Chaque jour, Mowgli conduisait les buffles à leurs marécages, et

chaque jour il voyait le dos de Frère Gris à un mille et demi dans

la plaine--il savait ainsi que Shere Khan n'était pas de retour--et,

chaque jour, il se couchait sur l'herbe, écoutant les rumeurs qui

s'élevaient autour de lui, et rêvant aux anciens jours dans la jungle.

Shere Khan aurait fait un faux pas de sa patte boiteuse, là-haut dans

les jungles, au bord de la Waingunga, que Mowgli l'eût entendu par ces

longues matinées silencieuses.

Un jour enfin, il ne vit pas Frère Gris au poste convenu. Il rit et

dirigea ses buffles vers le ravin proche de l'arbre _dhâk_, lequel

était tout couvert de fleurs d'un rouge doré. Là se tenait Frère Gris,

chaque poil du dos hérissé.

--Il s'est caché pendant un mois pour te mettre hors de tes gardes. Il

a traversé les champs, la nuit dernière, avec Tabaqui, et suivi ta voie

chaude, fit le Loup haletant.

Mowgli fronça les sourcils:

--Je n'ai pas peur de Shere Khan, mais Tabaqui sait plus d'un tour!

--N'aie pas peur,--dit Frère Gris, en se passant légèrement la langue

sur les lèvres:--j'ai rencontré Tabaqui au lever du soleil; il enseigne

maintenant sa science aux vautours... Mais il m'a tout raconté, à

moi, avant que je lui casse les reins. Le plan de Shere Khan est de

t'attendre à la barrière du village, ce soir..., de t'attendre, toi, et

personne d'autre. En ce moment, il dort dans le grand ravin desséché de

la Waingunga.

--A-t-il mangé aujourd'hui, ou chasse-t-il à vide? fit Mowgli.

Car la réponse, pour lui, signifiait vie ou mort.

--Il a tué à l'aube... un sanglier..., et il a bu aussi... Souviens-toi

que Shere Khan ne peut jamais rester à jeun, même lorsqu'il s'agit de

sa vengeance.

--Oh! le fou, le fou! Quel triple enfant cela fait!... Mangé et bu! Et

il se figure que je vais attendre qu'il ait dormi!... A présent, où

est-il couché, là-haut? Si nous étions seulement dix d'entre nous, nous

pourrions en venir à bout tandis qu'il est couché. Mais ces buffles ne

chargeront pas sans l'avoir éventé, et je ne sais pas leur langage.

Pouvons-nous le tourner et trouver sa piste en arrière, de façon qu'il

puissent la sentir?

--Il a descendu la Waingunga à la nage, de très loin en amont, pour

couper la voie, dit Frère Gris.

--C'est Tabaqui, j'en suis sûr, qui lui aura donné l'idée! Il n'aurait

jamais inventé cela tout seul.

Mowgli se tenait pensif, un doigt dans la bouche:

--Le grand ravin de la Waingunga..., il débouche sur la plaine à moins

d'un demi-mille d'ici. Je peux tourner à travers la jungle, mener le

troupeau jusqu'à l'entrée du ravin, et alors, en redescendant, balayer

tout... mais il s'échappera par l'autre bout. Il nous faut boucher

cette issue. Frère Gris, peux-tu me rendre le service de couper le

troupeau en deux?

--Pas tout seul--peut-être... mais j'ai amené du renfort, quelqu'un de

malin.

Frère Gris s'éloigna au trot, et se laissa tomber dans un trou. Alors,

de ce trou se leva une énorme tête grise que Mowgli reconnut bien, et

l'air chaud se remplit du cri le plus désolé de toute la jungle,... le

hurlement de chasse d'un loup en plein midi.

--Akela! Akela! dit Mowgli, en battant des mains. J'aurais dû savoir

que tu ne m'oublierais pas... Nous avons de la besogne sur les bras!

Coupe le troupeau en deux, Akela. Retiens les vaches et les veaux d'une

part, et les taureaux de l'autre avec les buffles de labour.

Les deux loups traversèrent en courant, de ci de là, comme à la chaîne

des dames, le troupeau qui s'ébroua, leva la tête, et se sépara en deux

masses.

D'un côté, les vaches, serrées autour de leurs veaux qui se pressaient

au centre, lançaient des regards furieux et piaffaient, prêtes, si

l'un des loups s'était arrêté un moment, à le charger et à l'écraser

sous leurs sabots. De l'autre, les taureaux adultes et les jeunes

s'ébrouaient aussi et frappaient du pied, mais, bien qu'ils parussent

plus imposants, ils étaient beaucoup moins dangereux, car ils n'avaient

pas de veaux à défendre. Six hommes n'auraient pu partager le troupeau

si nettement.

--Quels ordres? haleta Akela. Ils essaient de se rejoindre.

Mowgli se hissa sur le dos de Rama:

--Chasse les taureaux sur la gauche, Akela. Frère Gris, quand nous

serons partis, tiens bon ensemble les vaches, et fais-les remonter par

le débouché du ravin.

--Jusqu'où? dit Frère Gris, haletant et mordant de droite et de gauche.

--Jusqu'à ce que les côtés s'élèvent assez pour que Shere Khan ne

puisse les franchir! cria Mowgli. Garde-les là jusqu'à ce que nous

redescendions.

Les taureaux décampèrent aux aboiements d'Akela, et Frère Gris s'arrêta

en face des vaches. Elles foncèrent sur lui, et il fuit devant elles

jusqu'au débouché du ravin, tandis qu'Akela chassait les taureaux loin

sur la gauche.

--Bien fait! Un autre temps de galop comme celui-là, et ils sont

joliment lancés... Tout beau, maintenant, tout beau, Akela! Un coup de

dent de trop, et les taureaux chargent.... _Hujah!_ C'est de l'ouvrage

plus sûr que de courre un chevreuil noir. Tu n'aurais pas cru que ces

lourdauds pouvaient aller si vite? cria Mowgli.

--J'ai... j'en ai chassé aussi dans mon temps,--souffla Akela dans le

nuage de poussière.--Faut-il les rabattre dans la jungle?

--Oui! Rabats-les bien vite! Rama est fou de rage. Oh! si je pouvais

seulement lui faire comprendre ce que je veux de lui aujourd'hui.

Les taureaux furent rabattus sur la droite, cette fois-ci, et se

jetèrent dans le fourré qu'ils enfoncèrent avec fracas. Les autres

petits bergers, qui regardaient, en compagnie de leurs troupeaux, à un

demi-mille plus loin, se précipitèrent vers le village aussi vite que

leurs jambes pouvaient les porter, en criant que les buffles étaient

devenus fous, et s'étaient enfuis. Mais le plan de Mowgli était simple.

Il voulait décrire un grand cercle en remontant, atteindre la tête du

ravin, puis le faire descendre aux taureaux, et prendre Shere Khan

entre eux et les vaches. Il savait qu'après manger et boire le tigre

ne serait pas en état de combattre ou de grimper aux flancs du ravin.

Maintenant il calmait de la voix ses buffles, et Akela, resté loin

en arrière, se contentait de japper de temps en temps pour presser

l'arrière-garde. Cela faisait un vaste, très vaste cercle: ils ne

tenaient pas à serrer le ravin de trop près pour donner déjà l'éveil à

Shere Khan. A la fin, Mowgli parvint à rassembler le troupeau affolé

à l'entrée du ravin, sur une pente gazonnée qui dévalait rapidement

vers le ravin lui-même. De cette hauteur on pouvait voir par-dessus les

cimes des arbres jusqu'à la plaine qui s'étendait en bas; mais ce que

Mowgli regardait, c'étaient les flancs du ravin. Il put constater avec

une vive satisfaction qu'ils montaient presque à pic, et que les vignes

et les lianes en tapissant les parois ne donneraient pas prise à un

tigre qui voudrait échapper par là.

--Laisse-les souffler, Akela, dit-il en levant la main. Ils ne l'ont

pas encore éventé. Laisse-les souffler. Il est temps de s'annoncer à

Shere Khan. Nous tenons la bête au piège.

Il mit ses mains en porte-voix, héla dans la direction du

ravin--c'était presque la même chose que de héler dans un tunnel--et

les échos bondirent de rocher en rocher.

Au bout d'un long intervalle répondit le miaulement traînant et endormi

du tigre repu qui s'éveille.

--Qui appelle? dit Shere Khan.

Et un magnifique paon s'éleva du ravin, battant des ailes et criant.

--C'est moi, Mowgli... Voleur de bétail, il est temps de venir au

Rocher du Conseil! En bas... pousse-les en bas, Akela!... En bas, Rama,

en bas!

Le troupeau hésita un moment au bord de la pente, mais Akela,

donnant de la voix, lança son plein hurlement de chasse, et ils se

précipitèrent les uns après les autres absolument comme des steamers

dans un rapide, le sable et les pierres volant autour d'eux. Une fois

partis, il n'y avait plus moyen de s'arrêter, et, avant qu'ils fussent

en plein dans le lit du ravin, Rama éventa Shere Khan et mugit.

--Ah, ah! dit Mowgli sur son dos. Tu sais maintenant!

Et le torrent de cornes noires, de mufles écumants, d'yeux fixes,

tourbillonna dans le ravin, absolument comme roulent des rochers en

temps d'inondation, les buffles plus faibles rejetés vers les flancs

du ravin qu'ils balayaient en déchirant les ronces. Ils savaient

maintenant quelle besogne les attendait en avant--la terrible charge

des buffles à laquelle aucun tigre ne peut espérer de résister. Shere

Khan entendit le tonnerre de leurs sabots, se leva et se traîna

lourdement vers le bas du ravin, cherchant de côté et d'autre un moyen

de s'échapper; mais les parois étaient à pic, il lui fallait rester là,

lourd de son repas et de l'eau qu'il avait bue, prêt à tout plutôt qu'à

combattre. Le troupeau plongea dans la mare qu'il venait de quitter, en

faisant retentir l'étroit vallon de ses mugissements, Mowgli entendit

des mugissements répondre à l'autre extrémité du ravin, il vit Shere

Khan se retourner (le tigre savait que, dans ce cas désespéré, mieux

valait encore faire tête aux buffles qu'aux vaches avec leurs veaux);

et alors Rama broncha, faillit tomber, continua sa route en piétinant

quelque chose de flasque, puis, les autres taureaux sur les talons,

il pénétra dans le second troupeau avec grand bruit, tandis que les

buffles plus faibles étaient soulevés des quatre pieds au-dessus du sol

par le choc de la rencontre. La charge entraîna dans la plaine les deux

troupeaux renâclant, donnant de la corne et frappant du sabot. Mowgli

attendit le bon moment pour se laisser glisser du dos de Rama, et cogna

de droite et de gauche autour de lui avec son bâton.

--Vite, Akela! Arrête-les! Sépare-les, ou bien ils vont se battre

ensemble... Emmène-les, Akela... _Hai!_... Rama! _Hai! hai! hai!_ mes

enfants... Tout doux, maintenant, tout doux! C'est fini.

Akela et Frère Gris coururent de côté et d'autre en mordillant les

buffles aux jambes, et, bien que le troupeau fît d'abord volte-face

pour charger de nouveau en remontant le ravin, Mowgli parvint à faire

tourner Rama, et les autres le suivirent aux marécages. Il n'y avait

plus besoin de trépigner Shere Khan. Il était mort et les vautours

arrivaient déjà.

--Frères, il est mort comme un chien,--dit Mowgli, en cherchant de la

main le couteau qu'il portait toujours dans une gaine suspendue à son

cou maintenant qu'il vivait avec les hommes.--Mais il ne se serait

jamais battu... _Wallah!_ sa peau fera bien sur le Rocher du Conseil.

Il faut nous mettre à la besogne lestement.

Un enfant élevé parmi les hommes n'aurait jamais rêvé d'écorcher seul

un tigre de dix pieds, mais Mowgli savait mieux que personne comment

tient une peau de bête, et comment elle s'enlève. Toutefois, c'est un

rude travail, et Mowgli tailla, tira, peina pendant une heure, tandis

que les loups le contemplaient, la langue pendante, ou s'approchaient

et l'aidaient à tirer quand il l'ordonnait. Tout à coup, une main tomba

sur son épaule; et, levant les yeux, il vit Buldeo avec son mousquet.

Les enfants avaient raconté dans le village la charge des buffles, et

Buldeo était sorti tout en colère, très pressé de corriger Mowgli pour

n'avoir pas pris soin du troupeau. Les loups disparurent dès qu'ils

virent l'homme venir.

--Quelle est cette folie? dit Buldeo d'un ton de colère. Et tu te

figures que tu peux écorcher un tigre!.... Où les buffles l'ont-ils

tué?... C'est même le tigre boiteux, et il y a cent roupies pour

sa tête... Bien, bien, nous fermerons les yeux sur la négligence

avec laquelle tu as laissé le troupeau s'échapper; et peut-être te

donnerai-je une des roupies de la récompense quand j'aurai porté la

peau à Khaniwara.

Il fouilla dans son pagne, en tira une pierre à fusil et un briquet,

et se baissa pour brûler les moustaches de Shere Khan. La plupart des

chasseurs indigènes ont coutume de brûler les moustaches du tigre pour

empêcher son fantôme de les hanter.

--Hum! dit Mowgli comme à lui-même, tout en rabattant la peau d'une

des pattes. Ainsi, tu emporteras la peau à Khaniwara pour avoir la

récompense, et tu me donneras peut-être une roupie? Eh bien, j'ai dans

l'idée de garder la peau pour mon compte. Hé, vieil homme, à bas le feu!

--Quelle est cette façon de parler au chef des chasseurs du village? Ta

chance et la stupidité de tes buffles t'ont aidé à tuer ce gibier. Le

tigre venait de manger: sans cela, il serait maintenant à vingt milles

d'ici. Tu ne peux même pas l'écorcher proprement, petit mendiant, et

il faut que ce soit moi, Buldeo, qui me laisse dire: «ne brûle pas ses

moustaches!» Mowgli, je ne te donnerai pas un anna de la récompense,

mais une bonne correction, et voilà tout. Laisse cette carcasse!

--Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en attaquant l'épaule,

dois-je rester tout l'après-midi à bavarder avec ce vieux singe? Ici,

Akela! cet homme-là m'assomme!

Buldeo, encore penché sur la tête de Shere Khan, se trouva soudain

aplati dans l'herbe, un loup gris sur les reins, tandis que Mowgli

continuait à écorcher comme s'il n'y eût eu que lui dans toute l'Inde.

--Ou-ui, dit-il entre ses dents. Tu as raison, après tout, Buldeo: tu

ne me donneras jamais un anna de la récompense!... Il y a une vieille

querelle entre ce tigre boiteux et moi... une très vieille querelle....

et j'ai gagné!

Pour rendre justice à Buldeo, s'il avait eu dix ans de moins et qu'il

eût rencontré Akela dans les bois, il aurait couru la chance d'une

bataille; mais un loup qui obéissait aux ordres d'un enfant, d'un

enfant qui lui-même avait des difficultés personnelles avec des tigres

mangeurs d'hommes, ce n'était pas un animal ordinaire. C'était de la

sorcellerie, de la magie, et de la pire espèce, pensait Buldeo; et il

se demandait si l'amulette qu'il avait au cou suffirait à le protéger.

Il restait là sans bouger d'une ligne, s'attendant, chaque minute, à

voir Mowgli lui-même se changer en tigre.

--Maharajah! Grand roi! murmura-t-il enfin d'un ton embarrassé.

--Eh bien? dit Mowgli, sans tourner la tête et en ricanant.

--Je suis un vieil homme. Je ne savais pas que tu fusses rien de plus

qu'un petit berger. Puis-je me lever et partir, ou bien ton serviteur

va-t-il me mettre en pièces?

--Va, et la paix soit avec toi!... Seulement, une autre fois, ne te

mêle pas de mon gibier... Lâche-le, Akela.

Buldeo s'en alla clopin-clopant vers le village, aussi vite qu'il

pouvait, regardant par-dessus son épaule, pour le cas où Mowgli se

serait métamorphosé en quelque chose de terrible. A peine arrivé, il

raconta une histoire de magie, d'enchantement et de sorcellerie, qui

décida le prêtre à prendre un air très grave.

Mowgli continua son travail, mais le jour tombait que les loups et

lui n'avaient pas séparé complètement du corps la grande fourrure aux

joyeuses couleurs.

--Maintenant, il nous faut cacher cela et rentrer les buffles. Aide-moi

à les rassembler, Akela.

Le troupeau rallié s'ébranla dans le brouillard du crépuscule. En

approchant du village, Mowgli vit des lumières, il entendit souffler

et sonner les conques et les cloches. La moitié du village semblait

l'attendre à la barrière.

--C'est parce que j'ai tué Shere Khan! se dit-il.

Mais une grêle de pierres siffla à ses oreilles, et les villageois

crièrent:

--Sorcier! Fils de loup! Démon de la jungle! Va-t'en! Va-t'en bien

vite, ou le prêtre te rendra à ta forme de loup. Tire, Buldeo, tire!

Le vieux mousquet partit avec un grand bruit, et un jeune buffle poussa

un mugissement de douleur.

--Encore de la sorcellerie! crièrent les villageois. Il peut faire

dévier les balles... Buldeo, c'était justement ton buffle.

--Qu'est ceci maintenant? dit Mowgli affolé, tandis que les pierres

s'abattaient dru autour de lui.

--Ils sont assez pareils à ceux du clan, tes frères d'ici! dit Akela,

en s'asseyant avec calme. Il me paraît que si les balles veulent dire

quelque chose, on a envie de te chasser.

--Loup! Petit de loup! Va-t'en! cria le prêtre, en agitant un brin de

la plante sacrée appelée _tulsi_.

--Encore? L'autre fois, c'était parce que j'étais un homme. Cette fois,

c'est parce que je suis un loup. Allons-nous-en, Akela.

Une femme--c'était Messua--courut vers le troupeau, et pleura:

--Oh! mon fils, mon fils! Ils disent que tu es un sorcier qui peut se

changer en bête à volonté. Je ne le crois pas, mais va-t'en, ou ils

vont te tuer. Buldeo dit que tu es un magicien, mais moi, je sais que

tu as vengé la mort de Nathoo.

--Reviens, Messua! cria la foule. Reviens ou l'on va te lapider!

Mowgli se mit à rire, d'un vilain petit rire sec: une pierre venait de

l'atteindre à la bouche:

--Rentre vite, Messua. C'est une de ces fables ridicules qu'ils

répètent sous le gros arbre, à la tombée de la nuit. Au moins, j'aurai

payé la vie de ton fils. Adieu, et dépêche-toi, car je vais leur

renvoyer le troupeau plus vite que n'arrivent leurs tessons. Je ne suis

pas sorcier, Messua. Adieu!

--Maintenant, encore un effort. Akela,--cria-t-il. Fais rentrer le

troupeau.

Les buffles n'avaient pas besoin d'être pressés pour regagner le

village. Au premier hurlement d'Akela, ils chargèrent comme une trombe

à travers la barrière, dispersant la foule de droite et de gauche.

--Faites votre compte, cria dédaigneusement Mowgli. J'en ai peut-être

volé un. Comptez-les bien, car je ne serai plus jamais berger sur vos

pâturages. Adieu, enfants des hommes, et remerciez Messua de ce que je

ne viens pas avec mes loups vous pourchasser dans votre rue!

Il fit demi-tour, et s'en fut en compagnie du Loup solitaire; et, comme

il regardait les étoiles, il se sentit heureux.

--J'en ai assez de dormir dans des trappes, Akela. Prenons la peau de

Shere Khan, et allons-nous-en... Non, nous ne ferons pas de mal au

village, car Messua fut bonne pour moi.

Quand la lune se leva, inondant la plaine d'une clarté de lait, les

villageois, terrifiés, virent passer au loin Mowgli, avec deux loups

sur les talons et un fardeau sur la tête, à ce trot soutenu des loups

qui dévore les longs milles comme du feu. Alors, ils sonnèrent les

cloches du temple et soufflèrent dans les conques plus fort que jamais;

et Messua pleura; et Buldeo broda l'histoire de son aventure dans la

jungle, finissant par raconter que le loup se tenait debout sur ses

jambes de derrière et parlait comme un homme.

La lune allait se coucher quand Mowgli et les deux loups arrivèrent à

la colline du Conseil; ils firent halte à la caverne de mère Louve.

--On m'a chassé du clan des hommes, mère! héla Mowgli, mais je reviens

avec la peau de Shere Khan: j'ai tenu parole.

Mère Louve sortit d'un pas raide, ses petits derrière elle, et ses yeux

s'allumèrent lorsqu'elle aperçut la peau.

--Je le lui ait dit, le jour où il fourra sa tête et ses épaules dans

cette caverne, réclamant ta vie, petite grenouille..., je le lui ai

dit, que le chasseur serait chassé. C'est bien fait.

--Bien fait, petit frère! dit une voix profonde qui venait du fourré.

Nous étions seuls, dans la jungle, sans toi.

Et Bagheera vint en courant jusqu'aux pieds nus de Mowgli. Ils

escaladèrent ensemble le Rocher du Conseil, Mowgli étendit la peau

sur la pierre plate où Akela avait coutume de s'asseoir, et la fixa

au moyen de quatre éclats de bambou; puis Akela se coucha dessus, et

lança le vieil appel au Conseil: «Regardez, regardez bien, ô loups!»

exactement comme il l'avait lancé quand Mowgli fut apporté là pour la

première fois.

Depuis qu'Akela avait été déposé, le clan était resté sans chef, menant

chasse et bataille selon son bon plaisir. Mais tous, par habitude,

répondirent à l'appel: et quelques-uns boitaient pour être tombés dans

des pièges, et d'autres traînaient une patte fracassée par un coup de

feu, d'autres encore étaient galeux pour avoir mangé des nourritures

immondes, et beaucoup manquaient. Mais ceux qui restaient vinrent au

Rocher du Conseil, et là, ils virent la peau zébrée de Shere Khan

étendue sur la pierre, et les énormes griffes qui pendaient au bout des

pattes vides.

--Regardez bien, ô loups! Ai-je tenu parole? dit Mowgli.

Et les loups aboyèrent: Oui. Et l'un d'eux, tout déchiré de blessures,

hurla:

--O Akela! conduis-nous de nouveau. O toi, petit d'homme! conduis-nous

aussi: nous en avons assez, de vivre sans lois, et nous voudrions bien

redevenir le Peuple Libre.

--Non, ronronna Bagheera, cela ne peut pas être. Quand vous serez

repus, la folie peut vous reprendre. Ce n'est pas pour rien que vous

êtes appelés le Peuple Libre. Vous avez lutté pour la liberté, elle

vous appartient. Mangez-la, ô loups!

--Le clan des hommes et le clan des loups m'ont repoussé, dit Mowgli.

Maintenant, je chasserai seul dans la jungle.

--Et nous chasserons avec toi! dirent les quatre louveteaux.

Mowgli s'en alla, et, dès ce jour, il chassa dans la jungle avec les

quatre petits. Mais il ne fut pas toujours seul, car, au bout de

quelques années, il devint homme et se maria.

Mais c'est là une histoire pour les grandes personnes.

LA CHANSON DE MOWGLI

(_Telle qu'il la chanta au Rocher du Conseil lorsqu'il dansa sur la

peau de Shere Khan_)

C'est la chanson de Mowgli.--Moi, Mowgli, je chante. Que la Jungle

écoute quelles choses j'ai faites:

Shere Khan dit qu'il tuerait--qu'il tuerait--que près des portes, au

crépuscule, il tuerait Mowgli la Grenouille!

Il mangea, il but. Bois bien, Shere Khan, quand boiras-tu encore?

Dors et rêve à ta proie.

Je suis seul dans les pâturages. Viens, Frère Gris! Et toi,

Solitaire, viens, nous chassons la grosse bête ce soir.

Rassemblez les grands taureaux buffles, les taureaux à la peau bleue,

aux yeux furieux. Menez-les çà et là selon que je l'ordonne. Dors-tu

encore Shere Khan? Debout, oh! debout. Voici que je viens et les

taureaux derrière moi!

Rama, le roi des buffles, frappa du pied. Eaux de la Waingunga, où

Shere Khan s'en est-il allé?

Il n'est point Sahi pour creuser des trous, ni Mor le Paon pour voler.

Il n'est point Mang, la Chauve-Souris, pour se suspendre aux branches.

Petits bambous qui craquez, dites-moi où il a fui?

_Ow!_ il est là. _Ahao!_ il est là. Sous les pieds de Rama gît le

boiteux. Lève-toi et tue! Voici du gibier; brise le cou des taureaux!

Chut! il dort. Nous ne l'éveillerons pas, car sa force est très

grande. Les vautours sont descendus pour la voir. Les fourmis noires

sont montées pour la connaître. Il se tient grande assemblée en son

honneur.

_Alala!_ Je n'ai rien pour me vêtir. Les vautours verront que je suis

nu. J'ai honte devant tous ces gens.

Prête-moi ta robe, Shere Khan. Prête-moi ta gaie robe rayée, que je

puisse aller au Rocher du Conseil.

Par le taureau qui m'a payé, j'avais fait une promesse--une petite

promesse. Il ne manque que ta robe pour que je tienne parole.

Couteau en main--le couteau dont se servent les hommes,--avec le

couteau du chasseur je me baisserai pour prendre mon dû.

Eaux de la Waingunga, Shere Khan me donne sa robe, car il m'aime.

Tire, Frère Gris! Tire Akela! Lourde est la peau de Shere Khan.

Le clan des Hommes est irrité. Ils jettent des pierres et parlent

comme des enfants. Ma bouche saigne. Laissez-moi partir.

A travers la nuit, la chaude nuit, courez vite avec moi, mes frères.

Nous quitterons les lumières du village, nous irons vers la lune

basse.

Eaux de la Waingunga, le clan des Hommes m'a chassé. Je ne leur ai

point fait de mal, mais ils avaient peur de moi. Pourquoi?

Clan des Loups, vous m'avez chassé aussi. La Jungle m'est fermée, les

portes du village aussi. Pourquoi?

De même que Mang vole entre les bêtes et les oiseaux, de même je vole

entre le village et la Jungle. Pourquoi?

Je danse sur la peau de Shere Khan, mais mon cœur est très lourd. Les

pierres du village ont frappé ma bouche et l'ont meurtrie. Mais mon

cœur est très léger, car je suis revenu à la Jungle. Pourquoi?

Ces deux choses se combattent en moi comme les serpents se battent au

printemps. L'eau tombe de mes yeux, et pourtant, je ris. Pourquoi?

Je suis deux Mowglis, mais la peau de Shere Khan est sous mes pieds.

Toute la Jungle sait que j'ai tué Shere Khan. Regardez, regardez

bien, ô Loups!

_Ahae!_ Mon cœur est lourd de choses que je ne comprends pas.

LE PHOQUE BLANC

Dors, mon baby, la nuit est derrière nous,

Et noires sont les eaux qui brillaient si vertes;

Par-dessus les brisants la lune nous cherche

Au repos entre leurs seins soyeux et doux.

Où flot touche flot, fais là ton nid clos,

Roule ton corps las, mon petit nageur,

Ni vent, ni requin t'éveille ou te blesse

Dormant dans les bras des lents flots berceurs.

(_Berceuse phoque_).

Le livre de la Jungle · 第 5 / 12 段