beaucoup intrigué, je l'avoue, pour m'y faire attacher, et je touchais
au but quand un obstacle, que je n'aurais jamais su prévoir, m'en a
écarté si inexorablement. Avoir dû y renoncer, quand je m'en étais
vu si près, restera pour moi, jusqu'à la fin de ma vie, un regret
cuisant et cruel... Au moins, que je m'en console un peu en payant mon
tribut d'admiration à ceux qui y étaient; au moins que j'aie cette
petite joie de travailler à glorifier leur mémoire. Je demande donc
ici pour eux,--et ce n'est pas en mon nom seul, car plusieurs de mes
camarades de la marine s'associent à ma prière, des camarades _qui
n'en étaient pas non plus_ et dont le désintéressement ne saurait par
suite être suspecté,--je demande ici pour eux, et presque avec
confiance, bien que le règlement peut-être me donne tort, cette
consécration dix fois méritée, qui ne peut porter ombrage à
personne: que l'on attache un bout de ruban rouge à leur drapeau!
XXII
LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES
_Décembre 1915._
Ce jour-là, qui était en période d'accalmie, le général m'avait
autorisé à prendre une auto pendant trois ou quatre heures, pour aller
à la recherche de la tombe d'un de mes neveux fauché par un obus lors
de nos offensives de septembre.
Des renseignements incomplets m'avaient appris qu'il devait être dans
un pauvre cimetière de hasard, improvisé le lendemain d'un combat, à
quelque cinq ou six cents mètres d'une petite ville appelée T..., dont
les ruines, encore canonnées chaque jour et de plus en plus informes,
gisent à la limite de la zone française, tout près des tranchées
allemandes. Mais j'ignorais comment on l'avait enseveli. Dans une fosse
commune, ou bien sous une petite croix portant son nom, ce qui
permettrait de venir plus tard le reprendre?
«Pour aller à T..., m'avait dit le général, faites un détour par le
village de B...; c'est la route où vous risquez le moins d'être
_repéré_. A B..., si les circonstances de la journée semblaient
dangereuses, une sentinelle vous arrêterait comme d'usage; alors vous
cacheriez là votre auto derrière quelque mur, et vous pourriez
continuer à pied,--avec les précautions habituelles, bien entendu.»
Mon fidèle serviteur Osman qui, depuis une vingtaine d'années, partage
mes aventures en tout pays, et qui est soldat comme tout le monde,
soldat territorial, a eu un cousin tué au même combat que mon neveu et
inhumé, lui a-t-on dit, dans le même cimetière; il a donc obtenu
l'autorisation de m'accompagner dans ma pieuse recherche.
Aujourd'hui tout est poudré de givre dans la sinistre campagne, sur
laquelle pèse un brouillard glacé; à soixante mètres en avant de
soi, on ne distingue plus rien, et les arbres qui bordent les routes
s'effacent, perdus dans les immenses suaires blancs.
Après une demi-heure de course, nous entrons en plein dans cette
géhenne du front, à laquelle, avec l'habitude, on ne prend plus garde,
mais qui, les premières fois, était si impressionnante, et qui plus
tard sera si étrange à retrouver en souvenir. Chaos, tohu-bohu; tout
est chaviré, cassé, murs calcinés, maisons éventrées, villages par
terre; mais une vie intense et magnifique anime les chemins et les
ruines; plus de «civils», plus de femmes ni d'enfants; rien que des
soldats, des chevaux et des automobiles, mais il y en a tant et tant
que l'on n'avance plus qu'avec peine. Deux courants presque
ininterrompus se partagent les routes: d'un côté, tout ce qui s'en va
au feu; de l'autre, tout ce qui en revient. Lourds camions
d'artillerie, de munitions, de vivres, de Croix-Rouge, qui cahotent sur
les ornières durcies de gelée et mènent un grand fracas de ferraille,
en concurrence avec le bruit plus ou moins lointain des incessantes
canonnades. Et les figures de toutes sortes, qui voyagent sur ces
énormes machines roulantes, respirent la santé et la décision; il y a
nos soldats à nous, coiffés maintenant de ce casque d'acier bleuâtre
qui rappelle l'ancienne _bourguignotte_ et nous ramène au vieux temps;
il y a des barbes jaunes de Russes, des peaux basanées d'Indiens et de
Bédouins. Tout ce monde chemine, chemine, traînant des monceaux de
choses hétéroclites, et il y a aussi des chevaux par milliers se
faufilant au milieu des grosses roues innombrables. Vraiment on se
croirait à l'époque d'une migration générale de l'humanité, après
quelque cataclysme ayant bouleversé la surface du monde... Eh! bien
non, c'est là simplement l'oeuvre du grand Maudit qui a déchaîné la
barbarie allemande; il avait mis quarante ans à préparer le _coup_
monstrueux qui, d'après son calcul, devait amener l'apothéose de son
orgueil forcené, mais qui n'aura amené que sa chute dans une mer de
sang, au milieu du dégoût mondial...
Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, même dans
les instants où cesse le roulement des camions de fer, on n'entend pas
le canon gronder. Ce doit être toute cette brume qui en est cause, et
combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on
croirait que nous l'avons commandée!
Nous voici au village de B... que le général avait prévu comme point
terminus de notre course en auto. L'affluence y est à son comble; entre
les murs crevés, entre les toitures brûlées, bourguignottes et
manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombré par
ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immobilisent, ou bien font
leur manoeuvre pour tourner et repartir: c'est que nous sommes ici au
seuil de la région où d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, à
pied, à pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant
isolément, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes
allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme
coupée net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il
est vrai, continue bien vers cette ville de T..., qui est notre but,
mais elle se fait tout à coup vide et silencieuse; entre ses deux
rangées de maigres arbres givrés, elle s'enfonce avec un air de
mystère dans l'épais brouillard blanc, et on ne s'étonnerait pas de
lire ici, sur quelque poteau indicateur: Route de la mort.
Une minute d'hésitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui
sont d'usage aux points où il faut s'arrêter, ni l'habituel petit
pavillon rouge, ni la branche d'arbre fichée en terre, ni la sentinelle
d'alarme qui lève à deux mains son fusil au-dessus de la tête; la
route est donc considérée comme possible aujourd'hui, et quand je
demande si elle mène bien à T..., des sous-officiers qui sont là se
bornent à répondre: «Oui, mon colonel», avec le salut militaire,
sans paraître étonnés. Alors nous n'avons qu'à poursuivre, avec tout
de même la précaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire
trop de bruit.
Et, rien qu'à ce silence où nous plongeons maintenant, rien qu'à
cette solitude, je reconnaîtrais que nous sommes sur le front extrême;
car c'est une des étrangetés de la guerre nouvelle, que toujours la
zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un
désert; on n'y voit personne, tout y est caché, enfoui, et--sauf les
jours où la Mort se met à y hurler de son horrible grande voix--le plus
souvent on n'y entend rien...
Nous avançons, nous avançons, dans un décor d'une monotonie lugubre,
sans cesse pareil à lui-même et qui est tout vaporeux, qui a l'air
inconsistant, comme fait de mousselines; à cinquante mètres derrière
nous, il s'efface et se ferme; à cinquante mètres en avant il s'ouvre
au fur et à mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect;
toujours cette route blanchâtre aux ornières gelées, toujours cette
plaine blanchâtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours
l'épaisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent
l'air, et toujours les deux rangées de ces arbres poudrés à frimas,
tels de grands balais que l'on aurait roulés dans du sel avant de les
piquer en terre par le manche. On s'aperçoit par exemple que c'est une
région trop souvent visitée par la foudre,--par la foudre ou par
quelque chose d'équivalent... Oh! ce qu'il y a d'arbres fracassés,
tordus, dont les branches déchiquetées pendent en lambeaux!
Nous franchissons des tranchées françaises, qui s'en vont de droite et
de gauche de la route, faisant face à cet inconnu vers lequel nous
courons; elles sont là prêtes, sur plusieurs lignes, pour le cas
improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides,
et c'est toujours la continuation du même désert. Je fais arrêter de
temps à autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un
silence comme si la nature elle-même était morte de tout ce froid. La
brume tend de plus en plus à s'épaissir, et il n'existe pas de
lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils
nous entendre arriver, _eux_, là-bas, et encore! D'après mes cartes,
nous avons deux kilomètres devant nous, pour le moins. Allons toujours!
Cependant, tout à coup, on croirait une évocation de fantômes; des
têtes, des files de têtes, coiffées du casque bleu, surgissent
ensemble de terre, à droite, à gauche, auprès et au loin.--Ah!
diable!... Ce sont des nôtres, bien entendu, et ils se bornent à nous
regarder, se montrant à peine; mais, pour que ces tranchées, que nous
dépassons si vite, soient ainsi garnies de soldats en éveil, il faut
que nous soyons joliment près du repaire de l'ogre! Avançons quand
même encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidèlement, en
complice.
Cinq cents mètres plus loin, voici que je songe à _leurs_ microphones,
qui seuls pourraient nous trahir; c'est que précisément la terre
gelée et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors
j'ai le sentiment soudain que je me suis avancé beaucoup trop, que la
mort m'environne, que le brouillard seul nous protège encore, et la
responsabilité de l'existence de mes soldats me fait frémir: c'est que
je ne suis même pas en service commandé, aujourd'hui ce n'est qu'une
promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur à l'un d'eux,
j'en aurais le remords toute ma vie. Il n'est que temps d'arrêter ici
mon auto!... Ensuite je continuerai à pied vers cette ville de T...,
pour me renseigner là, auprès des nôtres installés dans les caves
des ruines, sur le gisement du cimetière que je cherche.
Mais, à ce moment même, une plantation funéraire très touffue
commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route: des
croix, des croix de bois blanc, alignées en rangs serrés, nombreuses
comme les ceps dans les vignes de Champagne; un pauvre cimetière de
soldats, tout neuf et déjà si grand, tout poudré de givre lui aussi
comme les plaines alentour, et infiniment désolé dans cette terre
blanchâtre qui n'a même pas une herbe verte... Si c'était celui que
nous cherchons!
--«Mais oui, c'est ça, s'écrie Osman, c'est ça! Car voici la tombe de
mon pauvre cousin, la première, tenez, commandant, à toucher le fossé
de bordure, je lis son nom d'ici!»
En effet, je lis moi-même: Pierre D...; l'inscription est en lettres
très grosses, et la croix est plus que les autres tournée vers nous,
comme pour nous crier: «Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous
risquer plus loin, descendez!»
Et nous descendons, écoutant attentivement le silence. Pas un bruit,
pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de
givre, détachée des maigres arbres du chemin. Notre sécurité semble
absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ où il semble que
cette humble croix nous ait appelés d'un signe.
Osman avait soigneusement préparé deux petites bouteilles cachetées,
contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir à leurs pieds,
par crainte des obus qui seraient capables encore de venir saccager
tout cet étiquetage; il est vrai, nous avons étourdiment oublié la
bêche pour creuser la terre, mais tant pis, on se débrouillera. Les
deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la très gentille
pensée, sachant pourquoi nous allions là, d'apporter chacun un
appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D...,
lui, a été trouvé tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu
à chercher dans toute cette jeune foule glacée; pour gagner du
temps--car le lieu n'est quand même pas très rassurant, il faut se
l'avouer--partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous
suive l'un de ces alignements aux régularités si militaires.
Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir
quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetière de soldats, dans
cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et
traître, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la
menace planer. Tout est blanc ou blanchâtre, à commencer par ce sol de
Champagne, qui le serait déjà par lui-même, sans les innombrables
petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun
feuillage, pas même de l'herbe; rien que cette terre d'un gris pâle de
cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits
tertres bien étroits, à croire que la place manquait, chacun
étiqueté de sa misérable croix de bois blanc. Toutes ces croix,
toutes ces croix, enguirlandées de givre, elles ont les bras comme
frangés de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figées sans
pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble
que l'on ne voit pas nettement le cimetière finir; les dernières croix
surchargées de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprécision
blême; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-là, avec
ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'autre...
Je me suis penché sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve
rien que des noms d'inconnus, souvent même c'est la mention cruelle:
Non identifié.--Je dis penché, parce que l'inscription parfois, au lieu
d'être à la peinture noire, a été gravée sur une petite plaque de
zinc--on n'avait pas mieux--gravée hâtivement et difficile à
déchiffrer. Je le découvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais:
«Sergent Georges de F...» Il est là, serré comme à l'exercice entre
ses compagnons de silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est
échue, et son nom y a été inscrit patiemment en pointillé, sans
doute avec un marteau et un clou. Il est un des très rares qui aient
une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage déjà
décolorée, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais
qu'il était doux avec eux.
Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur
mon calepin un plan du cimetière, en comptant les rangées de tombes et
en comptant les tombes dans les rangées... Tiens! des balles qui
sifflent! Trois ou quatre à la file! D'où est-ce qu'elles nous
arrivent celles-là? C'est bien à nous qu'elles étaient destinées,
car leur bruit à chacune se termine par cette espèce de petit chant
mielleux: «Koui-you! Koui-you!» qui leur est coutumier quand elles
viennent mourir dans votre direction, et mourir tout près. Le silence
retombe après leur passage, mais je me hâte plus encore à crayonner.
Et à mesure que je reste là, l'horreur de ce lieu m'imprègne
davantage. Oh! ce cimetière qui, au lieu de finir comme les choses
réelles, se plonge peu à peu dans un enveloppement de nuages; ces
tombes, ces tombes, toutes gemmées de leurs glaçons blancs qui ont
coulé comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de
tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espèce
de petit cri d'oiseau!... Là-bas, sur la tombe de Pierre D...,
j'aperçois Osman, très estompé de brume lui aussi; il a trouvé une
bêche, sans doute restée là depuis les ensevelissements; et il
achève d'enterrer la petite bouteille indicatrice... Encore:
«Koui-you! Koui-you!» Le lieu décidément est _malsain_, comme
diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder.
Allons bon! Un shrapnel à présent! Mais avant d'entendre son
éclatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui
diffère de celui des obus. Pointé trop à droite, ce premier coup, et
la mitraille va tomber à vingt ou trente mètres, sur les petits
tertres blancs. Mais nous sommes repérés, c'est certain, et ce sont
les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas
une tranchée, pas un trou.
--«Baissez-vous, commandant, baissez-vous», me crie de loin Osman, qui
en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore
aux tombes.--Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais
pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques
d'acier qu'il aurait fallu, mais étourdiment, ne nous méfiant pas,
nous les avons laissés dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est
tout ce qui nous reste à faire. Il accourt vers moi, avec sa bêche et
sa deuxième petite bouteille. Et je lui crie: «Non, non, trop tard,
sauve-toi!»--Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tournée! Mais
c'était élémentaire, en arrivant j'aurais dû commencer par là.
Série noire des étourderies, aujourd'hui; où donc ai-je la tête.
C'est qu'aussi elle avait été si calme, notre entrée dans ce
cimetière! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore:
«Mais laissez tout, laissez! Allez vite tourner l'auto! Pas trop vite
tout de même, non, pour ne pas faire trop de bruit! Mais allez!
courez!» Osman a profité de la diversion avec les chauffeurs pour
commencer de creuser près de moi: «Non, laisse ça, je te dis; tu vois
bien qu'ils continuent; cours te mettre derrière un arbre de la
route!--Mais ça y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va
tourner, c'est fini!» Dans le fond, j'aime mieux qu'il me désobéisse
un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creusé,
ni bouteille plus lestement enfouie; après quoi, il ramène la terre,
saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bêche de fossoyeur. Alors nous
partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intérieurement
leur demandant de nous pardonner. Rien de si ridicule, rien qui ait
l'air plus bête que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul;
j'ai charge d'âmes avec ces soldats, et je serais criminel en
retardant, ne fût-ce que d'une seconde, leur fuite à tous.
Les shrapnels éclatent toujours, semant autour de nous leur grêle. Et
comme c'est étrange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort
qui nous cherche ainsi du fond de l'invisible, du fond des ouates
blanches de l'horizon, lancée sur nous par des gens que nous ne voyons
pas et qui ne nous voient pas davantage, lancée à l'aveuglette, mais
sûre quand même de nous atteindre!
Nous arrivons à l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons
dedans, et en route à toute vitesse, ouvrant tout. Devant les
tranchées habitées, nous repassons en ouragan; les têtes cette fois
se soulèvent à peine, à cause de l'arrosage. Ils sont à l'abri, eux,
mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver.
Pendant cette fuite éperdue, où je n'ai plus rien à faire qu'à
laisser courir, mon imagination plus libre se reporte sur le si lugubre
cimetière et ses morts. Et les shrapnels, comme on les entendait
bizarrement bien, au milieu de ce silence et dans ce brouillard
extraordinaire qui augmentait, à la manière d'un microphone, le bruit
de leur vol! C'est peut-être la première fois du reste que je les
écoute ainsi _en solo_, dégagés de tous les habituels fracas, dans
l'intimité si j'ose dire, et m'ayant fait l'honneur de venir pour moi
seul. Jamais donc encore je n'avais éprouvé ce sentiment presque
physique de leur folle vitesse de petite chose dure, et de ce que doit
être le choc contre un fragile obstacle, une poitrine ou une tête...
Le tour est joué, nous rentrons dans le village de B... Là, fini pour
les shrapnels, les pièces à longue portée, seules, pourraient nous
atteindre. Nous n'avons ni une vitre cassée, ni une égratignure.
D'instinct, les chauffeurs s'arrêtent, au moment où j'allais le leur
dire, non que l'auto ait besoin de souffler, nous non plus, mais besoin
de nous reconnaître, de mettre un peu d'ordre dans les manteaux jetés
pêle-mêle, qui, depuis le rapide départ, dansaient la sarabande avec
les appareils photographiques, les casques et les revolvers.
Et alors, comme des gens qui, pour s'abriter contre une averse, ont
tout de même fini par trouver une porte cochère, en nous regardant nous
avons envie de rire. Rire malgré le souvenir angoissant et tout frais
de nos morts, rire de l'avoir échappé belle, rire d'avoir réussi ce
que nous voulions faire, et surtout d'avoir nargué ces imbéciles qui
nous tiraient dessus...
XXIII
AU PREMIER SOLEIL DE MARS
_10 mars 1916._
Cette zone de quinze ou vingt kilomètres de large, si affreusement
déchiquetée, qui, dans notre France, s'étend depuis la mer du Nord
jusqu'à l'Alsace et suit la ligne des tranchées où se terrent les
Barbares, cette zone de la grande angoisse et de la grande gloire,
c'est par ici, je crois, qu'elle atteint le maximum de son
invraisemblance de mauvais rêve, en même temps que le maximum de son
horreur;--je dis _par ici_, parce que je n'ai pas le droit de préciser
davantage, mais enfin par ici, dans certaine province qui, dès avant
la guerre, avait reçu un triste surnom, quelque chose comme la désolée,
la miséreuse, ou même, si l'on veut, la pouilleuse. C'est que, avant la
dévastation, elle était déjà très aride, presque sans verdure; des
vallonnements dénudés, quelques bouquets de pins rabougris, et des
villages bien pauvres, qui n'avaient même pas la grâce d'être anciens,
car de siècle en siècle, les sauvages d'Allemagne étaient venus s'y
ébattre et après leur passage il avait fallu tout rebâtir.
Et à présent, depuis la grande ruée nouvelle qui a dépassé toute
abomination connue, combien elle est étrange, presque fantastique,
cette région de misère, avec ses ruines calcinées, avec son sol
couleur de craie, fouillé, refouillé jusqu'aux entrailles profondes,
comme par des myriades d'animaux fouisseurs! Une fois de plus, j'y
pénètre aujourd'hui en auto, pour une mission que l'on m'a donnée, et
je ne l'avais encore jamais vue dans tout ce gâchis des dégels, où
nos pauvres petits guerriers en capote bleue s'empêtrent si
péniblement jusqu'à mi-jambe. Le coeur se serre à mesure que l'on
avance, par ces chemins défoncés qui s'encombrent toujours davantage
de nos chers soldats si lamentablement couverts de boue et devenus tout
grisâtres. Les rares villages sur le parcours sont de plus en plus
touchés par les obus, et c'est fini d'apercevoir des villageoises ou
des enfants; plus de civils, rien que des casques bleus, mais il y en a
par milliers. La fonte rapide des neiges, sous un soleil si ardent tout
à coup, trace dans les lointains d'immenses zébrures, les unes
blanches, les autres couleur de terre. Et toutes les collines que nous
rencontrons à présent semblent habitées par des tribus de
troglodytes; chaque pente qui nous fait face, à nous les arrivants, et
qui par suite échappe à la vue et au tir de l'ennemi, est criblée de
bouches de souterrains, qui s'alignent, ou bien se superposent à
plusieurs étages, et où l'on voit apparaître des têtes humaines,
casquées, prenant le soleil... Qu'est-ce que c'est que ce pays, est-il
préhistorique, ou seulement très lointain? Assurément, on ne dirait
plus la France. N'était ce vent âpre et glacé, on croirait presque,
sous le ciel d'aujourd'hui trop bleu pour un ciel du Nord, on croirait
les berges du Haut-Nil, la chaîne libyque où bâillent les
hypogées...