en un lieu appelé Novastoshnah, à la pointe nord-est de l'île de
Saint-Paul, là-bas, là-bas, dans la mer de Behring. Limmershin, le
roitelet d'hiver, m'a raconté l'histoire quand il fut jeté par le
vent dans le gréement d'un steamer en route pour le Japon. Je l'avais
descendu dans ma cabine, réchauffé et nourri durant deux jours, jusqu'à
ce qu'il fût en état de retourner à Saint-Paul. Limmershin est un drôle
de petit oiseau, mais qui sait dire la vérité.
Personne ne vient à Novastoshnah, hormis pour affaires; et les seules
gens qui aient là des affaires régulières sont les phoques. Ils y
abordent pendant les mois d'été, et c'est par centaines et centaines
de mille qu'on les voit émerger de la froide mer grise; car la grève
de Novastoshnah offre plus de commodités aux phoques que nul lieu du
monde. Sea Catch le savait; aussi, chaque printemps, partait-il à la
nage--d'où qu'il se trouvât--fonçant, comme un torpilleur, droit sur
Novastoshnah où il passait un mois à se battre avec ses camarades pour
une bonne place dans les rochers, aussi près de la mer que possible.
Sea Catch avait quinze ans d'âge: c'était un énorme phoque gris, dont
la fourrure sur les épaules ressemblait presque à une crinière, et qui
montrait de longues canines à l'air mauvais. Quand il se soulevait
sur ses nageoires de devant, il dominait le sol de quatre pieds au
moins, et son poids, si quelqu'un eût osé le peser, aurait presque
atteint sept cents livres. Il était tout couvert des cicatrices de ses
furieuses batailles, mais toujours prêt à une bataille de plus. Il
mettait sa tête de côté comme s'il avait peur de regarder son ennemi
en face; mais il la projetait en avant, plus prompt que la foudre, et,
quand les fortes dents étaient fixées dans le cou d'un autre phoque,
l'autre phoque s'en tirait comme il pouvait, mais Sea Catch ne l'y
aidait pas. Pourtant, Sea Catch n'aurait jamais attaqué un phoque
déjà battu, car cela était contre les Lois de la Grève. Tout ce qu'il
lui fallait, c'était son emplacement près de la mer pour y établir
son ménage; mais, comme il se trouvait quarante ou cinquante mille
autres phoques en quête, tous les printemps, de la même chose, les
sifflements, les meuglements, les hurlements et les rauquements qu'on
entendait sur la grève faisaient un terrible concert. D'une petite
colline appelée Hutchinson's hill, on pouvait découvrir trois milles et
demi de terrain couvert de phoques en train de combattre, et l'écume
se tachetait, sur toute la baie, de têtes de phoques se hâtant vers
la terre pour y prendre leur part de bataille. Ils se battaient dans
les brisants, ils se battaient sur le sable, ils se battaient sur
les basaltes, polis par l'usage, des rochers où s'établissaient les
_nurseries_, car ils étaient tout aussi stupides et difficiles à vivre
que des hommes. Leurs compagnes n'arrivaient jamais à l'île avant la
fin de mai ou le commencement de juin, ne tenant pas à être taillées
en pièces; et les jeunes phoques de deux, trois et quatre ans, qui
n'avaient pas encore commencé la vie de ménage, s'avançaient d'un
demi-mille environ à l'intérieur des terres, à travers les rangs des
combattants, et jouaient sur les dunes par troupeaux et par légions,
effaçant jusqu'à la moindre trace de verdure alentour. On les appelait
les _holluschickies_--les célibataires--et il y en avait peut-être deux
ou trois cent mille à Novastoshnah seulement.
Sea Catch venait de livrer son quarante-cinquième combat, un printemps,
quand Matkah, son épouse, la douce et souple Matkah aux yeux
caressants, sortit de la mer. Il la saisit par la peau du cou, la posa
brutalement sur sa réserve, et grogna:
--En retard comme à l'ordinaire! Où donc avez-vous bien pu aller?
Sea Catch avait l'habitude de ne rien manger pendant les quatre
mois qu'il demeurait sur les grèves; aussi son humeur était-elle
généralement bourrue. Matkah, trop avisée pour répondre sur le même
ton, regarda autour d'elle et roucoula:
--Quelle bonne pensée à vous! Vous avez pris le vieil endroit cette
fois encore.
--Je crois bien que je l'ai pris, dit Sea Catch... Regardez-moi.
Il était déchiré et saignant en vingt endroits, un œil quasi crevé,
les flancs à l'état de loques.
--Oh, ces hommes, ces hommes!--dit Matkah en s'éventant avec sa
nageoire postérieure.--Pourquoi ne pouvez-vous être raisonnables, et
convenir de vos emplacements avec tranquillité? Tu as l'air de t'être
battu avec Killer Whale.
--Je n'ai pas fait autre chose que de me battre depuis le milieu
de mai. La grève est encombrée cette année, c'est une honte. J'ai
rencontré au moins cent phoques de Lukannon à la recherche d'un logis.
Pourquoi les gens ne restent-ils pas chez eux?
--J'ai souvent pensé que nous serions beaucoup plus heureux si nous
abordions à Otter Island au lieu de cet endroit encombré, dit Matkah.
--Bah! les _holluschickies_ seuls vont à Otter Island. Si nous y
allions, on dirait que nous avons peur. Il y a des apparences à garder,
ma chère.
Sea Catch enfonça fièrement sa tête entre ses fortes épaules et fit
semblant de dormir quelques minutes, mais d'un œil seulement, car il
se tenait strictement sur ses gardes en vue d'une bataille possible.
Maintenant que tous les phoques et leurs femmes étaient à terre, on
pouvait entendre leur clameur à plusieurs milles au large, au-dessus
des plus bruyantes tempêtes. Au plus bas mot, il y avait bien un
million de phoques sur la grève... vieux phoques, mères phoques, petits
phoques, et _holluschickies_... combattant, se roulant, bêlant, rampant
et jouant ensemble, descendant à la mer et en revenant en troupes et
en régiments, couvrant chaque pied de terrain aussi loin que l'œil
pouvait atteindre, partant par brigades en escarmouches à travers le
brouillard. Il fait presque toujours du brouillard à Novastoshnah,
sauf quand le soleil paraît pour donner à toutes choses, l'espace d'un
instant, des aspects de perle et d'arc-en-ciel.
Kotick, le baby de Matkah, naquit au milieu de cette confusion. Il
était tout en tête et en épaules, avec de pâles yeux bleus couleur
d'eau, comme sont les tout petits phoques; mais il y avait quelque
chose dans la teinte de son pelage qui le fit regarder de très près par
sa mère.
--Sea Catch, dit-elle enfin, notre baby va être blanc!
--Coquilles vides et goémon sec, éternua Sea Catch, il n'y a jamais eu
au monde rien qui ressemblât à un phoque blanc.
--Ce n'est pas ma faute, dit Matkah; il y en aura un maintenant.
Et elle chanta à mi-voix la lente chanson que toutes les mères phoques
chantent à leurs babies:
Ne nage pas avant d'avoir six semaines
Ou ta tête sera coulée par tes talons,
Et moussons d'été, requins et baleines
Sont mauvais pour les bébés phoques.
Mauvais pour les bébés phoques, mon rat,
Plus mauvais que rien ne peut l'être.
Mais barbote et deviens fort,
Et tu n'auras jamais tort,
Libre enfant de la mer ouverte!
Naturellement, le petit bonhomme ne comprenait pas tout d'abord les
paroles. Il pagayait et barbotait à côté de sa mère, et apprenait
à débarrasser le terrain quand son père se battait avec un autre
phoque, et que les deux roulaient et rugissaient à travers les rochers
glissants. Matkah allait au large chercher des choses à manger, et le
baby n'était nourri qu'une fois tous les deux jours, mais alors il
mangeait comme quatre et en profitait.
La première chose qu'il fit, ce fut de ramper vers l'intérieur; là, il
rencontra des dizaines de mille de babies de son âge, et ils jouèrent
ensemble comme de petits chiens, s'endormant sur le sable clair, et se
remettant à jouer. Les vieilles gens des _nurseries_ ne s'en occupaient
pas, les _holluschickies_ s'en tenaient à leur propre territoire, et
les babies s'amusaient merveilleusement. Quand Matkah revenait de sa
pêche en eau profonde, elle allait droit à leur lieu de récréation
et appelait, comme une brebis appelle son agneau, jusqu'à ce qu'elle
entendit Kotick bêler. Alors, elle se dirigeait vers lui en stricte
ligne droite, cognant de côté et d'autre avec ses nageoires de devant
et jetant les jeunes phoques cul par-dessus tête. Il y avait toujours
quelques centaines de mères en quête de leurs enfants à travers le
terrain des jeux, et les babies avaient grand besoin d'ouvrir l'œil;
mais, comme Matkah disait à Kotick:
--Tant que tu ne te vautres pas dans l'eau bourbeuse pour y prendre la
gale, tant que tu ne te mets pas de sable sec dans une coupure ou une
éraflure, et tant que tu ne nages pas quand la mer est grosse, aucun
mal ne peut t'arriver ici.
Les petits phoques ne savent pas mieux nager que les petits enfants,
mais ils ne sont pas heureux jusqu'à ce qu'ils aient appris. La
première fois que Kotick descendit à la mer, une vague l'emporta, lui
fit perdre pied, sa grosse tête s'enfonça, et ses petites nageoires de
derrière se dressèrent en l'air, exactement comme sa mère le lui avait
dit dans la chanson; en effet, si la vague suivante ne l'avait rejeté
vers le bord, il se serait noyé. Après cela, il apprit à rester étendu
dans une flaque de la grève, à se laisser tout juste recouvrir par
le flux de chaque vague qui le soulevait, tandis qu'il pagayait, mais
il veillait toujours d'un œil pour voir arriver les grosses vagues
qui peuvent faire mal. Il fut deux semaines à apprendre l'usage de ses
nageoires, et, tout ce temps, il se traîna du rivage dans la mer, de
la mer sur le rivage, toussant, grognant, remontant la grève à plat
ventre, dormant comme un chat sur le sable, puis se remettant à l'eau,
jusqu'à ce qu'enfin il se sentît vraiment en possession de son élément.
Vous pouvez imaginer quel bon temps, alors, il prit avec ses camarades,
les plongeons sous les lames, les chevauchées sur la crête d'un
brisant, les arrivées à terre avec un éternuement et un plouf, tandis
que la grande vague filait en écumant, très haut sur le rivage; la
joie de se tenir tout droit sur sa queue et de se gratter la tête,
comme font les vieilles gens, ou de jouer à _Je suis le Roi du Château_
sur les roches glissantes et herbues qui affleuraient juste l'écume.
Parfois il voyait un mince aileron, semblable à l'aileron d'un gros
requin, dérivant au ras du bord, et il savait que c'était la baleine
tueuse, le Grampus, qui mange les jeunes phoques lorsqu'elle peut
les prendre... et Kotick fonçait sur la grève comme une flèche, et
l'aileron s'en allait en louvoyant lentement, comme s'il ne cherchait
rien du tout.
A la fin d'octobre, les phoques commencèrent à quitter Saint-Paul pour
la haute mer, par familles et par tribus; les batailles cessèrent
autour des _nurseries_; et les _holluschickies_ jouaient où bon leur
semblait.
L'année prochaine, dit Matkah à Kotick, tu seras un _holluschickie_;
mais, cette année, il faut que tu apprennes à prendre du poisson.
Ils se mirent tous deux en route à travers le Pacifique, et Matkah
montra à Kotick comment dormir sur le dos, les nageoires proprement
bordées et son petit nez juste hors de l'eau. Il n'y a pas de berceau
plus confortable que la longue houle balancée du Pacifique. Lorsque
Kotick sentit des picotements sur toute la surface de la peau, Matkah
lui dit qu'il connaissait maintenant «le toucher de l'eau», que ces
élancements et ces picotements annonçaient du gros temps en route, et
qu'il fallait nager dur et fuir devant.
--Avant longtemps, dit-elle, tu sauras vers où nager, mais, pour
l'instant, nous suivrons Sea Pig, car il est très sage.
Une bande de marsouins plongeait et filait à travers l'eau, et le
petit Kotick les suivit de toute sa vitesse.
--Comment savez-vous où aller? souffla-t-il.
Le chef de la bande roula son œil blanc et plongea:
--Ma queue m'élance, jeunesse, dit-il. Cela signifie qu'il y a un
grain derrière nous. Viens, viens! Quand on est au sud de l'Eau Lourde
(il voulait dire l'Équateur) et qu'on éprouve des élancements dans
la queue, cela signifie qu'il y a un orage devant soi et qu'il faut
gouverner nord. Viens, l'eau ne me dit rien de bon par ici.
Ce fut une des nombreuses choses qu'apprit Kotick, et, chaque jour, il
en apprenait de nouvelles. Matkah lui enseigna à suivre la morue et le
flétan, le long des bancs sous-marins, à extirper les bêtes de rocher
de leur trou parmi les goémons; à longer les épaves à cent brasses sous
l'eau, et à entrer raide comme balle par un hublot pour sortir par
un autre à la suite des poissons; à danser sur le sommet des vagues,
tandis que les éclairs se poursuivaient à travers le ciel, et à saluer
poliment de la nageoire l'albatros à queue tronquée et la frégate,
tandis qu'ils descendaient le vent; à sauter, trois ou quatre pieds
hors de l'eau, comme un dauphin, nageoires au flanc et queue recourbée;
à laisser les poissons-volants tranquilles, parce qu'ils sont tout en
arêtes, à happer l'épaule d'une morue à toute vitesse par dix brasses
d'eau, et à ne jamais s'arrêter pour regarder un bateau ou un navire,
mais surtout un canot à rames. Au bout de six mois, ce que Kotick
ignorait encore de la pêche en eau profonde ne valait pas la peine
d'être su; et, tout ce temps, il ne posa pas une fois sur la terre
ferme.
Un jour, cependant, comme il flottait à moitié endormi dans l'eau tiède
quelque part au large de l'île Juan-Fernandez, il sentit un malaise
et une paresse l'envahir, tout comme les humains lorsqu'ils ont «le
printemps dans les jambes», et il se rappela le bon sable ferme des
grèves de Novastoshnah, à deux mille lieues de là, les jeux de ses
camarades, l'odeur du varech, le cri des phoques et leurs batailles.
A la même minute, il mit le cap au nord, nageant d'aplomb, et comme
il allait, il rencontra des douzaines de ses compagnons, tous à même
destination, qui lui dirent:
--Salut, Kotick! Cette année nous sommes tous _holluschickie_, nous
pourrons danser la danse du feu dans les brisants de Lukannon et jouer
sur l'herbe neuve. Mais où as-tu pris cette robe?
Le pelage de Kotick était presque immaculé maintenant, et, quoiqu'il
en fût très fier, il répondit seulement:
--Nagez vite! J'ai des crampes dans les os, tant il me tarde de revoir
la terre.
C'est ainsi qu'ils arrivèrent aux grèves où ils étaient nés, et ils
entendirent de loin les vieux phoques, leurs pères, combattre dans la
brume pesante.
Cette nuit-là, Kotick dansa la «danse du feu» avec les jeunes phoques
de l'année. La mer est pleine de feu, pendant les nuits d'été, depuis
Novastoshnah jusqu'à Lukannon, et chaque phoque laisse un sillage
derrière lui, comme d'huile brûlante, et une flamme brusque lorsqu'il
saute, et les vagues se brisent en grandes zébrures et en tourbillons
phosphorescents. Puis, ils remontèrent à l'intérieur jusqu'aux terrains
des _holluschickies_, se roulèrent du haut en bas dans les folles
avoines nouvelles et se racontèrent des histoires sur ce qu'ils avaient
fait pendant qu'ils étaient à la mer. Ils parlaient du Pacifique
comme des écoliers d'un bois où ils auraient gaulé des noisettes,
et, si quelqu'un les eût compris, il aurait pu, une fois rentré chez
lui, dresser de cet océan une carte comme jamais il n'y en eut. Les
_holluschickies_ de trois et quatre ans dégringolèrent de Hutchinson's
hill en criant:
--Place, gosses! La mer est profonde et vous ne savez pas encore tout
ce qu'il y a dedans. Attendez d'avoir doublé le Cap... Eh! petit, où
as-tu pris cet habit?
--Je ne l'ai pas pris, dit Kotick, il a poussé tout seul. Et, au moment
où il allait rouler son interlocuteur, deux hommes à cheveux noirs, à
faces rougeaudes et plates, sortirent de derrière une dune, et Kotick,
qui n'avait jamais vu d'homme auparavant, toussa et mit la tête basse.
Les _holluschickies_ s'ébranlèrent pesamment de quelques mètres, puis
restèrent immobiles à les dévisager stupidement. Les hommes n'étaient
rien moins que Kerick Booterin, le chef des chasseurs de phoques de
l'île, et Patalamon, son fils. Ils venaient d'un petit village à moins
d'un demi-mille des _nurseries_, et ils étaient en train de décider
quels phoques ils rabattraient vers les abattoirs--car on mène les
phoques tout comme des moutons--afin d'être dans la suite transformés
en jaquettes fourrées.
--Oh! dit Patalamon. Regarde. Voilà un phoque blanc.
Kerick Booterin devint presque pâle sous sa couche d'huile et de
fumée,--car il était Aléoute, et les Aléoutes ne sont pas des gens
soignés.--Puis il se mit à marmotter une prière.
--Ne le touche pas, Patalamon. Il n'y a jamais eu de phoque blanc
depuis que je suis né. Peut-être que c'est l'esprit du vieux Zaharrof
qui s'est perdu l'année dernière dans un gros coup de vent.
--Je passe au large, dit Patalamon. Ça porte malheur... Vous croyez
vraiment que c'est le vieux Zaharrof qui revient? Je lui dois quelque
chose pour des œufs de mouette.
--Ne le regarde pas, dit Kerick. Rabats cette troupe de quatre-ans.
Les hommes devraient en écorcher deux cents aujourd'hui, mais c'est
le commencement de la saison et ils sont nouveaux à l'ouvrage. Cent
suffiront. Vite!
Patalamon secoua une paire de castagnettes, formées de deux clavicules
de phoque, devant un troupeau de _holluschickies_, et ceux-ci
s'arrêtèrent net, haletant et soufflant. Puis il s'approcha. Les
phoques se mirent en mouvement, et Kerick les mena vers l'intérieur
sans qu'ils essayassent une fois de rejoindre leurs compagnons. Des
centaines et des centaines de phoques virent emmener les autres, mais
ils continuèrent à jouer comme si de rien n'était. Kotick fut le seul à
faire des questions, et aucun de ses camarades ne put rien lui dire,
sinon que les hommes menaient toujours les phoques de cette manière
pendant six semaines ou deux mois chaque année.
--Je vais les suivre, dit-il.
Et ses yeux lui sortaient presque hors de la tête, comme il clopinait
derrière le troupeau.
--Le phoque blanc vient derrière nous, cria Patalamon. C'est la
première fois qu'un phoque est jamais venu aux abattoirs tout seul.
--Ne regarde pas en arrière, dit Kerick. Je suis sûr maintenant que
c'est l'esprit de Zaharrof!... Il faut que j'en parle au prêtre.
La distance jusqu'aux abattoirs n'était que d'un demi-mille, mais elle
prit une heure à couvrir, car, si les phoques allaient trop vite,
Kerick savait qu'ils s'échaufferaient et qu'alors leur fourrure s'en
irait par plaques lorsqu'on les écorcherait. De sorte qu'ils allèrent
très lentement, passé _Sea Lion's Neck_ et passé _Webster house_,
jusqu'à ce qu'ils atteignissent le saloir situé juste hors de vue
des phoques de la grève. Kotick suivit, haletant et perplexe. Il se
croyait au bout du monde, mais les cris des _nurseries_, derrière lui,
résonnaient aussi haut que le bruit d'un train dans un tunnel.
Enfin, Kerick s'assit sur la mousse, tira une lourde montre d'étain et
laissa le troupeau fraîchir pendant trente minutes... et Kotick pouvait
entendre la rosée du brouillard s'égoutter du bord de son bonnet. Puis
dix ou douze hommes, chacun armé d'une massue doublée de fer et longue
de trois ou quatre pieds, s'approchèrent. Kerick leur désigna un ou
deux individus de la bande qui avaient été mordus par leurs camarades
ou s'étaient échauffés, et les hommes les jetèrent de côté à grands
coups de leurs lourdes bottes faites en peau de gorge de morse. Alors,
Kerick dit:
--Allez!
Et les hommes se mirent à assommer les phoques aussi vite qu'ils
pouvaient. Dix minutes plus tard, Kotick ne reconnaissait plus
ses amis, car leurs peaux étaient soulevées du nez aux nageoires
postérieures, arrachées d'un coup sec et jetées à terre en tas.
C'en était assez pour Kotick. Il fit volte-face et partit au galop--un
phoque peut galoper très vite pour peu de temps--vers la mer, sa petite
moustache naissante toute hérissée d'horreur. A _Sea Lion's Neck_,
où les grands lions-de-mer siègent au bord de l'écume, il se jeta,
nageoires par-dessus tête, dans l'eau fraîche et se mit à se balancer
en soupirant misérablement.
--Qui va là? dit un lion-de-mer, rudement.
Car, en règle générale, les lions-de-mer s'en tiennent à leur propre
société.
--_Scoochnie! Ochen Scoochnie!_ Je suis seul, tout seul! dit Kotick. On
est en train de tuer tous les _holluschickies_ sur toutes les grèves!
Le lion-de-mer tourna les yeux vers la terre.
--Absurde! dit-il, tes amis font autant de bruit que jamais. Tu as dû
voir le vieux Kerick en train de nettoyer une bande. Il y a trente ans
qu'il fait ce métier.
--C'est horrible,--dit Kotick en s'arc-boutant dans l'eau, tandis
qu'une vague le couvrait, et reprenant l'équilibre d'un coup de
nageoires en hélice qui l'arrêta à trois centimètres d'une déchiqueture
de rocher.
--Pas mal pour un petit de l'année,--dit le lion-de-mer qui était
à même d'apprécier un bon nageur.--Je suppose qu'à votre point de
vue, c'est en effet assez vilain; mais, vous autres, phoques, comme
vous persistez à venir ici d'année en année, les hommes arrivent
naturellement à le savoir, et si vous ne pouvez pas trouver une île où
les hommes ne viennent jamais, vous serez toujours rabattus.
--N'y a-t-il pas d'île pareille? commença Kotick.
--J'ai suivi le _poltoos_ (le flétan) pendant vingt années, et je ne
peux pas dire que je l'aie trouvée encore. Mais écoute,... tu sembles
prendre plaisir à causer avec tes supérieurs,... pourquoi ne vas-tu pas
à Walrus Islet parler à Sea Vitch. Il sait peut-être quelque chose. Ne
te presse pas comme cela. C'est une traversée de six milles, et à ta
place je me mettrais à sec et ferais un somme auparavant.
Kotick jugea l'avis bon; aussi, de retour à sa propre grève, se mit-il
à sec et dormit-il une demi-heure, avec des frissons tout le long
du corps à la manière des phoques. Puis, il mit le cap sur Walrus
Islet, petit plateau bas d'île rocheuse, presque en plein noroit de
Novastoshnah, tout en langues de rochers et en nids de mouettes, où
les morses vivaient entre eux. Il prit terre près du vieux Sea Vitch,
le gros vilain morse, bouffi et dartreux, du Nord Pacifique, au col
épais et aux longues défenses, qui n'a de bonnes manières que lorsqu'il
dort--comme il faisait en ce moment--ses nageoires de derrière baignant
à moitié dans l'écume.
--Éveille-toi!--aboya Kotick, car les mouettes menaient grand bruit.
--Ah! oh! Hmph! Qu'est-ce que c'est? dit Sea Vitch.
Et il heurta de ses défenses le morse qui était près de lui et
l'éveilla, celui-ci éveilla son voisin, et ainsi de suite jusqu'à ce
qu'ils fussent tous réveillés, écarquillant les yeux dans toutes les
directions, sauf la bonne.
--Hé! c'est moi,--dit Kotick, pointant dans l'écume, et semblable à une
petite limace blanche.
--Eh bien! que je sois... écorché! dit Sea Vitch.
Ils regardèrent tous Kotick, comme vous pouvez imaginer qu'un club
plein de vieux messieurs somnolents regarderaient un petit garçon.
Kotick ne tenait pas à entendre parler davantage d'écorchement ce
jour-là, il en avait vu assez, de sorte qu'il héla:
--N'y a-t-il pas un lieu où puissent aller les phoques et où les hommes
ne viennent jamais?
--Débrouille-toi et trouve,--dit Sea Vitch, en fermant les
yeux.--Cours. Nous avons affaire ici.
Kotick fit son saut de dauphin en l'air et cria de toutes ses forces:
--Mangeur de moules! Mangeur de moules! Mangeur de moules!
Il savait que Sea Vitch n'avait jamais pris un poisson de sa vie,
mais déterrait toujours des coquillages et des algues, quoiqu'il se
prétendît le plus terrible personnage. Naturellement les Chickies, les
Gooverooskies et les Epatkas--Mouettes-Bourgmestres, Mouettes tachetées
et Plongeons--qui cherchent toujours l'occasion d'être impolis,
reprirent le cri, et, comme Limmershin me l'a dit, pendant près de cinq
minutes on n'eût pas entendu un coup de fusil sur Walrus Islet. Toute
la population piaulait et criait:
--Mangeur de moules! _Stareek_ (vieux homme)! tandis que Sea Vitch
roulait d'un flanc sur l'autre grognant et toussant.
--Et maintenant, me le diras-tu? dit Kotick, tout essoufflé.
--Va demander à Sea Cow, dit Sea Vitch. S'il vit encore, il pourra te
le dire.
--Comment connaîtrai-je Sea Cow lorsque je le rencontrerai, dit Kotick,
en faisant une embardée pour s'en aller.
--Il est dans la mer la seule chose plus vilaine que Sea Vitch,--cria
une Mouette-Bourgmestre en tournant sous le nez de Sea Vitch,--plus
vilaine et plus mal élevée. _Stareek!_