mission de répandre le plus de deuil, de faire couler le plus de sang
et le plus de larmes, celle aussi de faire la chasse à toute beauté,
à tout religieux souvenir, mission de tout profaner, de tout souiller
et d'enlaidir tout ce qu'il n'anéantirait pas. Il a réussi même à
déshonorer la science, en l'abaissant au rôle de complice de ses
crimes. Et non seulement sa guerre _à lui_, la guerre telle qu'il
l'avait voulue avec tant d'infernale préméditation, aura été mille
fois plus destructive d'existences humaines que toutes les guerres
ensemble du passé, mais il a fallu qu'il s'en prît rageusement, lui et
sa séquelle, à tous ces trésors d'art qui auraient dû rester
l'intangible patrimoine de l'Europe civilisée. Et si jamais il avait pu
devenir le dominateur absolu que sa vanité de malade rêvait d'être,
ce n'est plus seulement par les explosifs et la ferraille qu'il aurait
achevé de tout détruire, mais par l'incurable mauvais goût de son
Allemagne. Il suffit d'avoir visité Berlin, capitale du toc et des
dorures de parvenu, pour se représenter ce que deviendraient nos
villes. Et on frémit aussi en songeant à la rapide et définitive
déchéance de l'Orient merveilleux, avec Stamboul, Damas, Bagdad, le
jour où ce serait lui qui y ferait la loi.
Leur Kaiser ineffable, souvent même il s'y entend à mêler du
grotesque à l'ignominie! Ainsi dernièrement n'offrait-il pas au petit
roi de Grèce _sa parole de Hohenzollern_ comme gage! Au lendemain de la
violation de la Belgique, oser offrir sa parole, c'est déjà bien, mais
ajouter que c'est une parole de Hohenzollern, quelle trouvaille! Est-ce
balourde inconscience, ou impudente ironie pour le beau-frère craintif
dont il avait jadis, lors d'une visite à Athènes, bafoué si
dédaigneusement la petite armée? Parmi tous les gens qui ont une
teinture d'histoire, qui donc ignore que cette lignée maudite des
Hohenzollern, depuis cinq cents ans qu'on la connaît, n'a jamais donné
que d'éhontés menteurs, en même temps que carnassiers hobereaux. Vers
1762, la grande Marie-Thérèse n'en écrivait-elle pas déjà: «Chacun
sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de sa parole. Nul
des souverains de l'Europe n'a pu se soustraire à ses mensonges. Avec
ce despotisme reniant tous les principes, _la monarchie prussienne
sera un jour la source de calamités infinies_, non seulement pour
l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.»
Malheureux roi de Grèce, médusé aujourd'hui jusqu'à l'anéantissement
pour avoir croisé de trop près le regard de la tête de Gorgone,--son
exemple,--avec l'héroïsme et la gloire en moins,--ne devrait-il pas
être aussi instructif, pour les souverains neutres encore épargnés,
que l'exemple du roi de Belgique et du roi de Serbie!
Leur Kaiser, dont le regard sent la mort, il déroute la raison et le
sens commun. La dégénérescence morbide est incontestable dans son
cerveau qui, à certains points de vue cependant, n'en reste pas moins
si supérieurement organisé pour le mal, et spécialisé dans la
tuerie. Pour l'honneur de l'humanité accordons qu'il est fou, comme
certain prince de Saxe vient publiquement de le déclarer. Soit, il est
fou: son cas relève même de la tératologie, et, partout ailleurs
qu'en Allemagne, _sa guerre_ lui eût valu la camisole de force dans un
cabanon. Mais, pour le malheur de l'Europe, sa naissance l'a fait
Kaiser du seul peuple capable de l'admettre et de le suivre,--le peuple
_cruel par nature et que la civilisation a rendu féroce_, ainsi que
Goethe le constate, et le peuple dont _la bêtise est infinie_, comme
Schopenhauer en fait l'aveu dans son testament solennel.
A cette «infinie bêtise» il participe du reste lui-même en plusieurs
points; sans cela, aurait-il manqué si irrémédiablement son premier
départ de 1914, pour s'être imaginé jusqu'à la dernière minute que
l'Angleterre n'allait pas bouger, même devant le grand sacrilège de
Belgique[2]? Et n'y a-t-il pas au moins autant de bêtise que de
férocité dans ses massacres de civils, torpillages de neutres, attentats
en Amérique, zeppelins, asphyxies, etc., toutes choses dont il est
personnellement l'odieux instigateur, et qui n'ont réussi qu'à
collectionner, contre lui et son Allemagne, toutes les haines et tous
les dégoûts?
[2] A côté de mille exemples archi-connus de sa fourberie effrontée,
en voici un, d'ailleurs facile à vérifier, qui n'est peut-être pas
encore assez répandu dans le grand public. Sait-on bien déjà partout
que le 2 août 1914, la veille même de la violation de la Belgique,
alors que l'armée allemande était déjà massée à la frontière et
tous les ordres donnés pour l'attaque du lendemain, le roi Albert
ayant sommé le Kaiser de s'expliquer, celui-ci avait fait répondre
officiellement par ses diplomates: «Les Belges n'ont pas à
s'inquiéter, je n'ai pas la moindre intention de manquer à ma
signature.»
Au bout de quarante ans de préparation acharnée, avec des moyens aussi
formidables, quand on ne recule pas devant les procédés les plus
atroces ni les plus vils, quand on ne s'embarrasse d'aucune loi
humaine, d'aucune conscience, se vautrer ainsi dans le sang pour
n'aboutir qu'à un fiasco,--non, en vérité, quelque chose d'essentiel
doit manquer dans cette tête d'assassin! Et il faut être le peuple
allemand pour continuer de se laisser conduire à la débâcle par un
déséquilibré qui commet des bourdes pareilles.
A la débâcle et à la boucherie. Et n'y aura-t-il pas de limite à la
soumission moutonnière de ce peuple-là, qui, en ce moment même, se
fait massacrer comme simple bétail, dans des attaques conduites avec
une rage imbécile par un jeune microcéphale sans intelligence comme
sans âme?...
II
FERDINAND DE COBOURG
Naguère encore, trouver un être plus abominable que leur Kaiser et
leur Kronprinz eût semblé une gageure impossible. Eh bien! mais la
gageure a été tenue et gagnée: on a trouvé ce Cobourg!
Et quand on pense qu'il avait enthousiasmé, à son heure, la plupart de
nos Françaises; vers 1913, pendant que je commençais seul à le clouer
au pilori, elles exaltaient son nom, elles arboraient ses couleurs?
Paladin de la croix, disait-on couramment chez nous... Oh! franc
paladin, en effet, portant scapulaire et saturé de messes à la façon
de Louis XI, mais qui, un beau matin, en cachette, avait fait de force
apostasier son fils! On sait en outre qu'il nous prépare aujourd'hui la
comédie d'une reconversion au catholicisme, qu'il avait naguère
abjuré par raison politique,--et il trouvera là-bas des prêtres pour
bénir cette opération, en gardant leur sérieux!...
Tête de Gorgone aussi, celui-là, et marqué au visage comme l'autre
des stigmates de la fourberie et du crime. La première fois,--c'était
il y a vingt-cinq ans, à la gare de Sofia,--que j'ai croisé le regard
torve de ses petits yeux, j'ai senti passer dans mes nerfs ce frisson
de dégoût, par lequel un instinct vous avertit de l'approche d'un
monstre. Et j'ai demandé: «Quel est ce vampire?» A voix basse et
épeurée, quelqu'un m'a répondu: «Mais c'est notre prince, vous
devriez saluer.--Ah! non, par exemple!»
Lâchement assassin dans la vie privée, celui-là, mais assassin à
distance, passant prudemment la frontière quand son exécuteur des
hautes oeuvres avait à _travailler_ par son ordre, et puis, dès que ce
bourreau menaça de le compromettre, lui faisant couper les deux
mains[3]!...
[3] Panitza, Stamboulof, etc.
Et celui-là aussi, il _prie_, à l'instar de l'autre! Récemment, quand
on espérait que le grand complice allait enfin mourir des vices
héréditaires de son sang, il s'est longuement agenouillé, entre deux
rangées d'Allemands convoqués comme spectateurs, pour demander au ciel
sa guérison--monstre priant pour un monstre--et il s'est relevé, tout
confit dans la grâce divine, pour dire à l'assistance: «Je n'avais
encore jamais prié avec autant de ferveur...» Même les Boches épais,
auxquels était destinée cette singerie, ont-ils pu résister au fou
rire?
Assassin pareillement dans la vie politique, assassin de peuples. Après
sa première immonde félonie contre les Serbes, ses alliés d'alors,
qu'il avait attaqués dans le dos, sans déclaration de guerre, il
essaya, on s'en souvient, de rejeter sur ses ministres le forfait qui
tournait mal. Et contre ce même peuple héroïque, déjà écrasé par les
grandes hordes barbares, il vient de renouveler, sans prévenir comme
toujours, son coup de traîtrise, tel un malandrin de renfort qui
viendrait par derrière achever un homme déjà aux prises avec une bande
de détrousseurs.
Pauvre petite Serbie, devenue grande et sublime, naguère je lui avais
attribué--aux premiers moments de mon indignation devant les horreurs
que l'on venait de me montrer en Thrace et en Macédoine--une part de
complicité qu'elle ne méritait pas. Une fois de plus, ici, je lui fais
de tout coeur amende honorable.
Si l'entente de l'Allemagne avec la Turquie n'a pas marché toute seule,
à tel point qu'il a fallu en venir à «suicider» le prince héritier,
elle s'est faite d'elle-même avec la Bulgarie. _Leur_ Kaiser et ce
Cobourg, qui est son émule et comme son diminutif, fatalement devaient
se comprendre; on aurait deviné cela, rien qu'en comparant ces deux
figures, ces deux regards de bêtes de nuit. Comment donc nos
diplomates, accrédités à la petite cour de Sofia, n'ont-ils rien su
flairer depuis vingt mois bientôt que le pacte de brigandage était
signé dans l'ombre! Et aujourd'hui, jusqu'à ce qu'ils s'entre-dévorent,
les voilà unis, ces deux êtres de rebut, auprès desquels les plus
immondes récidivistes qui traînent le boulet dans les bagnes, semblent
n'avoir commis que vétilles innocentes!
Réveillez-vous donc, petits ou grands pays neutres, qui ne comprenez
pas encore que, sans nous, votre tour serait venu d'être piétinés
comme la Belgique, comme hier la Serbie et le Monténégro. Le monde ne
respirera qu'après l'écrasement complet de ces derniers des barbares,
comment ne l'avez-vous pas senti? pour vous ouvrir les yeux, que
faut-il donc? S'il ne vous suffit pas de voir, chez nous, toutes nos
ruines, _intentionnelles_ et _inutiles_, de lire tant et tant
d'irréfutables attestations de tueries enragées n'épargnant même pas
nos tout petits enfants, si rien de tout cela ne vous suffit, mais
regardez donc au moins chez vous, regardez l'insolente ironie des
pressions que le peuple de proie vous fait subir, ou regardez tous les
attentats, audacieux et sournois, déjà commis de l'autre côté de
l'Océan! Ou bien encore, si absolument vous ne savez même plus voir
autour de vous, au moins parcourez donc un peu ce que, depuis des
siècles, ont écrit tous leurs intellectuels, tous leurs «grands
hommes»; à chaque page vous serez épouvantés de trouver l'apologie la
plus étalée de la violence, de la rapine et du crime. Vous constaterez
ainsi que toute l'horreur déversée aujourd'hui sur l'Europe était en
germe depuis les origines dans les cervelles allemandes, et, de plus,
qu'aucune race au monde n'eût osé se dénoncer soi-même avec tant de
cynique inconscience. Et vous, prélats ou moines d'un clergé du
voisinage, qui nous reprochez d'être irréligieux et faites pour nos
ennemis la plus aveugle des propagandes, mais feuilletez donc un peu le
manifeste officiel des évêques de Belgique, et dites-nous ce que vaut
l'âme de ces gens-là, qui tout le temps profanent le nom du «Très-Haut»
dans leurs burlesques prières, et puis s'acharnent contre tous les
sanctuaires de la foi, cathédrales ou humbles églises de village,
renversent les crucifix et massacrent les prêtres! A moins d'appartenir
à leur race maudite, est-il logiquement possible d'être germanophile?
Neutre, je le veux bien, mais seulement par terreur, ou parce qu'on
n'est pas prêt, ou peut-être, sans s'en rendre compte, par l'appât d'un
certain lucre momentané, par un peu d'égoïsme mal entendu et à courte
vue. Oh! c'est terrible, évidemment, de se jeter dans une telle mêlée!
Mais la neutralité, ou seulement l'hésitation, deviennent plus que des
maladresses dangereuses, et sont déjà presque des crimes.
Un scélérat en démence avait rêvé de nous ramener tous à vingt
siècles en arrière, aux vieilles servitudes avilissantes et aux
vieilles ténèbres, il complotait de réaliser à son profit une vaste
banqueroute du progrès, de la liberté, de la pensée humaine, et, dans
ses desseins d'ogre insatiable, après nous, c'était vous, peuples
neutres, vous les désignés! Au moins aidez-nous un peu pour que cela
finisse plus vite, cette orgie de vols, de destructions, de massacres
et d'arrosages de sang. Assez, sortons de ce cauchemar! Assez, que tout
le monde se lève! Qui s'abstient aujourd'hui n'aura-t-il pas honte
ensuite de garder sa place à ce soleil de la Victoire et de la Paix qui
reviendra nous éclairer? Et nous, quand enfin nous aurons abattu la
hyène enragée, en perdant notre sang à flots, ne serions-nous pas
presque en droit de dire, les armes encore à la main: «Vous, les
neutres, qui bénéficierez de la délivrance sans avoir pris part à la
lutte, au moins payez-nous un peu avec vos terres ou avec votre or!»
Oh! qu'il sonne, le tocsin, partout, à toute volée, d'un bout à
l'autre de la Terre, qu'il sonne l'alarme suprême, que les tambours de
toutes les armées battent la charge! Et sus à la Bête allemande!
FIN
TABLE
I.--LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE 1
II.--DEUX PAUVRE PETITS OISILLONS DE BELGIQUE 5
III.--PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE 11
IV.--LETTRE A ENVER-PACHA 21
V. AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE 27
VI.--LA BASILIQUE-FANTÔME 45
VII.--LE DRAPEAU QUE NOS FUSILIERS-MARINS N'ONT PAS ENCORE 59
VIII.--TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE 71
IX.--UN PETIT HUSSARD 75
X.--UN SOIR D'YPRES 85
XI.--AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE 99
XII.--QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR SA MAJESTÉ LA REINE DE BELGIQUE 113
XIII.--POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT 125
XIV.--LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE 133
XV.--SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS! 137
XVI.--L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN» 143
XVII.--POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS 159
XVIII.--A REIMS 163
XIX.--LES GAZ DE MORT 177
XX.--LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT 189
XXI.--LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS 195
XXII.--LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES 203
XXIII.--AU PREMIER SOLEIL DE MARS 225
XXIV.--A SOISSONS 245
XXV.--LES DEUX TÊTES DE GORGONE 275
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