A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de me moquer d'eux et que je

n'admire pas comme il mérite leur si persistant et si calme héroïsme

à rester ici envers et contre tout, dans leur chère ville de plus en

plus mutilée. Mais comment ne pas trouver drôle cet instinct qui

pousse la plupart des créatures humaines à enfler le dos pour

n'importe quelle sorte de grêle. Et puis, est-ce que parce que l'air

est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? après cet indicible

serrement de coeur auprès de la cathédrale, après cette rage à

pleurer, il y a détente, et en ce moment tout m'amuse.

Au bout d'une rue calme, où le bruit de la canonnade s'assourdit dans

le lointain, nous trouvons l'hôtel indiqué.--«Des chambres--dit le

patron, très avenant sur le pas de sa porte,--oh! tant que vous

voudrez, même tout l'hôtel, car vous pensez bien que les voyageurs,

par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici,

vous savez rien à craindre...»

Fracas épouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la

façade volent en éclats, avec des tuiles, du plâtre, des branches

d'arbre. Dans sa hâte pour aller se cacher, il manque la marche du

seuil et tombe à plat ventre. Passait un chien, qui se précipite sur

lui, très important, comme pour le rappeler à l'ordre, d'une grosse

voix. Un chat, sauté je ne sais d'où, traverse l'espace à la façon

d'un bolide, prend point d'appui sur mon épaule pour rebondir, et

s'engouffre dans une bouche de cave... Mais les mots sont trop longs

pour cette série de catastrophes, qui dure à peine le temps de deux

éclairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle

régularité, comme au métronome; déjà le mur de la maison est

criblé de cicatrices.

C'est très mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaieté, et on

pense bien que chez moi l'impression n'est que superficielle, physique,

pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon âme n'en est pas

moins l'indignation, l'angoisse et la pitié. Mais cette entrée à

grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'hôtel «de tout

repos», en présence de tant d'imprévu, comment rester digne? D'assez

petits obus, à ce qu'il semble; certes, pas des marmites; ils passent

avec leur long sifflement et éclatent en un coup de formidable tam-tam:

zing boum! zing boum!

--«Dans la cave, messieurs!»--nous crie l'hôtelier, qui s'est relevé

sans avoir de mal. Évidemment il n'y a que ça à faire, je l'aurais

trouvé seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes

trois soldats, restés dehors à regarder un trou de mitraille dans le

caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient,

les sans-coeur!... Alors non, je ne peux plus, et j'éclate de rire

comme eux.

Oui, c'est très mal, car il y aura du sang, des morts tout à

l'heure... Mais comment résister, devant ce bonhomme tombé à plat

ventre--et l'importance de ce chien qui s'est figuré mettre le holà

dans la situation--et ce chat surtout, ce chat avalé par un soupirail,

après nous avoir montré, pour suprême exhibition de fuite, son petit

arrière-train la queue en l'air!...

XIX

LES GAZ DE MORT

_Novembre 1915._

Un lieu d'effroi, que l'on croirait imaginé par le Dante. Il y fait

lourd, étouffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air

d'avoir peur d'éclairer trop, y percent à peine une obscurité

embrumée, très chaude, qui sent la sueur et la fièvre. Des gens

affairés y chuchotent avec anxiété. Mais ce qu'on y entend le plus,

ce sont des halètements d'agonie... Ces halètements, ils s'échappent

d'une quantité de petits lits, alignés à se toucher, sur lesquels on

distingue des formes humaines, des poitrines qui battent trop fort,

trop vite, et soulèvent les linges comme si l'heure du dernier râle

était venue...

Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvisée comme on a pu,

au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous

ces enfants de France, qui ont l'air de râler sans espoir, leur genre

de lésion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande

salle, aux parois délabrées, était hier un chai pour les tonneaux de

champagne, ces petits lits--environ une cinquantaine--ont été

fabriqués, en hâte fébrile, avec des branches qui ont gardé leur

écorce, et ils ressemblent à ce qu'on appelle dans nos jardins des

meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque

irrespirable, que des poêles dégagent?--C'est qu'il ne fait jamais

assez chaud pour des poumons d'asphyxiés.--Et cette obscurité, pourquoi

cette obscurité, qui donne un aspect dantesque à ce lieu de martyre et

qui doit tant gêner les douces et blanches infirmières?--C'est que les

barbares, dans leurs trous, sont là, tout près de ce village dont ils

se sont amusés plus d'une fois à crever les maisons et le clocher, et

si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient, à cette tombée

triste d'une nuit de novembre, s'éclairer la rangée de fenêtres d'une

longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus

pleuvraient sur les humbles lits: on sait leur prédilection pour

mitrailler les hôpitaux, les convois de Croix-Rouge, les églises!...

Donc on y voit à peine, ici, dans une sorte de brume dégagée par de

l'eau qui bout sur des réchauds. A toute minute, des infirmières

apportent d'énormes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus

tendent leurs pauvres mains pour les demander: c'est de l'oxygène, qui

les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de

ces ballons noirs, posés sur leur poitrine haletante et, dans leur

bouche, ils tiennent avidement le tuyau par où s'échappe le gaz

sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorte

de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant

les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses

de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de

ventouses, ou bien tout badigeonnés de teinture d'iode. Il en est

d'autres même--oh! bien gravement atteints, ceux-là, hélas!--il en est

de tout gonflés, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent à des

bonshommes en baudruche soufflée... Bonshommes de baudruche, enfants au

biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela paraît

presque sacrilège de les employer quand l'angoisse vous serre le coeur

et qu'on a envie de pleurer, pleurer de pitié et pleurer de rage!...

Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans

les esprits, par leur inconvenance même, pour y entretenir plus

longtemps la haine indignée et la soif des saintes représailles!

Car il y a un homme qui nous a longuement préparé tout cela, et cet

homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute

inconnu à son âme de vautour, il ne souffre même pas, si ce n'est de

la fureur d'avoir manqué son coup, au moins pour cette fois. Avant de

déchaîner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout

combiné, tout prévu: «Si cependant, s'était-il dit, mes grandes

ruées à la rhinocéros et mon énorme attirail de tuerie allaient, par

impossible, se heurter à quelque résistance par trop magnifique?...

Alors j'oserais peut-être, confiant dans la veulerie des Neutres,

j'oserais peut-être braver toutes les lois de la civilisation, et

employer d'autres moyens... A tout hasard, préparons-nous.» En effet,

la ruée n'a pas réussi, et, avec timidité pour commencer, craintif

tout de même du dégoût universel, il a essayé de l'asphyxie, après

s'être évertué, bien entendu, à égarer l'opinion par ses habituels

mensonges, en accusant la France d'avoir commencé. Comme il en

avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hélas! un sursaut

général de la conscience humaine. Pas plus que devant les précédents

crimes--organisation de pillage, destruction de cathédrales, viols,

massacres d'enfants et de femmes--les Neutres n'ont bougé; il semble

vraiment que le regard fourbe, féroce et mort de sa tête de Gorgone ou

de Méduse les ait tous glacés sur place. Et, à l'heure où j'écris,

le dernier médusé par ce regard du monstre est ce pauvre roi de

Grèce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du précipice des

pires félonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se

l'explique encore; mais que des peuples, hautement estimables pourtant,

aient pu rester germanophiles, cela dépasse notre compréhension; par

quelles manoeuvres les a-t-on aveuglés, ceux-là, par quelles

calomnies, ou par quel argent?...

Nos chers soldats aux poumons brûlés, haletants sur leurs petits lits

«rustiques», ont l'air reconnaissant quand, à la suite du major, on

s'approche, et ils lèvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la

main. En voici un tout ballonné, méconnaissable sans doute pour ceux

qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on

touche, même le plus légèrement possible, ses pauvres joues distendues,

on sent sous les doigts le crépitement des gaz infiltrés entre peau et

chair. «Allons, cela va mieux depuis ce matin», dit le major. Et il

continue à voix basse, pour l'infirmière: «Celui-là, madame, je

commence à croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le

lâcher une minute, par exemple.» Oh! recommandation inutile, car elle

n'a pas la moindre intention de le lâcher, l'infirmière blanche dont

les yeux sont déjà cernés par quarante-huit heures d'une veille sans

trêve. Aucun ne sera «lâché», non; il suffit, pour en avoir

l'assurance, de regarder tous ces jeunes médecins, tous ces

gardes-malades, un peu épuisés, c'est vrai, mais si attentifs et

vaillants, qui ne les perdent pas de vue.

Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Dès qu'ils seront

transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les

obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera

mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore

beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où

ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et

pressés de retourner se battre. On peut dire que le _coup_ de l'asphyxie

a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce

que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels

habiles calculs, ce coup-là, chaque fois, a été tenté, toujours aux

moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en

espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de

choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de

«relève», les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans

le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier

forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé,

après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve

d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué,

çà et là, des petits sifflements discrets, comme poussés par de

sournoises sirènes à vapeur,--et c'était le gaz de mort qui fusait

autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même

temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard

que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà, ils

songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du

reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en

couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de

conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de

courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de

l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course.

Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des

nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour

des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent

les poisons de l'air,--et ce ne sera presque rien, qu'une heure de

malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il

est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les

intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres

accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires

encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone

aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est

incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un

moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre,

nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est

vrai, chaque jour;--et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont

encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que

cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à

les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs

entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes,

tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de

France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats

dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces

transcendantes ignominies, dont seraient écoeurés les derniers des

cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres

asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les

montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter

au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui,

les montrer partout et faire entendre leurs râles, même aux si

impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant

d'obstinés Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande

Barbarie, en éruption sur l'Europe!...

[1] Sur six cents asphyxiés de cette nuit-là, plus de cinq cents sont

hors de danger.

XX

LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT

_2 novembre 1915._

Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande

fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où

elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs

des villages, ou bien alignées militairement dans les petits

cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au

bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu

des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit, sous le ciel

sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne,

elles attirent les regards par l'éclat tout frais de leurs parures.

Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes

plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et

tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs! Ce sont les officiers

et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout

cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes

proches, et puis l'ont si pieusement disposé, même pour les plus

inconnus et pour les quelques pauvres anonymes...

Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le

cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le

coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là

une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante

drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement,

toutes ces frêles étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente

l'éclat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur

assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs

françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des

dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes

d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le

cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et

incolore, auprès du coin de nos soldats. Ce coin privilégié, c'est

lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au

village,--et on se demanderait: Quelle fête y a-t-il donc par là, pour

qu'il y flotte tant de drapeaux!

L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la

naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y

travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait

au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que

dominait la grande voix magnifique de notre «artillerie lourde»; on

eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout

était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait

une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs,

qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand même un peu de

gaieté douce aux âmes des jeunes morts.

Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le

front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises--celles du

moins que les Barbares n'ont pas détruites--on avait apporté ce

jour-là, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner

de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles

étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qui y était venue:

officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart,

des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats,

spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus

exceptionnel concert, s'étaient appliqués à apprendre les hymnes de

la fin terrestre, le _Dies iræ_, le _De profundis_, et leurs voix, bien

qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manière impressionnante dans

les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.--Que pourrait-on

trouver d'ailleurs qui prépare mieux au suprême sacrifice et à la

belle mort, mieux que ces prières, cette musique et même ces

fleurs?...

Ils ont chanté, ce matin-là, avec un élan grave, ces choristes

improvisés. Ensuite, après la messe, malgré la pluie glacée et la

boue des chemins, de chaque église la foule est sortie en cortège pour

se rendre dans les cimetières, à la suite du clergé portant la croix

des solennités. Et de nouveau, comme le jour des funérailles, toutes

les petites tombes militaires ont été bénies.

Si je raconte cela, c'est pour les mères, les épouses, les familles qui

habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le

coeur se serre davantage sans doute à la pensée que la sépulture d'un

bien-aimé pourrait être à l'abandon et bientôt même ne se

reconnaîtrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgré l'humilité de

ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant

que sur le front les tombes ne sont gardées et honorées, nulle part

elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets,

plus de prières, plus de larmes...

XXI

LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS!

Paris, qui est par excellence la ville des généreux élans, fêtait,

il y a quelques jours, nos marins-fusiliers de l'Yser,--ou du moins les

derniers débris de la brigade héroïque, les rares qui ont pu revenir.

C'était très bien, de les fêter ainsi; mais, hélas! combien

promptement cela va s'oublier!

Aujourd'hui, notre cher et éminent ministre de la marine, l'amiral

Lacaze, pour la glorification de la brigade aux trois quarts anéantie,

fait afficher à bord de nos navires de guerre le bel ordre du jour

d'adieu du généralissime, qui se termine par ces mots: «La vaillante

conduite de la brigade des marins-fusiliers dans les plaines de l'Yser,

à Nieuport et à Dixmude, restera aux armées comme un exemple d'ardeur

guerrière et de dévouement à la patrie. Les marins-fusiliers et leurs

chefs peuvent être fiers de la nouvelle page glorieuse qu'ils ont

inscrite à leur histoire.» Certes, cet affichage sera plus durable que

les réceptions de Paris; mais, hélas! il s'oubliera aussi, il

s'oubliera trop vite.

Puisque, après la dislocation de cette brigade d'élite, on a décidé

de maintenir à l'armée son drapeau, pour en perpétuer la mémoire, ne

pourrait-on pas, à ce drapeau si exceptionnel, attacher la croix

d'honneur? On y a bien songé, paraît-il; mais peut-être,--je n'en sais

rien,--peut-être s'est-on arrêté devant quelque article du règlement,

car il me semble y avoir lu qu'il faut, pour accorder la croix, que le

drapeau ait été «déployé» à l'occasion d'une grande offensive,

d'un grand fait d'armes. Or, le cas de nos marins-fusiliers est

tellement spécial qu'aucun règlement n'aurait su le prévoir. Comment

donc l'auraient-ils _déployé_ leur drapeau, pendant la lutte inouïe,

puisqu'en ces jours-là ils ne l'avaient pas encore? Brigade improvisée

en hâte, on les avait lancés au feu sans l'incomparable emblème

tricolore que toutes les autres brigades possédaient avant de partir.

Ce n'est que plus tard, bien après leurs grands exploits du début,

qu'on le leur a donné, alors que leur rôle était déjà un peu moins

terrible. Dans ces conditions-là, je veux espérer qu'il sera possible

de faire fléchir le règlement en leur faveur. S'il était décoré, ce

drapeau, tous les marins qui le reçurent avec tant de joie là-bas, un

jour où ses trois couleurs étaient encore toutes neuves et

éclatantes, se sentiraient récompensés en même temps que lui, et

plus tard, dans l'avenir, quand leurs descendants viendraient le

regarder, pauvre haillon sacré défraîchi par la poussière, cette

croix, qu'on lui aurait donnée, leur parlerait mieux des actes sublimes

accomplis sur le front de Belgique.

On ne saurait trop l'honorer, la brigade des marins, de laquelle on a

écrit officiellement: _Aucune troupe, à aucune époque, n'a fait ce

qu'ils ont fait._ Et voici un passage de la lettre que, le jour de sa

dislocation, le général Hély d'Oissel, après en avoir passé la

revue suprême, écrivait au capitaine de vaisseau Paillet, qui la

commandait alors,--lettre qui fut lue à tous les matelots sur les rangs

et leur mit aux yeux de bonnes larmes:

«...Je serais heureux de conserver cet _état_ (la liste effroyable des

morts, officiers, sous-officiers et marins) comme un témoignage

éloquent et éclatant des services immenses qu'a rendus au pays cette

admirable brigade, que l'armée de terre est si fière d'avoir eue dans

ses rangs, et que je suis si fier, moi, d'avoir eue sous mes ordres

pendant plus d'une année de guerre.

»Ce matin, quand j'ai vu défiler si allègrement et si correctement

vos magnifiques marins, je n'ai pu me défendre d'une émotion

poignante, en me disant que c'était la dernière fois.»

En effet, c'est bien là, dans les marécages sanglants de l'Yser,

qu'est venue se briser pour la seconde fois, et définitivement, la

ruée des barbares. Les deux grands échecs décisifs du misérable

Empereur aux mains rouges furent, comme on sait, la retraite de la

Marne, et puis cet arrêt en Belgique devant une toute petite poignée

de marins aux ténacités surhumaines.

Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entêtés, non, ils

étaient les premiers venus, désignés en hâte dans nos ports. Ils

n'étaient même pas partis pour se battre, mais pour faire

tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau

jour, comme le péril était extrême, on les avait expédiés vers

l'Yser, sans préparation, à peine équipés, ayant tout juste des

vivres, en leur disant seulement: «Faites-vous tuer, mais que la Bête

allemande ne passe pas! A n'importe quel prix, tenez tête au moins une

semaine, jusqu'à ce qu'on ait le temps d'arriver à la rescousse.» Or,

ils ont tenu, on s'en souvient, presque indéfiniment, au milieu d'un

véritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de décombres

croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du

jour où le choc de la Bête a été amorti par eux, que la France s'est

sentie vraiment sauvée.

La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des

braves garçons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire

des héros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je

pas vu de tout près la même chose: une petite poignée d'hommes pris

au hasard à bord de nos navires, commandés par de très jeunes

officiers à peine galonnés, et ce hâtif assemblage, devenu soudain un

_tout_ admirable, uni, discipliné, ardent et sans peur, capable de

réaliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace.

La Hyène Enragée · 第 6 / 10 段