe. Généralement, il me faut entrer
au milieu d'un tas d'hommes hurlants et chevelus, armés de couteaux...
de longs couteaux brillants, pires que les couteaux du vétérinaire...
et il me faut faire attention à ce que la botte de Dick touche juste,
sans appuyer, la botte de son voisin. Je peux voir la lance de Dick à
droite de mon œil droit, et je sais qu'il n'y a pas de danger. Je ne
voudrais pas être l'homme ou le cheval qui se trouveraient dans notre
chemin à Dick et à moi, lorsque nous sommes pressés.
--Est-ce que les couteaux font mal? demanda le jeune mulet.
--Eh bien... j'en ai reçu un coup à travers le poitrail une fois...
mais ce n'était pas la faute de Dick...
--Je me serais bien occupé de qui c'était la faute, si on m'avait fait
mal! interrompit le jeune mulet.
--Il le faut, repartit le cheval de troupe. Si vous n'avez pas
confiance dans votre homme, vous pouvez aussi bien décamper tout de
suite. C'est ce que font quelques-uns de nos chevaux, et je ne les
blâme pas. Comme je le disais, ce n'était pas la faute de Dick. L'homme
était couché sur le sol, et je m'allongeais pour ne pas l'écraser,
mais il me lança une estafilade de bas en haut. La prochaine fois
que j'aurai à franchir un homme couché par terre, je poserai le pied
dessus... et ferme.
--Hem! dit Billy; tout cela paraît bien absurde. Les couteaux sont
de sales instruments en toutes circonstances. Ce qu'il y a de mieux,
c'est d'escalader une montagne, une selle bien équilibrée sur le dos,
de se cramponner des quatre pieds et des oreilles, de grimper, ramper
et se faufiler, jusqu'à ce que l'on débouche à des centaines de pieds
au-dessus de tout le monde, sur une saillie où il y a juste la place de
ses sabots. Alors on s'arrête et on ne bouge plus... ne demandez jamais
à un homme de vous tenir la tête, jeunesse... on ne bouge pas pendant
qu'on visse les canons, et puis on regarde tomber parmi les hautes
branches des arbres, très loin au-dessous, les petits obus pareils à
des coquelicots.
--Vous ne buttez donc jamais? demanda le cheval de troupe.
--On dit que lorsqu'un mulet bronche, on peut fendre une oreille de
poule, répondit Billy. De temps en temps peut-être, une selle mal
paquetée fera verser un mulet, mais c'est très rare. Je voudrais
pouvoir vous apprendre notre métier. C'est une belle chose. Eh bien,
il m'a fallu trois ans pour découvrir ce que les hommes me voulaient.
Toute la science consiste à ne pas se détacher sur la ligne du ciel,
parce que si vous le faites, on peut tirer sur vous. Souvenez-vous de
cela, jeunesse. Restez toujours caché le mieux possible, même s'il vous
faut faire un détour d'un mille dans ce but. C'est moi qui conduis la
batterie quand on en arrive à ce genre d'escalade.
--Se laisser fusiller sans avoir une chance de courir sus aux gens qui
tirent?--dit le cheval de troupe, en réfléchissant profondément.--Je ne
pourrais pas supporter cette idée. Je voudrais charger... avec Dick.
--Oh non, vous ne voudriez pas; vous savez qu'aussitôt en position ce
sont les canons qui font toute la charge. Voilà qui est scientifique
et net; mais, les couteaux... pouah!
Il y avait quelque temps que le chameau de convoi balançait sa tête de
ci et de là, cherchant à glisser un mot dans la conversation. Et je
l'entendis qui disait timidement, en toussant pour s'éclaircir la gorge:
--J'ai... j'ai... j'ai fait un peu la guerre, mais ce n'était pas en
grimpant, ni en courant comme cela.
--Non. Maintenant que vous le dites, repartit Billy, on s'en aperçoit.
Vous n'avez pas beaucoup l'air de quelqu'un fait pour grimper ou
courir... Eh bien, comment cela se passait-il pour vous, vieux ballot
de foin?
--De la vraie manière, répondit le chameau. Nous nous couchions tous...
--Oh, Croupière et Martingale! s'exclama le cheval de troupe entre ses
dents. Couché!
--Nous nous couchions... une centaine, environ, continua le chameau, en
un grand carré, et les hommes empilaient nos _Kajawahs_, nos charges et
nos selles, en dehors du carré, et ils tiraient par-dessus notre dos...
oui... de toutes les faces du carré.
--Quelle sorte d'hommes? N'importe quels hommes au hasard? demanda le
cheval de troupe. On nous apprend à l'école du cavalier à nous coucher
et à laisser nos maîtres tirer par-dessus nous, mais Dick Cunliffe
est le seul homme en qui j'aurais confiance pour le faire. Cela me
chatouille au passage des sangles, et, en outre, je ne peux rien voir
avec ma tête sur le sol.
--Que vous importe qui tire par-dessus vous? répondit le chameau. Il y
a beaucoup d'hommes et beaucoup de chameaux tout près, et des masses de
fumée. Je n'ai pas peur alors. Je reste tranquille, et j'attends.
--Et cependant, dit Billy, vous faites de mauvais rêves, et vous
bouleversez le camp la nuit... Eh bien! Avant que je m'étende... je ne
parle pas de me coucher... et que je laisse un homme tirer par-dessus
mon corps, mes talons et sa tête auraient quelque chose à se dire.
A-t-on jamais entendu parler de quelque chose de pareil?
Il y eut un long silence. Puis, un des bœufs de batterie leva sa
grosse tête pour dire:
--Tout cela est vraiment fort absurde. Il n'y a qu'une manière de
combattre.
--Oh, allez-y, dit Billy. Je vous en prie, ne faites pas attention à
moi. Je suppose que vous autres, vous combattez en vous tenant debout
sur la queue?
--Une seule manière,--dirent-ils tous deux ensemble. (Ils devaient être
jumeaux).--La voici: Mettre nos vingt attelages au gros canon aussitôt
que Double-Queue commence à trompeter. (Double-Queue est le nom d'argot
de camp par lequel on désigne l'éléphant.)
--Pourquoi Double-Queue trompette-t-il? demanda le jeune mulet.
--Pour déclarer qu'il n'ira pas plus près de la fumée en face...
Double-Queue est un grand poltron... Alors nous tirons tous ensemble
le gros canon... _Heya Hullah!_ _Heeyah! Hullah!_ Nous ne grimpons pas
comme des chats ni ne courons comme des veaux. Nous allons à travers la
plaine unie, les vingt jougs à la fois, jusqu'à ce qu'on nous dételle;
puis, nous paissons tandis que les gros canons causent à travers la
plaine avec quelque ville derrière des murs de terre. Et des morceaux
de mur s'écroulent, et la poussière s'élève comme si là-bas de grands
troupeaux rentraient à l'étable.
--Oh! Et vous choisissez ce moment pour paître? dit le jeune mulet.
--Ce moment ou un autre. Manger est toujours bon. Nous mangeons jusqu'à
ce qu'on nous remette le joug, et tirons de nouveau le canon pour
revenir où Double-Queue l'attend. Parfois, il y a dans la ville de
gros canons qui répondent, et quelques-uns d'entre nous sont tués,
mais alors, il y a plus à paître pour ceux qui restent. C'est le
Destin.... rien autre que le Destin... N'importe, Double-Queue est un
grand poltron. Voilà la vraie manière de combattre... Nous sommes deux
frères, nous venons de Hapur. Notre père était un taureau sacré de
Shiva. Nous avons dit.