les tubs, mit son nez dans l'encre sur un bureau, et le brûla au bout
du cigare de l'homme, en grimpant sur ses genoux pour voir comment
on s'y prenait pour écrire. A la tombée de la nuit, il courut dans
la chambre de Teddy pour regarder comment on allumait les lampes à
pétrole; et quand Teddy se mit au lit, Rikki-tikki y grimpa aussi. Mais
c'était un compagnon agité, parce qu'il lui fallait, toute la nuit,
se lever pour répondre à chaque bruit et en trouver la cause. La mère
et le père de Teddy vinrent jeter un dernier coup d'œil à leur petit
garçon, et trouvèrent Rikki-tikki tout éveillé sur l'oreiller.
--Je n'aime pas cela,--dit la mère de Teddy--il pourrait mordre
l'enfant.
--Il ne fera rien de pareil, dit le père, Teddy est plus en sûreté avec
cette petite bête que s'il avait un braque pour le garder... Si un
serpent entrait dans la chambre maintenant...
Mais la mère de Teddy ne voulait pas même songer à de pareilles
horreurs.
De bonne heure, le matin, Rikki-tikki vint au premier déjeuner sous la
véranda, porté sur l'épaule de Teddy; on lui donna une banane et un peu
d'œuf à la coque, et il se laissa prendre sur leurs genoux aux uns
après les autres, parce qu'une mangouste bien élevée espère toujours
devenir à quelque moment une mangouste domestique, et avoir des
chambres pour courir au travers. Or, la mère de Rikki-tikki (elle avait
habité autrefois la maison du général à Segowlee) avait soigneusement
instruit son fils de ce qu'il devait faire si jamais il rencontrait des
hommes blancs.
Puis, Rikki-tikki sortit dans le jardin pour voir ce qu'il y avait
à voir. C'était un grand jardin, seulement à moitié cultivé, avec
des buissons de roses Maréchal Niel aussi gros que des kiosques, des
citronniers et des orangers, des bouquets de bambous et des fourrés de
hautes herbes. Rikki-tikki se lécha les lèvres.
--Voilà un splendide terrain de chasse, dit-il.
A cette pensée, sa queue se hérissa en goupillon, et il s'était mis
à courir de haut en bas et de bas en haut du jardin, flairant de tous
côtés, lorsqu'il entendit les voix les plus lamentables sortir d'un
buisson épineux.
C'était Darzee, l'oiseau-tailleur, et sa femme. Ils avaient fait un
beau nid en rapprochant deux larges feuilles dont ils avaient cousu les
bords avec des fibres, et rempli l'intérieur de coton et de bourres
duveteuses. Le nid se balançait de côté et d'autre, tandis qu'ils
pleuraient, perchés à l'entrée.
--Qu'est-ce que vous avez? demanda Rikki-tikki.
--Nous sommes très malheureux, dit Darzee. Un de nos bébés, hier, est
tombé du nid, et Nag l'a mangé.
--Hum! dit Rikki-tikki, voilà qui est fort triste... Mais je suis
étranger ici. Qui est-ce, Nag?
Darzee et sa femme, pour toute réponse, se blottirent dans leur
nid, car, de l'épaisseur de l'herbe, au pied du buisson, sortit un
sifflement sourd... un horrible son glacé... qui fit sauter Rikki-tikki
de deux pieds en arrière. Alors, pouce par pouce, s'éleva de l'herbe
la tête au capuchon étendu de Nag, le gros cobra noir, qui avait bien
cinq pieds de long de la langue à la queue. Lorsqu'il eut soulevé un
tiers de son corps au-dessus du sol, il resta à se balancer de droite
et de gauche, exactement comme se balance dans le vent une touffe de
pissenlit, et il regarda Rikki-tikki avec ces yeux mauvais du serpent,
qui ne changent jamais d'expression, quelle que soit sa pensée.
--Qui est-ce, Nag? dit-il. C'est _moi_, Nag. Le grand Dieu Brahma a
mis sa marque sur tout notre peuple, quand le premier cobra eut étendu
son capuchon pour préserver Brahma du soleil pendant qu'il dormait...
Regarde, et tremble!
Il étendit plus que jamais son capuchon, et Rikki-tikki vit sur son dos
la marque des lunettes, qui ressemble plus exactement à l'œillet d'une
fermeture d'agrafe.
Il eut peur une minute; mais il est impossible à une mangouste d'avoir
peur longtemps, et, bien que Rikki-tikki n'eût jamais encore rencontré
de cobra vivant, sa mère l'avait nourri de cobras morts et il savait
bien que la grande affaire de la vie d'une mangouste adulte est de
faire la guerre aux serpents et de les manger. Nag le savait aussi, et,
tout au fond de son cœur glacé, il avait peur.
--Eh bien,--dit Rikki-tikki, et sa queue se gonfla de nouveau,--marqué
ou non, pensez-vous qu'on ait le droit de manger les petits oiseaux qui
tombent des nids?
Nag réfléchissait et surveillait les moindres mouvements de l'herbe
derrière Rikki-tikki. Il savait qu'une mangouste dans le jardin
signifiait, plus tôt ou plus tard, la mort pour lui et sa famille; mais
il voulait mettre Rikki-tikki hors de ses gardes. Aussi laissa-t-il
retomber un peu sa tête, et la pencha-t-il de côté.
--Causons, dit-il.... Vous mangez bien des œufs. Pourquoi ne
mangerions-nous pas des oiseaux?
--Derrière vous!... Regardez derrière-vous! chanta Darzee.
Rikki-tikki en savait trop pour perdre son temps à ouvrir de grands
yeux. Il sauta en l'air aussi haut qu'il put, et, juste au-dessous de
lui siffla la tête de Nagaina, la mauvaise femme de Nag. Elle avait
rampé par derrière pendant la conversation, afin d'en finir tout de
suite; et Rikki-tikki entendit son sifflement de rage lorsqu'elle vit
son coup manqué. Il retomba presque en travers de son dos, et s'il
avait été une vieille mangouste, il aurait su que c'était alors le
moment de lui briser les reins d'un coup de dent; mais il eut peur du
terrible coup de fouet en retour du cobra. Il mordit, il est vrai, mais
pas assez longtemps, et sauta hors de portée de la queue cinglante,
laissant Nagaina meurtrie et furieuse.
--Méchant, méchant Darzee! dit Nag.
Et il fouetta l'air aussi haut qu'il pouvait atteindre dans la
direction du nid au milieu du buisson d'épines; mais Darzee l'avait
construit hors de l'atteinte des serpents, et le nid ne fit que se
balancer de côté et d'autre.
Rikki-tikki sentit ses yeux devenir rouges et brûlants (quand les yeux
d'une mangouste deviennent rouges, elle est en colère), et il s'assit
sur sa queue et ses jambes de derrière comme un petit kanguroo, regarda
tout autour de lui, et claqua des dents de rage. Mais Nag et Nagaina
avaient disparu dans l'herbe. Lorsqu'un serpent manque son coup, il ne
dit jamais rien ni ne laisse rien deviner de ce qu'il a l'intention de
faire ensuite. Rikki-tikki ne se souciait pas de les suivre, car il ne
se sentait pas sûr de venir à bout de deux serpents à la fois. Aussi
trotta-t-il vers l'allée sablée près de la maison, et s'assit-il pour
réfléchir. C'était pour lui une sérieuse affaire.
Si vous lisez les vieux livres d'histoire naturelle, vous verrez qu'ils
disent que lorsqu'une mangouste combat contre un serpent, et qu'il lui
arrive d'être mordue, elle se sauve pour manger quelque herbe qui la
guérit. Ce n'est pas vrai. La victoire est seulement une affaire d'œil
vif et de pied prompt, détente de serpent contre saut de mangouste,
et, comme aucun œil ne peut suivre le mouvement d'une tête de serpent
lorsqu'elle frappe, il s'agit là d'un prodige plus étonnant que des
herbes magiques n'en pourraient opérer.
Rikki-tikki savait qu'il était une jeune mangouste, et n'en fut que
plus satisfait d'avoir su éviter si adroitement un coup porté par
derrière. Il en tira de la confiance en lui-même, et lorsque Teddy
descendit en courant le sentier, Rikki-tikki se sentait disposé à être
flatté. Mais, juste au moment où Teddy se penchait, quelque chose se
tortilla un peu dans la poussière, et une toute petite voix dit:
--Prenez garde, je suis la Mort!
C'était Karait, le minuscule serpent brun, couleur de sable, qui aime
à se dissimuler dans la poussière. Sa morsure est aussi dangereuse que
celle du cobra; mais il est si petit que personne n'y prend garde,
aussi n'en fait-il que plus de mal.
Les yeux de Rikki-tikki devinrent rouges de nouveau, et il remonta en
dansant vers Karait, avec ce balancement particulier et cette marche
ondulante qu'il avait hérités de sa famille. Cela paraît très comique,
mais c'est une allure si parfaitement balancée, qu'à n'importe quel
angle on peut en changer soudain la direction: ce qui, lorsqu'il s'agit
de serpents, est un avantage. Rikki ne s'en rendait pas compte, mais
il faisait là une chose beaucoup plus dangereuse que de combattre Nag:
Karait est si petit et peut se retourner si facilement qu'à moins
que Rikki ne le mordît à la partie supérieure du dos tout près de la
tête, il pouvait, d'un coup en retour, l'atteindre à l'œil ou à la
lèvre. Mais Rikki ne savait pas; ses yeux étaient tout rouges, et il
se balançait d'arrière en avant, cherchant la bonne place à saisir.
Karait s'élança. Rikki sauta de côté et essaya de courir dessus, mais
la méchante petite tête grise et poudreuse siffla à un cheveu de son
épaule, et il lui fallut bondir par-dessus le corps, tandis que la tête
suivait de près ses talons.
Teddy héla du côté de la maison:
--Oh, venez voir! Notre mangouste est en train de tuer un serpent.
Et Rikki-tikki entendit la mère de Teddy pousser un cri tandis que le
père se précipitait dehors avec un bâton; mais, dans le temps qu'il
venait, Karait avait poussé une botte imprudente, et Rikki-tikki avait
bondi, sauté sur le dos du serpent, laissé tomber sa tête très bas
entre ses pattes de devant, mordu au dos le plus haut qu'il pouvait
atteindre, et roulé au loin. Cette morsure paralysa Karait, et
Rikki-tikki allait le dévorer en commençant par la queue, suivant la
coutume de sa famille à dîner, lorsqu'il se rappela qu'un repas copieux
appesantit une mangouste, et que, pouvant avoir besoin sur l'heure de
toute sa force et de toute son agilité, il lui fallait rester à jeun.
Il s'en alla prendre un bain de poussière sous des touffes de ricins,
tandis que le père de Teddy frappait le cadavre de Karait.
--A quoi cela sert-il? pensa Rikki-tikki; j'ai tout terminé.
Et alors la mère de Teddy le prit dans la poussière, et le serra dans
ses bras, en pleurant qu'il avait sauvé Teddy de la mort; et le père de
Teddy déclara qu'il était une providence; et Teddy regarda tout cela
avec de grands yeux effarés.
Rikki-tikki se divertissait plutôt de tous ces embarras que
naturellement il ne comprenait pas. La mère de Teddy aurait aussi
bien pu caresser l'enfant pour avoir joué dans la poussière. Rikki
s'amusait on ne peut plus.
Ce soir-là, à dîner, en se promenant de côté et d'autre parmi les
verres sur la table, il lui aurait été facile de se bourrer de bonnes
choses trois fois plus qu'il ne fallait, mais il avait Nag et Nagaina
présents à la mémoire, et bien que ce fût fort agréable d'être flatté
et choyé par la mère de Teddy, et de rester sur l'épaule de Teddy, ses
yeux devenaient rouges de temps en temps, et il partait en son long cri
de guerre: _Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!_
Teddy l'emmena coucher, et insista pour qu'il dormît sous son menton.
Rikki-tikki était trop bien élevé pour mordre ou égratigner. Mais,
aussitôt que Teddy fut endormi, il s'en alla faire sa ronde de nuit
autour de la maison, et, dans l'obscurité, se heurta, en courant,
contre Chuchundra, le rat-musqué, qui rampait le long du mur.
Chuchundra est une petite bête au cœur brisé. Il pleurniche et pépie
toute la nuit, en essayant de se remonter le moral pour courir au
milieu des chambres; mais jamais il n'y arrive.
--Ne me tuez pas,--dit Chuchundra, presque en pleurant.--Rikki-tikki,
ne me tuez pas!
--Pensez-vous qu'un tueur de serpents tue des rats musqués? dit
Rikki-tikki avec mépris.
--Ceux qui tuent les serpents seront tués par les serpents,--dit
Chuchundra, avec plus de douleur que jamais.--Et comment puis-je être
sûr que Nag ne me prendra pas pour vous par quelque nuit sombre?
--Il n'y a pas le moindre danger, dit Rikki-tikki; car Nag est dans le
jardin, et je sais que vous n'y allez pas.
--Mon cousin Chua, le rat, m'a raconté..., commença Chuchundra.
Et alors, il s'arrêta.
--Vous a raconté quoi?
--Chut! Nag est partout, Rikki-tikki. Vous auriez dû parler à Chua dans
le jardin.
--Je ne lui ai pas parlé... Donc, il faut me dire. Vite, Chuchundra, ou
je vais vous mordre!
Chuchundra s'assit, et pleura au point que les larmes coulaient le long
de ses moustaches.
--Je suis un très pauvre homme, sanglota-t-il. Je n'ai jamais assez de
courage pour trotter au milieu des chambres... Chut! Je n'ai besoin de
rien vous dire... N'entendez-vous pas, Rikki-tikki?
Rikki-tikki écouta. La maison était aussi tranquille que possible,
mais il pensa entendre un imperceptible cra-cra... un bruit aussi léger
que celui d'une guêpe marchant sur un carreau de vitre... un grattement
sec d'écailles sur la brique.
--C'est Nag ou Nagaina, se dit-il, qui est en train de ramper dans le
conduit de la salle de bain... Vous avez raison, Chuchundra, j'aurais
dû parler à Chua.
Il se glissa dans la salle de bain de Teddy, mais il n'y trouva
personne, puis, dans la salle de bain de la mère de Teddy. Au bas du
mur crépi de plâtre, une brique avait été enlevée pour le passage d'une
conduite d'eau, et, au moment où Rikki-tikki se glissait dans la pièce,
le long de l'espèce de margelle en maçonnerie où la baignoire était
posée, il entendit Nag et Nagaina chuchoter dehors au clair de lune:
--Quand la maison sera vide,--disait Nagaina à son mari,--il faudra
bien qu'il s'en aille, et alors, nous rentrerons en possession du
jardin. Entrez tout doucement, et souvenez-vous que l'homme qui a tué
Karait est la première personne à mordre. Puis, revenez me dire ce
qu'il en aura été, et nous ferons ensemble la chasse à Rikki-tikki.
--Mais êtes-vous sûre qu'il y a quelque chose à gagner en tuant les
gens! demanda Nag.
--Tout à gagner. Quand il n'y avait personne dans le bungalow,
avions-nous une mangouste dans le jardin? Aussi longtemps que le
bungalow est vide, nous sommes roi et reine du jardin; et souvenez-vous
qu'aussitôt que nos œufs seront éclos dans la melonnière... comme
ils peuvent l'être demain... nos enfants auront besoin de place et
tranquillité.
--Je n'y songeais pas, dit Nag. Je vais y aller, mais il est inutile
de faire la chasse à Rikki-tikki ensuite. Je tuerai l'homme et sa
femme, puis l'enfant si je peux, et partirai tranquillement. Alors, le
bungalow sera vide, et Rikki-tikki s'en ira.
Rikki-tikki tressaillit tout entier de rage et de haine en entendant
tout cela. Puis il vit la tête de Nag sortir du conduit, suivie des
cinq pieds de long de son corps écailleux et froid. Tout furieux qu'il
fût, il eut cependant très peur en voyant la taille du grand cobra. Nag
se leva, dressa la tête, et regarda dans la salle de bain, à travers
l'obscurité où Rikki-tikki pouvait voir ses yeux étinceler.
--Si je le tue à cette place maintenant, Nagaina le saura; et, d'un
autre côté, si je lui livre bataille ouverte sur le plancher, les
avantages sont pour lui... Que faire? se dit Rikki-tikki.
Nag ondula deci delà, et Rikki-tikki l'entendit boire dans la plus
grosse jarre qui servait à remplir la baignoire.
--Voilà qui est bien, dit le serpent. Maintenant, lorsque Karait a été
tué, l'homme avait un bâton. Il peut l'avoir encore; mais, quand il
viendra au bain, le matin, il ne l'aura pas. J'attendrai ici jusqu'à ce
qu'il vienne... Nagaina... m'entendez-vous?... Je vais attendre ici, au
frais, jusqu'au jour.
Aucune réponse ne vint du dehors, ce qui apprit à Rikki-tikki que
Nagaina était partie. Nag se replia sur lui-même, anneau par anneau,
tout autour du fond bombé de la jarre, et Rikki-tikki se tint
tranquille comme la mort.
Au bout d'une heure, il commença à se mouvoir, muscle après muscle,
vers la jarre. Nag était endormi, et Rikki-tikki contempla son grand
dos, se demandant quelle serait la meilleure place pour une bonne prise.
--Si je ne lui brise pas les reins au premier saut, se dit Rikki, il
pourra encore combattre; et... s'il combat... ô Rikki!
Il considéra l'épaisseur du cou au-dessous du capuchon, mais c'était
trop pour lui; et une morsure près de la queue ne ferait que mettre Nag
en fureur.
--Il faut que ce soit à la tête, dit-il enfin; à la tête au-dessus du
capuchon; et, quand une fois je le tiendrai par là, il ne faudra plus
le lâcher.
Alors, il sauta. La tête reposait un peu en dehors de la jarre, sous
la courbe de sa panse; et, au moment où ses dents crochèrent, Rikki
s'arc-bouta du dos à la convexité de la cruche d'argile pour clouer la
tête à terre. Cela lui donna une seconde de prise qu'il employa de son
mieux. Puis, il fut cogné de droite et de gauche comme un rat secoué
par un chien--en avant et en arrière sur le plancher, en haut et en
bas, et en rond en grands cercles; mais ses yeux étaient rouges, et il
tenait bon tandis que le corps du serpent cinglait le plancher comme
un fouet de charrue, renversant les ustensiles d'étain, la boîte à
savon, la brosse à friction, et sonnait contre la paroi de métal de la
baignoire. Tout en tenant, il resserrait l'étau de ses mâchoires car
il se sentait sûr d'être assommé, et, pour l'honneur de la famille,
il préférait qu'on le trouvât les dents fermées sur sa proie. Malade
de vertige, moulu de coups, les chocs lui semblaient sur le point
de le mettre en pièces, lorsque quelque chose partit comme un coup
de tonnerre juste derrière lui, une rafale brûlante lui fit perdre
connaissance et une flamme lui roussit le poil. L'homme avait été
réveillé par le bruit, et avait déchargé les deux canons de son fusil
sur Nag, juste derrière le capuchon.
Rikki-tikki, les yeux fermés, continuait à tenir bon, car, maintenant,
il était tout à fait certain d'être mort; mais la tête ne bougeait
plus, et l'homme, ramassant la mangouste, dit:
--C'est encore la mangouste, Alice; et c'est _notre_ vie que le petit
bonhomme a sauvée maintenant.
Alors, la mère de Teddy vint, le visage tout blanc, et contempla ce qui
restait de Nag; et Rikki-tikki se traîna jusqu'à la chambre de Teddy,
où il passa presque le reste de la nuit à se secouer délicatement pour
découvrir s'il était vraiment brisé en quarante morceaux, comme il se
l'imaginait.
Lorsque arriva le matin, il était fort raide, mais très content de ses
hauts faits.
--Maintenant, j'ai Nagaina à régler, et elle sera pire que cinq Nags;
en outre, qui sait quand les œufs dont elle a parlé vont éclore...
Bonté divine!... Il faut que j'aille voir Darzee--dit-il.
Sans attendre le déjeuner, Rikki-tikki courut au buisson épineux où
Darzee, à pleine voix, chantait un chant de triomphe. La nouvelle de la
mort de Nag avait fait le tour du jardin, car le balayeur avait jeté le
corps sur le fumier.
--Oh, stupide touffe de plumes, dit Rikki-tikki avec colère. Est-ce le
moment de chanter?
--Nag est mort... est mort... est mort! chanta Darzee. Le vaillant
Rikki-tikki l'a pris par la tête et a tenu bon. L'homme a apporté
le bâton qui fait _boum_, et Nag est tombé en deux morceaux! Il ne
recommencera plus à manger mes bébés.
--Tout cela est assez vrai; mais où est Nagaina?--demanda Rikki-tikki,
en regardant soigneusement autour de lui.
--Nagaina est venue au conduit de la salle de bain pour appeler Nag,
continua Darzee; et Nag est sorti sur le bout d'un bâton... le balayeur
l'a ramassé au bout d'un bâton, et l'a jeté sur le fumier!... Chantons
le grand Rikki-tikki à l'œil rouge!
Et Darzee enfla son gosier et chanta.
--Si je pouvais atteindre à votre nid, je roulerais vos bébés dehors!
dit Rikki-tikki. Vous ne savez pas faire les choses en leur temps. Vous
êtes là dans votre nid, suffisamment en sécurité; mais ici, en bas,
c'est pour moi la guerre. Arrêtez-vous pour une minute de chanter,
Darzee.
--Pour l'amour du grand, du beau Rikki-tikki, je vais m'arrêter,
répondit Darzee... Qu'y a-t-il, ô Tueur du terrible Nag?
--Pour la troisième fois, où est Nagaina?
--Sur le fumier, auprès des écuries, menant le deuil de Nag... Glorieux
est Rikki-tikki, le héros aux dents blanches.
--Au diable mes dents blanches! Avez-vous jamais entendu dire où elle
garde ses œufs?
--Dans la melonnière, au bout, tout près du mur, à l'endroit où tape
le soleil presque toute la journée. Il y a des semaines qu'elle les a
cachés là.
--Et vous n'avez jamais pensé que cela valût la peine de me le dire?...
Au bout, tout près du mur, dites-vous?
--Rikki-tikki... vous n'allez pas manger ses œufs?
--Pas exactement les manger; non... Darzee, si vous avez un grain de
bon sens, vous allez voler aux écuries, faire semblant d'avoir l'aile
brisée, et laisser Nagaina vous donner la chasse jusqu'à ce buisson.
Il me faut aller à la melonnière, et si j'y allais maintenant, elle me
verrait.
Darzee était un petit compère dont la cervelle emplumée ne pouvait
tenir plus d'une idée à la fois; et justement parce qu'il savait que
les enfants de Nagaina naissaient dans des œufs, comme les siens, il
ne lui semblait pas, à première vue, qu'il fût juste de les détruire.
Mais sa femme était un oiseau raisonnable, et elle savait que les
œufs de cobra voulaient dire de jeunes cobras un peu plus tard; aussi
s'envola-t-elle du nid, et laissa-t-elle Darzee tenir chaud aux bébés
et continuer sa chanson sur la mort de Nag. Darzee, en quelques points,
ressemblait beaucoup aux hommes.
Elle voleta près du fumier, sous le nez de Nagaina, et gémit:
--Oh, j'ai l'aile cassée!... Le petit garçon de la maison m'a jeté une
pierre, et l'a cassée.
Puis elle se mit à voleter plus désespérément que jamais.
Nagaina leva la tête, et siffla:
--C'est vous qui avez averti Rikki-tikki quand je voulais le tuer.
Sans mentir, vous avez mal choisi l'endroit pour boiter.
Et elle se dirigea vers la femme de Darzee en glissant sur la poussière.
--Le petit garçon l'a cassée d'un coup de pierre!--cria d'une voix
perçante la femme de Darzee.
--Bon! Ce peut-être de quelque consolation pour vous, quand vous serez
morte, de savoir que je vais régler aussi mes comptes avec le petit
garçon. Mon mari gît sur le fumier ce matin, mais, avant la nuit, le
petit garçon sera étendu très tranquille dans la maison... A quoi bon
courir?... Je suis sûre de vous attraper... Petite sotte, regardez-moi!
La femme de Darzee en savait trop pour faire une pareille chose. Car
une fois que les yeux d'un oiseau rencontrent ceux d'un serpent, il est
pris d'une telle peur qu'il ne peut plus bouger. La femme de Darzee, en
pépiant douloureusement, continua à voleter, sans quitter le sol, et
Nagaina activa son allure.
Rikki-tikki les entendit remonter le sentier qui les éloignait des
écuries, et galopa vers l'extrémité de la planche de melons au pied
du mur. Là, dans la chaude litière, au-dessus des melons, il trouva,
habilement cachés, vingt-cinq œufs de la grosseur à peu près des
œufs de poule de Bantam, mais avec des peaux blanchâtres en guise de
coquilles.
--Je ne suis pas arrivé un jour trop tôt, dit-il.
Car il pouvait voir les jeunes cobras roulés dans l'intérieur de la
peau, et il savait que, dès l'instant où ils sont éclos, ils peuvent
chacun tuer un homme aussi bien qu'une mangouste. Il emporta d'un coup
de dent les bouts des œufs aussi vite qu'il pouvait en prenant soin
d'écraser les jeunes cobras, et en retournant de temps en temps la
litière pour voir s'il n'en avait omis aucun. A la fin, il ne resta
plus que trois œufs, et Rikki-tikki commençait à rire en lui-même,
quand il entendit la femme de Darzee crier à tue-tête:
--Rikki-tikki, j'ai conduit Nagaina du côté de la maison,... elle est
entrée sous la véranda, et... oh! venez vite... elle veut tuer!
Rikki-tikki écrasa deux œufs, redégringola au bas de la melonnière
avec le troisième œuf dans sa bouche, et se précipita vers la véranda
aussi vite que ses pattes pouvaient le porter.
Teddy, sa mère et son père étaient là, devant leur déjeuner du matin.
Mais Rikki-tikki vit qu'ils ne mangeaient rien. Ils se tenaient dans
une immobilité de pierre, et leurs visages étaient blancs. Nagaina,
enroulée sur la natte, près de la chaise de Teddy, à distance commode
pour frapper la jambe nue du jeune garçon, se balançait de côté et
d'autre en chantant un chant de triomphe.
--Fils de l'homme qui a tué Nag, sifflait-elle, reste tranquille... Je
ne suis pas encore prête... Attends un peu... Restez bien immobiles
tous trois!... Si vous bougez, je frappe... et si vous ne bougez pas,
je frappe encore... Oh, insensés, qui avez tué mon Nag!
Les yeux de Teddy étaient fixés sur son père, et tout ce que son père
pouvait faire était de murmurer:
--Restez tranquille, Teddy... Il ne faut pas bouger... Teddy, restez
tranquille.
C'est alors que Rikki-tikki arriva et cria:
--Retournez-vous, Nagaina; retournez-vous, et en garde!
--Chaque chose en son temps,--dit-elle, sans remuer les yeux.--Je
réglerai tout à l'heure mon compte avec vous. Regardez vos amis,
Rikki-tikki. Ils sont immobiles et blancs... Ils sont épouvantés... Ils
n'osent bouger... et si vous approchez d'un pas, je frappe.