traverserai, car ceux qui, plus loin, jalonnent encore la route vers
les Barbares ne sont plus que d'informes amas de pierres, aux aspects
de tumulus. Bien entendu, il est aux trois quarts démoli, celui-là:
pans de murs bizarrement découpés à jours et portant de noires
marbrures de suie aux places où passaient les cheminées. Mais beaucoup
de soldats sont gaiement installés à déjeuner, dans les abris tout à
fait illusoires que leur offrent ces restes de maisons; il y a même des
fourriers qui, sur des tables improvisées, font sans s'émouvoir leurs
écritures... Bang! Un obus!... Un obus lancé de très loin et à
l'aveuglette par les Barbares, sans utilité définie, mais avec
l'espoir qu'il pourra toujours faire du mal à quelqu'un. Il est tombé
sur une ruine d'écurie sans toiture, où de pauvres chevaux étaient
attachés, et voici deux d'entre eux qui s'abattent le ventre en l'air,
gesticulant des quatre pattes comme ils font tous à l'heure de mourir;
ils rougissent la neige de jets de sang, qui leur sortent de la
poitrine en secousses, comme lancés par une pompe.
Après le village, vite disparu, j'entre dans cette solitude, toujours
un peu solennelle, qui, d'un bout à l'autre du front, indique le
voisinage immédiat des Barbares. Le soleil de mars, étonnamment lourd,
darde sur ce désert tragique, où d'immenses plaques de neige alternent
avec des étendues couleur de boue. Et maintenant, chaque fois que ma
voiture s'arrête, pour une hésitation, pour une cause quelconque, et
que le moteur fait silence, on entend de plus en plus fort le bruit du
canon.
Me voici enfin au point terminus où mon auto peut me porter; si je la
menais plus loin, elle serait vue par les Boches, et les obus, qui
vagabondent çà et là dans l'air, convergeraient sur elle; il faut la
remiser, avec mes chauffeurs, derrière un repli du sol, et continuer
seul, à pied.
D'abord, j'ai besoin de téléphoner au quartier général,--et le
«bureau», c'est ce trou noir qui se dissimule parmi de maigres
broussailles; par un escalier tout étroit, je plonge jusqu'à 7 ou 8
mètres dans la terre, et là, je trouve, comme «demoiselles du
téléphone», quatre soldats, que de minuscules lanternes électriques
éclairent d'une lueur de ver luisant. Ce sont des territoriaux, d'une
quarantaine d'années; et celui qui me fait passer l'appareil porte une
alliance au doigt,--il a donc sans doute, là-bas quelque part au grand
air, quelque part où la vie est possible, une femme et des enfants.
Cependant il me conte qu'il est depuis six mois déjà dans ce trou
humide, sous la terre que ne cessent de balayer les obus, et il dit
cela avec une résignation souriante, comme si le sacrifice était tout
naturel; ses camarades de même parlent de leur vie de termite sans une
nuance de plainte. Et ils sont admirables eux aussi, tous ces patients
héros de l'obscurité, autant peut-être que leurs camarades qui se
battent au grand air, à la lumière du jour et dans l'excitation
mutuelle.
Au sortir du souterrain, où s'assourdissaient les bruits, on réentend
clair la canonnade et on reçoit un éblouissement de ce soleil inusité
qui illumine toutes ces blancheurs de neige.
J'ai deux kilomètres à faire environ dans l'étrange désert pour
atteindre un pauvre petit bouquet de pins tout chétifs, que j'aperçois
là-bas sur une hauteur; c'est là que j'ai donné rendez-vous à un
officier du Génie auquel j'ai affaire, pour la mission dont je suis
chargé.
Un simulacre de désert, devrais-je plutôt dire, car il est très
habité _en dessous_ par nos soldats en armes et l'oreille au guet; au
moindre signal d'attaque, ils sortiraient par mille trous; mais pour le
moment, dans tout le déploiement de cette étendue, si ensoleillée et
cependant si froide, on aperçoit à peine une ou deux capotes bleues
qui rôdent, allant d'un abri à un autre.
Et un désert terriblement bruyant, car, outre les continuelles
détonations d'artillerie plus ou moins proches, on y entend voler comme
des espèces de gros scarabées, qui en passant font presque un
bourdonnement d'aéroplane, mais qui, à force de vitesse, sont tous
invisibles; ils passent au hasard, et, quand ils se heurtent durement
la tête contre le sol, on voit des cailloux, de la terre, de la
ferraille jaillir en gerbe. A l'horizon vers l'Est, se profile sur le
ciel un de ces tumuli faits de décombres, qui marquent maintenant la
place des anciens villages, et c'est là-dessus que les scarabées
monstres s'acharnent le plus à tomber, en provoquant chaque fois des
envols de plâtras et de poussière: bombardement d'ailleurs inutile et
stupide, puisque tout cela est déjà mort.
Aujourd'hui surtout, jour de grand dégel, deux kilomètres ici, dans
cette région où tant de nos pauvres soldats sont condamnés à vivre,
en représentent bien dix ailleurs,--tant la marche y est difficile. La
boue vous happe jusqu'aux chevilles, et on n'en peut plus retirer son
pied, car elle colle comme de la glu. Le vent reste toujours aussi
âpre, glacé; mais, au milieu du ciel trop bleu, rayonne un soleil qui
brûle la tête, et, sous le casque d'acier qui devient plus pesant, la
sueur perle au front. La neige décidément s'est mise à fondre à vue
d'oeil; toutes les tristes collines dénudées reprennent par le sommet
leur couleur brune et semblent des croupes de bêtes, couchées sur ces
plaines encore blanches.
C'est la première fois que je me trouve si absolument et infiniment
seul, au milieu de ce décor d'immense désolation, qui étincelle de
lumière aujourd'hui par hasard et n'en est peut-être que plus lugubre.
Jusqu'à ce que j'aie atteint le petit bois où m'appelle une affaire de
service, je n'ai à penser à rien, à m'occuper de rien, ni d'éviter
les obus qui ne m'en laisseraient pas le temps, ni même de choisir la
place où poser mon pied puisque l'on enfonce également partout. Et
voici que peu à peu je me sens revenir à une mentalité de jadis, une
mentalité d'avant-guerre, et, toutes ces choses auxquelles je m'étais
habitué, je les regarde et les juge comme si elles étaient nouvelles.
Il y a seulement une vingtaine de mois, qui donc eût imaginé de tels
aspects? Ainsi, ces innombrables déblais de terre--des déblais blancs
puisque la terre de cette province est blanche,--des déblais qui sont
jetés partout en longues traînées et qui tracent sur ce désert des
multitudes de lignes comme des zébrures, est-ce possible qu'ils
indiquent les seuls chemins où nos soldats de France puissent
aujourd'hui circuler avec une demi-sécurité? Petits chemins creux, les
uns ondulés, les autres droits, que l'on a nommés «boyaux» et qu'il
a fallu multiplier, multiplier à tel point que le sol en est sillonné
à l'infini! Quel prodigieux travail ils représentent d'ailleurs, ces
sentiers de taupes, en réseau sur des centaines de lieues! Si on y
ajoute les tranchées, les abris-cavernes, toutes ces catacombes qui
plongent jusqu'au coeur des collines, on reste confondu devant tant et
tant de fouilles, qui sembleraient l'oeuvre des siècles.
Et ces espèces de filets tendus de tous côtés, si l'on n'était pas
averti et accoutumé, comprendrait-on ce que cela peut bien être? On
croirait que des araignées géantes ont tissé leurs toiles sur ces
myriades de piquets, qui s'en vont à perte de vue, tantôt plantés en
lignes droites, tantôt formant des cercles ou des demi-lunes, traçant
sur l'étendue des dessins qui doivent être cabalistiques pour mieux
envelopper et empêtrer les Barbares. On les a du reste terriblement
renforcés, doublés, décuplés, ces filets d'arrêt, depuis mon
dernier passage, et nos soldats tisseurs d'embûches ont dû en faire,
là dedans, des tours et des passes, avec leur énorme bobine de fils
barbelés sous le bras, pour obtenir ces fouillis inextricables...
Mais, par exemple, ce qui se comprend au premier coup d'oeil et ce qui
ajoute à l'horreur macabre du grand ensemble, ce sont ces enclos de
distance en distance, ces balustrades de bois enfermant des groupes
serrés de pauvres petites croix funéraires faites de deux bâtons.
Cela, tout de suite, hélas! on voit ce que c'est! Ils gisent donc
ainsi, au bruit des canonnades, comme si la bataille n'était pas
encore finie pour eux, nos chers disparus, nos héros obscurs et
sublimes,--inapprochables en ce moment, même pour ceux qui les
pleurent, inapprochables parce que la mort ne cesse de passer dans
l'air au-dessus de leurs petites assemblées silencieuses...
Ah! pour compléter l'invraisemblance de tout, voici un oiseau noir par
trop gigantesque, un monstre d'Apocalypse, qui vole à grand bruit
là-haut! Il s'en va du côté de France, cherchant sans doute la
région plus abritée où l'on commence à trouver des femmes et des
enfants, avec l'espoir d'en abattre quelques-uns...
Je marche toujours, si cela peut s'appeler marcher, cette lassante et
inexorable série d'enfoncements dans la neige et la boue si froide. Et
enfin j'arrive au bouquet d'arbres du rendez-vous; il me tardait, car
le casque et la capote étaient des fardeaux sous ce brûlant soleil
imprévu. Je suis du reste en avance; l'officier que j'ai fait
appeler--pour des questions de nouveaux ouvrages de défense, de
nouvelles lignes de filets et de nouveaux trous--c'est lui sans doute,
cette silhouette bleue qui vient par ici sur les nappes de neige; mais
il est loin, et j'ai quelques instants encore pour continuer ma rêverie
du chemin, avant l'heure de redevenir précis et appliqué. Le lieu
évidemment n'est pas de tout repos, car ces tristes branchages déjà
moitié saccagés, on sait que les gros hannetons bourdonnants qui
passent de temps à autre les traverseraient comme de simples feuilles
de papier; mais c'est égal, un petit bois, cela tient compagnie, cela
entoure, cela illusionne.
Je suis là sur une hauteur, où le vent souffle plus glacial et d'où
je domine tout l'effroyable paysage, la succession des monotones
collines zébrées de _boyaux_ blanchâtres, et les quelques arbres
échevelés par la mitraille. Dans les lointains, ces transfilages de
fer, tendus partout, brillent légèrement au soleil, un peu comme ces
fils de la Vierge qui apparaissent au-dessus des prairies au printemps.
Et de tous côtés les détonations d'artillerie font leur bruit
coutumier, qui est incessant, par ici, nuit et jour, comme celui de la
mer contre les falaises...
Ah! le grand oiseau noir a trouvé à qui parler dans l'air. Je le vois
tout à coup assailli par une quantité de ces flocons de ouate blanche
(éclatements de shrapnels) qui ont la mine si innocente, mais qui sont
si dangereux pour les oiseaux de son espèce. Alors il se hâte de
rebrousser chemin. Et ses crimes seront pour une autre fois.
De derrière une élévation voisine, débouche une théorie de
personnages bleus, qui seront près de moi avant l'officier en route
là-bas. C'est l'un quelconque, l'un entre mille de ces petits cortèges
que l'on rencontre à toute heure, hélas! le long du front et qui font
pour ainsi dire partie du décor. En tête, quatre soldats portent une
civière, et d'autres suivent pour les relever. Attirés eux aussi par
la protection illusoire des branches, ils s'arrêtent d'instinct à
l'entrée du bois, pour souffler et changer d'épaules. Ils viennent des
tranchées de première ligne, qui sont à trois ou quatre kilomètres
d'ici, et vont porter un «grand blessé» à une ambulance souterraine,
qui n'est plus qu'à un quart d'heure de marche. Eux non plus n'avaient
pas prévu ce mauvais soleil de mars qui brûle les têtes, ils ont leur
casque et leur capote d'hiver, et cela leur pèse autant que le
précieux fardeau qu'ils s'efforcent de ne pas secouer; de plus, ils
traînent à chaque jambe une épaisse carapace de neige et de boue
gluante qui leur fait des pieds d'éléphant, et la sueur coule à
grosses gouttes sur leur brave figure fatiguée.
--«Qu'est-ce qu'il a, votre blessé?» dis-je à voix basse.
A voix plus basse encore ils me répondirent: «Son ventre est tout
ouvert... Oh! le major de la tranchée a dit que...» Ils ne finissent
la phrase que par un hochement de tête, mais j'ai compris. Du reste il
n'a pas bougé. Sa pauvre main reste posée sur son front et ses yeux,
sans doute pour les garantir du trop cuisant soleil, et je demande:
«Pourquoi ne lui avez-vous pas couvert la figure?--Nous lui avions mis
un mouchoir, mon colonel, mais il l'a ôté: il a dit qu'il aimait mieux
comme ça, _pour voir encore des choses entre ses doigts_...»
Ah! mais les deux derniers, en plus de la sueur, ils ont du sang qui
leur inonde la figure et leur coule en petit ruisseau dans le cou:
«Nous, c'est pas grand'chose, mon colonel, me disent-ils; on a attrapé
ça tout de suite en route. On avait commencé de l'apporter par les
boyaux, mais ça le secouait trop, alors on a marché dehors, à
découvert.»
Pauvres étourdis adorables! Pour éviter des chocs à leur blessé,
risquer leurs existences à tous! Deux ou trois de ces espèces de
hannetons de la mort, qui bourdonnent ici à toute heure, sont venus
s'écraser près d'eux sur des pierres et les ont atteints de leurs
éclats; sur un passant isolé comme j'étais, les Allemands dédaignent
de tirer, mais un groupe, et surtout une civière, pour eux c'est
irrésistible. Des deux qui ruissellent de sang, l'un n'a peut-être pas
grand'chose en effet, mais l'autre a l'oreille emportée, il n'en reste
qu'un lambeau qui tient à peine: «Il faut vite aller vous faire panser
à l'ambulance, mon ami, lui dis-je.--Oui, mon colonel... Et justement
on y va,... à l'ambulance... Ça tombe bien.» C'est tout ce qui lui est
venu à l'esprit comme plainte: «Ça tombe bien.» Et il le dit avec un
si bon sourire tranquille, en me remerciant de m'intéresser à lui!...
Leur grand blessé, qui ne bouge toujours pas, j'hésitais à aller le
voir de près, par crainte de troubler son dernier rêve. Cependant je
m'approche très doucement, parce qu'ils vont l'enlever.
Ah! c'est presque un enfant! Un enfant des villages, cela se devine à
ses joues bronzées qui ont à peine commencé de blêmir. Le soleil,
comme il l'avait désiré, éclaire en plein sa belle figure de vingt
ans, à la fois énergique et candide, et sa main reste toujours placée
en visière sur ses yeux, qui sont fixes et semblent avoir fini de
regarder. On a dû lui donner de la morphine, pour au moins l'empêcher
de trop souffrir. Humble enfant de nos campagnes, petit être
éphémère, à quoi rêve-t-il, s'il rêve encore? Peut-être à une
maman en coiffe, qui pleurait de douces larmes chaque fois qu'elle
reconnaissait son écriture enfantine sur une enveloppe venue du front?
Ou bien est-ce à un jardin de ferme, préoccupation de ses premières
années, où il se dit que ce beau soleil de mars va ramener des pousses
fraîches le long de quelque vieux mur?... J'aperçois sur sa poitrine
le mouchoir dont on avait essayé de lui couvrir le visage, et c'est un
élégant mouchoir brodé d'une couronne de marquis,--la couronne d'un de
ses porteurs. Il avait voulu _continuer à voir des choses_, dans la
terreur où il était sans doute de la grande nuit. Mais, même ce
soleil, qui doit l'éblouir, bientôt il cessera brusquement de le
connaître; pour commencer, ce sera la demi-obscurité de l'ambulance,
et, tout de suite après, elle va venir pour lui, cette inexorable
grande nuit, où aucun soleil de mars ne se lèvera jamais plus.
«Allez-vous-en vite, mes amis, leur dis-je. Ce vent souffle trop fort
ici pour des gens en sueur comme vous êtes.»
Je les regarde s'éloigner, avec leurs jambes toutes engluées et
alourdies de plaques de boue. Mon admiration et ma pitié les suivent,
sur ce chemin de neige où ils marchent si péniblement.
Encore ils sont des privilégiés, ceux-là, qui peuvent au moins se
secourir les uns les autres et que des mains soigneuses attendent, dans
un refuge souterrain presque sûr, pour les panser. Mais tout près
d'ici, à Verdun, il y a ces milliers d'autres, tombés pêle-mêle,
s'étouffant les uns les autres, les mourants sous les cadavres, sans
secours possible, dans les immenses charniers si longuement et
savamment préparés par le kaiser, en l'honneur de cette jeune nullité
féroce qu'il a pour fils!
XXIV
A SOISSONS
_Septembre 1915._
Il est une de nos grandes villes martyres du Nord où l'on ne peut
entrer que par des sentiers détournés et couverts, avec des
précautions de Peau-Rouge en forêt, car des Barbares sont cachés
partout dans la terre, sur la colline toute proche, et, de leurs
méchants yeux à lunettes, ils surveillent les routes pour arroser de
mitraille ceux qui oseraient arriver par là.
Un adorable soir de septembre, j'ai été guidé vers cette ville par
des officiers habitués à ses dangereux entours; en zigzaguant dans des
bas-fonds, à travers des jardins abandonnés, parmi les dernières
roses et les arbres chargés de fruits, nous avons atteint sans
encombres les faubourgs, et bientôt les rues de la ville même, où
l'herbe des ruines a commencé de pousser, depuis un an que la vie s'en
est retirée. De loin en loin, quelques groupes de soldats; autrement
personne, le silence de la mort, sous le merveilleux ciel d'un été
finissant.
Avant l'invasion, c'était une de ces villes un peu désuètes, au fond
de nos provinces françaises, avec de modestes hôtels armoriés sur des
petites places plantées d'ormeaux; et on devait y vivre si tranquille,
au milieu de coutumes un peu surannées! Vieilles demeures
héréditaires, qui étaient sans doute aimées avec respect, mais que
la barbarie imbécile s'acharne chaque jour à détruire! Beaucoup se
sont effondrées en déversant sur les pavés leur mobilier vénérable,
et, dans leur actuelle immobilité, elles gardent comme des attitudes de
souffrance. Ce soir, qui est par hasard un soir d'accalmie, des coups
de canon, un peu au loin, viennent encore _ponctuer_, si l'on peut dire
ainsi, la monotonie funèbre des heures; mais cette musique
intermittente est tellement habituelle, par ici, qu'on l'entend sans y
prendre garde; au lieu de troubler le silence, il semble même qu'elle
le rend plus profond en même temps que plus tragique.
Ça et là, contre des murs restés intacts, des petits écriteaux,
imprimés sur papier blanc, portent cette notice: «Maison encore
habitée». Suivent les noms, inscrits à la main, de ces habitants si
tenaces. Et cela prend, on ne sait pourquoi, quelque chose d'un peu
puéril. Est-ce pour éloigner les maraudeurs, ou bien pour avertir les
obus? Et où donc ai-je déjà vu ailleurs, au milieu d'une désolation
pareille à celle-ci, de petits écriteaux de ce genre?--Ah! c'était à
Pékin, pendant l'occupation des troupes européennes, et dans ce
malheureux secteur dévolu à l'Allemagne, où les soldats du Kaiser
lâchaient toute bride à leurs pires instincts.--Car on pouvait les
juger là, ces brutes, par comparaison avec les soldats des autres pays
alliés, qui occupaient les quartiers voisins sans faire de mal à
personne. Non, eux seuls, ces Allemands, étaient des tortionnaires, et
les pauvres êtres livrés à leur cruauté balourde essayaient de se
préserver en collant sur leur porte des inscriptions naïves, comme par
exemple: «Ici, nous sommes des Chinois protégés français», ou bien
encore: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens». Mais rien n'y faisait.
Du reste leur empereur,--lui, toujours lui dont on est sûr de trouver
les tentacules gonflés de sang au fond de toute plaie qui s'ouvre en un
pays quelconque de la terre, lui, le grand organisateur des tueries
mondiales, seigneur de la fourberie, prince des abattoirs et
charniers,--lui, donc, avait dit à ses troupes: «Allez et faites comme
les Huns! que la Chine, dans un siècle, soit encore sous la terreur de
votre passage!» Et tous lui avaient copieusement obéi.
Mais ces maisons de Pékin, saccagées par son ordre, avaient déversé,
sur les vieilles dalles des rues là-bas, quantité de reliques bien
étranges pour nous et bien lointaines: images de piété chinoise,
débris d'autels d'ancêtres, et petites stèles de laque, où
s'inscrivaient, en colonnes, de longues généalogies mandchoues aux
origines perdues dans la nuit.
Tandis qu'ici les pauvres choses qui, dans la ville de ce soir, gisent
parmi les décombres, nous sont plus familières et leur vue nous serre
davantage le coeur: un berceau d'enfant; un humble piano de forme
démodée, tombé les pieds en l'air d'un étage d'en haut, et qui
éveille encore des idées de sonates anciennes, à des veillées de
famille. Et je me rappelle, dans un ruisseau, sur des immondices, la
photographie pieusement «agrandie» et encadrée d'une honnête et
douce figure d'aïeule en papillotes! Elle doit depuis longtemps dormir
dans quelque caveau, cette grand'mère, et l'image tant profanée en
était sans doute le dernier reflet terrestre...
Le bruit du canon se rapproche, à mesure que l'on avance dans ces rues
agonisantes, où tout un été d'abandon a eu le temps de faire germer
tant de graminées et de fleurettes sauvages.
Au milieu de la ville est une cathédrale, un peu l'aînée de celle de
Reims et très célèbre dans notre histoire de France. Les Allemands,
bien entendu, se sont beaucoup réjouis de la prendre pour cible, sous
toujours leur même prétexte, d'une stupide finasserie, qu'il y aurait
eu un poste d'observation au sommet des tours. Un prêtre à la soutane
lisérée de rouge, qui n'a jamais fui devant les obus, nous en ouvre la
porte et nous y accompagne.
Et c'est une très saisissante surprise, en y entrant, de la trouver
entièrement blanche, mais d'une blancheur vive de bâtisse toute neuve.
Avec ces brèches, que les Barbares y ont faites du haut en bas, elle ne
donne pas, au premier abord, l'impression d'une ruine, mais plutôt
d'une construction en cours, à laquelle on continuerait de travailler.
Elle est du reste merveilleuse de hardiesse et de grâce, elle est un
chef-d'oeuvre de notre art gothique dans sa plus pure éclosion
première.
Le prélat nous explique cette déconcertante blancheur. Avant
l'arrivée des Barbares, on finissait à peine le long travail de
dépouiller chaque pierre l'une après l'autre pour mieux reprendre tous
les joints au ciment; ainsi s'en est allée en poussière cette teinte
grise que des encens, brûlés depuis tant de siècles, lui avaient
donnée. Un peu sacrilège peut-être, ce grattage, mais cela permet, je
crois, de mieux admirer; en effet, sous cette uniforme nuance de
cendre, à laquelle nous sommes habitués dans nos vieilles églises, les
piliers sveltes, les fines nervures des voûtes, semblent pour ainsi
dire d'une seule pièce et on croirait qu'ils ont jailli sans coûter
d'efforts; ici, par contre, ces myriades et myriades de petites
pierres, si distinctes les unes des autres, dans leur sertissage
renouvelé, sont incompréhensibles et presque inquiétantes de se tenir
comme cela en suspens, pour former plafond à de telles hauteurs
au-dessus de nos têtes; bien mieux que dans les églises estompées de
couleur de cendre, nous avons ainsi la révélation de tout le patient et
miraculeux travail de ces artistes d'autrefois qui, sans le secours de
notre ferraille ni de nos truquages modernes, parvenaient à faire tenir
indéfiniment des choses si frêles et aériennes.
Dans la basilique comme dehors, règne un silence d'angoisse, lentement
ponctué par les coups de canon. Et sur le trône épiscopal, est
restée lisible cette devise, qui prend au milieu de tant de désarroi
la valeur d'un anathème ironique lancé aux Barbares: _Pax et
Justitia_.
En marchant sur des semis de décombres, autant que possible on se
détourne par respect des précieux fragments de vitraux; on préfère
ne pas entendre, sous les pas, leur petite musique de verre qui se
brise... Toutes les lueurs du soir d'été, insolites dans de tels
sanctuaires, entrent à flots par les déchirures béantes, ou par les
belles fenêtres ogivales que rien ne ferme plus. Et les doubles rangs
de colonnes fuient en perspective dans de la blancheur lumineuse, comme
des futaies alignées de gigantesques roseaux blancs.
Au sortir de la cathédrale, dans une des rues désertes, un mur se
présente à nous, couvert de placards d'imprimerie que les obus
semblent avoir pris spécialement à tâche de déchiqueter,--des
placards qui s'étaient juxtaposés le plus près possible,
enchevêtrant leurs marges, comme jaloux de la place, avec un air de
vouloir se recouvrir les uns les autres et se dévorer. Malgré la
mitraille qui les a si bien criblés, on en lit encore des passages, qui
étaient sans doute les essentiels, puisqu'ils ont été imprimés en
lettres beaucoup plus grosses, pour mieux sauter aux yeux.--«Trahison!
Bluff éhonté!» crie l'une des affiches.--«Infâme calomnie, ignoble
mensonge!» répond l'autre, en énormes lettres raccrocheuses...
Qu'est-ce que cela peut bien être, mon Dieu?