n'admire pas comme il mérite leur si persistant et si calme héroïsme
à rester ici envers et contre tout, dans leur chère ville de plus en
plus mutilée. Mais comment ne pas trouver drôle cet instinct qui
pousse la plupart des créatures humaines à enfler le dos pour
n'importe quelle sorte de grêle. Et puis, est-ce que parce que l'air
est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? après cet indicible
serrement de coeur auprès de la cathédrale, après cette rage à
pleurer, il y a détente, et en ce moment tout m'amuse.
Au bout d'une rue calme, où le bruit de la canonnade s'assourdit dans
le lointain, nous trouvons l'hôtel indiqué.--«Des chambres--dit le
patron, très avenant sur le pas de sa porte,--oh! tant que vous
voudrez, même tout l'hôtel, car vous pensez bien que les voyageurs,
par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici,
vous savez rien à craindre...»
Fracas épouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la
façade volent en éclats, avec des tuiles, du plâtre, des branches
d'arbre. Dans sa hâte pour aller se cacher, il manque la marche du
seuil et tombe à plat ventre. Passait un chien, qui se précipite sur
lui, très important, comme pour le rappeler à l'ordre, d'une grosse
voix. Un chat, sauté je ne sais d'où, traverse l'espace à la façon
d'un bolide, prend point d'appui sur mon épaule pour rebondir, et
s'engouffre dans une bouche de cave... Mais les mots sont trop longs
pour cette série de catastrophes, qui dure à peine le temps de deux
éclairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle
régularité, comme au métronome; déjà le mur de la maison est
criblé de cicatrices.
C'est très mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaieté, et on
pense bien que chez moi l'impression n'est que superficielle, physique,
pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon âme n'en est pas
moins l'indignation, l'angoisse et la pitié. Mais cette entrée à
grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'hôtel «de tout
repos», en présence de tant d'imprévu, comment rester digne? D'assez
petits obus, à ce qu'il semble; certes, pas des marmites; ils passent
avec leur long sifflement et éclatent en un coup de formidable tam-tam:
zing boum! zing boum!
--«Dans la cave, messieurs!»--nous crie l'hôtelier, qui s'est relevé
sans avoir de mal. Évidemment il n'y a que ça à faire, je l'aurais
trouvé seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes
trois soldats, restés dehors à regarder un trou de mitraille dans le
caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient,
les sans-coeur!... Alors non, je ne peux plus, et j'éclate de rire
comme eux.
Oui, c'est très mal, car il y aura du sang, des morts tout à
l'heure... Mais comment résister, devant ce bonhomme tombé à plat
ventre--et l'importance de ce chien qui s'est figuré mettre le holà
dans la situation--et ce chat surtout, ce chat avalé par un soupirail,
après nous avoir montré, pour suprême exhibition de fuite, son petit
arrière-train la queue en l'air!...
XIX
LES GAZ DE MORT
_Novembre 1915._
Un lieu d'effroi, que l'on croirait imaginé par le Dante. Il y fait
lourd, étouffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air
d'avoir peur d'éclairer trop, y percent à peine une obscurité
embrumée, très chaude, qui sent la sueur et la fièvre. Des gens
affairés y chuchotent avec anxiété. Mais ce qu'on y entend le plus,
ce sont des halètements d'agonie... Ces halètements, ils s'échappent
d'une quantité de petits lits, alignés à se toucher, sur lesquels on
distingue des formes humaines, des poitrines qui battent trop fort,
trop vite, et soulèvent les linges comme si l'heure du dernier râle
était venue...
Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvisée comme on a pu,
au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous
ces enfants de France, qui ont l'air de râler sans espoir, leur genre
de lésion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande
salle, aux parois délabrées, était hier un chai pour les tonneaux de
champagne, ces petits lits--environ une cinquantaine--ont été
fabriqués, en hâte fébrile, avec des branches qui ont gardé leur
écorce, et ils ressemblent à ce qu'on appelle dans nos jardins des
meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque
irrespirable, que des poêles dégagent?--C'est qu'il ne fait jamais
assez chaud pour des poumons d'asphyxiés.--Et cette obscurité, pourquoi
cette obscurité, qui donne un aspect dantesque à ce lieu de martyre et
qui doit tant gêner les douces et blanches infirmières?--C'est que les
barbares, dans leurs trous, sont là, tout près de ce village dont ils
se sont amusés plus d'une fois à crever les maisons et le clocher, et
si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient, à cette tombée
triste d'une nuit de novembre, s'éclairer la rangée de fenêtres d'une
longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus
pleuvraient sur les humbles lits: on sait leur prédilection pour
mitrailler les hôpitaux, les convois de Croix-Rouge, les églises!...
Donc on y voit à peine, ici, dans une sorte de brume dégagée par de
l'eau qui bout sur des réchauds. A toute minute, des infirmières
apportent d'énormes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus
tendent leurs pauvres mains pour les demander: c'est de l'oxygène, qui
les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de
ces ballons noirs, posés sur leur poitrine haletante et, dans leur
bouche, ils tiennent avidement le tuyau par où s'échappe le gaz
sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorte
de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant
les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses
de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de
ventouses, ou bien tout badigeonnés de teinture d'iode. Il en est
d'autres même--oh! bien gravement atteints, ceux-là, hélas!--il en est
de tout gonflés, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent à des
bonshommes en baudruche soufflée... Bonshommes de baudruche, enfants au
biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela paraît
presque sacrilège de les employer quand l'angoisse vous serre le coeur
et qu'on a envie de pleurer, pleurer de pitié et pleurer de rage!...
Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans
les esprits, par leur inconvenance même, pour y entretenir plus
longtemps la haine indignée et la soif des saintes représailles!
Car il y a un homme qui nous a longuement préparé tout cela, et cet
homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute
inconnu à son âme de vautour, il ne souffre même pas, si ce n'est de
la fureur d'avoir manqué son coup, au moins pour cette fois. Avant de
déchaîner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout
combiné, tout prévu: «Si cependant, s'était-il dit, mes grandes
ruées à la rhinocéros et mon énorme attirail de tuerie allaient, par
impossible, se heurter à quelque résistance par trop magnifique?...
Alors j'oserais peut-être, confiant dans la veulerie des Neutres,
j'oserais peut-être braver toutes les lois de la civilisation, et
employer d'autres moyens... A tout hasard, préparons-nous.» En effet,
la ruée n'a pas réussi, et, avec timidité pour commencer, craintif
tout de même du dégoût universel, il a essayé de l'asphyxie, après
s'être évertué, bien entendu, à égarer l'opinion par ses habituels
mensonges, en accusant la France d'avoir commencé. Comme il en
avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hélas! un sursaut
général de la conscience humaine. Pas plus que devant les précédents
crimes--organisation de pillage, destruction de cathédrales, viols,
massacres d'enfants et de femmes--les Neutres n'ont bougé; il semble
vraiment que le regard fourbe, féroce et mort de sa tête de Gorgone ou
de Méduse les ait tous glacés sur place. Et, à l'heure où j'écris,
le dernier médusé par ce regard du monstre est ce pauvre roi de
Grèce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du précipice des
pires félonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se
l'explique encore; mais que des peuples, hautement estimables pourtant,
aient pu rester germanophiles, cela dépasse notre compréhension; par
quelles manoeuvres les a-t-on aveuglés, ceux-là, par quelles
calomnies, ou par quel argent?...
Nos chers soldats aux poumons brûlés, haletants sur leurs petits lits
«rustiques», ont l'air reconnaissant quand, à la suite du major, on
s'approche, et ils lèvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la
main. En voici un tout ballonné, méconnaissable sans doute pour ceux
qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on
touche, même le plus légèrement possible, ses pauvres joues distendues,
on sent sous les doigts le crépitement des gaz infiltrés entre peau et
chair. «Allons, cela va mieux depuis ce matin», dit le major. Et il
continue à voix basse, pour l'infirmière: «Celui-là, madame, je
commence à croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le
lâcher une minute, par exemple.» Oh! recommandation inutile, car elle
n'a pas la moindre intention de le lâcher, l'infirmière blanche dont
les yeux sont déjà cernés par quarante-huit heures d'une veille sans
trêve. Aucun ne sera «lâché», non; il suffit, pour en avoir
l'assurance, de regarder tous ces jeunes médecins, tous ces
gardes-malades, un peu épuisés, c'est vrai, mais si attentifs et
vaillants, qui ne les perdent pas de vue.
Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Dès qu'ils seront
transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les
obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera
mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore
beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où
ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et
pressés de retourner se battre. On peut dire que le _coup_ de l'asphyxie
a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce
que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels
habiles calculs, ce coup-là, chaque fois, a été tenté, toujours aux
moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en
espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de
choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de
«relève», les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans
le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier
forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé,
après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve
d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué,
çà et là, des petits sifflements discrets, comme poussés par de
sournoises sirènes à vapeur,--et c'était le gaz de mort qui fusait
autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même
temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard
que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà, ils
songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du
reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en
couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de
conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de
courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de
l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course.
Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des
nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour
des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent
les poisons de l'air,--et ce ne sera presque rien, qu'une heure de
malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il
est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les
intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres
accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires
encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone
aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est
incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un
moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre,
nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est
vrai, chaque jour;--et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont
encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que
cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à
les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs
entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes,
tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de
France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats
dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces
transcendantes ignominies, dont seraient écoeurés les derniers des
cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres
asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les
montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter
au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui,
les montrer partout et faire entendre leurs râles, même aux si
impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant
d'obstinés Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande
Barbarie, en éruption sur l'Europe!...
[1] Sur six cents asphyxiés de cette nuit-là, plus de cinq cents sont
hors de danger.
XX
LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT
_2 novembre 1915._
Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande
fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où
elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs
des villages, ou bien alignées militairement dans les petits
cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au
bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu
des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit, sous le ciel
sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne,
elles attirent les regards par l'éclat tout frais de leurs parures.
Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes
plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et
tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs! Ce sont les officiers
et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout
cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes
proches, et puis l'ont si pieusement disposé, même pour les plus
inconnus et pour les quelques pauvres anonymes...
Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le
cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le
coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là
une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante
drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement,
toutes ces frêles étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente
l'éclat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur
assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs
françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des
dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes
d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le
cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et
incolore, auprès du coin de nos soldats. Ce coin privilégié, c'est
lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au
village,--et on se demanderait: Quelle fête y a-t-il donc par là, pour
qu'il y flotte tant de drapeaux!
L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la
naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y
travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait
au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que
dominait la grande voix magnifique de notre «artillerie lourde»; on
eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout
était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait
une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs,
qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand même un peu de
gaieté douce aux âmes des jeunes morts.
Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le
front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises--celles du
moins que les Barbares n'ont pas détruites--on avait apporté ce
jour-là, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner
de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles
étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qui y était venue:
officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart,
des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats,
spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus
exceptionnel concert, s'étaient appliqués à apprendre les hymnes de
la fin terrestre, le _Dies iræ_, le _De profundis_, et leurs voix, bien
qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manière impressionnante dans
les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.--Que pourrait-on
trouver d'ailleurs qui prépare mieux au suprême sacrifice et à la
belle mort, mieux que ces prières, cette musique et même ces
fleurs?...
Ils ont chanté, ce matin-là, avec un élan grave, ces choristes
improvisés. Ensuite, après la messe, malgré la pluie glacée et la
boue des chemins, de chaque église la foule est sortie en cortège pour
se rendre dans les cimetières, à la suite du clergé portant la croix
des solennités. Et de nouveau, comme le jour des funérailles, toutes
les petites tombes militaires ont été bénies.
Si je raconte cela, c'est pour les mères, les épouses, les familles qui
habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le
coeur se serre davantage sans doute à la pensée que la sépulture d'un
bien-aimé pourrait être à l'abandon et bientôt même ne se
reconnaîtrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgré l'humilité de
ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant
que sur le front les tombes ne sont gardées et honorées, nulle part
elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets,
plus de prières, plus de larmes...
XXI
LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS!
Paris, qui est par excellence la ville des généreux élans, fêtait,
il y a quelques jours, nos marins-fusiliers de l'Yser,--ou du moins les
derniers débris de la brigade héroïque, les rares qui ont pu revenir.
C'était très bien, de les fêter ainsi; mais, hélas! combien
promptement cela va s'oublier!
Aujourd'hui, notre cher et éminent ministre de la marine, l'amiral
Lacaze, pour la glorification de la brigade aux trois quarts anéantie,
fait afficher à bord de nos navires de guerre le bel ordre du jour
d'adieu du généralissime, qui se termine par ces mots: «La vaillante
conduite de la brigade des marins-fusiliers dans les plaines de l'Yser,
à Nieuport et à Dixmude, restera aux armées comme un exemple d'ardeur
guerrière et de dévouement à la patrie. Les marins-fusiliers et leurs
chefs peuvent être fiers de la nouvelle page glorieuse qu'ils ont
inscrite à leur histoire.» Certes, cet affichage sera plus durable que
les réceptions de Paris; mais, hélas! il s'oubliera aussi, il
s'oubliera trop vite.
Puisque, après la dislocation de cette brigade d'élite, on a décidé
de maintenir à l'armée son drapeau, pour en perpétuer la mémoire, ne
pourrait-on pas, à ce drapeau si exceptionnel, attacher la croix
d'honneur? On y a bien songé, paraît-il; mais peut-être,--je n'en sais
rien,--peut-être s'est-on arrêté devant quelque article du règlement,
car il me semble y avoir lu qu'il faut, pour accorder la croix, que le
drapeau ait été «déployé» à l'occasion d'une grande offensive,
d'un grand fait d'armes. Or, le cas de nos marins-fusiliers est
tellement spécial qu'aucun règlement n'aurait su le prévoir. Comment
donc l'auraient-ils _déployé_ leur drapeau, pendant la lutte inouïe,
puisqu'en ces jours-là ils ne l'avaient pas encore? Brigade improvisée
en hâte, on les avait lancés au feu sans l'incomparable emblème
tricolore que toutes les autres brigades possédaient avant de partir.
Ce n'est que plus tard, bien après leurs grands exploits du début,
qu'on le leur a donné, alors que leur rôle était déjà un peu moins
terrible. Dans ces conditions-là, je veux espérer qu'il sera possible
de faire fléchir le règlement en leur faveur. S'il était décoré, ce
drapeau, tous les marins qui le reçurent avec tant de joie là-bas, un
jour où ses trois couleurs étaient encore toutes neuves et
éclatantes, se sentiraient récompensés en même temps que lui, et
plus tard, dans l'avenir, quand leurs descendants viendraient le
regarder, pauvre haillon sacré défraîchi par la poussière, cette
croix, qu'on lui aurait donnée, leur parlerait mieux des actes sublimes
accomplis sur le front de Belgique.
On ne saurait trop l'honorer, la brigade des marins, de laquelle on a
écrit officiellement: _Aucune troupe, à aucune époque, n'a fait ce
qu'ils ont fait._ Et voici un passage de la lettre que, le jour de sa
dislocation, le général Hély d'Oissel, après en avoir passé la
revue suprême, écrivait au capitaine de vaisseau Paillet, qui la
commandait alors,--lettre qui fut lue à tous les matelots sur les rangs
et leur mit aux yeux de bonnes larmes:
«...Je serais heureux de conserver cet _état_ (la liste effroyable des
morts, officiers, sous-officiers et marins) comme un témoignage
éloquent et éclatant des services immenses qu'a rendus au pays cette
admirable brigade, que l'armée de terre est si fière d'avoir eue dans
ses rangs, et que je suis si fier, moi, d'avoir eue sous mes ordres
pendant plus d'une année de guerre.
»Ce matin, quand j'ai vu défiler si allègrement et si correctement
vos magnifiques marins, je n'ai pu me défendre d'une émotion
poignante, en me disant que c'était la dernière fois.»
En effet, c'est bien là, dans les marécages sanglants de l'Yser,
qu'est venue se briser pour la seconde fois, et définitivement, la
ruée des barbares. Les deux grands échecs décisifs du misérable
Empereur aux mains rouges furent, comme on sait, la retraite de la
Marne, et puis cet arrêt en Belgique devant une toute petite poignée
de marins aux ténacités surhumaines.
Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entêtés, non, ils
étaient les premiers venus, désignés en hâte dans nos ports. Ils
n'étaient même pas partis pour se battre, mais pour faire
tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau
jour, comme le péril était extrême, on les avait expédiés vers
l'Yser, sans préparation, à peine équipés, ayant tout juste des
vivres, en leur disant seulement: «Faites-vous tuer, mais que la Bête
allemande ne passe pas! A n'importe quel prix, tenez tête au moins une
semaine, jusqu'à ce qu'on ait le temps d'arriver à la rescousse.» Or,
ils ont tenu, on s'en souvient, presque indéfiniment, au milieu d'un
véritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de décombres
croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du
jour où le choc de la Bête a été amorti par eux, que la France s'est
sentie vraiment sauvée.
La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des
braves garçons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire
des héros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je
pas vu de tout près la même chose: une petite poignée d'hommes pris
au hasard à bord de nos navires, commandés par de très jeunes
officiers à peine galonnés, et ce hâtif assemblage, devenu soudain un
_tout_ admirable, uni, discipliné, ardent et sans peur, capable de
réaliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace.