Et tous les hommes assis à l'entour remplirent l'air d'une explosion de

rires. La plupart d'entre eux avaient appris ce tour à leurs éléphants,

lorsqu'ils étaient gamins. Petit Toomai était suspendu à huit pieds en

l'air, et il aurait désiré très fort être à huit pieds sous terre.

--C'est Toomai, mon fils, Sahib!--dit Grand Toomai, en fronçant les

sourcils.--C'est un méchant enfant, et il finira en prison, Sahib.

--Pour ça, tu me permettras d'en douter! dit Petersen Sahib. Un garçon

qui, à son âge, peut affronter un plein _keddah_ ne finit pas en

prison... Tiens, petit, voici quatre annas pour acheter des bonbons,

parce que tu as une vraie petite tête sous ce grand chaume de cheveux.

Le moment venu, tu peux devenir un chasseur aussi.

Grand Toomai fronça les sourcils plus fort que jamais.

--Rappelle-toi, cependant, que les _keddahs_ ne sont pas des endroits

où doivent jouer les enfants! ajouta Petersen Sahib.

--Est-ce qu'il faudra n'y jamais aller, Sahib? demanda Petit Toomai

avec un gros soupir.

--Si!--répondit en souriant de nouveau Petersen Sahib.--Quand tu auras

vu les éléphants danser!... Ce sera le moment... Viens me trouver quand

tu auras vu danser les éléphants, et alors je te laisserai entrer dans

tous les _keddahs_.

Il y eut une autre explosion de rires, car la plaisanterie est vieille

parmi les chasseurs d'éléphants: c'est une façon de dire _jamais_. Il

y a, cachées au loin dans les forêts, de grandes clairières unies que

l'on appelle les «salles de bal des éléphants», mais on ne les découvre

que par hasard, et nul homme n'a jamais vu les éléphants danser.

Lorsqu'un chasseur se vante de son adresse et de sa bravoure, les

autres lui disent:

--Et quand est-ce que tu as vu les éléphants danser?

Kala Nag reposa Petit Toomai sur le sol, et l'enfant salua de nouveau

très bas, s'en alla avec son père, et donna la pièce d'argent de quatre

annas à sa mère qui nourrissait un dernier né. Puis toute la famille

prit place sur le dos de Kala Nag, et la file d'éléphants, grognant,

criant, se déroula le long du chemin de la montagne, vers la plaine.

C'était une marche très animée, à cause des nouveaux éléphants, qui

causaient de l'embarras à chaque gué, et qu'il fallait flatter ou

battre toutes les deux minutes.

Grand Toomai menait Kala Nag avec dépit, car il était fort mécontent.

Quant à Petit Toomai, il était trop heureux pour parler: Petersen Sahib

l'avait remarqué et lui avait donné de l'argent; aussi éprouvait-il ce

qu'éprouverait un simple soldat appelé hors des rangs pour recevoir des

éloges de son commandant en chef.

--Qu'est-ce que veut dire Petersen Sahib avec la danse des éléphants?

demanda-il enfin doucement à sa mère.

Grand Toomai l'entendit et grommela:

--Que tu ne seras jamais un de ces buffles-de-montagne de traqueurs.

Voilà ce qu'il voulait dire... Hé! là-bas, vous, en tête, qu'est-ce qui

barre la route?

Un cornac, à deux ou trois éléphants en avant, un homme de l'Assam, se

retourna en criant avec colère:

--Amène Kala Nag, et cogne-moi sur ce jouvenceau que j'ai là, pour lui

apprendre à se tenir. Pourquoi Petersen Sahib m'a-t-il choisi pour

descendre avec vous autres, ânes de rizières!... Conduis ta bête sur

le côté, Toomai, et laisse-la travailler des défenses... Par tous les

Dieux des montagnes, ces nouveaux éléphants sont possédés... ou bien

ils sentent leurs camarades dans la jungle!

Kala Nag frappa le nouveau dans les côtes, à lui en faire perdre le

souffle, tandis que Toomai disait:

--Nous avons nettoyé les montagnes d'éléphants sauvages, à la dernière

chasse. C'est seulement la négligence avec laquelle vous les conduisez.

Est-ce que je suis chargé de l'ordre tout le long de la file?

--Écoutez-le! cria l'autre cornac: «Nous avons nettoyé les

montagnes!...» Oh! oh! Vous êtes malins, vous autres, gens de la

plaine. Tout le monde, sauf un cul-terreux qui n'a jamais vu la

jungle, saurait ce qu'ils savent bien, _eux_, que la chasse est

finie pour cette saison: alors, ce soir, tous les éléphants sauvages

feront...--Mais pourquoi gaspiller ce qu'on sait devant une tortue de

rivière?

--Qu'est-ce qu'ils feront? cria petit Toomai.

--Ohé! petit. Tu es donc là? Eh bien, je vais te le dire: car toi, tu

as du bon sens. Ils danseront, voilà! Et ton père, qui a nettoyé toutes

les montagnes de tous les éléphants, fera bien de mettre double chaîne

à ses piquets, ce soir.

--Qu'est-ce qu'il raconte? fit Grand Toomai. Pendant quarante années,

de père en fils, nous avons gardé les éléphants, et nous n'avons jamais

entendu parler de ces danses-là.

--Oui, mais un homme des plaines, qui vit dans une hutte, ne connaît

que les quatre murs de sa hutte... Eh bien, laisse tes éléphants sans

entraves, ce soir, tu verras ce qui arrivera. Quant à leur danse, j'ai

vu la place où... _Bapree bap!_ combien de tournants a cette rivière

Dihang? Voici encore un gué, et il nous faut mettre les petits à la

nage. Tenez-vous tranquilles, vous autres, là-bas derrière!...

Ainsi causant, se querellant, et pataugeant à travers les rivières,

ils firent leur première étape, jusqu'à une sorte de camp destiné à

recevoir les nouveaux éléphants. Mais ils avaient perdu patience,

longtemps avant d'y arriver.

Là, les animaux furent enchaînés par les jambes de derrière aux

lourdes masses des piquets; on mit des cordes supplémentaires aux

nouveaux; on entassa devant eux le fourrage. Puis, les cornacs

de la montagne retournèrent vers Petersen Sahib, sous le soleil

de l'après-midi, en recommandant aux hommes de la plaine d'être

exceptionnellement soigneux ce soir-là; et ils riaient lorsque ceux-ci

leur en demandaient la raison.

Petit Toomai surveilla le souper de Kala Nag; et, comme le soir

tombait, il erra à travers le camp, heureux au delà de toute

expression, en quête d'un tam-tam. Lorsqu'un enfant hindou se sent le

cœur en liesse, il ne court pas de tous les côtés et ne fait pas un

vacarme désordonné. Il s'asseoit par terre, et se donne une petite

fête à lui tout seul. Et Petit Toomai s'était vu adresser la parole

par Petersen Sahib! S'il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, il en

aurait fait une maladie. Mais le marchand de bonbons du camp lui prêta

un petit tam-tam--un tambour que l'on frappe du plat de la main,--et

il s'assit par terre, les jambes croisées, devant Kala-Nag, au moment

où les étoiles commençaient à paraître, le tam-tam sur ses genoux; et

il tambourina, tambourina, tambourina, et, plus il pensait au grand

honneur qui lui avait été fait, plus il tambourinait, tout seul

parmi le fourrage des éléphants. Il n'y avait ni air ni paroles, mais

tambouriner le rendait heureux. Les nouveaux éléphants tiraient sur les

cordes, piaulaient de temps en temps et trompettaient, et il pouvait

entendre sa mère, dans la hutte du camp, qui endormait son petit frère

avec une vieille, vieille chanson sur le grand dieu Shiva, lequel a

dit jadis à tous les animaux ce qu'ils devaient manger... C'est une

berceuse très douce et dont voici le premier couplet:

Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents,

Assis aux portes en fleur d'un jour des anciens temps,

Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée,

Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée.

Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur,

Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:

L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour,

Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!

Petit Toomai accompagnait la chanson d'un joyeux _tunk-a-tunk_ à la

fin de chaque couplet, jusqu'au moment où il eut sommeil et s'étendit

lui-même sur le fourrage, à côté de Kala Nag. Enfin les éléphants

commencèrent à se coucher, l'un après l'autre, selon leur coutume;

et bientôt, Kala Nag, à la droite de la ligne, demeura seul debout:

il se balançait lentement, de ci de là, les oreilles tendues en

avant pour écouter le vent du soir qui soufflait tout doucement à

travers les montagnes. L'air était rempli de tous les bruits de la

nuit, qui, rassemblés, font un seul grand silence: le clic-clac d'une

tige de bambou contre l'autre, le frou-frou d'une chose vivante dans

l'épaisseur de la brousse, le grattement et le cri étouffé d'un oiseau

à demi réveillé (les oiseaux sont éveillés dans la nuit beaucoup plus

souvent qu'on ne pense), une chute d'eau; très loin...

Petit Toomai dormit quelque temps... Quand il s'éveilla, il faisait

un éclatant clair de lune, et Kala Nag veillait toujours, debout, les

oreilles dressées. Petit Toomai se retourna dans le fourrage bruissant,

et considéra la courbe de l'énorme dos sur le ciel dont il cachait

la moitié des étoiles; et, pendant qu'il regardait, il entendit, si

loin que ce bruit faisait à peine comme une piqûre d'épingle dans le

silence, l'appel de cor d'un éléphant sauvage. Tous les éléphants,

dans les lignes, sautèrent sur leurs pieds, comme frappés d'une balle,

et leurs grognements finirent par réveiller les mahouts endormis;

ceux-ci sortirent et frappèrent sur les chevilles des piquets avec de

gros maillets, puis serrèrent telle corde et nouèrent telle autre, et

tout redevint tranquille. Un des nouveaux éléphants avait presque

déchaussé son piquet: Grand Toomai enleva la chaîne de Kala Nag, la mit

à l'autre comme entrave, le pied de devant relié au pied de derrière,

puis il enroula une tresse d'herbe à la jambe de Kala Nag, et lui

dit de ne pas oublier qu'il était attaché solidement. Il savait que

lui-même, son père et son grand-père, avaient fait la même chose bien

des centaines de fois. Kala Nag ne répondit pas à cet ordre par son

glouglou habituel. Il resta immobile, regardant au loin à travers le

clair de lune, la tête un peu relevée, les oreilles déployées comme des

éventails, vers les grandes ondulations que faisaient les montagnes de

Garo.

--Fais-y attention, s'il est agité cette nuit! dit Grand Toomai à Petit

Toomai.

Et il rentra dans la hutte et se rendormit.

Petit Toomai était juste sur le point de se rendormir aussi, quand il

entendit la corde de _caire_ (fibre de cocotier) se rompre avec un

petit tintement. Et Kala Nag roula hors de ses piquets, aussi lentement

et silencieusement que roule un nuage hors d'une vallée. Petit Toomai

trottina derrière lui, nu-pieds sur la route, dans le clair de lune,

appelant à voix basse:

--Kala Nag! Kala Nag! Prends-moi avec toi, ô Kala Nag!

L'éléphant se retourna, sans bruit, revint de trois pas en arrière,

abaissa sa trompe, enleva l'enfant sur son cou, et, avant que Petit

Toomai eût seulement fixé ses genoux, il se glissait dans la forêt.

Il vint des lignes une fanfare de furieux barrissements; puis, le

silence se referma sur toutes choses, et Kala Nag se mit en marche.

Quelquefois une touffe de hautes herbes balayait ses flancs tout du

long comme une vague balaye les flancs d'un navire, et quelquefois

un bouquet pendant de poivriers sauvages grattait son dos d'un bout

à l'autre, ou bien un bambou craquait au frôlement de son épaule;

mais, entre temps, il se mouvait sans aucun bruit, dérivant à travers

l'épaisse forêt de Garo comme à travers une fumée. Il suivait une

route montante, mais, bien que Petit Toomai guettât les étoiles par

les éclaircies des arbres, il n'eût pu dire dans quelle direction.

Enfin Kala Nag atteignit la crête et s'arrêta une minute, et Petit

Toomai put voir les cimes des arbres, comme une fourrure tachetée

qui s'étendait sous le clair de lune à des milles et des milles, et

le brouillard d'un blanc bleuâtre, sur la rivière, dans le fond.

Toomai se pencha en avant, regarda, et il sentit que la forêt était

éveillée au-dessous de lui, éveillée, vivante et pleine d'êtres. Une

de ces grosses chauves-souris brunes, qui se nourrissent de fruits,

lui effleura l'oreille; les piquants d'un porc-épic cliquetèrent sous

bois; et, dans l'obscurité, entre les troncs d'arbres, il entendit un

sanglier qui fouillait avec ardeur la chaude terre molle et flairait en

fouillant. Puis les branches se refermèrent sur sa tête, et Kala Nag

se mit à descendre la pente de la vallée, non plus paisiblement, cette

fois, mais comme un canon échappé descend un talus à pic, d'un élan.

Les énormes membres se mouvaient avec une régularité de pistons, par

enjambées de huit pieds, et l'on entendait des froissements de peau

ridée au pli des articulations. Les broussailles éventrées craquaient

de chaque côté avec un bruit de toile déchirée; les jeunes pousses

qu'il écartait de droite et de gauche avec ses épaules rebondissaient

en arrière et lui cinglaient les flancs; de grandes traînées de lianes

emmêlées et compactes pendaient de ses défenses, tandis qu'il jetait la

tête de part et d'autre et se creusait son chemin.

Alors, Petit Toomai s'aplatit contre le grand cou, de peur qu'une

branche ballante ne le balayât sur le sol, et il souhaita se retrouver

encore dans les lignes. L'herbe devenait marécageuse, et les pieds de

Kala Nag pompaient et collaient à terre quand il les posait, et le

brouillard de la nuit, au fond de la vallée, glaçait Petit Toomai. Il

y eut des éclaboussures et un pataugement, une poussée d'eau rapide,

et Kala Nag entra dans le lit d'une rivière, en tâtant sa route à

chaque pas. Par-dessus le bruit du courant qui tourbillonnait autour

des fortes jambes, Petit Toomai pouvait entendre d'autres éclaboussures

et de nouvelles fanfares en amont et en aval, des grognements énormes,

des ronflements de colère; et, dans le tout alentour, comme des vagues,

roulaient des brouillards ombres.

--Hé! dit-il à demi-voix, et ses dents claquèrent. Le peuple des

éléphants est dehors ce soir. C'est la danse, alors!

Kala Nag sortit de l'eau avec fracas, souffla dans sa trompe pour

l'éclaircir, et commença une nouvelle ascension; mais cette fois, il

n'était plus seul, et n'avait plus à se frayer de chemin. C'était déjà

chose faite: sur six pieds de large, en droite ligne devant lui, toute

courbée, l'herbe de la jungle essayait de se redresser et de se tenir.

Beaucoup d'éléphants devaient avoir suivi cette voie quelques minutes

auparavant. Petit Toomai se retourna, et, derrière lui, un grand

sauvage porte-défenses, aux petits yeux de pourceau, brillants comme la

braise, émergeait tout juste de la rivière embrumée. Puis, les arbres

se refermèrent encore, et ils continuèrent de monter, avec des fanfares

et des cris et le bruit des branches brisées tout alentour.

A la fin, Kala Nag s'arrêta entre deux troncs d'arbres, au sommet

de la montagne: ils faisaient partie d'une enceinte poussée autour

d'un espace irrégulier de trois ou quatre acres environ, et, sur tout

cet espace, Petit Toomai pouvait le voir, le sol avait été foulé

jusqu'à devenir aussi dur qu'un carrelage de briques. Quelques arbres

s'élevaient au centre de la clairière, mais leur écorce était usée,

et le bois même apparaissait au-dessous, brillant et poli, sous les

taches de clair de lune. Des lianes pendaient des branches supérieures,

dont les fleurs en forme de cloches, grands liserons d'un blanc de

cire, tombaient comme alourdies de sommeil jusqu'à terre. Mais, dans

les limites de la clairière, il n'y avait pas un brin de verdure: rien

que la terre foulée; le clair de lune lui donnait une teinte gris fer,

excepté çà et là où se tenaient quelques éléphants dont les ombres

étaient noires comme de l'encre. Petit Toomai regardait en retenant

sa respiration, les yeux presque hors de la tête; et, tandis qu'il

regardait, des éléphants toujours plus nombreux sortaient d'entre les

troncs d'arbres, en se balançant, pour entrer dans l'espace ouvert.

Petit Toomai ne savait compter que jusqu'à dix; il compta et recompta

sur ses doigts, jusqu'à ce qu'il perdît son compte de dizaines,

et la tête commença de lui tourner. En dehors de la clairière, il

pouvait entendre le fracas des éléphants dans la brousse, comme ils

se frayaient un chemin vers le sommet de la montagne; mais, aussitôt

arrivés dans le cercle des troncs d'arbres, ils se mouvaient comme des

fantômes.

Il y avait là des mâles sauvages aux défenses blanches, avec des

feuilles mortes, des noix et des branchettes restées dans les plis

de leurs cous et de leurs oreilles; de grasses femelles nonchalantes

avec leurs petits éléphants d'un noir rosé, hauts de trois ou quatre

pieds à peine, qui ne pouvaient rester en place et couraient sous

leurs mamelles; de jeunes éléphants dont les défenses commençaient

juste à pointer, et qui s'en montraient tout fiers; de flasques et

maigres femelles, restées vieilles filles, avec leurs inquiètes faces

creuses et des trompes d'écorce rude; de vieux solitaires sillonnés,

de l'épaule au flanc, des cicatrices et des balafres d'autrefois, et

les gâteaux de boue de leurs baignades à l'écart pendant encore de

leurs épaules; et il y avait un éléphant avec une défense brisée et

les marques du plein assaut, le terrible sillon des griffes d'un tigre

à son flanc. Ils se faisaient vis-à-vis, ou se promenaient de long en

large, deux à deux, ou restaient à se balancer et à se dandiner tout

seuls. Il y en avait des vingtaines et des vingtaines. Toomai savait

qu'aussi longtemps qu'il resterait tranquille sur le cou de Kala Nag,

aucun mal ne pouvait lui arriver: car un éléphant sauvage, même dans

l'avalanche du _keddah_, ne lèverait pas sa trompe pour arracher un

homme du cou d'un éléphant apprivoisé; et ceux-là ne pensaient guère

aux hommes cette nuit. Un moment, ils tressaillirent et dressèrent les

oreilles en avant: on entendait sonner les fers d'un anneau de pied

dans la forêt. Mais c'était Pudmini, l'éléphante favorite de Petersen

Sahib, sa chaîne cassée court, qui gravissait, grognant et soufflant,

le flanc de la montagne; elle devait avoir brisé ses piquets, et venir

droit du camp de Petersen Sahib. Et Petit Toomai vit un autre éléphant,

qu'il ne connaissait pas, avec de profondes écorchures faites par les

cordes sur le dos et le poitrail. Lui aussi devait s'être échappé d'un

camp établi dans les montagnes d'alentour.

Enfin on n'entendit plus d'éléphants marcher dans la forêt, et Kala

Nag roula pesamment d'entre les arbres et s'avança au milieu de la

foule, gloussant et gargouillant; et tous les éléphants commencèrent

à s'exprimer dans leur langage et à se mouvoir çà et là. Toujours

couché, Petit Toomai découvrait des vingtaines et des vingtaines

de larges dos, des oreilles branlantes, des trompes ballottantes,

et de petits yeux roulants. Il entendait le cliquetis des défenses

lorsqu'elles s'entrecroisaient par hasard; le bruissement sec des

trompes enlacées; le frottement des flancs et des épaules énormes, dans

la cohue; l'incessant flic flac et le _hissh_ des grandes queues. Puis,

un nuage couvrit la lune, et ce fut la nuit noire; mais les poussées,

les froissements et les gargouillements n'en continuèrent pas moins,

paisibles et réguliers. L'enfant savait Kala Nag entouré d'éléphants,

et ne voyait aucune chance de le faire sortir de l'assemblée; il serra

les dents et frissonna. Dans un _keddah_ au moins, il y avait la

lumière des torches et les cris, mais, ici, il était tout seul dans les

ténèbres, et, une fois, une trompe se leva et lui toucha le genou.

Ensuite un éléphant trompeta, et tous l'imitèrent pendant cinq ou dix

terribles secondes.

La rosée pleuvait des arbres, en larges gouttes, sur les dos

invisibles. Et un bruit s'éleva, sourd grondement peu prononcé d'abord,

et Petit Toomai n'aurait pu dire ce que c'était; le bruit monta, monta,

et Kala Nag levait ses pieds de devant l'un après l'autre, et les

reposait sur le sol,--une, deux, une deux!--avec autant de précision

que des marteaux de forge. Les éléphants frappaient du pied maintenant

tous ensemble, et cela sonnait comme un tambour de guerre battu à la

bouche d'une caverne. La rosée tombait toujours des arbres, jusqu'au

moment où il n'en resta plus sur les feuilles; et le sourd roulement

continuait, le sol oscillait et frissonnait, si bien que Petit Toomai

mit ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre. Mais c'était

toute une vibration, immense, qui le parcourait tout entier, le heurt

de ces centaines de pieds si lourds sur la terre à cru. Une fois ou

deux, il sentit Kala Nag et tous les autres avancer de quelques pas, et

le pilonnement devint alors un bruit de verdures écrasées, dont la sève

giclait; mais, une minute ou deux plus tard, c'était de nouveau le

roulement des pieds sur la terre durcie. Un arbre craquait et gémissait

quelque part près de lui. Il tendit le bras et sentit l'écorce, mais

Kala Nag avança, toujours piétinant, et l'enfant ne savait plus où il

était dans la clairière. Les éléphants ne donnaient plus signe de vie.

Une fois seulement, deux ou trois petits piaillèrent ensemble; alors,

il entendit un coup sourd et le bruit d'une bagarre, et le pilonnement

reprit. Maintenant, il y avait bien deux grandes heures que cela

durait, et Petit Toomai souffrait dans chacun de ses nerfs; mais il

sentait, à l'odeur de l'air, dans la nuit, que l'aube allait venir.

Le matin parut en une nappe de jaune pâle derrière les collines vertes;

et, avec le premier rayon, le piétinement s'arrêta, comme si la lumière

eût été un ordre. Avant que le bruit eût fini de résonner dans la tête

de Petit Toomai, avant même qu'il eût changé de position, il n'y avait

plus en vue un seul éléphant, sauf Kala Nag, Pudmini et l'éléphant

marqué par les cordes; et aucun signe, aucun murmure ni chuchotement

sur les pentes des montagnes, ne laissait deviner où les autres s'en

étaient allés. Toomai regarda de tous ses yeux. La clairière, autant

qu'il s'en souvenait, s'était élargie pendant la nuit. Il y avait

un grand nombre d'arbres debout dans le milieu, mais l'enceinte de

broussaille et d'herbe de jungle avait été reculée. Petit Toomai

regarda une fois encore; maintenant il comprenait le pilonnement. Les

éléphants avaient élargi l'espace foulé, réduit en litière, à force

de piétiner, l'herbe épaisse et les cannes juteuses, la litière en

brindilles, les brindilles en fibres menues, et les fibres en terre

durcie.

--Ouf! dit Petit Toomai,--et ses paupières lui semblaient très

lourdes;--Kala Nag, monseigneur, ne quittons pas Pudmini, et retournons

au camp de Petersen Sahib, ou bien je vais tomber de ton cou.

Le troisième éléphant regarda partir les deux autres, renâcla, fit

volte-face, et reprit la route par laquelle il était venu. Il devait

appartenir à quelque établissement de petit prince indigène, à

cinquante, soixante ou cent milles de là.

Deux heures plus tard, comme Petersen Sahib prenait son premier

déjeuner, ses éléphants, dont les chaînes avaient été doublées cette

nuit-là, commencèrent à trompeter, et Pudmini, crottée jusqu'aux

épaules, avec Kala Nag clopinant sur ses pieds endoloris, firent leur

entrée dans le camp. Le visage de Petit Toomai était blême et tiré, sa

chevelure pleine de feuilles et trempée de rosée, mais l'enfant fit le

geste de saluer Petersen Sahib, et cria d'une voix défaillante:

--La danse..., la danse des éléphants! Je l'ai vue... et je meurs!

Et comme Kala Nag se couchait, il glissa de son dos, évanoui.

Mais les enfants indigènes n'ont pas de nerfs dont il vaille la peine

de parler: au bout de deux heures, il se réveillait, confortablement

allongé dans le hamac de Petersen Sahib, avec la veste de chasse de

Petersen Sahib sous la tête, un verre de lait chaud additionné d'un

peu d'eau-de-vie et d'une pointe de quinine dans le ventre; et, tandis

que les vieux chasseurs des jungles, velus et balafrés, assis sur

trois rangs de profondeur devant lui, le regardaient comme s'il était

un revenant, il raconta son histoire en mots naïfs, à la manière des

enfants, et conclut:

--Maintenant, si je mens d'un seul mot, envoyez des hommes pour

voir; et ils trouveront que les éléphants, en piétinant, ont agrandi

leur salle de bal, et ils trouveront des dizaines et des dizaines et

beaucoup de fois de dizaines de traces conduisant à cette salle de

bal. Ils l'ont agrandie avec leurs pieds. Je l'ai vu. Kala Nag m'a pris

avec lui, et j'ai vu. Même, Kala Nag a les jambes très fatiguées.

Le livre de la Jungle · 第 10 / 12 段