Kotick reprit à la nage le chemin de Novastoshnah, laissant crier les

mouettes. Mais il ne trouva à son retour aucune sympathie envers son

humble tentative de découvrir un lieu paisible pour les phoques. On lui

dit que les hommes avaient toujours mené les _holluschickies_, cela

faisait partie de la besogne quotidienne, et que, s'il n'aimait pas à

voir de vilaines choses, il n'avait qu'à ne pas aller aux abattoirs.

Mais aucun des autres phoques n'avait vu la tuerie et c'est ce qui

faisait la différence entre lui et ses amis. De plus, Kotick était un

phoque blanc.

--Ce que tu as à faire--dit le vieux Sea Catch, après avoir entendu les

aventures de son fils--c'est à grandir et à devenir un grand phoque

comme ton père, à fonder une _nursery_ sur la plage, et alors, ils te

laisseront la paix. Dans cinq ans d'ici, tu devrais pouvoir te battre

pour ton compte.

Même la douce Matkah, sa mère, lui dit:

--Tu ne pourras jamais empêcher les tueries. Va jouer dans la mer,

Kotick.

Et Kotick s'en alla danser la danse du feu, avec son petit cœur très

gros.

Cet automne, il quitta la grève aussitôt qu'il put et se mit seul

en route, à cause d'une idée qu'il avait dans sa tête obstinée. Il

trouverait Sea Cow, si un tel personnage existait dans l'étendue des

mers, et il découvrirait une île paisible avec de bonnes grèves de

sable ferme pour les phoques, où les hommes ne pourraient pas les

atteindre.

Infatigablement, tout seul, il explora l'océan, du nord au sud du

Pacifique, nageant jusqu'à trois cents milles en un jour et une nuit.

Il lui arriva plus d'aventures qu'on ne peut raconter; c'est tout juste

s'il échappa au Requin tacheté ainsi qu'au Marteau; il rencontra tous

les ruffians sans foi qui vagabondent à travers les mers, et les lourds

poissons polis, et les grands coquillages écarlates et tachetés qui

restent à l'ancre au même endroit des centaines d'années et en tirent

le plus grand orgueil; mais il ne rencontra jamais Sea Cow, et jamais

il ne trouva une île qui lui plût. Si la grève était bonne et dure,

avec une pente douce où les phoques pussent jouer, il y avait toujours

à l'horizon la fumée d'un baleinier en train de bouillir de la graisse,

et Kotick savait ce que cela signifiait. Ou bien il pouvait voir que

les phoques avaient visité l'île autrefois et y avaient été détruits

par des massacres; et Kotick savait que là où les hommes sont déjà

venus, ils reviennent toujours.

Il fit route avec un vieil albatros à queue tronquée, qui lui apprit

que l'île de Kerguélen était l'endroit rêvé pour la paix et le silence,

et lorsque Kotick descendit par là, c'est tout au plus s'il ne se

fracassa pas en miettes contre de mauvaises falaises noires, pendant un

violent orage de grêle accompagné de foudre et de tonnerre. Pourtant,

comme il souquait contre le vent, il put voir que, même là, il y avait

eu jadis une _nursery_ de phoques. Et il en était de même dans toutes

les autres îles qu'il visita.

Limmershin en énuméra une longue liste, car il disait que Kotick passa

en explorations cinq saisons, avec, chaque année, un repos de quatre

mois à Novastoshnah où les _holluschickies_ se moquaient de lui et de

ses îles imaginaires. Il alla aux Gallapagos, un horrible endroit

desséché sous l'Équateur, où il pensa être cuit par le soleil; il

alla aux îles de Géorgie, aux Orcades, à l'île d'Émeraude, à l'île du

Petit-Rossignol, à l'île de Bouvet, aux Crosset, et même à une toute

petite île au sud du cap de Bonne-Espérance. Mais partout le peuple

de la mer lui répétait la même chose. Les phoques étaient venus à

ces îles dans les temps, mais les hommes les y avaient massacrés et

détruits. Même, un jour, après avoir nagé des centaines de lieues dans

les eaux du Pacifique, en atteignant un endroit nommé le cap Corientes

(c'était à son retour de l'île de Gough), il trouva sur un rocher

quelques centaines de phoques galeux qui lui dirent que les hommes

venaient là aussi. Cela faillit le désespérer, et il doublait le cap,

en route vers ses grèves natales, quand, sur le chemin du nord, il

aborda dans une île couverte d'arbres verts, où il trouva un vieux...

très vieux phoque qui se mourait. Kotick pêcha pour lui, et lui raconta

tous ses échecs.

--Maintenant, dit Kotick, je retourne à Novastoshnah, et, si je suis

poussé vers les abattoirs avec les _holluschickies_, je ne m'en soucie

plus.

Le vieux phoque, au contraire, l'encouragea:

--Essaie une fois encore. Je suis le dernier de la tribu perdue de

Masafuera, et, aux jours où les hommes nous tuaient par centaines de

mille, il courait une légende sur les grèves au sujet d'un phoque blanc

qui, un jour, descendrait du nord et conduirait le peuple des phoques

à un endroit paisible. Je suis vieux et je ne vivrai pas pour voir ce

jour-là, mais d'autres vivront pour le voir. Essaie une fois encore.

Kotick retroussa sa moustache (elle était superbe), et dit:

--Je suis le seul phoque blanc qui soit jamais né sur les grèves et je

suis le seul phoque, blanc ou noir, qui ait pensé jamais à chercher des

îles nouvelles.

Cela le réconforta considérablement.

Quand il revint à Novastoshnah, cet été-là, Matkah, sa mère, le

supplia de se marier et d'établir son ménage, car il n'était plus un

_holluschickie_ mais un _sea catch_ ayant atteint sa pleine croissance,

avec une crinière blanche et frisée sur les épaules, aussi lourd, aussi

grand, aussi courageux que son père.

--Donnez-moi une autre saison, dit-il. Rappelez-vous, mère, c'est

toujours la septième vague qui remonte la grève le plus haut.

Coïncidence assez curieuse, il se trouva une phoque qui jugea, comme

lui, qu'elle remettrait son mariage à l'année suivante, et Kotick dansa

la danse du feu avec elle tout le long de la grève de Lukannon, la nuit

qui précéda son départ pour sa dernière croisière. Cette fois, il se

dirigea vers l'ouest, car il était tombé sur la piste d'un grand banc

de flétans, et il avait besoin d'au moins cent livres de poisson par

jour pour se tenir en condition. Il les chassa jusqu'à ce qu'il fût

las, puis il se mit en rond et s'endormit dans les creux de la houle

qui bat Copper Island. Il connaissait parfaitement la côte, de sorte

que, vers minuit, en heurtant doucement un lit de varech, il dit:

--Hum, le flot est fort ce soir!

Se retournant sous l'eau, il ouvrit lentement les yeux et s'étira. Puis

il sauta comme un chat, en apercevant d'énormes choses qui musaient à

travers l'eau des hauts fonds et broutaient sur les lourdes franges des

varechs.

--Par les Grands Brisants de Magellan, dit-il dans sa moustache. Qui

donc, de toute la mer profonde, sont ces gens-là?

Ils ne ressemblaient à rien: morse, lion-de-mer, phoque, ours,

baleine, requin, poisson, pieuvre ou coquillage, que jamais Kotick

eût vu auparavant. Ils avaient de vingt à trente pieds de long, pas

de nageoires postérieures, mais une queue en forme de pelle qui

paraissait taillée dans du cuir mouillé. Leurs têtes étaient les plus

ridicules choses qu'on pût voir, et ils se balançaient sur le bout de

leurs queues en eau profonde lorsqu'ils ne paissaient pas, se saluant

solennellement les uns les autres, et agitant leurs nageoires de devant

comme un gros homme agite des bras trop courts.

--Ahem! dit Kotick. Bon plaisir, messieurs?

Les grosses créatures répondirent en dodelinant, et en agitant leurs

nageoires comme le Frog-Foot-man[1].

[1] Personnage de «_Alice in Sunderland_», livre humouristique

très populaire en Angleterre. Il s'agit d'un valet de pied qui salue

toujours et ne répond jamais.

Quand ils se remirent à pâturer, Kotick vit que leur lèvre supérieure

était fendue en deux morceaux, qu'ils pouvaient écarter d'environ un

pied, et rejoindre à nouveau avec un boisseau de goémon dans la fente.

Ils poussaient le varech dans leurs bouches et mâchaient solennellement.

--Sale manière de manger, dit Kotick.

Ils dodelinèrent encore, et Kotick commença à perdre patience.

--Très bien! dit-il. Si vraiment vous possédez une articulation de plus

que les autres dans votre nageoire de devant, ce n'est pas la peine de

faire tant d'embarras. Je vois que vous saluez gracieusement, mais je

voudrais connaître vos noms.

Les lèvres fendues s'agitèrent et se tordirent; les yeux vitreux et

verdâtres s'arrondirent, mais ils ne parlèrent pas.

--Eh bien, dit Kotick, vous êtes les seules gens que j'aie jamais

rencontrés qui soient plus laids que Sea Vitch... et plus mal léchés.

Alors, il se souvint en un éclair de ce que la Mouette-Bourgmestre lui

avait crié, quand il n'était qu'un petit de l'année, à Walrus Islet, et

il retomba en arrière dans l'eau: il voyait qu'il avait enfin découvert

Sea Cow!

Les vaches marines continuaient à mâchonner, à pâturer et à ruminer

dans le varech, et Kotick leur posa des questions dans toutes les

langues qu'il avait ramassées au cours de ses voyages, car le peuple

de la mer parle presque autant de langues que les êtres humains. Mais

les vaches marines ne répondaient pas, car Sea Cow ne sait pas parler.

Il n'a que six os dans le cou au lieu de sept, et on dit, dans la mer,

que c'est cela qui l'empêche de parler, même avec ses semblables; mais,

comme vous le savez, il a une articulation d'extra dans sa nageoire

antérieure, et, en l'agitant de haut en bas et de droite à gauche,

il produit des mouvements qui répondent à une sorte de grossier code

télégraphique.

Au lever du jour, la crinière de Kotick se tenait debout toute seule,

et sa patience était partie où vont les crabes morts. Alors, les vaches

marines entreprirent de voyager très lentement du côté du nord, en

s'arrêtant souvent pour tenir d'absurdes conciliabules tout en saluts

grotesques, et Kotick les suivit en se disant:

--Des gens aussi idiots que cela se seraient fait massacrer depuis

longtemps s'ils n'avaient découvert quelque île sûre, et ce qui est

assez bon pour Sea Cow est assez bon pour Sea Catch... C'est égal,

j'aimerais qu'ils se dépêchent.

Ce fut un voyage harassant pour Kotick. Le troupeau des vaches marines

ne parcourait jamais plus de quarante ou cinquante milles par jour,

s'arrêtait la nuit pour brouter et suivait la côte tout le temps,

pendant que Kotick nageait autour, par-dessus et par-dessous, mais

sans parvenir à lui faire faire un pas de plus. A mesure qu'elles

avançaient vers le nord, elles tenaient un conseil en saluts toutes

les quelques heures, et Kotick s'était presque rongé la moustache

d'impatience lorsqu'il s'aperçut qu'elles remontaient un courant d'eau

plus chaude. Alors, il se sentit quelque respect pour elles. Une nuit,

elles se laissèrent couler à travers l'eau luisante--couler comme

des pierres--et, pour la première fois depuis qu'il les connaissait,

elles se mirent à nager vite. Kotick suivit, étonné de leur allure;

il n'avait jamais rêvé que Sea Cow existât comme nageur. Elles mirent

le cap sur une falaise du rivage, une falaise dont le pied courait

sous l'eau profonde et dans laquelle s'ouvrait un trou noir, par vingt

brasses de profondeur. Ce fut un long, très long parcours, et Kotick

avait grand besoin d'air frais en émergeant du boyau sombre à travers

lequel on l'avait conduit.

--Par ma perruque,--dit-il, en débouchant en eau libre, à l'autre

extrémité, tout suffoquant et soufflant.--C'est un long plongeon, mais

il en vaut la peine.

Les vaches marines s'étaient séparées et paissaient paresseusement sur

les bords des plus belles grèves que Kotick eût jamais vues. Il y avait

de longues bandes de rochers, polis par l'usure de l'eau, s'étendant

sur des lieues, exactement adaptés à l'installation de _nurseries_

phoques; et il y avait en arrière et remontant en pente douce, des

terrains de jeu en sable dur; il y avait des lames pour y danser, de

l'herbe drue pour s'y rouler, des dunes à escalader et à dégringoler;

et, par-dessus tout, Kotick connut au toucher de l'eau, qui ne trompe

pas un Sea Catch, que jamais homme n'était venu dans ces parages.

La première chose qu'il fit, ce fut de s'assurer si la pêche était

bonne; puis, il nagea le long des grèves et compta les délectables

îlots bas et sablonneux à demi cachés dans la brume vagabonde. Au

nord, s'étendait une ligne de fonds, d'écueils et de rochers qui ne

permettrait jamais à un navire d'approcher à plus de six milles du

rivage; entre les îles et la terre courait un canal d'eau profonde où

plongeait la falaise perpendiculaire; et, quelque part au-dessous des

falaises, s'ouvrait la bouche du tunnel.

--C'est un autre Novastoshnah, dit Kotick, mais dix fois mieux. Sea

Cow doit être moins bête que je ne croyais. Les hommes mêmes, s'il y

avait ici des hommes, ne pourraient pas descendre des falaises, et les

récifs, du côté de la mer, réduiraient un navire en charpie. S'il est

un lieu sûr dans la mer, c'est celui-ci.

Il se prit à penser à celle qui était restée à l'attendre; mais

quoiqu'il eût hâte de rentrer à Novastoshnah, il explora complètement

le nouveau pays, afin d'être en état de répondre à toutes les questions.

Puis il plongea, reconnut une fois pour toutes l'embouchure du

tunnel, et l'enfila dans la direction du sud. Personne autre qu'une

vache marine ou un phoque n'aurait soupçonné l'existence d'une telle

retraite, et, en se retournant vers les falaises, Kotick lui-même

doutait d'y avoir abordé jamais.

Il mit dix jours à rentrer, quoique sans perdre de temps en route; et,

en prenant terre au-dessus de _Sea Lion's Neck_, la première personne

qu'il rencontra fut celle qu'il avait laissée à l'attendre. Elle

comprit par le regard de ses yeux qu'enfin il avait trouvé son île.

Mais les _holluschickies_, Sea Catch son père lui-même, et tous les

autres phoques se moquèrent de lui quand il leur conta ce qu'il avait

découvert, et un jeune phoque d'à peu près son âge lui dit:

--Tout cela est bel et bon, Kotick, mais tu ne vas pas arriver du

diable sait où pour nous y expédier à ta guise. Rappelle-toi que nous

autres, nous venons de nous battre pour nos _nurseries_, ce que tu n'as

jamais fait. Tu préfères vagabonder à travers la mer.

Les autres phoques éclatèrent de rire à ces paroles, et le jeune phoque

se mit à hocher la tête de gauche et de droite. Il s'était marié cette

année et en faisait beaucoup d'état.

--Pourquoi me battrais-je, puisque je n'ai pas de _nursery_, dit

Kotick. Je veux seulement vous montrer un endroit où vous serez en

sûreté. A quoi bon se battre?

--Oh! si tu te dérobes, bien entendu, je n'ai plus rien à dire, fit le

jeune phoque avec un vilain ricanement.

--Viendras-tu avec moi, si j'ai le dessus? demanda Kotick.

Et une lueur verte lui traversa les yeux, car il était furieux d'avoir

à se battre.

--Fort bien, dit le jeune phoque avec légèreté, si tu as le dessus, je

viens.

Il n'eut pas le temps de changer d'avis, car la tête de Kotick s'était

détendue et ses dents crochaient dans le gras du cou de son adversaire.

Puis, il se rabattit sur ses hanches, et traîna son ennemi le long de

la grève, le secoua et le jeta à terre pour en finir.

Alors Kotick, s'adressant aux phoques, rugit:

--J'ai fait de mon mieux pour votre bien, au cours des cinq dernières

saisons. Je vous ai trouvé l'île où vous serez en sécurité. Mais, à

moins d'arracher vos têtes à vos sottes épaules, vous ne me croirez

pas. Eh bien, je vais vous apprendre maintenant. Garde à vous!

Limmershin m'a dit que jamais de sa vie--et Limmershin voit dix mille

grands phoques se battre tous les ans--que jamais, dans toute sa petite

vie, il n'avait vu rien de pareil à la charge de Kotick à travers les

_nurseries_. Il se jeta sur le plus gros Sea Catch qu'il put trouver,

le happa à la gorge, l'étrangla, le cogna et l'assomma, jusqu'à ce que

l'autre poussât le grognement de miséricorde, puis le jeta de côté et

attaqua le suivant. Voyez-vous, Kotick n'avait jamais jeûné quatre mois

durant, selon la coutume annuelle des grands phoques; ses courses en

haute mer l'avaient gardé en parfaite condition, et, par-dessus tout,

il ne s'était jamais encore battu. Toute blanche, sa crinière frisée

se hérissait de colère, ses yeux flamboyaient, ses grandes canines

brillaient: il était splendide à voir. Le vieux Sea Catch, son père, le

vit passer comme une trombe, traînant sur le sable les vieux phoques

grisonnants, comme autant de plies, et culbutant les jeunes dans tous

les sens, et Sea Catch rugit et cria:

--Il est peut-être fou, mais c'est le meilleur champion des grèves!

N'attaque pas ton père, mon fils! Il est pour toi!

Kotick rugit pour toute réponse, et le vieux Sea Catch entra dans la

lutte en se dandinant, la moustache hérissée, et soufflant comme une

locomotive, tandis que Matkah et la fiancée de Kotick s'accroupissaient

pour suivre le spectacle, et admiraient leurs hommes. Ce fut une

magnifique bataille, car l'un et l'autre se battirent aussi longtemps

qu'il resta un seul phoque à oser lever la tête; et, lorsqu'il n'en

resta plus, ils paradèrent fièrement sur la grève, côte à côte, en

mugissant.

A la nuit, comme les feux boréaux commençaient à scintiller et à danser

à travers le brouillard, Kotick escalada un rocher nu et contempla les

_nurseries_ dispersées, les phoques meurtris et saignants.

--Maintenant, dit-il, je vous ai donné la leçon que vous méritiez.

--Par ma perruque--dit le vieux Sea Catch en se redressant avec

raideur, car il était terriblement courbaturé--Killer Whale ne les

aurait pas plus mal arrangés... Fils, je suis fier de toi... et mieux,

je viendrai, moi, à ton île... si elle existe.

--Écoutez, lourds pourceaux de la mer. Qui m'accompagne au tunnel de

Sea Cow?... Répondez ou je recommence la leçon, rugit Kotick.

Il y eut un murmure, pareil au frisselis de la marée, sur toute

l'étendue des grèves.

--Nous viendrons, dirent des milliers de voix lasses. Nous suivrons

Kotick, le Phoque Blanc.

Alors, Kotick enfonça sa tête entre ses épaules et ferma les yeux,

orgueilleusement. Ce n'était plus un phoque blanc, en ce moment, mais

il était rouge de la tête à la queue. Malgré cela, il eût dédaigné de

regarder ou de toucher une seule de ses blessures.

Une semaine plus tard, lui et son armée (environ un millier de

_holluschickies_ et de vieux phoques pour le moment) partirent vers le

nord, vers le tunnel des Vaches-Marines. Kotick les guidait. Et les

phoques qui demeurèrent à Novastoshnah les traitèrent de fous. Mais,

le printemps suivant, quand ils se retrouvèrent tous parmi les bancs

de pêche du Pacifique, les phoques de Kotick firent de tels récits

des grèves d'au delà le tunnel de Sea Cow, que des phoques de plus en

plus nombreux quittèrent Novastoshnah. Sans doute, cela ne se fit pas

tout de suite, car les phoques ne sont pas des gens fort malins, et il

leur faut du temps pour peser le pour et le contre des choses; mais,

d'année en année, un plus grand nombre d'entre eux s'en allaient de

Novastoshnah, de Lukannon et des autres _nurseries_, vers les calmes

grèves abritées où Kotick trône tout l'été, plus grand chaque année,

plus gros et plus fort pendant que les _holluschickies_ jouent autour de

lui, en cette mer où nul homme ne vient.

LUKANNON

(_Ceci est une sorte d'hymne national phoque, sur le mode triste._)

Au matin, j'ai trouvé mes frères (oh! que je suis vieux!)

Là-bas où la houle d'été rugit aux caps rocheux.

Leur chœur montant couvre le chant des brisants, et de joie

Chante, grève de Lukannon, par deux millions de voix!

_Chantez la lente sieste, au bord de la lagune,

Les escadrons soufflant qui descendent les dunes,

Les danses, aux minuits fouettés de feux marins,

Grève de Lukannon, avant que l'homme vînt!_

Au matin, j'ai trouvé mes frères (jamais, jamais plus!);

Ils obscurcissaient le rivage, ils allaient par tribus;

Du plus loin que portait la voix au large de la mer,

Nous hélions les bandes en route et leur chantions la terre!

_Grève de Lukannon... l'avoine aux longs épis,

La brume ruisselante, et lichens en tapis,

Les plateaux de nos jeux et leurs roches usées,

Grève de Lukannon... ô plage où je suis né!_

Au matin, j'ai trouvé mes frères, tristes, solitaires;

Qu'on nous fusille dans l'eau, qu'on nous assomme sur terre,

Que l'homme nous mène au saloir, sot bétail orphelin,

Pourtant nous chantons Lukannon... avant que l'homme vînt.

_En route, au Sud, au Sud... ô Goverooshka, va,

Dis notre deuil aux Rois des Mers tandis qu'hélas,

Vide bientôt ainsi que l'œuf du requin mort,

Grève de Lukannon, tu nous connais encore!_

«RIKKI-TIKKI-TAVI»

L'Œil-Rouge à la Peau-Ridée

Au trou devant lui dardée,

L'Œil-Rouge a crié très fort:

Viens danser avec la mort!

Œil à œil, et tête à tête,

(_En mesure, Nag_)

L'un mort, finira la fête

(_A ta guise, Nag_)

Tour pour tour, et rond pour rond

(_Cours, cache-toi, Nag_)

Manqué!... mort à Chaperon!

(_Malheur à toi, Nag!_)

Ceci est l'histoire de la grande guerre que Rikki-tikki-tavi livra

tout seul dans les salles de bain du grand bungalow, au cantonnement

de Segowlee. Darzee, l'oiseau-tailleur, l'aida, et Chuchundra, le

rat-musqué, qui n'ose jamais marcher au milieu du plancher, mais se

glisse toujours le long du mur, lui donna un avis; mais Rikki-tikki fit

la vraie besogne.

C'était une mangouste. Il rappelait assez un petit chat par la fourrure

et la queue, mais plutôt une belette par la tête et les habitudes. Ses

yeux étaient roses comme le bout de son nez affairé; il pouvait se

gratter partout où il lui plaisait, avec n'importe quelle patte, de

devant ou de derrière, à son choix; il pouvait gonfler sa queue jusqu'à

ce qu'elle ressemblât à un goupillon pour nettoyer les bouteilles, et

son cri de guerre, lorsqu'il louvoyait à travers l'herbe longue, était:

_Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!_

Un jour, les hautes eaux de l'été l'entraînèrent, hors du terrier où il

vivait avec son père et sa mère, et l'emportèrent, battant des pattes

et gloussant, le long d'un fossé qui bordait une route. Il trouva là

une petite touffe d'herbe qui flottait, et s'y cramponna jusqu'à ce

qu'il perdît le sentiment. Quand il revint à la vie, il gisait au chaud

soleil, au milieu d'une allée de jardin, très mal en point il est vrai,

et un petit garçon disait:

--C'est une mangouste morte. Faisons-lui un enterrement.

--Non, dit la mère, prenons-la pour la sécher. Peut-être n'est-elle pas

morte pour de bon.

Ils l'emportèrent dans la maison, où un homme le prit entre son pouce

et son index, et dit qu'il n'était pas mort, mais seulement à moitié

suffoqué; alors ils l'enveloppèrent dans du coton, l'exposèrent à la

chaleur d'un feu doux,... et Rikki-tikki ouvrit les yeux et éternua.

--Maintenant,--dit l'homme (c'était un anglais qui venait justement de

s'installer dans le bungalow),--ne l'effrayez pas, et nous allons voir

ce qu'elle va faire.

C'est la chose la plus difficile du monde que d'effrayer une mangouste,

parce que de la tête à la queue elle est dévorée de curiosité. La

devise de toute la famille est: «Cherche et trouve,» et Rikki-tikki

était une vraie mangouste. Il regarda la bourre de coton, décida que

ce n'était pas bon à manger, courut tout autour de la table, s'assit,

remit sa fourrure en ordre, se gratta, et sauta sur l'épaule du petit

garçon.

--N'aie pas peur, Teddy, dit son père. C'est sa manière d'entrer en

amitié.

--Ouch! Elle me chatouille sous le menton,--dit Teddy.

Rikki-tikki plongea son regard entre le col et le cou du petit garçon,

flaira son oreille, et descendit sur le plancher où il s'assit en se

frottant le nez.

--Doux Jésus, dit la mère de Teddy, et c'est cela qu'on appelle une

bête sauvage! Je suppose que si elle est à ce point apprivoisée, c'est

que nous avons été bons pour elle.

--Toutes les mangoustes sont comme cela, dit son mari. Si Teddy ne lui

tire pas la queue ou n'essaie pas de la mettre en cage, elle courra à

travers la maison toute la journée. Donnons-lui quelque chose à manger.

Ils lui donnèrent un petit morceau de viande crue. Rikki-tikki trouva

cela excellent, et quand il eut fini, il sortit sous la véranda,

s'assit au soleil, et fit bouffer sa fourrure pour la sécher jusqu'aux

racines. Puis, il se sentit mieux.

--Il y a plus à découvrir dans cette maison, se dit-il, que tous les

gens de ma famille n'en découvriraient pendant toute leur vie. Je

resterai, certes, et trouverai.

Le livre de la Jungle · 第 7 / 12 段