tremblants, pressés les uns contre les autres sur les murs et les
créneaux, paraissaient comme des franges grelottantes et déchiquetées.
Baloo descendit au réservoir pour y boire, et Bagheera commença à
mettre de l'ordre dans sa fourrure, tandis que Kaa rampait vers le
centre de la terrasse et fermait ses mâchoires d'un claquement sonore
qui attirait sur lui les yeux de tous les singes.
--La lune se couche, dit-il. Y a-t-il encore assez de lumière pour voir?
Des murs vint un gémissement comme celui du vent à la pointe des arbres:
--Nous voyons, ô Kaa!
--Bien. Et maintenant, voici la danse... la danse de la Faim de Kaa.
Restez tranquilles et regardez!
Il se roula deux ou trois fois en un grand cercle, en agitant sa tête
de droite et de gauche d'un mouvement de navette. Puis il se mit à
faire des boucles et des huit avec son corps, des triangles visqueux
qui se fondaient en carrés mous, en pentagones, en tertres mouvants,
tout cela sans se reposer, sans se hâter, sans jamais interrompre le
sourd bourdonnement de sa chanson. La nuit se faisait de plus en plus
noire; bientôt, on ne distingua plus la lente et changeante ondulation
du corps, mais on pouvait entendre le bruissement des écailles.
Baloo et Bagheera se tenaient immobiles comme des pierres, des
grognements au fond de la gorge, le cou hérissé, et Mowgli regardait
tout étonné.
--Bandar-Log--dit enfin la voix de Kaa,--pouvez-vous bouger mains ou
pieds sans mon ordre? Parlez!
--Sans ton ordre nous ne pouvons bouger ni pieds ni mains, ô Kaa!
--Bien! Approchez d'un pas plus près de moi.
Les rangs des singes, irrésistiblement, ondulèrent en avant, et Baloo
et Bagheera firent avec eux un pas raide.
--Plus près! siffla Kaa.
Et tous entrèrent en mouvement de nouveau.
Mowgli posa ses mains sur Baloo et sur Bagheera pour les entraîner au
loin, et les deux grosses bêtes tressaillirent comme si on les eût
réveillées au milieu d'un rêve.
--Laisse ta main sur mon épaule, murmura Bagheera. Laisse-la, ou je
vais être obligée de retourner... de retourner vers Kaa. Aah!
--Mais ce n'est que le vieux Kaa en train de faire des ronds dans la
poussière, dit Mowgli, allons-nous-en.
Et tous trois se glissèrent à travers une brèche des murs pour gagner
la jungle.
--Whoof!--dit Baloo, quand il se retrouva dans la calme atmosphère des
arbres.--Jamais plus je ne ferai un allié de Kaa.
Et il se secoua du haut en bas.
--Il en sait plus que nous,--dit Bagheera, en frissonnant.--Un peu
plus, si j'étais restée, je marchais dans sa gueule.
--Plus d'un prendra cette route avant que la lune se lève de nouveau,
dit Baloo. Il fera bonne chasse... à sa manière.
--Mais qu'est-ce que tout cela signifiait?--dit Mowgli, qui ne savait
rien de la puissance de fascination du python.--Je n'ai rien vu de plus
qu'un gros serpent en train de faire des ronds ridicules, jusqu'à ce
qu'il fît noir. Et son nez était tout abîmé. Oh! Oh!
--Mowgli,--dit Bagheera avec irritation,--son nez était abîmé à cause
de toi, comme c'est à cause de toi que sont déchirés mes oreilles et
mes flancs et mes pattes, ainsi que le mufle et les épaules de Baloo.
Ni Baloo ni Bagheera ne seront en humeur de chasser avec plaisir
pendant de longs jours.
--Ce n'est rien, dit Baloo, nous sommes rentrés en possession du petit
d'homme.
--C'est vrai, mais il nous coûte cher; il nous a coûté du temps qu'on
aurait pu passer en chasses utiles, des blessures, du poil (je suis
à moitié pelée tout le long du dos) et enfin de l'honneur. Je dis de
l'honneur, car rappelle-toi, Mowgli, que moi, la panthère noire, j'ai
été forcée d'appeler Kaa à l'aide, et que tu nous as vus, Baloo et moi,
demeurer stupides comme de petits oiseaux devant la Danse de la Faim.
Tout ceci, petit d'homme, vient de tes jeux avec les Bandar-Log.
--C'est vrai, c'est vrai, dit Mowgli avec chagrin. Je suis un vilain
petit d'homme, et je me sens le cœur bien triste.
--Hum! Que dit la Loi de la Jungle, Baloo?
Baloo ne voulait pas accabler Mowgli, mais il ne pouvait prendre de
tempéraments avec la loi; aussi mâchonna-t-il:
--Chagrin n'est pas punition. Mais souviens-t'en, Bagheera... il est
tout petit!
--Je m'en souviendrai; mais il a mal fait, et les coups méritent
maintenant des coups. Mowgli, as-tu quelque chose à dire?
--Rien. J'ai eu tort. Baloo et toi, vous êtes blessés. C'est juste.
Bagheera lui donna une demi-douzaine de tapes, amicales pour une
panthère (elles auraient à peine réveillé un de ses propres petits),
mais qui furent pour un enfant de sept ans une correction aussi
sévère qu'on pourrait souhaiter d'en éviter. Quand ce fut fini, Mowgli
éternua, et tâcha de se reprendre, sans un mot.
--Maintenant, dit Bagheera, saute sur mon dos, petit frère, et
retournons à la maison.
Une des beautés de la Loi de la Jungle, c'est que la punition règle
tous les comptes. C'en est fini après de toutes tracasseries.
Mowgli laissa tomber sa tête sur le dos de Bagheera, et s'endormit si
profondément qu'il ne s'éveilla même pas lorsqu'on le déposa dans la
caverne de ses frères.
CHANSON DE ROUTE DES BANDAR-LOG
Voyez-nous passer festonnant la brume
A mi-chemin de la jalouse lune!
N'enviez-vous pas nos libres tribus?
Que penseriez-vous de deux mains de plus?
N'aimeriez-vous pas cette queue au tour
Plus harmonieux que l'arc de l'Amour?...
Vous vous fâchez?... Ça n'est pas important,
_Frère, regarde ta queue
Qui pend!_
Sur la branche haute en rangs nous rêvons
A de beaux secrets que seuls nous savons,
Songeant aux exploits que le monde espère,
Et qu'à l'instant notre génie opère,
Quelque chose de noble et sage fait
De par la vertu d'un simple souhait...
Quoi?... Je ne sais plus... Etait-ce important?
_Frère, regarde ta queue
Qui pend!_
Tous les différents langages ou cris
D'oiseau, de reptile ou de fauve appris,
Plume, écaille, poil, chants de plaine ou bois,
Jacassons-les vite et tous à la fois!
Excellent! Parfait! Voilà que nous sommes
Maintenant pareils tout à fait aux hommes!
Jouons à l'homme... est-ce bien important?
_Frère, regarde ta queue
Qui pend!_
_Le peuple-singe est étonnant.
Venez! Notre essaim, bondissant dans les grands bois, monte et descend
En fusée aux sommets légers où mûrit le raisin sauvage,
Par le bois mort que nous cassons et le beau bruit que nous faisons,
Oh, soyez sûrs que nous allons consommer un sublime ouvrage!_
«AU TIGRE, AU TIGRE!»
Reviens-tu content, chasseur fier?
_Frère, à l'affût j'eus froid hier._
C'est ton gibier que j'aperçois?
_Frère, il broute encore sous bois._
Où donc ta force et ton orgueil?
_Frère, ils ont fui mon cœur en deuil._
Si vite pourquoi donc courir?
_Frère, à mon trou je vais mourir._
Quand Mowgli quitta la caverne du loup, après sa querelle avec le clan
au Rocher du Conseil, il descendit aux terres cultivées où habitaient
les villageois, mais il ne voulut pas s'y arrêter: la jungle était trop
proche, et il savait qu'il s'était fait au moins un ennemi dangereux au
Conseil. Il continua sa course par le chemin raboteux qui descendait
la vallée; il le suivit au grand trot, d'une seule traite, environ
vingt milles, et parvint à une contrée qu'il ne connaissait pas. La
vallée s'ouvrait sur une grande plaine parsemée de rochers et coupée de
ravins. A un bout se trouvait un petit village, et à l'autre l'épaisse
jungle s'abaissait rapidement vers les pâturages et s'y arrêtait net,
comme si on l'eût coupée d'un coup de bêche. Partout dans la plaine les
bœufs et les buffles paissaient, et, quand les petits garçons qui sont
chargés de la garde des troupeaux aperçurent Mowgli, ils poussèrent
des cris et se sauvèrent, et les chiens parias jaunes, qui errent
toujours autour d'un village hindou, se mirent à aboyer. Mowgli avança,
car il se sentait très faim, et en arrivant à la barrière du village,
il vit le gros buisson épineux, que l'on tirait devant, chaque jour au
crépuscule, poussé sur l'un des côtés.
--Hum!--dit-il, car il avait rencontré plus d'une de ces barricades
dans ses expéditions nocturnes en quête de choses à manger.--Ainsi, les
hommes craignent le peuple de la jungle même ici!
Il s'assit près de la barrière, et au premier homme qui sortit, il se
leva, ouvrit la bouche, et en désigna du doigt le fond, pour indiquer
qu'il avait besoin de nourriture. L'homme écarquilla les yeux, et
remonta en courant l'unique rue du village, appelant le prêtre, qui
était un gros homme vêtu de blanc avec une marque rouge et jaune sur
le front. Le prêtre vint à la barrière, et, avec lui, plus de cent
personnes écarquillant aussi les yeux, parlant, criant et se montrant
Mowgli du doigt.
--Ils n'ont point de façons, ces gens qu'on appelle des hommes! se dit
Mowgli. Il n'y a que le singe gris capable de se conduire comme ils le
font.
Et il rejeta en arrière ses longs cheveux et fronça le sourcil en
regardant la foule.
--Qu'y a-t-il là d'effrayant? dit le prêtre. Regardez les marques de
ses bras et de ses jambes. Ce sont les morsures des loups. Ce n'est
qu'un enfant-loup échappé de la jungle.
Naturellement, en jouant avec lui, les petits loups avaient souvent
mordu Mowgli plus fort qu'ils ne voulaient, et il avait les jambes et
les bras couverts de balafres blanches. Mais il eût été la dernière
personne du monde à nommer cela des morsures, car il savait, lui, ce
que mordre veut dire.
--Arré! Arré!--crièrent en même temps deux ou trois femmes.--Mordu par
les loups, pauvre enfant! C'est un beau garçon. Il a les yeux comme du
feu. Parole d'honneur, Messua, il ressemble à ton garçon qui fut enlevé
par le tigre.
--Laissez-moi voir! dit une femme qui portait de lourds anneaux de
cuivre aux poignets et aux chevilles.
Et elle étendit la main au dessus de ses yeux pour regarder
attentivement Mowgli.
--C'est vrai. Il est plus maigre, mais il a tout à fait le regard de
mon garçon.
Le prêtre était un habile homme, et il savait que Messua était la femme
du plus riche habitant de l'endroit. Il leva les yeux au ciel pendant
une minute, et dit solennellement:
--Ce que la jungle a pris, la jungle l'a rendu. Emmène ce garçon chez
toi, ma sœur, et n'oublie pas d'honorer le prêtre qui voit si loin
dans la vie des hommes.
--Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en lui-même, du diable si,
avec toutes ces paroles, on ne se croirait pas à un autre examen du
clan! Allons, puisque je suis un homme, il faut me conduire en homme.
La foule se dispersa en même temps que la femme faisait signe à Mowgli
de venir dans sa bulle, où il y avait un lit laqué de rouge, un large
coffre à grains en terre cuite, orné de curieux dessins en relief, une
demi-douzaine de casseroles en cuivre, l'image d'un dieu hindou dans
une petite niche, et, sur le mur, un vrai miroir, tel qu'il s'en trouve
pour huit sous dans les foires de campagne.
Elle lui donna un grand verre de lait et du pain, puis elle lui posa
la main sur la tête et le regarda au fond des yeux... Elle pensait que
peut-être c'était là son fils, son fils revenu de la jungle où le
tigre l'avait emporté. Aussi lui dit-elle:
--Nathoo, Nathoo!...
Mowgli ne parut pas connaître ce nom.
--Ne te rappelles-tu pas le jour où je t'ai donné des souliers neufs?
Elle toucha ses pieds, ils étaient presque aussi durs que de la corne.
--Non, fit-elle avec tristesse: ces pieds-là n'ont jamais porté de
souliers; mais tu ressembles tout à fait à mon Nathoo, et tu seras mon
fils.
Mowgli éprouvait un malaise, parce qu'il n'avait jamais de sa vie été
sous un toit; mais, en regardant le chaume, il s'aperçut qu'il pourrait
l'arracher toutes les fois qu'il voudrait s'en aller; et, d'ailleurs,
la fenêtre ne fermait pas.
--Puis, il se dit: A quoi bon être homme, si on ne comprend pas le
langage de l'homme? A l'heure qu'il est, je suis aussi niais et aussi
muet que le serait un homme avec nous dans la jungle. Il faut que je
parle leur langage.
Ce n'était pas seulement par jeu qu'il avait appris, pendant qu'il
vivait avec les loups, à imiter l'appel du chevreuil dans la jungle,
et le grognement du petit sanglier. De même, dès que Messua prononçait
un mot, Mowgli l'imitait presque parfaitement, et, avant la nuit, il
avait appris le nom de bien des choses dans la hutte.
Une difficulté se présenta à l'heure du coucher, parce que Mowgli ne
voulait pas dormir emprisonné par rien qui ressemblât à une trappe à
panthères autant que cette hutte et, lorsqu'on ferma la porte, il sortit
par la fenêtre.
--Laisse-le faire, dit le mari de Messua. Rappelle-toi qu'il n'a
peut-être jamais dormi dans un lit. S'il nous a été réellement envoyé
pour remplacer notre fils, il ne s'enfuira pas.
Mowgli alla s'étendre sur l'herbe longue et lustrée qui bordait le
champ; mais il n'avait pas fermé les yeux qu'un museau gris et soyeux
se fourrait sous son menton.
--Pouah! grommela Frère Gris (c'était l'aîné des petits de mère Louve).
Voilà une pauvre récompense pour t'avoir suivi pendant vingt milles! Tu
sens la fumée de bois et l'étable, tout à fait comme un homme, déjà...
Réveille-toi, petit frère; j'apporte des nouvelles.
--Tout le monde va bien dans la jungle? dit Mowgli, en le serrant dans
ses bras.
--Tout le monde, sauf les loups qui ont été brûlés par la Fleur Rouge.
Maintenant, écoute. Shere Khan est parti chasser au loin jusqu'à ce
que son habit repousse, car il est affreusement roussi. Il jure qu'à
son retour il couchera tes os dans la Waingunga.
--Nous sommes deux à jurer: moi aussi, j'ai fait une petite promesse.
Mais les nouvelles sont toujours bonnes à savoir. Je suis fatigué,
ce soir, très fatigué de toutes ces nouveautés, Frère Gris... mais
tiens-moi toujours au courant.
--Tu n'oublieras pas que tu es un loup? Les hommes ne te le feront pas
oublier? dit Frère Gris d'une voix inquiète.
--Jamais. Je me rappellerai toujours que je t'aime, toi et tous ceux
de notre caverne; mais je me rappellerai toujours aussi que j'ai été
chassé du clan.
--Et que tu peux être chassé d'un autre clan!... Les hommes ne sont que
des hommes, petit frère, et leur bavardage est comme le bavardage des
grenouilles dans la mare. Quand je reviendrai ici, je t'attendrai dans
les bambous, au bord du pacage...
Pendant les trois mois qui suivirent cette nuit, Mowgli ne passa guère
la barrière du village, tant il était occupé à apprendre les us et
coutumes des hommes. D'abord il eut à porter un pagne autour des
reins, ce qui l'ennuya horriblement; ensuite, il lui fallut apprendre
ce que c'était que l'argent, à quoi il ne comprenait rien du tout,
et le labourage, dont il ne voyait pas l'utilité. Puis, les petits
enfants du village le mettaient en colère. Heureusement, la Loi de la
Jungle lui avait appris à ne pas se fâcher, car dans la jungle la vie
et la nourriture dépendent du sang-froid; mais quand ils se moquaient
de lui parce qu'il refusait de jouer à leurs jeux, comme de lancer un
cerf-volant, ou parce qu'il prononçait un mot de travers, il avait
besoin de se rappeler qu'il est indigne d'un chasseur de tuer des
petits tout nus pour s'empêcher de les prendre et de les casser en
deux. Il ne se rendait pas compte de sa force le moins du monde. Dans
la jungle, il se savait faible en comparaison des bêtes; mais, dans le
village, les gens disaient qu'il était fort comme un taureau.
Il n'avait certainement aucune idée de ce que peut être la crainte: le
jour où le prêtre du village lui déclara que, s'il volait ses mangues,
le dieu du temple serait en colère, il alla prendre l'image, l'apporta
au prêtre dans sa maison, et lui demanda de mettre le dieu en colère,
parce qu'il aurait plaisir à se battre avec lui. Ce fut un scandale
horrible, mais le prêtre l'étouffa, et le mari de Messua paya beaucoup
de bon argent pour apaiser le dieu.
Mowgli n'avait pas non plus le moindre sentiment de la différence
qu'établit la caste entre un homme et un autre homme. Quand l'âne du
potier glissait dans l'argilière, Mowgli le hissait dehors par la
queue; et il aidait à empiler les pots lorsqu'ils partaient pour le
marché de Khaniwara. Cela était on ne peut plus choquant: car le potier
est un homme de basse caste, et son âne pis encore. Si le prêtre le
réprimandait, Mowgli le menaçait de le camper aussi sur l'âne, et
le prêtre conseilla au mari de Messua de mettre l'enfant au travail
aussitôt que possible; en conséquence, le chef du village dit à Mowgli
qu'il aurait à sortir avec les buffles le jour suivant, et à les garder
pendant qu'ils seraient en train de paître.
Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Mowgli; et, le soir même,
puisqu'il était chargé d'un service public, il se dirigea vers un
cercle de gens qui se réunissaient quotidiennement sur une plate-forme
en maçonnerie à l'ombre d'un grand figuier. C'était le club du village,
et le chef, le veilleur et le barbier, qui savaient tous les potins de
l'endroit, et le vieux Buldeo, le chasseur du village, qui possédait
un mousquet, s'assemblaient et fumaient là. Les singes bavardaient,
perchés sur les branches supérieures, et il y avait sous la plate-forme
un trou où vivait un cobra, auquel on servait une petite jatte de
lait, tous les soirs, parce qu'il était sacré; et les vieillards,
assis autour de l'arbre, causaient et aspiraient leurs gros houkas
jusque très avant dans la nuit. Ils racontaient d'étonnantes histoires
de dieux, d'hommes et de fantômes; et Buldeo en racontait de plus
étonnantes encore sur les habitudes des bêtes dans la jungle, jusqu'à
faire sortir les yeux de la tête aux enfants, assis en dehors du
cercle. La plupart des histoires concernaient des animaux, car, pour
ces villageois, la jungle était toujours à leur porte. Le daim et le
sanglier fouillaient leurs récoltes, et de temps en temps le tigre
enlevait un homme, au crépuscule, en vue des portes du village.
Mowgli, qui, naturellement, connaissait un peu les choses dont ils
parlaient, avait besoin de se cacher la figure pour qu'on ne le vît pas
rire, tandis que Buldeo, son mousquet en travers des genoux, passait
d'une histoire merveilleuse à une autre plus merveilleuse encore; et
les épaules de Mowgli en sursautaient.
Buldeo expliquait maintenant comment le tigre qui avait enlevé le fils
de Messua était un tigre-fantôme, un corps habité par l'âme d'un vieux
coquin d'usurier mort quelques années auparavant.
--Et je sais que cela est vrai, dit-il, parce que Purun Dass boitait
toujours du coup qu'il avait reçu dans une émeute, quand ses livres de
comptes furent brûlés, et le tigre dont je parle boite aussi, car les
traces de ses pattes sont inégales.
--C'est vrai, c'est vrai, ce doit être la vérité! approuvèrent ensemble
les barbes grises.
--Toutes vos histoires ne sont-elles que pareilles billevesées, pareils
contes de la lune? dit Mowgli. Ce tigre boite parce qu'il est né
boiteux, comme tout le monde le sait. Et parler de l'âme d'un usurier
dans une bête qui n'a jamais eu le courage d'un chacal, c'est parler
comme un enfant.
La surprise laissa Buldeo sans parole pendant un moment, et le chef du
village ouvrit de grands yeux.
--Oh, oh! C'est le marmot de la jungle, n'est-ce pas? dit enfin Buldeo.
Puisque tu es si malin, tu ferais mieux d'apporter sa peau à Khaniwara,
car le gouvernement a mis sa tête à prix pour cent roupies... Mais tu
ferais encore mieux de te taire quand tes aînés parlent!
Mowgli se leva pour s'en aller.
--Toute la soirée, je suis resté là à écouter, jeta-t-il par dessus
son épaule, et, sauf une ou deux fois, Buldeo n'a pas dit un mot de
vrai sur la jungle, qui est à sa porte... Comment croire, alors, aux
histoires de fantômes, de dieux et de lutins qu'il prétend avoir vus?
--Il est grand temps que ce garçon aille garder les troupeaux!--dit le
chef du village, tandis que Buldeo soufflait et renâclait de colère, à
l'impertinence de Mowgli.
Selon la coutume de la plupart des villages hindous, quelques jeunes
pâtres emmenaient le bétail et les buffles de bonne heure, le matin,
et les ramenaient à la nuit tombante; et les mêmes bestiaux qui
piétineraient à mort un homme blanc, se laissent battre, bousculer et
ahurir par des enfants dont la tête arrive à peine à la hauteur de leur
museau. Tant que les enfants restent avec les troupeaux, ils sont en
sûreté, car le tigre lui-même n'ose charger le bétail en nombre; mais
s'ils s'écartent pour cueillir des fleurs ou courir après les lézards,
il leur arrive d'être enlevés. Mowgli descendit la rue du village au
point du jour, assis sur le dos de Rama, le grand taureau du troupeau;
et les buffles bleu ardoise, avec leurs longues cornes traînantes
et leurs yeux féroces, se levèrent de leurs étables, un par un, et
le suivirent; et Mowgli, aux enfants qui l'accompagnaient, fit voir
très clairement qu'il était le maître. Il frappa les buffles avec un
long bambou poli, et dit à Kamya, un des garçons, de laisser paître le
bétail tandis qu'il allait en avant avec les buffles, et de prendre
bien garde à ne pas s'éloigner du troupeau.
Un pâturage indien est tout en rochers, en mottes, en trous et
en petits ravins, parmi lesquels les troupeaux se dispersent et
disparaissent. Les buffles aiment généralement les mares et les
endroits vaseux, où ils se vautrent et se chauffent, dans la boue
chaude, durant des heures. Mowgli les conduisit jusqu'à la lisière
de la plaine, où la Waingunga sortait de la jungle; là, il se laissa
glisser du dos de Rama, et s'en alla en trottant vers un bouquet de
bambous où il trouva Frère Gris.
--Ah! dit Frère Gris, je suis venu attendre ici bien des jours de
suite. Que signifie ce travail de garder les bestiaux?
--Un ordre que j'ai reçu, dit Mowgli; je suis pour un temps berger de
village. Quelles nouvelles de Shere Khan?
--Il est revenu dans le pays et t'a guetté longtemps par ici.
Maintenant il est reparti, car le gibier est rare. Mais il veut te tuer.
--Très bien, fit Mowgli. Aussi longtemps qu'il sera loin, viens
t'asseoir sur ce rocher, toi ou l'un de tes frères, de façon que je
puisse vous voir en sortant du village. Quand il reviendra, attends-moi
dans le ravin proche de l'arbre _dhâk_, au milieu de la plaine. Il
n'est pas nécessaire de courir dans la gueule de Shere Khan.
Puis Mowgli choisit une place à l'ombre, se coucha et dormit pendant
que les buffles paissaient autour de lui. La garde des troupeaux, dans
l'Inde, est un des métiers les plus paresseux du monde. Le bétail
change de place et broute, puis se couche et change de place encore,
sans mugir presque jamais. Il grogne seulement. Quant aux buffles,
ils disent rarement quelque chose, mais entrent l'un après l'autre
dans les mares bourbeuses, s'enfoncent dans la boue jusqu'à ce que
leurs mufles et leurs grands yeux bleu faïence se montrent seuls à
la surface, et là, ils restent immobiles comme des blocs. Le soleil
fait vibrer les rochers dans la chaleur de l'atmosphère, et les petits
bergers entendent un vautour--jamais plus--siffler presque hors de vue
au-dessus de leur tête; et ils savent que s'ils mouraient, ou si une
vache mourait, ce vautour descendrait en balayant l'air, que le plus
proche vautour, à des milles plus loin, le verrait tomber et suivrait,
et ainsi de suite, de proche en proche, et qu'avant même qu'ils fussent
morts il y aurait là une vingtaine de vautours affamés venus de nulle
part. Tantôt ils dorment, veillent, se rendorment; ils tressent de
petits paniers d'herbe sèche et y mettent des sauterelles, ou attrapent
deux _mantes religieuses_ pour les faire battre; ils enfilent en
colliers des noix de jungle rouges et noires, guettent le lézard qui
se chauffe sur la roche, ou le serpent à la poursuite d'une grenouille
près des fondrières. Tantôt ils chantent de longues, longues chansons
avec de bizarres trilles indigènes à la chute des phrases, et le jour
leur semble plus long qu'à la plupart des hommes la vie entière;
parfois ils élèvent un château de boue avec des figurines d'hommes, de
chevaux, de buffles, modelées en boue également, et placent des roseaux
dans la main des hommes, et prétendent que ce sont des rois avec leurs
armées, ou des dieux qu'il faut adorer. Puis, le soir vient, les
enfants rassemblent les bêtes en criant, les buffles s'arrachent de la
boue gluante avec un bruit semblable à des coups de fusil partant l'un
après l'autre, et tous prennent la file à travers la plaine grise pour
retourner vers les lumières qui scintillent là-bas, au village.