Allez voir, Nagaina!
Le grand serpent se retourna à demi, et vit l'œuf sur le sol de la
véranda.
--Ah... h! Donnez-le-moi, dit-elle.
Rikki-tikki posa ses pattes de chaque côté de l'œuf, tandis que ses
yeux étaient devenus rouge sang.
--Quel prix pour un œuf de serpent?... Pour un jeune cobra?... Pour un
jeune roi-cobra?... Pour le dernier... le dernier des derniers de la
couvée? Les fourmis sont en train de manger tous les autres par terre
près des melons.
Nagaina pirouetta sur elle-même, oubliant tout le reste pour le
salut de l'œuf unique; et Rikki-tikki vit le père de Teddy avancer
rapidement une large main, saisir Teddy par l'épaule, et l'enlever
par-dessus la table et les tasses à thé, à l'abri et hors de portée de
Nagaina.
--Volée! Volée! Volée! _Rikk-tck-tck!_ gloussa Rikki-tikki triomphant.
L'enfant est sauf, et c'était moi... moi... moi, qui saisis Nag au
capuchon, la nuit dernière, dans la salle de bain.
Puis il se mit à sauter de tous côtés, des quatre pattes ensemble,
revenant raser le sol de la tête.
--Il m'a jeté de côté et d'autre, mais il n'a pas pu me faire lâcher
prise. Il était mort avant que l'homme l'ait coupé en deux.... C'est
moi qui ai fait cela! _Rikki-tikki-tck-tck!_... Par ici, Nagaina. Par
ici et battons-nous. Vous ne serez pas longtemps une veuve.
Nagaina vit qu'elle avait perdu toute chance de tuer Teddy, et l'œuf
gisait entre les pattes de Rikki-tikki:
--Donnez-moi l'œuf, Rikki-tikki. Donnez-moi le dernier de mes œufs,
et je m'en irai pour ne plus jamais revenir,--dit-elle, en baissant son
capuchon.
--Oui, vous vous en irez, et vous ne reviendrez plus jamais; car vous
irez sur le fumier rejoindre Nag. En garde, la veuve! L'homme est allé
chercher son fusil! En garde!
Rikki-tikki bondissait tout autour de Nagaina, en se tenant juste hors
de portée de ses coups, ses petits yeux comme deux braises. Nagaina se
rassembla sur elle-même, et se jeta sur lui. Rikki-tikki fit un saut
en l'air et retomba en arrière. Une fois, une autre, puis encore elle
voulut le frapper, mais à chaque reprise sa tête donnait avec un coup
sourd contre la natte de la véranda, tandis qu'elle se rassemblait sur
elle-même en spirale comme un ressort de montre. Puis Rikki-tikki
dansa en cercle pour arriver derrière elle, et Nagaina tourna sur
elle-même pour rester tête à tête avec lui... et le bruissement de sa
queue sur la natte sonnait comme des feuilles sèches emportées par le
vent.
Rikki-tikki avait oublié l'œuf. Il était encore sous la véranda,
et Nagaina s'en rapprochait peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin, tandis
que Rikki-tikki reprenait haleine, elle le saisit dans sa bouche, se
dirigea vers les marches de la véranda, et descendit le sentier comme
une flèche, Rikki-tikki derrière elle.
Lorsque le cobra court pour sauver sa vie, il prend l'aspect d'une
mèche de fouet qui cinglerait l'encolure d'un cheval. Rikki-tikki
savait qu'il lui fallait la joindre, ou que tout serait à recommencer.
Nagaina filait droit vers les longues herbes, près du buisson épineux,
et, tout en courant, Rikki-tikki entendit Darzee toujours en train
de chanter son absurde petite chanson de triomphe. Mais la femme de
Darzee, plus raisonnable, quitta son nid en voyant arriver Nagaina,
et battit des ailes autour de sa tête. Si Darzee l'avait aidée, ils
auraient pu la faire retourner. Mais Nagaina ne fit que baisser son
capuchon, et continua sa route. Toutefois, cet instant de répit amena
Rikki-tikki sur elle, et comme elle plongeait dans le trou de rat
où elle et Nag avaient coutume de vivre, les petites dents blanches
de Rikki-tikki se refermèrent sur sa queue, et il entra derrière
elle.--Or, très peu de mangoustes, quelles que soient leur sagesse et
leur expérience, se soucieraient de suivre un cobra dans son trou.--Il
faisait noir dans le trou; et Rikki-tikki ne pouvait savoir s'il
n'allait pas s'élargir et donner assez de place à Nagaina pour se
retourner et frapper. Il tint bon, avec rage, les pieds écartés pour
faire office de freins sur la pente sombre du tiède et moite terreau.
Puis, l'herbe, autour de la bouche du trou, cessa de s'agiter, et
Darzee dit:
--C'en est fini de Rikki-tikki! Il nous faut chanter son chant de
mort... Le vaillant Rikki-tikki est mort!... Car Nagaina le tuera
sûrement sous terre.
C'est pourquoi il se mit à chanter une chanson des plus lugubres,
qu'il improvisa sous le coup de l'émotion. Et, comme il arrivait
précisément à l'endroit le plus touchant, l'herbe frémit de nouveau, et
Rikki-tikki, couvert de terre, se traîna hors du trou, une jambe après
l'autre, en se léchant les moustaches. Darzee s'arrêta avec un petit
cri de surprise. Rikki-tikki secoua un peu de la poussière qui tachait
sa fourrure, et éternua.
--C'est fini, dit-il. La veuve ne reviendra plus jamais.
Et les fourmis rouges, qui habitent parmi les tiges d'herbe,
l'entendirent, et se mirent à descendre en longues théories pour voir
s'il avait dit vrai.
Rikki-tikki se pelotonna sur lui-même dans l'herbe, et dormit où il
était... dormit, dormit jusqu'à ce qu'il fût tard dans l'après-midi,
car il avait accompli une dure journée de travail.
--Maintenant, dit-il, quand il s'éveilla, je vais rentrer à la maison.
Racontez au Chaudronnier, Darzee, pour qu'il le raconte au jardin, que
Nagaina est morte.
Le Chaudronnier est un oiseau qui fait un bruit absolument semblable au
coup d'un petit marteau sur un vase de cuivre; et s'il fait toujours ce
bruit, c'est qu'il est le crieur public de tout jardin hindou, et qu'il
raconte les nouvelles à ceux qui veulent bien l'entendre.
Lorsque Rikki-tikki remonta le sentier, il l'entendit préluder les
notes de son «garde-à-vous» comme un de ces petits gongs sur lesquels
on annonce le dîner, puis, le monotone «_Ding-dong-tock!_ Nag est
mort... _dong!_ Nagaina est morte! _Ding-dong-tock!_» A ce signal tous
les oiseaux se mirent à chanter dans le jardin, et les grenouilles
à coasser; car Nag et Nagaina avaient l'habitude de manger les
grenouilles aussi bien que les oiseaux.
Lorsque Rikki regagna la maison, Teddy et la mère de Teddy (elle avait
encore l'air très pâle, car elle s'était évanouie) et le père de Teddy
sortirent à sa rencontre, et pleurèrent presque d'attendrissement sur
lui. Ce soir-là, il mangea tout ce qu'on lui donna, jusqu'à ne pouvoir
manger davantage, et il alla au lit, porté sur l'épaule de Teddy, où la
mère de Teddy le trouva encore lorsqu'elle vint le revoir plus tard, au
courant de la nuit.
--Il nous a sauvé la vie et celle de notre fils, dit-elle à son mari. Y
songez-vous?... Il nous a sauvé la vie à tous.
Rikki-tikki se réveilla en sursaut, car les mangoustes dorment
légèrement.
--Oh, c'est vous, dit-il. De quoi vous tourmentez-vous? Tous les cobras
sont morts; et s'il en restait..., je suis là.
Rikki-tikki pouvait à bon droit être fier de lui; mais il n'en devint
pas trop fier, et il garda ce jardin, dorénavant, en vraie mangouste...
de la dent et du jarret, si bien que jamais un cobra n'osa montrer sa
tête à l'intérieur des murs.
L'ODE DE DARZEE
(_Chantée en l'honneur de Rikki-tikki-tavi_)
Tailleur et chantre je suis,
Je connais doubles déduits;
Fier de ma vive chanson,
Fier de coudre ma maison.
Dessus, puis dessous, ainsi j'ai tissé ma musique, ainsi ma maison.
Mère, relève la tête!
Plus de danger qui nous guette.
Chante à tes petits encor,
Morte au jardin gît la mort.
L'effroi qui dormit sous les roses, dort sur le fumier, inerte et mort.
Qui donc nous délivre, qui?
Quel est son nom tout puissant?
C'est le pur, le grand _Rikki_
_Tikki_, dont l'œil est de sang...
_Rikk-tikki-tikki_, à l'ivoire en fleur, le chasseur dont l'œil est de sang!
Rendez-lui grâces, oiseaux,
Avec queue en oriflamme,
Rossignol, prête des mots...
Non, car son los me réclame.
Écoutez, je chante un los à _Rikki_, ô queue en panache, œil de flamme!..
(_Ici Rikki-tikki interrompit, de sorte que le reste de la chanson est
perdu._)
TOOMAI DES ÉLÉPHANTS
Je me souviens de qui je fus. J'ai brisé la corde et la chaîne,
Je me souviens de ma forêt et de ma vigueur ancienne.
Je ne veux plus vendre mon dos pour une botte de roseaux:
Je veux retourner à mes pairs, aux gîtes verts des taillis clos.
Je veux m'en aller jusqu'au jour, partir dans le matin nouveau,
Parmi le pur baiser des vents, la claire caresse de l'eau.
J'oublierai l'anneau de mon pied, l'entrave qui veut me soumettre;
Je veux revoir mes vieux amours, les jeux de mes frères sans maître.
Kala Nag--autrement dit Serpent Noir--avait servi le Gouvernement de
l'Inde, de toutes les manières dont un éléphant peut servir, pendant
quarante-sept années; et, comme il avait au moins vingt ans lorsqu'il
fut pris, cela lui faisait presque soixante-dix ans à cette heure,
l'âge mur des éléphants.
Il se souvenait d'avoir poussé, un gros bourrelet de cuir attaché
sur le front, pour dégager un canon enlizé dans la boue profonde;
et c'était avant la guerre afghane de 1842, alors qu'il n'avait pas
encore atteint la plénitude de sa force. Sa mère Radha Pyari--Radha
la favorite--qui avait été prise dans la même chasse que lui, n'avait
pas manqué de lui dire, avant que ses petites dents, ses défenses de
lait fussent tombées: «Les éléphants qui ont peur attrapent toujours du
mal»; et Kala Nag savait que l'avis était bon, car, la première fois
qu'il vit un obus éclater, il recula en criant, creva une rangée de
faisceaux, et les baïonnettes le piquèrent dans ses parties les plus
tendres. Aussi, avant qu'il eût vingt-cinq ans, était-ce fini pour lui
d'avoir peur, et devint-il par là même l'éléphant le plus aimé et le
mieux soigné qui fût au service du Gouvernement de l'Inde. Il avait
transporté des tentes, douze cents livres de tentes, durant la marche
à travers l'Inde Supérieure; il avait été hissé sur un navire au bout
d'une grue à vapeur; et, après des jours et des jours de traversée, on
lui avait fait porter un mortier sur le dos dans un pays étrange et
rocailleux, très loin de l'Inde; il avait vu l'empereur Théodore étendu
mort dans Magdala; puis, il était revenu par le même steamer, avec
tous les titres, disaient les soldats, à la médaille d'Abyssinie. Il
avait vu ses camarades éléphants mourir de froid, d'épilepsie, de faim
et d'insolation dans un endroit appelé Ali Musjid, dix ans plus tard;
ensuite, il avait été envoyé à des milliers de milles dans le sud pour
traîner et empiler de grosses poutres en bois de teck, aux chantiers
de Moulmein. Là, il avait à moitié tué un jeune éléphant insubordonné
qui voulait esquiver sa juste part de travail. Après cela, il avait
quitté le transport des bois de charpente, et on l'avait employé, avec
quelques vingtaines de compagnons dressés à cette besogne, pour aider à
la capture des éléphants sauvages dans les montagnes de Garo.
Les éléphants! le Gouvernement de l'Inde y veille avec un soin jaloux:
il y a un service tout entier qui ne s'occupe que de les traquer, de
les prendre, de les dompter, et de les envoyer à un bout du pays ou à
l'autre suivant les besoins de l'ouvrage.
Kala Nag, debout, mesurait dix bons pieds aux épaules; ses défenses
avaient été rognées à cinq pieds, et, pour les empêcher de se fendre,
on avait garni leurs extrémités avec des bandes de cuivre; mais il
savait se servir de ces tronçons mieux qu'aucun éléphant non dressé
de ses vraies défenses aiguës. Quand, après des semaines et des
semaines passées à rabattre avec précaution les éléphants épars dans
les montagnes, les quarante ou cinquante monstres sauvages étaient
poussés dans la dernière enceinte, et que la grosse herse, faite de
troncs d'arbres liés, retombait avec fracas derrière eux, Kala Nag,
au premier commandement, pénétrait dans ce pandemonium de feux et
de barrissements (c'était à la nuit close en général, et la lumière
vacillante des torches rendait difficile de juger les distances); il
choisissait dans toute la bande le plus farouche des porte-défenses,
et le martelait et le bousculait jusqu'à le réduire au calme, tandis
que les hommes, montés sur le dos des autres éléphants, jetaient des
nœuds coulants aux plus petits et les attachaient. Il n'y avait rien,
dans l'art de combattre, que Kala Nag, le vieux et sage Serpent Noir,
ne connût: il avait plus d'une fois, dans son temps, soutenu la charge
du tigre blessé, et, sa trompe charnue soigneusement roulée pour
éviter les accidents, il avait frappé de côté dans l'air, d'un rapide
mouvement de tête en coup de faulx, la brute bondissante--un coup de sa
propre invention--l'avait terrassée, et, agenouillé sur elle de tout le
poids de ses genoux énormes, il en avait exprimé la vie avec un râle et
un hurlement; alors, il ne restait plus sur le sol qu'une loque rayée,
ébouriffée, qu'il tirait par la queue.
--Oui! disait Grand Toomai, son cornac,--le fils de Toomai le Noir qui
l'avait emmené en Abyssinie, et le petit-fils de Toomai des Éléphants
qui l'avait vu prendre,--il n'y a rien au monde que craigne le Serpent
Noir, excepté moi. Il a vu trois générations de notre famille le
nourrir et le panser, et il vivra pour en voir quatre.
--Il a peur de _moi_ aussi!--disait Petit Toomai, en se dressant de
toute sa hauteur, quatre pieds, sans autre vêtement qu'un lambeau
d'étoffe.
Il avait dix ans; c'était le fils aîné de Grand Toomai, et, suivant
la coutume, il prendrait la place de son père sur le cou de Kala Nag,
lorsqu'il serait grand lui-même, et manierait le lourd _ankus_ de fer,
l'aiguillon des éléphants, que les mains de son père, de son grand-père
et de son arrière-grand-père avaient poli. Il savait ce qu'il disait;
car il était né à l'ombre de Kala Nag, il avait joué avec le bout de sa
trompe avant de savoir marcher, il l'avait fait descendre à l'eau dès
qu'il avait su marcher, et Kala Nag n'aurait pas eu l'idée de désobéir
à la petite voix perçante qui lui criait ses ordres, plus qu'il
n'aurait eu l'idée de tuer le petit bébé brun, le jour où Grand Toomai
l'apporta sous les défenses de Kala Nag, et lui ordonna de saluer celui
qui serait son maître.
--Oui, dit Petit Toomai, il a peur de _moi_.
Et il marcha à longues enjambées vers Kala Nag, l'appela «vieux
pourceau gras», et lui fit lever les pieds l'un après l'autre.
--_Wah!_ dit Petit Toomai, tu es un gros éléphant.
Et il secoua sa tête ébouriffée, en répétant ce que disait son père:
--Le Gouvernement peut bien payer le prix des éléphants, mais c'est à
nous, _mahouts_, qu'ils appartiennent. Quand tu seras vieux, Kala Nag,
il viendra quelque riche Rajah qui t'achètera au Gouvernement, à cause
de ta taille et de tes bonnes manières, et tu n'auras plus rien à faire
qu'à porter des boucles d'or à tes oreilles, un dais d'or sur ton dos,
des draperies rouges couvertes d'or sur tes flancs et à marcher en tête
du cortège royal. Alors, je serai assis sur ton cou, ô Kala Nag, un
_ankus_ d'argent à la main, et des hommes courront devant nous, avec
des bâtons dorés, en criant: «Place à l'éléphant du Roi!» Ce sera beau,
Kala Nag, mais pas aussi beau que de chasser dans les jungles.
--Peuh! dit Grand Toomai, tu n'es qu'un petit garçon et aussi sauvage
qu'un veau de buffle. Cette façon de passer sa vie à courir du haut
en bas des montagnes n'est pas ce qu'il y a de mieux dans le service
du Gouvernement. Je me fais vieux, et je n'aime pas les éléphants
sauvages. Qu'on me donne des lignes à éléphants, en briques, une stalle
par bête, des pieux solides pour les amarrer en sûreté, et de larges
routes unies pour les exercer au lieu de ce va-et-vient toujours en
camp volant... Ah! les casernes de Cawnpore avaient du bon. Il y avait
tout près un bazar, et seulement trois heures de travail par jour.
Petit Toomai se rappela les lignes à éléphants de Cawnpore et ne dit
rien. Il préférait de beaucoup la vie de camp, et détestait ces larges
routes unies, les distributions quotidiennes de foin au magasin à
fourrage, et les longues heures où il n'y avait rien à faire qu'à
surveiller Kala Nag s'agitant sur place dans ses piquets. Ce qu'aimait
Petit Toomai, c'était l'escalade par les chemins enchevêtrés que seul
un éléphant peut prendre, et puis le plongeon dans la vallée, la brève
apparition des éléphants sauvages pâturant à des milles au loin, la
fuite du sanglier et du paon effrayés sous les pieds de Kala Nag, les
chaudes pluies aveuglantes, quand toutes les collines et les vallées
fumaient, les beaux matins pleins de brouillard, quand personne ne
savait où l'on camperait le soir, la poursuite patiente et minutieuse
des éléphants sauvages, et la course folle, les flammes et le tohu-bohu
de la dernière nuit, quand ils venaient se précipiter en torrent à
l'intérieur des palissades comme des rochers dans un éboulement,
découvraient l'impossibilité d'en sortir, et se lançaient contre les
poteaux massifs, pour être enfin repoussés par des cris, des torches
flamboyantes et des salves de cartouches à blanc. Là, même un petit
garçon pouvait se rendre utile, et Toomai se rendait aussi utile que
trois petits garçons. Il tenait sa torche et l'agitait, et criait de
son mieux. Mais le vrai bon temps, c'était quand on commençait à faire
sortir les éléphants, quand le _keddah_, c'est-à-dire la palissade,
ressemblait à un tableau de la fin du monde, et que, ne pouvant plus
s'entendre, les hommes étaient obligés de se faire des signes. Alors
Petit Toomai grimpait sur un des poteaux ébranlés, et il avait l'air
d'un lutin dans la lumière des torches; puis, ses cheveux noirs,
blanchis par le soleil, flottant sur ses épaules, on entendait, à la
première accalmie, les cris aigus d'encouragement qu'il jetait à Kala
Nag, parmi les barrissements et les craquements, le claquement des
cordes, et les grondements des éléphants entravés.
--_Maîl, maîl, Kala Nag!_ (Allons, allons, Serpent Noir!) _Dant do!_
(Un bon coup de défense!) _Somalo! Somalo!_ (Attention! Attention!)
_Maro! Mar!_ (Frappe, frappe!) Prends garde au poteau! _Arre! Arre!
Hai! Hai! Kya-a-ah!_
Et le grand combat entre Kala Nag et l'éléphant sauvage roulait çà et
là à travers le _keddah_, et les vieux preneurs d'éléphants essuyaient
la sueur qui leur inondait les yeux, et trouvaient le temps d'adresser
un signe de tête à Petit Toomai, tout frétillant de joie au sommet du
poteau.
Il fit plus que de frétiller! Une nuit, il se laissa glisser du haut
de son poteau, se faufila parmi les éléphants, ramassa le bout libre
d'une corde tombée à terre, et la jeta vivement à l'homme qui essayait
d'attraper un petit récalcitrant (les jeunes donnent toujours plus de
mal que les adultes). Kala Nag le vit, le saisit dans sa trompe, le
tendit à Grand Toomai qui le gifla dare-dare et le remit sur le poteau.
Le lendemain matin il le gronda et lui dit:
--De bonnes lignes à éléphants, en briques, et quelques tentes à
porter, n'est-ce pas suffisant, que tu aies besoin d'aller attraper les
éléphants pour ton compte, petit propre à rien? Voilà, maintenant que
ces malheureux chasseurs, dont la paye n'approche pas de la mienne, ont
parlé de l'affaire à Petersen Sahib.
Petit Toomai eut peur. Il ne savait pas grand'chose des hommes blancs,
mais Petersen Sahib était pour lui le plus grand homme blanc du monde:
il était le chef de toutes les opérations dans le _Keddah_,--celui
qui prenait tous les éléphants pour le Gouvernement de l'Inde, et qui
en savait plus sur les us et coutumes des éléphants qu'aucun homme du
monde.
--Quoi! qu'est-ce qui peut arriver? dit Petit Toomai.
--Ce qui peut arriver, le pis tout simplement, Petersen Sahib est un
fou: autrement, pourquoi irait-il chasser ces démons sauvages?... Il
peut même exiger de toi de devenir chasseur d'éléphants pour aller
dormir n'importe où, dans ces jungles fiévreuses, pour être un jour,
en fin de compte, foulé à mort dans le _keddah_. Il est heureux que
cette sottise se termine sans accident. La semaine prochaine, la chasse
sera finie, et nous autres, de la plaine, nous regagnerons nos postes.
Alors, nous marcherons sur de bonnes routes et nous ne penserons plus
à tout cela. Mais, fils, je suis fâché que tu te sois mêlé de cette
besogne: c'est l'affaire de ces gens d'Assam, ces immondes rôdeurs de
jungle. Kala Nag ne veut obéir à personne qu'à moi, aussi me faut-il
aller avec lui dans le _keddah_. Mais il n'est qu'un éléphant de
combat, et il n'aide pas à lier les autres; c'est pourquoi je demeure
assis à mon aise, comme il convient à un mahout--non pas un simple
chasseur!--un mahout, dis-je, un homme qui obtient une pension à la
fin de son service. Est-ce que la famille de Toomai des Éléphants
est faite pour se voir foulée aux pieds dans l'ordure d'un _keddah_?
Méchant! Vilain! Fils indigne! Va-t'en laver Kala Nag, fais attention à
ses oreilles, et vois s'il n'a pas d'épines dans les pieds; autrement,
Petersen Sahib t'attrapera, bien sûr, et fera de toi un chasseur
sauvage,... un de ces êtres qui suivent les pistes d'éléphants, un ours
de jungle. Pouah! Fi donc! va!
Petit Toomai s'en alla sans mot dire, mais il raconta tous ses griefs à
Kala Nag, pendant qu'il examinait ses pieds.
--Cela ne fait rien,--dit Petit Toomai, en retournant le bord de son
énorme oreille droite.--Ils ont dit mon nom à Petersen Sahib, et
peut-être... peut-être... qui sait?... Aïe! voici une grosse épine que
je t'ai enlevée!
Les quelques jours suivants furent employés à rassembler les éléphants,
à promener entre deux éléphants apprivoisés les animaux nouvellement
pris, pour n'avoir pas trop d'ennuis avec eux en descendant au Sud,
vers les plaines, puis à réunir les couvertures, les cordes et tout ce
qui avait pu être abîmé ou perdu dans la forêt. Petersen Sahib vint sur
le dos de son intelligente Pudmini: il était allé compter leur paye à
d'autres camps dans les montagnes, car la saison tirait à sa fin; et,
maintenant assis à une table sous un arbre, un commis indigène réglait
leurs gages aux cornacs. Une fois payé, chaque homme retournait à son
éléphant et rejoignait la ligne qui se tenait prête à partir. Les
traqueurs, les chasseurs, les meneurs, tous les hommes du _keddah_
régulier, qui passent dans les jungles une année sur deux, étaient
montés sur le dos des éléphants appartenant aux forces permanentes de
Petersen Sahib, ou bien, adossés au tronc des arbres, leur fusil en
travers des bras; ils plaisantaient les cornacs qui s'en allaient, et
riaient quand les éléphants nouvellement pris rompaient l'alignement
pour courir de tous les côtés. Grand Toomai se dirigea vers le commis
avec Petit Toomai derrière lui, et Machua Appa, le chef des traqueurs,
dit à demi voix à un de ses amis:
--Voilà de la bonne graine de chasseur qui s'envole! C'est une pitié
d'envoyer ce jeune coq de jungle muer dans les plaines.
Or, Petersen Sahib avait des oreilles tout autour de la tête, comme
doit en avoir un homme qui passe sa vie à écouter le plus silencieux
des êtres vivants,--l'éléphant sauvage. Il se retourna sur le dos de
Pudmini, où il était étendu de tout son long, et dit:
--Qu'est-ce donc? Je ne savais pas qu'il y eût un homme parmi les
chasseurs de la plaine, qui eût assez d'esprit pour lier même un
éléphant mort.
--Ce n'est pas un homme, mais un enfant. Il est entré dans le _keddah_,
à la dernière prise, et a jeté la corde à Barmao que voilà, quand nous
tâchions d'éloigner de sa mère ce jeune éléphant qui a une verrue sur
l'épaule.
Machua Appa désigna du doigt Petit Toomai, Petersen Sahib le regarda,
et Petit Toomai salua jusqu'à terre.
--Lui, jeter une corde? Il n'est pas plus haut qu'une cheville à
piquet... Petit, comment t'appelles-tu? dit Petersen Sahib.
Petit Toomai avait trop peur pour desserrer les dents, mais Kala Nag
était derrière lui; l'enfant fit un signe de la main, et l'éléphant
l'enleva dans sa trompe et le tint au niveau du front de Pudmini, en
face du grand Petersen Sahib. Alors, Petit Toomai se couvrit le visage
de ses mains, car il n'était qu'un enfant, et, sauf en ce qui touchait
les éléphants, il était aussi timide qu'un enfant peut l'être.
--Oh! oh!--dit Petersen Sahib en souriant sous sa moustache--et
pourquoi as-tu appris à ton éléphant ce tour-là? Est-ce pour t'aider à
voler le blé vert sur les toits des maisons, quand on met les épis à
sécher?
--Pas le blé vert, Protecteur du Pauvre... les melons, dit Petit-Toomai.