--Ah! oui, toute la misère de nos petites luttes électorales de la

dernière fois, qui est restée là placardée, comme au pilori, et

lisible encore malgré les pluies de deux étés et les neiges d'un

hiver! C'est étonnant la persistance des inepties, collées sur de

simples morceaux de papier contre des maisons! D'habitude on passe sans

regarder devant ces choses, qui de nos jours sont tombées au-dessous du

sourire et du haussement d'épaules. Mais sur ce mur, où l'ironie des

obus en a fait justice en les perçant de mille trous, elles prennent

soudain je ne sais quel comique irrésistible; nous leur sommes

redevables d'un moment de détente et de franc rire,--et c'est la seule

fois sans doute, au cours de leur piteuse petite durée, qu'elles auront

au moins servi à quelque chose.

Aujourd'hui, qui donc s'en souvient, de ces mesquineries d'antan? Ils

en riraient les premiers, ceux qui les ont écrites et qui peut-être à

l'heure qu'il est se battent fraternellement côte à côte. Plus tard,

je ne dis pas, quand les Barbares seront enfin partis, nos sectarismes,

hélas! essaieront encore çà et là de dresser la tête; mais, quand

même, ils auront reçu, dans la grande guerre, le coup dont on ne se

relève jamais plus. N'importe ce que l'avenir nous réserve, rien ne

pourra faire qu'il n'y ait pas eu en France, d'un bout à l'autre de

notre front de bataille et pendant de longs mois, ces réseaux

entrelacés de petits souterrains qu'on appelle des tranchées. Et ces

tranchées qui, à première vue, ne sembleraient que d'affreux trous

pour la misère sordide et la souffrance, auront été au contraire le

plus grandiose des temples, où nous serons venus tous nous purifier et,

pour ainsi dire, communier ensemble à la même table sainte!...

Nos tranchées, mais elles commencent là tout près, trop près,

hélas! de la ville martyre, elles sont au milieu du mail,--et nous nous

y rendons, à travers le désastre de ces rues où ne passe plus

personne.

On sait que nos villes de province, presque toutes, ont leur mail, qui

est une promenade ombreuse, sous des arbres souvent centenaires; celui

d'ici était réputé l'un des plus beaux de France; mais il ne faudrait

plus s'y risquer, par exemple, car la mort y rôde à toute heure, et

nous ne pourrons le traverser que clandestinement, par ces souterrains

tortueux, creusés en hâte, que l'on appelle des boyaux.

D'abord, on nous le montre, dans son ensemble, par une meurtrière qui

traverse une épaisse muraille. La tristesse en est peut-être plus

poignante encore que celle des rues, parce qu'il représente le lieu

d'élection où s'assemblaient jadis les bonnes gens d'ici, pour le

repos et la gaieté tranquille. Il se déploie à perte de vue entre ses

rangées d'ormeaux; il est vide bien entendu, vide et silencieux; une

herbe funèbre est même venue verdir ses longues allées, comme s'il

était plongé dans la paix d'un définitif abandon, et, à cette heure

exquise du soir, le soleil couchant y trace, jusqu'au lointain, une

série de raies d'or, entre les ombres allongées des arbres.--On le

dirait vide, oui, le mail de la ville martyre, car pour le moment rien

n'y bouge, on n'y entend rien bruire; mais il est sillonné çà et là

par des traînées de terre, semblables en plus grand à celles que les

rats ou les taupes font dans les prairies; or, nous devinons ce que

cela veut dire, car nous les connaissons bien, les couloirs sournois de

la guerre moderne... Sinistres petites fouilles, elles nous révèlent

tout de suite que ce lieu de morne silence est terriblement habité au

contraire, sous son herbe verte, et que des yeux ardents le surveillent

de partout, que des canons dissimulés le tiennent en joue; qu'il

suffirait d'un imperceptible signal pour y faire exploser du sol une

vie furieuse, le feu, le sang, les cris, tout le vacarme de la mort...

Maintenant, par une descente étroite et cachée nous pénétrons dans

ces sentiers appelés boyaux, qui vont nous conduire tout près, tout

près des Barbares, presque jusqu'à les entendre souffler. C'est

quelque chose de pénible et d'interminable, que la marche là dedans;

il y fait chaud et lourd; on a constamment l'impression qu'ils vous

serrent trop et que la terre des parois va vous frotter les épaules; et

puis, tous les dix ou douze pas, ce sont des petits coudes, d'une

brusquerie voulue, vous obligeant à tourner, tourner sur vous-même; on

a conscience de faire dix fois trop de chemin et de n'avancer qu'à

peine. Quelle tentation vous prend, d'escalader les obsédants talus

pour retrouver l'air plus libre, ou seulement de passer la tête

au-dessus, pour regarder au moins où l'on va!... Mais ce serait la

mort... Et on est un peu angoissé vraiment de se sentir en prison dans

ce labyrinthe, de savoir que, pour être sûr de s'en évader vivant, il

faudra sans merci repasser par la succession indéfinie de ces petits

tournants, qui vous étreignent et vous retardent...

La chaude oppression de ces couloirs s'augmente du fait d'y rencontrer

beaucoup de monde, des hommes en houppelande bleu pâle, qui se plaquent

aux parois et que l'on frôle en passant; à certains endroits, c'est

peuplé comme les galeries d'une fourmilière; si donc il fallait tout

à coup fuir en hâte, quelle mêlée, quels écrasements! Il est vrai,

ils ont des figures à la fois si souriantes et si résolues, nos

soldats, que l'idée d'une fuite de leur part, devant n'importe quoi, ne

vient même pas vous effleurer.

Comme l'heure approche de leur repas du soir, ils commencent de monter

leur petites tables, çà et là, dans des recoins plus sûrs, dans des

abris voûtés. Car on pense bien qu'il faut souper de bonne heure, pour

y voir clair; on n'allumera pas de lampes bien entendu; dès la nuit

close il fera noir ici comme chez le diable, et, sauf une alerte, une

attaque aux lueurs soudaines et fulgurantes, on ne vivra plus qu'à

tâtons jusqu'à demain matin.

Voici les porteurs de soupe qui arrivent en joyeux cortège; elle a

cheminé un peu longtemps dans les tortueux sentiers, cette soupe-là,

mais elle est chaude encore, elle sent bon et les convives

s'asseyent,--ou à peu près. Oh! les étonnantes compositions de ces

tablées, où l'on a pourtant l'air de si bien s'entendre! Je n'ai pas

le temps de m'attarder cette fois, mais je me rappelle m'être

longuement assis à causer naguère dans une tranchée de l'Argonne, à

la fin d'un repas. Il y avait là, côte à côte, un ex-antimilitariste

à tous crins, devenu un sergent héroïque, capable d'avoir les yeux

embrumés de larmes quand passait un de nos drapeaux percé de balles;

près de lui, un ex-apache, dont les joues, pâlies dans les bouges

nocturnes, s'étaient redorées au grand air, et qui semblait pour le

moment un bon petit diable; et enfin, le plus gai de tous, un soldat

d'une trentaine d'années, de belle allure, qui n'avait plus le temps de

raser sa longue barbe, mais qui entretenait avec soin une tonsure au

milieu de ses cheveux. Et cette petite toilette si révélatrice, le

camarade qui gentiment, tous les deux jours, s'appliquait de son mieux

à la lui faire, était un ex-anticlérical tout à fait farouche, de

son métier ouvrier zingueur à Belleville.

Nous continuons notre route, toujours sans rien voir, conduits à

l'aveuglette. Mais le terme de notre course doit être proche, car on

nous dit: «Maintenant marchez sans bruit, et parlez bas.» Un peu plus

loin: «Maintenant ne parlez plus du tout.» Et l'un de nous ayant trop

relevé la tête, une détonation, au bruit sec, part de tout près, une

balle passe en sifflant, manque son but et s'en va se perdre dans des

broussailles qu'elle effeuille. Après quoi le silence retombe, plus

profond et aussi plus étrange.

Le point terminus est un réduit voûté, aux parois moitié d'argile,

moitié de plaques en fer. Dans ce blindage, deux ou trois petits trous

ont été percés, qu'un mécanisme rapide permet d'ouvrir et de

refermer très vite, et c'est par là seulement qu'il nous sera possible

de regarder pendant quelques secondes, dans une demi-sécurité, sans

qu'une balle soudaine nous entre dans la tête en passant par les yeux.

Comment, nous ne sommes que là! Depuis si longtemps que nous marchons,

nous n'avons même pas atteint le bout de ce mail! Il continue de

prolonger en avant de nous ses allées d'ormeaux, droites et

tranquilles, verdies par leur herbe triste; le soleil vient d'y

éteindre les rayures dorées qu'il y traçait tout à l'heure, le

crépuscule va l'envahir; et toujours aucun bruit, pas même les rappels

pour le coucher des oiseaux; c'est comme l'immobilité et le silence de

la mort.

Dans une direction différente, une autre percée des plaques de fer

nous montre, sur l'autre rive (la rive droite) et tout au bord de la

petite rivière dont nous tenons la rive gauche, à vingt mètres de

nous à peine, des terrassements tout neufs, recouverts d'aimables

branchages, et qui sont muets, eux aussi, comme le mail, mais de ce

même mutisme trop voulu, suspect et effarant. Alors, on nous glisse à

l'oreille: «C'est _eux_ qui sont là!»

_Eux_ qui sont là! oh! nous les avions devinés, ayant déjà connu en

tant d'autres lieux ces atroces voisinages au silence trompeur, qui

sont une des caractéristiques de la guerre ultra-moderne. Oui, eux qui

sont là, encore là, enfouis bien à l'abri dans notre terre française,

laquelle ne s'éboule même pas pour les étouffer! Fils de la race

abominable qui a le mensonge dans le sang, ils ont enseigné à toutes

les armées du monde à faire mentir même les choses, même les aspects

des choses; leurs tranchées prennent des airs d'innocents sillons sous

de la verdure, les maisons où s'abritent leurs États-Majors prennent

des airs de ruines abandonnées. Eux, on ne les voit jamais, ils

avancent et envahissent à la façon des termites ou des vers rongeurs.

Et puis, à la minute la plus imprévue, de jour ou de nuit, précédés

de toutes les variétés de choses infernales imaginées par eux,

liquides qui brûlent, gaz qui aveuglent ou gaz qui asphyxient, ils

jaillissent du sol, comme des bêtes de ménagerie à qui l'on aurait

ouvert les cages. Et quelle dérision! après de prodigieux efforts de

mécanique et de chimie, en être ramené à des moeurs de l'époque des

Cavernes; après s'être battu plus d'un an avec des appareils si

diaboliquement perfectionnés pour tuerie à grande distance, se

retrouver ainsi, presque les uns sur les autres, pendant des mois, les

nerfs tendus, l'organisme aux aguets, mais, tous, bien cachés et ne

bougeant pas!...

Horreur!... Je crois vraiment qu'on a chuchoté dans ces trous d'en

face!... Comme nous, ils parlent bas, mais on reconnaît tout de même

leurs intonations allemandes. Ils causent, ces invisibles; dans

l'infini silence des entours, leurs chuchotements assourdis nous

viennent comme d'en dessous, des entrailles de la terre. Ensuite une

interjection brève, de quelque chef sans doute, les rappelle à l'ordre,

et brusquement ils se taisent. Mais on les a entendus, entendus de tout

près, et cette espèce de murmure d'animaux fouisseurs a été plus

lugubre à nos oreilles que n'importe quel fracas de bataille.

Non pas que leurs voix fussent cruelles, non, au contraire, presque

harmonieuses, tellement que, si on n'avait pas su qui parlait, on

n'aurait pas senti ce frisson de révolte vous passer dans la chair,

plutôt aurait-on incliné presque à leur dire: «Voyons, trêve à ce

jeu de mort. Ne sommes-nous pas des hommes frères? Sortez donc de vos

trous et donnons-nous la main.»

Mais, on ne le sait que trop, si leurs voix sont humaines et peut-être

aussi leurs visages, leurs âmes ne le sont pas; il y manque les

sentiments essentiels, celui de la loyauté, de l'honneur, celui du

remords, et surtout celui qui est le plus noble peut-être en même

temps que le plus élémentaire, et que même les animaux possèdent

parfois, le sentiment de la pitié.

Je me souviens d'une phrase de Victor Hugo, qui jadis m'avait paru

outrée et obscure; il avait dit: «la _nuit_ qu'une bête fauve a pour

âme». Cette image, les âmes allemandes aujourd'hui me la font

comprendre. Qu'est-ce que cela pourrait bien être sinon de la nuit

lourde et sans rayons, l'âme de leur sinistre empereur, l'âme de leur

prince héritier, dont la figure chafouine s'enfonce dans un trop grand

bonnet en poil de bête noire, agrémenté d'une tête de mort?

Durant toute une vie, n'avoir eu d'autres soins que de faire construire

des machines pour tuer, d'inventer des explosifs et des poisons pour

tuer, d'exercer des soldats à tuer; avoir organisé, au profit d'un

monstrueux orgueil personnel, tout ce qui sommeillait de barbarie au

fond de la race allemande; avoir organisé--je répète le mot, parce

que, s'il n'est pas assez français, hélas! il est essentiellement

allemand--organisé donc sa férocité native, organisé sa grotesque

mégalomanie, organisé sa soumission moutonnière et sa crédule

bêtise. Et après, ne pas mourir d'épouvante devant son propre

ouvrage!... Vraiment, cela ose encore vivre, ces êtres de ténèbres;

en présence de tant de larmes, de tant de tortures, de tant d'immenses

ossuaires, paisiblement cela mange, cela dort, cela reçoit des

hommages, cela posera même sans doute devant des sculpteurs, pour des

bronzes durables, ou des marbres... quand il faudrait, pour eux,

raffiner sur les vieux supplices de la Chine!... Oh! ce que j'en dis

n'est pas pour attiser inutilement la haine mondiale; non, mais je

crois de mon devoir d'employer tout ce que j'ai de force à retarder le

dangereux oubli qui retombera sur leurs crimes. J'ai tellement peur de

notre légèreté française, de notre bonhomie et de notre confiance!

Nous sommes si capables de laisser peu à peu les tentacules de la

grande pieuvre s'insinuer à nouveau dans nos chairs. Qui sait si

bientôt ne reviendra pas grouiller chez nous l'innombrable vermine des

espions, des cauteleux parasites, et des terrassiers clandestins qui,

jusque sous les planchers de nos demeures, bétonnent des socles pour

les canons allemands! Oh! n'oublions jamais que cette race de proie est

incurablement trompeuse, voleuse et tueuse, qu'il n'y a pas avec elle

de traité de paix qui puisse tenir, et que, tant qu'on ne l'aura pas

écrasée, tant qu'on ne lui aura pas coupé la tête,--cette effroyable

tête de Gorgone qui est l'impérialisme prussien,--elle recommencera!

Quand nous rencontrons dans nos rues tous ces jeunes mutilés, qui

marchent lentement par groupes, en s'appuyant les uns aux autres, ou

ces jeunes aveugles, promenés par la main, et toutes ces femmes qui

sont comme anéanties sous des voiles de crêpe, disons-nous: «C'est leur

oeuvre à eux. Et celui qui, dans l'ombre, nous a longuement préparé

cela, c'est leur Kaiser,--lequel, si on ne l'écrase, ne rêvera qu'à

recommencer demain!»

Aux abords des gares où l'on s'embarque pour le front, quand nous

voyons quelque jeune femme, retenant les larmes dans ses yeux

d'angoisse et de courage, un petit enfant au cou, venue pour reconduire

un soldat en costume de tranchées, disons-nous: Celui-ci, dont le

retour sera tant désiré, la mitraille du Kaiser l'attend sans doute

demain, pour le jeter, anonyme parmi des milliers d'autres, dans ces

charniers où l'Allemagne se complaît et qu'elle ne demandera qu'à

recommencer de remplir!

Surtout quand nous voyons passer, sous leurs uniformes bleus tout

neufs, nos «jeunes classes», nos fils bien-aimés, qui partent si

magnifiquement, avec de la joie fière dans leurs yeux enfantins, et des

bouquets de roses au bout de leurs fusils, oh! méditons nos saintes

vengeances, contre ceux qui les guettent là-bas,--et contre le grand

Maudit, qui _a la nuit pour âme_!...

* * * * *

De ce réduit voûté où nous sommes en ce moment, et où il nous faut,

pour regarder au dehors, soulever des oeillères d'acier, on voit

toujours le mail avec son herbe verte, le mail si tranquille, dans la

lumière atténuée du soir; on n'entend plus les barbares, ils ne

parlent plus, ni ne remuent, ni ne soufflent, et on garde seulement la

tristesse inquiète, je dirais presque la tristesse découragée de les

sentir si près.

Mais, pour reprendre espoir et joyeuse confiance, il suffit de

rebrousser chemin dans ces boyaux, où le souper s'achève, au beau

crépuscule. Là, dès qu'on est assez loin _d'eux_ pour que nos soldats

puissent librement causer et librement rire, on est tout de suite comme

baigné de saine gaîté et de consolante, d'absolue certitude. Là est

le vrai réservoir de notre irrésistible force; là se trempent et se

retrempent tous les merveilleux ressorts pour nos élans et pour notre

finale victoire. Ce qui frappe dès l'abord autour de ces tables, c'est

cette entente de si bon aloi et cette sorte de familiarité affectueuse

entre les chefs et les hommes. Depuis longtemps nous pratiquions cela

dans la Marine, où les longs exils et les dangers partagés dans des

nefs étroites nous rapprochent forcément les uns des autres; mais je

ne pense pas que mes camarades de l'armée de terre m'en veuillent de

dire que cette familiarité-là, si conciliable avec la discipline, est

un peu plus nouvelle chez eux que chez nous. C'est l'un des bienfaits

que leur réservait la guerre de tranchées, de les obliger ainsi à

vivre plus près de leurs soldats, et de s'en faire aimer davantage

encore. Ils connaissent à présent presque tous leurs camarades aux

galons de laine, les appellent par leur nom, causent en amis avec eux.

Aussi, quand viennent les heures solennelles de l'assaut, quand, au

lieu de les pousser par derrière à coups de fouet comme cela se ferait

chez les sauvages d'en face, ils passent les premiers à la manière

française, à peine ont-ils besoin de se retourner pour voir si tout le

monde les suit. Ils sont bien assurés d'ailleurs que, s'ils tombent,

ces humbles compagnons ne manqueront pas d'accourir, au risque de tout,

pour les défendre et tendrement les emporter. Or, c'est à cette guerre

surhumaine et c'est surtout à la vie en commun dans la tranchée, que

nous sommes redevables de cette union qui nous grandit, redevables de

ces réciproques dévouements sublimes devant lesquels on serait tenté

de plier le genou. N'est-ce pas aussi à la vie dans la tranchée et à

ces longues causeries plus intimes entre les officiers et leurs hommes

que nous devons un peu ces lueurs de beauté qui sont venues pénétrer

toutes les intelligences, même les moins ouvertes et les plus frustes?

Ils savent maintenant, nos soldats, jusqu'aux derniers d'entre eux, que

notre France n'a jamais été si admirable et que sa gloire les illumine

tous; ils savent qu'une race où se réveillent ainsi les coeurs, est

impérissable, et que les pays neutres, même ceux qui semblent avoir

sur les yeux les plus lourdes écailles, finiront un jour par voir clair

et par nous donner le beau nom de libérateurs.

Oh! bénissons-les, nos tranchées, où se mêlent toutes nos classes

sociales, où des amitiés se sont nouées qui hier n'eussent pas

semblé possibles, où les «gens du monde» auront connu que l'âme

d'un paysan, d'un ouvrier, d'un manoeuvre, peut se rencontrer aussi

belle et noble que celle d'un très élégant seigneur, et plus

intéressante même, parce que plus primesautière et translucide, avec

moins de placage autour.

Tranchées, boyaux, petits labyrinthes obscurs, petits souterrains pour

la souffrance et l'abnégation, c'est là que se sera tenue notre

meilleure et notre plus pure école de socialisme. Mais, par ce mot de

socialisme, trop souvent profané, j'entends, comme bien on pense, le

véritable, celui qui est synonyme de tolérance et de fraternité,

celui enfin dont le Christ était venu nous donner cette claire formule

qui, dans sa simplicité adorable, résume toutes les formules:

«Aimez-vous les uns les autres».

XXV

LES DEUX TÊTES DE GORGONE

«Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite des érudits

pour démontrer que c'était mon bon droit.»

FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand).

_Avril 1916._

I

LEUR KAISER

Il est des figures de maudits sur lesquelles, avec l'âge, finissent par

ressortir toute l'horreur et toute la nuit qui couvaient au fond de

l'âme. Les traits parfois ne sont pas ignobles, non, mais, sur ces

figures-là, quelque chose s'est inscrit, qui est mille fois pire que la

laideur, et on ne peut pas les regarder... Ainsi leur Kaiser, pour vous

glacer il suffit de sa sinistre effigie, il suffit du moindre de ses

portraits entrevu dans un journal... Oh! cet oeil vipérin, embusqué à

l'abri des flasques paupières, ce sourire tordu par toutes les tares

intérieures: foncière hypocrisie, brutalité maladive, en même temps

que férocité à froid, sans compter l'excès de morgue, devant quoi

les cravaches se mettraient à cingler toutes seules!... J'ai vu jadis,

au fond d'un vieux temple du Japon, un épouvantail considéré comme un

chef-d'oeuvre du genre et que l'on conservait depuis des siècles sous

un voile, dans l'un des coffres du trésor (on sait la vénération des

Japonais pour les épouvantails et la maîtrise de leurs artistes dans

l'horrible). C'était un masque humain, aux traits plutôt réguliers et

affinés, mais, quand on l'avait bien regardé, son expression atroce,

à la fois cruelle et morte, vous poursuivait pendant des jours et des

nuits. Au milieu des chairs cadavériques aux plissures blêmes, ses

deux yeux mi-clos, l'un plus que l'autre, étincelaient et semblaient

cligner, comme pour dire: «Il y avait longtemps, là dans ma boîte,

que je ruminais quelque chose de macabre pour toi, et enfin tu es venu,

je te tiens, et ça y est!» Eh bien! pour qui sait voir, la figure de

leur Kaiser est aussi effarante que celle cachée dans le vieux temple

de là-bas, quel que soit le casque plus ou moins sauvage, à pointe ou

à tête de mort, dont il ait la fantaisie de s'affubler. Depuis tant

d'années que me poursuit l'affreux regard de cet homme, non seulement

j'avais pressenti, comme tout le monde, qu'il «ruminait quelque chose

pour nous», mais aussi que ce serait diaboliquement machiné, et plus

effroyable que tous les vieux crimes des temps barbares. Et je me

disais: Pour la sauvegarde urgente de l'humanité, _il faudrait tuer

ça_.

Tuer ça, oui! abattre la hyène, il l'aurait fallu, avant que sa rage

latente se fût tout à fait déclarée, ou tout au moins l'enchaîner,

la museler, l'enfermer entre des barreaux serrés et solides!

Mais à quoi donc pensent-ils, les anarchistes, qui auraient trouvé là

un moyen de se réhabiliter, en méritant une reconnaissance mondiale,

à quoi pensent-ils? Quand il s'agit de tuer un souverain, ils

s'essayent sur cet être charmant qu'est le jeune roi d'Espagne. En

Autriche, ils vont choisir, alors qu'il y avait tellement mieux à cette

cour, choisir et poignarder l'étrange et belle impératrice, qui ne

faisait de mal à personne. Et, dans le quatuor des rois des Balkans,

c'est sur le roi de Grèce qu'ils jettent leur dévolu, quand ils

avaient là ce Cobourg, qui était une occasion vraiment unique!...

Leur Kaiser, leur innommable et protéiforme Kaiser, chaque fois qu'on

s'imagine en avoir tout dit, il vous confond par du nouveau que l'on

n'aurait jamais prévu. Après son entêtement presque stupide à

vouloir poser son Allemagne comme la victime attaquée, en dépit des

plus aveuglantes évidences, des plus formelles preuves écrites et des

plus écrasants aveux échappés à ses complices, dernièrement encore

n'a-t-il pas éprouvé le besoin de «jurer devant Dieu» que sa

conscience était pure et qu'il n'avait pas voulu la guerre! Devant

quel Dieu? Devant le sien naturellement, devant _son vieux Dieu_

à lui, que dans l'intimité il doit sûrement appeler: «Mon vieux

Belzébuth».--Que d'élégance, du reste, dans cette épithète de

«vieux» accolée à un tel nom!

La Hyène Enragée · 第 9 / 10 段