--Eh bien, j'ai certainement appris quelque chose ce soir, dit le

cheval de troupe. Est-ce que, Messieurs de la batterie des canons à

vis, vous vous sentez enclins à manger quand on tire sur vous avec de

gros canons, et que Double-Queue suit par derrière?

--A peu près autant que nous nous sentons enclins à nous vautrer par

terre et à laisser les hommes s'étaler sur nous, ou à courir parmi des

gens à coutelas. Je n'ai jamais entendu pareilles billevesées. Une

saillie de montagne, un fardeau bien équilibré, un conducteur à qui on

puisse se fier pour vous laisser poser les pieds à votre choix, et

je suis votre mulet; mais... les autres choses... non! dit Billy, en

frappant du pied.

--Évidemment, dit le cheval de troupe, tout le monde n'est pas fait du

même bois, et je vois bien que dans la famille, du côté de votre père,

on devait être lent à comprendre beaucoup de choses.

--Ne vous occupez pas de la famille de mon père,--s'écria Billy avec

colère; car tous les mulets détestent s'entendre rappeler que leur père

était un âne.--Mon père était un gentleman du Sud, qui n'aurait pas été

en peine de mettre en loques n'importe quel cheval. N'oubliez pas cela,

vous, gros Brumby!

Brumby veut dire un cheval sauvage sans origine. Imaginez les

sentiments d'Ormonde si un cheval d'omnibus le traitait de rosse, et

vous pouvez vous figurer ce que ressentit le cheval australien. Je vis

le blanc de ses yeux étinceler dans l'obscurité.

--Dites donc, fils de baudet d'importation malagais, fit-il en serrant

les dents, je vous apprendrai que je suis apparenté, du côté de ma

mère, à Carbine, le vainqueur de la Coupe de Melbourne, et nous ne

sommes pas habitués, dans mon pays, à nous laisser passer sur le ventre

par un mulet à langue de perroquet et à tête de cochon dans une

batterie de pétardières et de chasse-pois. Êtes-vous prêt?

--Debout, sur les jambes de derrière! brailla Billy.

Tous deux se cabrèrent face à face, et je m'attendais à un furieux

combat, lorsqu'une voix gargouillante et qui roulait sourdement sortit

de l'obscurité à droite.

--Enfants, qu'avez-vous à vous battre? Calmez-vous.

Les deux bêtes retombèrent en renâclant de dégoût, car ni cheval ni

mulet ne peut supporter la voix d'un éléphant.

--C'est Double-Queue! dit le cheval de troupe. Je ne peux pas le

souffrir. Une queue à chaque bout, c'est trop.

--Exactement mon avis,--dit Billy, en se pressant contre le cheval pour

se rassurer.--Nous avons des points communs.

--Je suppose que nous avons hérité ces points-là de nos mères, dit le

cheval de troupe. Ce n'est pas la peine de se quereller là-dessus...

Eh! Double-Queue, êtes-vous attaché?

--Oui,--dit Double-Queue dont le rire roula tout le long de sa

trompe... Je suis au piquet pour la nuit. J'ai entendu, ce que vous

avez dit, vous autres. Mais n'ayez pas peur, je reste où je suis.

Les bœufs et le chameau dirent, à mi-voix:

--Peur de Double-Queue... quelle absurdité!

Et les bœufs continuèrent.

--Nous sommes fâchés que vous ayez entendu, mais c'est vrai.

Double-Queue, pourquoi avez-vous peur des canons lorsqu'ils parlent?

--Eh bien,--dit Double-Queue, en frottant une de ses jambes de derrière

contre l'autre, exactement comme un petit garçon qui récite une

fable,--je ne sais pas tout à fait si vous comprendriez.

--Nous ne comprenons pas, mais cependant il faut tirer jusqu'au bout

les canons, dirent les bœufs.

--Je le sais, et je sais aussi que vous êtes beaucoup plus braves que

vous ne le pensez. Mais, pour moi, c'est différent. Le capitaine de ma

batterie m'a appelé l'autre jour «Anachronisme Pachydermateux».

--C'est un autre moyen de combattre, je suppose?--dit Billy, qui

reprenait ses esprits.

--Vous, vous ne savez pas ce que cela veut dire, naturellement. Moi, je

le sais. Cela signifie: entre le zist et zest, et c'est juste où je

suis. Je puis voir dans ma tête ce qui arrivera quand un obus éclate;

et vous autres, bœufs, vous ne pouvez pas.

--Moi je puis, dit le cheval de troupe... au moins un peu. J'essaie de

n'y pas penser.

--Je vois mieux que vous, et j'y pense, moi. J'ai plus de surface qu'un

autre à préserver, et je sais que, lorsque je suis malade, personne ne

connaît la manière de me soigner. Tout ce qu'ils peuvent faire est de

suspendre la solde de mon cornac jusqu'à ce que je me remette, et je ne

peux pas avoir confiance en mon cornac.

--Ah! dit le cheval de troupe. Cela explique tout. Je peux avoir

confiance en Dick.

--Vous pourriez mettre un régiment entier de Dicks sur mon dos, sans

que je me comporte mieux. J'en sais juste assez pour me sentir mal à

mon aise, et pas assez pour aller de l'avant malgré tout.

--Nous ne comprenons pas, dirent les bœufs.

--Je sais que vous ne comprenez pas. Ce n'est pas à vous que je parle.

Vous ne savez pas ce que c'est que du sang.

--Oui, nous le savons, répliquèrent les bœufs. C'est une matière rouge

qui imbibe la terre et qui sent.

Le cheval de troupe lança une ruade, fit un bond, et s'ébroua.

--Ne parlez pas de cela, dit-il. Je le sens d'ici, rien que d'y penser.

Cela me donne envie de fuir... quand je n'ai pas Dick sur le dos.

--Mais il n'y en a pas ici, dirent le chameau et les bœufs. Pourquoi

êtes-vous si stupide?

--C'est une sale chose, dit Billy. Je n'ai pas envie de fuir, mais je

n'aime pas en parler.

--Vous y êtes!--dit Double-Queue, en agitant sa queue pour expliquer.

--Sûrement. Oui, nous avons été ici toute la nuit, dirent les bœufs.

Double-Queue frappa le sol du pied, en faisant résonner son anneau de

fer.

--Oh, je ne vous parle pas, à vous. Vous ne pouvez pas voir à

l'intérieur de vos têtes.

--Non. Nous voyons par nos quatre yeux, dirent les bœufs. Nous voyons

droit en face de nous.

--Si je n'étais capable que de cela et de rien autre, vous n'auriez pas

besoin de tirer les gros canons. Si j'étais comme mon capitaine... il

peut voir des choses à l'intérieur de sa tête avant que ne commence le

feu, et il tremble du haut en bas, mais il en sait trop pour fuir...

si j'étais comme lui, je pourrais tirer les canons à votre place. Mais

si j'étais aussi intelligent que tout cela, je ne serais jamais venu

ici. Je serais roi dans la forêt, comme j'avais l'habitude de l'être,

dormant la moitié du jour et me baignant lorsque cela me plaisait. Je

n'ai pas pris un bon bain depuis un mois.

--Tout cela est très beau, dit Billy, mais il ne suffit pas de donner à

une chose un nom qui n'en finit pas pour y changer quoi que ce soit.

--Chut! dit le cheval de troupe. Je crois que je comprends ce que

Double-Queue veut dire.

--Vous comprendrez mieux dans une minute, dit Double-Queue en colère.

Pour le moment, expliquez-moi pourquoi vous n'aimez pas ceci!

Il commença à trompeter furieusement de toute sa force.

--Arrêtez! dirent ensemble Billy et le cheval de troupe.

Et je pus les entendre trépigner et trembler. Le trompettement d'un

éléphant est toujours désagréable, spécialement dans la nuit noire.

--Je ne m'arrêterai pas, dit Double-Queue. Ne m'expliquerez-vous pas

cela, s'il vous plaît? _Hhrrmph! Rrrt! Rrrmph! Rrrhha!_

Puis il s'arrêta tout à coup, et j'entendis dans l'obscurité une

petite plainte qui m'apprit que Vixen m'avait enfin retrouvé. Elle

savait aussi bien que moi que la chose au monde dont l'éléphant a le

plus peur, c'est un petit chien qui aboie; aussi, elle s'arrêta pour

persécuter Double-Queue dans ses piquets, et jappa autour de ses gros

pieds. Double-Queue s'agita, et cria:

--Allez-vous-en, petit chien! Ne flairez pas mes chevilles, ou bien

je vais vous donner un coup de pied. Bon petit chien... gentil petit

chien... Là! là! Rentrez à la maison, vilaine petite bête jappante!...

Oh, pourquoi personne ne l'enlève-t-il? Il va me mordre dans une minute.

--Paraît, dit Billy au cheval de troupe, que notre ami Double-Queue a

peur à peu près de tout. A l'heure qu'il est, si on m'avait donné une

pleine ration pour chaque chien auquel j'ai donné un coup de pied sur

le champ de manœuvre, je serais presque aussi gros que Double-Queue.

Je sifflai, et Vixen courut à moi, toute crottée, me lécha le nez, et

me raconta une longue histoire sur ses recherches pour me trouver à

travers le camp. Je ne lui ai jamais laissé savoir que je comprenais

le langage des bêtes, car elle aurait pris toutes sortes de libertés.

Aussi je boutonnai sur elle le devant de mon par-dessus, tandis que

Double-Queue s'agitait, foulait le sol, et grondait en lui-même:

--C'est extraordinaire! Tout à fait extraordinaire! C'est un mal qui

court dans notre famille... Maintenant, où est passée cette sale petite

bête?

Je l'entendis tâter autour de lui avec sa trompe.

--Je crois que nous avons tous nos faiblesses, chacun les

siennes,--continua-t-il, en se mouchant.--Tout à l'heure, vous autres,

Messieurs, paraissiez alarmés, je crois, lorsque je trompetais.

--Pas exactement alarmés, dit le cheval de troupe, mais cela me faisait

comme si j'avais eu des frelons à la place de ma selle. Ne recommencez

pas.

--J'ai peur d'un petit chien, et le chameau qui est ici a peur de

mauvais rêves dans la nuit.

--C'est très heureux pour nous que nous n'ayons pas à combattre tous de

la même façon, dit le cheval de troupe.

--Ce que je voudrais savoir,--dit le jeune mulet, qui avait gardé le

silence pendant longtemps,--ce que je voudrais savoir, c'est pourquoi

il nous faut combattre du tout.

--Parce qu'on nous le dit, fit le cheval de troupe, avec un ébrouement

de mépris.

--Des ordres, dit Billy le mulet.

Et ses dents sonnèrent.

--_Hukm hai!_ (c'est un ordre), dit le chameau avec un glouglou.

Et Double-Queue et les bœufs répétèrent:

--_Hukm hai!_

--Oui, mais qui donne les ordres? demanda le mulet de recrue.

--L'homme qui marche à votre tête.

--Ou s'asseoit sur votre dos.

--Ou tient la corde de votre nez.

--Ou vous tord la queue, dirent Billy, le cheval de troupe, le chameau

et les bœufs l'un après l'autre.

--Mais, qui leur donne des ordres?

--Voilà que vous voulez en savoir trop, jeunesse, dit Billy, et c'est

le bon moyen de vous attirer un coup de pied. Tout ce que vous avez

à faire est d'obéir à l'homme qui est à votre tête et sans faire de

questions.

--Il a raison, dit Double-Queue. Je ne peux pas toujours obéir, parce

que je suis entre le zist et le zest; mais Billy a raison. Obéissez à

l'homme près de vous, qui donne l'ordre, ou bien vous arrêterez toute

la batterie et vous serez rossé par-dessus le marché.

Les bœufs de batterie se levèrent pour s'en aller.

--Le matin vient, dirent-ils. Nous allons nous en retourner à nos

lignes. C'est vrai que nous ne voyons que devant nos yeux, et que nous

ne sommes pas très habiles; mais nous sommes cependant les seuls, ce

soir, qui n'ayons pas eu peur. Bonsoir, gens courageux.

Personne ne répondit, et le cheval de troupe demanda, pour changer la

conversation:

--Où est ce petit chien? Un chien quelque part veut dire qu'il y a un

homme.

--Je suis ici, jappa Vixen, sous la culasse du canon avec mon homme.

C'est vous, grosse bête, gros étourneau de chameau, là-bas, c'est vous

qui avez renversé notre tente. Mon homme est très en colère.

--Peuh! dirent les bœufs. Il doit être blanc?

--Naturellement, il l'est, dit Vixen; croyez-vous que c'est un bouvier

noir qui prend soin de moi?

--_Huah! Ouach! Ugh!_ dirent les bœufs. Allons-nous-en promptement.

Ils plongèrent dans la boue, et firent si bien qu'ils enfilèrent leur

joug dans le limon d'un caisson de munitions, où il resta fixé.

--Maintenant, ça y est, dit Billy tranquillement; ne vous débattez pas.

Vous voilà en panne jusqu'au jour... Que diable vous prend-il?

Les bœufs faisaient entendre les longs ronflements sifflants,

familiers au bétail hindou, se poussaient, se bousculaient, tournaient

sur eux-mêmes, piétinaient, glissaient, et finirent presque par tomber

dans la boue, en _grognant_ de fureur.

--Vous allez vous casser le cou d'ici un instant, dit le cheval de

troupe. Qu'est-ce qui vous arrive lorsqu'on parle d'homme blanc? Je vis

avec eux.

--Ils... nous... mangent! Tire! dit le bœuf qui était le plus près.

Le joug claqua avec un bruit sec, et ils disparurent lourdement.

Je ne savais pas auparavant ce qui épouvantait le bétail hindou à la

vue des Anglais: Nous mangeons du bœuf!... viande à laquelle ne touche

jamais un conducteur de bétail,... et naturellement le bétail n'aime

pas cela.

--Qu'on me fouette avec mes chaînes de bât, si j'aurais pensé que deux

gros blocs comme cela pouvaient perdre la tête? dit Billy.

--N'importe, je vais aller voir cet homme. La plupart des hommes

blancs, je le sais, ont des choses dans leurs poches, dit le cheval de

troupe.

--Je vous laisse alors. Je ne peux pas dire que je les aime plus que

cela. D'ailleurs, les hommes blancs qui n'ont pas d'endroit pour

dormir sont la plupart du temps des voleurs, et j'ai sur le dos pas

mal de propriété du Gouvernement. Venez, jeunesse, et retournons à

nos lignes. Bonne nuit, Australie. On vous verra à la parade demain,

je suppose? Bonne nuit, vieille balle de foin!... Tâchez de mettre un

frein à vos sentiments, n'est-ce pas? Bonne nuit, Double-Queue! Si vous

nous dépassez sur le terrain demain, ne trompetez pas. Cela dérange

l'alignement.

Billy le mulet s'en alla en clopinant de son pas à la fois boiteux et

martial de vieux militaire; la tête du cheval de troupe vint fouiller

dans ma poitrine, et je lui donnai des biscuits, tandis que Vixen, qui

est la plus vaine des petites chiennes, lui contait des mensonges au

sujet des vingtaines de chevaux qu'elle et moi nous possédions.

--J'irai à la parade demain dans mon dog-cart, dit-elle.

--Où serez-vous?

--A la gauche du second escadron. C'est moi qui règle le pas pour toute

ma troupe, ma petite dame, dit-il poliment. Maintenant, il me faut

retourner auprès de Dick. Ma queue est toute crottée, et il va avoir

deux heures de gros travail à me panser avant la parade.

La grande revue de tous les trente mille hommes avait lieu dans

l'après-midi, et Vixen et moi nous occupions une bonne place, tout près

du Vice-Roi et de l'Émir d'Afghanistan. Celui-ci, coiffée d'un haut et

gros bonnet d'astrakan noir, portait une grande étoile de diamants au

milieu. La première partie de la revue fut radieuse, et les régiments

défilèrent, vague sur vague de jambes se mouvant toutes ensemble et

de fusils tous en ligne, jusqu'à nous brouiller les yeux. Puis, la

Cavalerie arriva au son du magnifique galop de _Bonnie Dundee_, et

Vixen dressa les oreilles à l'endroit où elle était assise dans le

dog-cart. Le second escadron des Lanciers fila devant nous, et le

cheval de troupe parut, la queue comme de la soie filée, faisant des

courbettes, une oreille droite et l'autre couchée, réglant l'allure

pour tout son escadron. Et ses jambes marchaient comme sur une mesure

de valse. Puis vinrent les gros canons, et je vis Double-Queue et deux

autres éléphants attelés de front à un canon de siège de quarante,

tandis que vingt attelages de bœufs marchaient derrière. La septième

paire avait un joug neuf, et paraissait plutôt raide et fatiguée. Enfin

arrivèrent les canons à vis: Billy, le mulet, se comportait comme s'il

eût commandé toutes les troupes, et son harnais était huilé et poli à

faire cligner les yeux. J'applaudis, tout seul, Billy, le mulet, mais

il n'aurait pour rien au monde regardé à droite ou à gauche.

La pluie recommença à tomber, et, pendant quelque temps, il fit trop

de brume pour voir ce que les troupes faisaient. Elles avaient formé

un grand demi-cercle à travers la plaine, et se déployaient en ligne.

Cette ligne s'allongea, s'allongea, et s'allongea, jusqu'à ce qu'elle

eût trois quarts de mille d'une aile à l'autre--solide mur d'hommes, de

chevaux et de fusils. Puis cela marcha droit sur le Vice-Roi et l'Émir,

et à mesure que cela se rapprochait, le sol se mit à trembler, comme le

pont d'un steamer lorsque les machines forcent la pression.

A moins d'avoir été là, vous ne pouvez imaginer quel effet effrayant

cette arrivée en masse de troupes produit aux spectateurs, même

lorsqu'ils savent que ce n'est qu'une revue. Je regardai l'Émir.

Jusque-là il n'avait pas manifesté l'ombre d'un signe d'étonnement ou

de quoi que ce fût; mais alors ses yeux commencèrent à s'ouvrir de plus

en plus, il rassembla les rênes de son cheval et regarda derrière lui.

Un instant, il sembla sur le point de tirer son sabre et de se tailler

une route à travers les Anglais, hommes et femmes, qui se trouvaient

dans les voitures à l'arrière.

Enfin la marche en avant s'arrêta court, le sol cessa de trembler,

la ligne tout entière salua, et trente musiques commencèrent à jouer

ensemble. C'était la fin de la revue, et les régiments retournèrent

à leurs camps sous la pluie, tandis qu'une musique d'infanterie se

mettait à jouer:

Les animaux allaient deux par deux,

Hourra!

Les animaux allaient deux par deux,

L'éléphant et le mulet de batterie,

Et ils entrèrent tous dans l'Arche

Pour se mettre à l'abri de la pluie!

J'entendis alors un vieux chef de l'Asie Centrale, à longue chevelure

grise, qui était descendu avec l'Émir, poser des questions à un

officier indigène.

--Maintenant, dit-il, comment est-on arrivé à cette chose étonnante?

L'officier répondit:

--Un ordre a été donné, auquel on a obéi.

--Mais les bêtes sont-elles donc aussi intelligentes que les hommes?

demanda le chef.

--Elles obéissent, comme font les hommes: mulet, cheval, éléphant, ou

bœuf, obéit à son conducteur, le conducteur à son sergent, le sergent

à son lieutenant, le lieutenant à son capitaine, le capitaine à son

major, le major à son colonel, le colonel au brigadier commandant trois

régiments, le brigadier au général, qui obéit au Vice-Roi, qui est le

serviteur de l'Impératrice. Voilà comment cela se fait.

--Je voudrais bien qu'il en soit de même en Afghanistan! dit le chef;

car, là, nous n'obéissons qu'à notre propre volonté.

--Et c'est pour cela,--dit l'officier indigène, en frisant sa

moustache,--que votre Émir, auquel vous n'obéissez pas, doit venir ici

prendre les ordres de notre Vice-Roi.

CHANT DE PARADE DES ANIMAUX DU CAMP

_Eléphants de batterie._

Alexandre nous emprunta la force de l'Alcide,

La sagesse de nos fronts, la ruse de nos genoux,

Depuis, aux cous asservis pèse encor son joug solide.

Aux attelages de dix pieds faites place, tous,

Au cortège

Des grosses pièces de siège!

_Bœufs de batterie._

Ces héros enharnachés ont peur d'un boulet de Quatre,

La poudre les incommode, ils n'aiment plus à se battre.

Alors, nous entrons en jeu, nous hâlons, nous autres bœufs,

Aux attelages de vingt jougs, faites place, tous,

Au cortège

Des grosses pièces de siège!

_Chevaux de cavalerie._

Par ma marque à l'épaule, il n'est pas de chansons

Qui vaillent l'air des Lanciers, Houzards et Dragons,

Mieux me plaît qu'«Au Pansage» ou bien «A l'Ecurie»

Le galop pour défiler de _Bonnie Dundee_![2]

Du foin, des égards, de l'étrille et du mors,

De bons cavaliers et de l'air au dehors,

Par escadrons! En colonne! et je parie

Qu'on nous voit bien défiler à _Bonnie Dundee_.

_Mulets de bât._

Quand mes compagnons et moi nous prenons, le long du chemin de

la côte,

Un sentier perdu de cailloux bossus, nous marchons sans faire de

faute,

Car on peut grouiller et grimper, mes gars,

N'importe où, paraître et dire: Voilà!

Mais lorsqu'à la cime on se range,

Le bonheur complet, c'est si l'on avait

Une patte ou deux de rechange!

Merci donc, sergent, qui passes devant lorsque la route n'est pas

large,

Et sur toi malheur, failli conducteur, qui n'amarres pas droit ta

charge:

Car on peut grouiller et grimper, mes gars,

N'importe où paraître et dire: Voilà!

Mais lorsqu'à la cime on se range,

Le bonheur complet, c'est si l'on avait

Une patte ou deux de rechange!

_Chameaux du commissariat._

Nous n'avons jamais eu nul vieux refrain chameau

Pour aider à traîner notre cahin-caha,

Mais chacun de nos cous est un trombone en peau

(_Rtt-ta-ta-ta!_ Chacun est un trombone en peau!)

Notre seule chanson de marche, écoutez-la:

_Peux pas! Veux pas! N'irai pas! Rien savoir!_

Qu'on se le passe et allez voir!

Un bât tourne, tant pis si ce n'est pas le mien:

Une charge a glissé--halte, hurrah! Crions bien!

_Urrr! Yarrh! Grr! Arrh!_

Quelqu'un écope et pas pour rien!

_Tous les animaux ensemble._

Nous sommes les Enfants du Camp,

Nous servons chacun à son rang,

Fils du joug, du bât, des fardeaux,

Harnais au flanc, ou sac au dos.

Voyez notre ligne ondulée,

Ainsi qu'une entrave doublée,

Qui par la plaine va, glissant,

Tout balayer au champ du sang;

Tandis qu'à nos côtés les hommes,

Poudreux, muets et les yeux lourds,

Ne savent pas pourquoi nous sommes,

Eux et nous, voués sans retours,

A souffrir et marcher toujours.

Nous sommes les Enfants du Camp,

Nous servons chacun à son rang,

Fils du joug, du bât, des fardeaux,

Harnais au flanc, et sac au dos!

[2] Vieil air de ralliement des partisans des Stuarts au temps de

Cromwell. Il rythme, en général, les défilés au galop, dans la

cavalerie anglaise.

FIN

TABLE

LES FRÈRES DE MOWGLI 5

_Chanson de chasse du clan de Seeonee_ 47

LA CHASSE DE KAA 49

_Chanson de route des Bandar-Log_ 101

«AU TIGRE, AU TIGRE!» 103

_La Chanson de Mowgli_ 139

LE PHOQUE BLANC 141

_Lukannon_ 181

«RIKKI-TIKKI-TAVI» 183

_L'Ode de Darzee_ 217

TOOMAI DES ÉLÉPHANTS 219

_Shiva et la Sauterelle_ 258

SERVICE DE LA REINE 261

_Chant de parade des animaux du Camp_ 296

POITIERS

IMPRIMERIE BLAIS ET ROY

7, RUE VICTOR-HUGO, 7.

Liste des corrections

Page 32: «sûr» remplacé par «sûre» (Mais es-tu sûre, ô ma Bagheera...)

Page 44: «es» remplacé par «est» (la jungle t'est bien fermée...)

Page 93: «cruellelement» remplacé par «cruellement» (ils vous ont

cruellement malmenés.)

Page 122: «le le» remplacé par «le» (le service de couper le troupeau

en deux?)

Page 131: «Khanhiwara» remplacé par «Khaniwara» (tu emporteras la peau

à Khaniwara pour avoir la récompense.)

Pages 146 à 180: «holluschickie» remplacé par «holluschickies» quand ce

mot devrait clairement être au pluriel.

Page 164: «Sea Witch» remplacé par «Sea Vitch» (tandis que _Sea Vitch_

roulait d'un flanc sur l'autre...)

Page 175: «va» remplacé par «vas» (mais tu ne vas pas arriver...)

Page 200: «à» ajouté (il y a quelque chose à gagner en tuant les gens!)

Page 202: «arcbouta» remplacé par «arc-bouta» (Rikki s'arc-bouta...)

Page 240: «Siva» remplacé par «Shiva» (vieille chanson sur le grand

dieu Shiva.)

Page 245: «ils» remplacé par «il» (quand il les posait...)

Page 246: «alourdis» remplacé par «alourdies» (les fleurs en forme de

cloches, grands liserons d'un blanc de cire, tombaient comme alourdies

de sommeil)

Page 270: «je ne ne pouvais même pas vous trouver» remplacé par «je ne

pouvais même pas vous trouver».

Page 296: «du» remplacé par «de» (Des grosses pièces de siège!)

End of Project Gutenberg's Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling

Le livre de la Jungle · 第 12 / 12 段