première vue, semblaient des forêts vierges! D'un peu loin, quand on
apercevait toutes ces montagnes, couvertes d'une même verdure si
puissante, si touffue, partout si pareille, comment imaginer qu'elles
abritaient des peuplades! Et de si singulières peuplades, qui sont
évidemment des restes d'humanités tout à fait préhistoriques, et qui
présentent cette anomalie de n'avoir point de femmes! Rien que des
hommes, qui, par une bizarre fantaisie d'uniformité, sont tous vêtus
de vieilles houppelandes en laine défraîchie d'un bleu de ciel pâle;
pas très soignés de cheveux ni de barbe, et plutôt faits comme des
brigands, ils ont toutefois de si bonnes figures et de si bons sourires
quand on passe, qu'ils n'inspirent aucune frayeur; au contraire, on
serait plutôt tenté de s'arrêter pour leur serrer la main. Mais
quelles drôles de petites demeures ils ont construites, les unes
isolées, les autres groupées en village! Il y en a de toutes
légères, faites de planches et couvertes de branchettes de sapin, avec
des matelas en feuillage, à l'intérieur, pour dormir; il y en a de
souterraines, farouches comme des antres de troglodytes, et d'énormes
quartiers de rocher en gardent les abords, pour les défendre sans doute
contre des redoutables bêtes féroces d'alentour. Et c'est toujours
auprès de l'un des innombrables ruisseaux clairs, qui dégringolent
bruyamment d'en haut, parmi les fleurs roses et des mousses,--car il y
en a profusion, de ces minuscules cascades, et toutes ces montagnes
sont remplies de gentilles musiques d'eaux vives... Il est vrai, on y
entend aussi, de temps à autre, de mauvais bruits caverneux, des
détonations, de droite ou de gauche, que les échos prolongent... Est-ce
que par hasard il y aurait de l'artillerie, dissimulée un peu partout
dans la forêt?... Quel manque de goût, troubler ainsi la symphonie des
sources!
Elles viennent d'arriver probablement, ces sauvages peuplades vêtues de
gris bleu, elles sont d'immigration récente, car tout est neuf,
improvisé dans leur installation, ainsi du reste que dans
l'interminable route en lacets qu'elles ont tracée et par laquelle
aujourd'hui nos autos, avec un peu de bon vouloir, réussissent à
monter si vite...
* * * * *
L'une des particularités de ces villages clandestins, qui se sont tapis
sous les hautes futaies ombreuses, c'est que chacun a son cimetière,
entretenu avec des sollicitudes tendres, là tout près, à toucher les
demeures, comme si les vivants tenaient à ne pas s'éloigner de leurs
morts. Mais comment se fait-il que l'on meure tant que cela, au milieu
de ces sources limpides, dans une région où l'air est si vivifiant et
si pur?... Les tombes, inquiétantes d'être trop nombreuses, alignent
leurs humbles croix de bois toutes pareilles; elles ont des bordures en
fougères soigneusement arrosées, ou bien en petits cailloux très
choisis; certaines fleurs d'ombre, répandues dans cette région, font
jaillir alentour leurs jolies quenouilles roses, et, sur le tout,
descend la transparente nuit verte qui enveloppe la montagne entière,
la nuit de ces arbres toujours les mêmes, sapins et mélèzes,
multipliés à l'infini, serrés les uns aux autres comme des épis dans
un champ, élancés et droits comme de gigantesques mâts de navire.
Nous hâtant vers cette Auberge du Bon Samaritain, qui est le but de
notre course, nous montons toujours à vive allure, bien qu'il y ait des
tournants brusques, où il faut s'y reprendre à deux fois pour passer,
et des endroits encore difficiles, où, sur le sol humide, nos autos
glissent, «patinent» et n'avancent plus.
Les peuplades, d'aspect si primitif, au milieu desquelles nous
voyageons depuis le matin, semblent surtout préoccupées de faire ces
routes dont vraiment on ne s'explique pas qu'elles aient tant besoin,
pour leur genre de vie si simple. Sur notre parcours, nous rencontrons
presque tous ces hommes acharnés à l'ouvrage, travaillant, travaillant
avec des haches, des pelles, des pieux et des pioches, se dépêchant
comme s'il y avait urgence. Ils se redressent une minute pour nous
faire le salut militaire, qu'ils accompagnent parfois d'un demi-sourire
de touchante familiarité respectueuse, et puis ils se courbent à
nouveau sur leur dur ouvrage, pour niveler, élargir, étayer, ou pour
trancher les racines qui gênent encore, les roches qui débordent. Et,
quand on nous dit que, depuis dix mois à peine, ils ont commencé cette
oeuvre épuisante, en pleine forêt jusque-là inviolée, c'est à croire
que tous les Génies de la montagne se sont réveillés pour leur prêter
de magiques concours...
Oh! quelle admiration émue nous leur devons à ceux-là aussi, les
faiseurs de routes--nos braves territoriaux--qui ont l'air de jouer aux
hommes sauvages! Ils ont renouvelé pour nous les miracles des Légions
romaines, qui à travers les forêts de la Gaule ouvraient si vite des
voies pour les armées. Grâce à leur prodigieux travail, sans arrêt
et sans murmure, les conditions de la lutte, dans cette région hier
encore inaccessible, vont être radicalement changées pour nos chers
soldats; tout va leur parvenir dix fois plus vite sur les sommets, des
armes, de la mitraille vengeresse, des vivres; et en quelques heures
leurs grands blessés seront doucement redescendus en voiture dans les
bonnes ambulances de la plaine.
* * * * *
Brusquement, vers quatorze ou quinze cents mètres d'altitude, la voûte
séculaire de la forêt se déchire, un profond ciel bleu apparaît sur
nos têtes, et des horizons infinis déploient autour de nous leurs
fantasmagories à grand spectacle. L'atmosphère s'est mise aujourd'hui
en frais de pureté pour nous recevoir, et, tant elle est
merveilleusement diaphane, nous ne perdons pas un détail des lointains
les plus extrêmes.
Nous avons atteint, nous dit-on, le plateau où gît l'aimable auberge,
du reste invisible encore. Mais, ce plateau lui-même, où donc est-il
situé, en quel pays du monde? Autour et au-dessous de nous, les
premiers plans ne nous montrent que des cimes uniformément boisées
d'arbres de même essence; cela nous ramène l'esprit à ces grandes
monotonies vertes qui devaient couvrir la terre au début de notre
période géologique, mais cela ne dénote ni un pays particulier, ni
une époque de l'histoire. Il est vrai, des choses plus indicatrices se
dessinent au loin: ainsi là-bas, aux confins de l'horizon, ces
montagnes qui se succèdent, tapissées toutes d'une même verdure si
sombre, ressemblent beaucoup à la Forêt Noire; ailleurs, cette chaîne
de glaciers qui découpe si nettement sur le ciel ses arêtes de cristal
rose, on dirait bien les Alpes,--et même certain pic rappelle trop la
Jungfrau pour laisser place au doute... Mais je n'ai pas le droit de
préciser davantage; je dirai seulement que ces plaines bleuâtres, à
l'Est, déroulées sous nos pieds comme la vaste mer, étaient naguère
françaises et sont en passe de le redevenir...
Comme il est spacieux, ce plateau, et comme il est dénudé, parmi tant
d'autres sommets tout feutrés d'arbres! Pas même de broussailles, les
vents des hivers y soufflent probablement trop fort; rien qu'une herbe
courte et drue, avec des petites plantes rases aux humbles fleurs. On
respire ici avec ivresse, on se grise délicieusement d'air pur, en
même temps que d'espace et de lumière; mais le lieu cependant a je ne
sais quoi de tragique, à cause peut-être de ces grands trous ronds,
fraîchement creusés n'importe où, à cause de ces déchirures cruelles,
dont le sol, par places, est labouré. Qu'est-ce donc qui peut tomber
ici du ciel, pour laisser dans cette plaine tant de cicatrices?...
Nous sommes avertis d'ailleurs que de monstrueux oiseaux, d'une espèce
très dangereuse, aux muscles de fer, viennent souvent rôder dans ce
beau bleu d'en haut. De temps à autre aussi, un coup de canon, parti
de quelque batterie que l'on ne voit pas, et répercuté dans les vallées
d'en dessous, vient troubler l'imposant silence, et ensuite le
bruissement d'un obus se prolonge, comme si un vol de perdrix
passait...
Nous apercevons quelques soldats de France, Alpins ou cavaliers sur
leurs chevaux, disséminés par groupes dans cette sorte de plaine, si
haut suspendue. En ce moment, tous regardent au même point, la tête
levée: c'est qu'un des grands oiseaux dangereux vient d'être signalé;
il vole orgueilleusement, éperdu en plein ciel, en plein vide bleu.
Mais aussitôt des nuages blancs lui courent après, des nuages tout à
fait en miniature qui ont l'air de se créer là soudain et de
s'évanouir--des petits éclatements de ouate blanche, dirait-on,--et
jamais on n'imaginerait qu'ils portent la mort. Cependant, il a
compris, le vilain oiseau, il sent qu'il est visé par de bons
chasseurs, et il rebrousse chemin à tire-d'aile, tandis que nos
soldats se mettent gaiement à rire.
Et l'auberge? Elle est devant nous, à quelques centaines de pas; elle
est cette cabane grisâtre dont le beau drapeau tricolore flotte au vent
léger des altitudes, mais près de laquelle une très haute croix en
sapin, un calvaire de quatre ou cinq mètres, se dresse et tend les
bras, comme pour un avertissement solennel...
C'est que, je suis forcé d'en convenir, on y meurt beaucoup, à
l'Auberge du Bon Samaritain, ou dans ses entours, et voilà pourquoi
j'ai fait au début mes réserves avant de la recommander. Cela étonne,
n'est-ce pas? quand il y souffle un air si salubre, mais c'est
incontestable, et on s'est vu obligé d'y adjoindre en hâte un
cimetière, que cette grande croix de sapin tout neuf dénonce de loin
aux voyageurs.
Oui, on y meurt beaucoup, mais on y meurt si bien, et de la plus
adorable façon de mourir! Chacun suivant son caractère, bien entendu,
suivant son tempérament d'âme, ceux-ci dans la calme sérénité du
devoir accompli, ceux-là dans l'exaltation magnifique,--mais tous, dans
la gloire!...
* * * * *
La fameuse auberge--autrement dit la demeure des officiers qui
commandentce poste avancé, et où leurs rares amis de passage, officiers
de liaison, courriers, etc., sont sûrs de trouver une hospitalité si
cordiale et si joyeuse--est-ce possible que ce soit ce modeste
baraquement de planches? Mais oui, et, pour que nul n'en ignore, il y a
une belle enseigne, à la mode d'autrefois, en forme d'écusson, qui se
balance à une tige de fer: «Auberge du Bon Samaritain». C'est peint
en lettres décoratives, et la drôlerie en est irrésistible, en un tel
dénuement de Robinson. Quelque officier, un jour de plus belle humeur,
aura imaginé cette plaisanterie pour accueillir les camarades en
mission, et naturellement il aura trouvé aussitôt, parmi ses soldats,
un qui dans la vie civile était menuisier, un autre peintre
décorateur, tous deux très amusés d'avoir à réaliser séance
tenante cette idée imprévue.
L'ameublement de l'auberge est très sommaire, doit-on le dire, et la
muraille en planches vous abrite tout juste de la neige ou de la pluie,
à peine du vent, jamais des obus. Mais, par les petites fenêtres, on
respire à pleins poumons, et, dès le pas de la porte, on est
émerveillé par une vue à vol d'oiseau sur les grandes forêts, sur la
chaîne infinie des glaciers en cristal, sur des lointains sans bornes
et même sur des nuages...
Eh! bien, le long du front de bataille, il y en a partout, de ces
«Auberges du Bon Samaritain»; elles sont moins haut perchées que
celle-ci évidemment, elles n'ont pas d'enseigne, elles ne s'appellent
pas comme cela et souvent ne s'appellent pas du tout; mais il y règne
le même esprit d'hospitalité aimable, de solide confiance, d'endurance
souriante et de joyeux sacrifice. Comme ici, on est capable, entre deux
averses d'obus, de s'y amuser à des enfantillages, tant on a le coeur
d'aplomb, et, si les abords n'en étaient militairement interdits,
j'engagerais tous les moroses de l'arrière-plan, qui doutent de la
France et de ses lendemains, à venir y tenter une cure.
* * * * *
Et maintenant, après l'auberge, visitons pieusement l'ANNEXE,--l'annexe
obligatoire, hélas! Autour du calvaire de bois qui le domine, c'est un
terrain enclos d'une barrière à jours, en branches de mélèze
artistement entre-croisées. Là dedans les tombes, déjà trop
nombreuses, gardent quelque chose de militaire, par leur façon de
s'aligner si correctement et d'avoir toutes si pareilles leurs petites
croix ornées d'une couronne de feuillage.--La croix!... Malgré les
incrédulités, les dénégations, les dédains, elle est toujours le
signe auquel de doux atavismes nous ramènent, dès qu'apparaît la
mort.--Pas un arbre, pas un arbuste, puisqu'ils ne croissent pas ici;
sur le sol, rien que l'herbe courte de ce plateau balayé par le vent;
on a bien tenté de faire des bordures, avec certaines plantes
rabougries d'alentour, mais ce sont les rangées de cailloux qui
tiennent le mieux. Et, dans quelque cinq semaines, d'épais suaires de
neige vont commencer à tout ensevelir,--jusqu'à ce que leur succède un
autre printemps, où l'herbe reverdira, au milieu de plus d'oubli.
Cependant ne les plaignons pas, car ils ont eu la belle part, ces
jeunes morts qui sont là couchés, sur ce sommet glorieux destiné à
redevenir, après la guerre, une solitude ineffablement calme, au-dessus
des forêts, des vallées et des plaines...
XVII
POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS
_Août 1915._
Nos chers blessés, qui tombent chaque jour sur le champ de bataille,
leur salut, neuf fois sur dix, dépend de la rapidité avec laquelle on
les relève, de la façon douce et prompte dont on les ramène aux
ambulances, pour les coucher là sur de bons lits, et les remettre entre
toutes ces mains bienfaisantes qui les attendent. On ne le sait pas
assez: il arrive constamment que des blessures, qui n'auraient été
rien, se sont envenimées jusqu'à devenir mortelles, pour être
restées trop longtemps sous de pauvres linges sordides, pour avoir
traîné pendant de longues heures sur la terre ou sur la boue. Aux
débuts de la guerre, les premières semaines, quand la sournoise et
foudroyante agression des Barbares est venue nous surprendre, les
balles et la mitraille n'ont pas été seules à tuer les enfants de
France; il y a eu aussi parfois des lenteurs dans les secours, des
impossibilités de faire assez vite, contre lesquelles, tout d'abord,
tant de dévouements admirables, tant d'ingéniosités à décupler ou
improviser des services, n'ont pu toujours suffire. Depuis, on est
accouru de tous côtés, on a donné à pleines mains, on a organisé
avec amour, et les choses vont déjà très bien; mais il reste encore
à faire, car la tâche est lourde et multiple, et il faudrait nous
tenir plus prêts que jamais, en vue des belles luttes finales pour la
délivrance.
Or, une société se fonde dans le but d'envoyer sur le front de
nouvelles séries d'automobiles rapides, munies de cadres et de matelas
perfectionnés; ainsi quelques milliers de plus de nos blessés seraient
étendus tout de suite dans des linges bien propres, puis ramenés en
hâte, sans les retards qui gangrènent les plaies, sans les secousses
qui exaspèrent la douleur des brisures d'os, et qui font plus
affreusement souffrir les chères têtes meurtries.
Mais, malgré de premiers dons magnifiques, l'argent reste en partie à
trouver pour mener à bien l'entreprise. Je supplie donc toutes les
mères, dont le fils peut tomber d'une heure à l'autre, je supplie tous
les parents qui ont sur la ligne de feu un être bien-aimé, je les
supplie d'envoyer des offrandes, sans tarder et sans compter, afin que
bientôt, avant les combats d'avril, il y en ait quelques centaines
prêtes à marcher, de ces grandes voitures de sauvetage qui nous
conserveront sûrement tant et tant de précieuses existences.
XVIII
A REIMS
_Août 1915._
En auto un beau soir d'août, je me hâte vers une de nos villes
martyres, Reims, où je compte demander un gîte cette nuit, avant de
continuer ma route vers le Quartier Général d'une autre armée; pour
éviter des formalités militaires, je voudrais y entrer avant que
s'éteigne le soleil, qui est déjà trop bas à mon gré.
Ce soir, c'est la vraie splendeur d'un de nos étés de France: des
limpidités adorables dans l'air, et une bonne chaleur saine, avec un
peu de brise vivifiante. Sur les coteaux de Champagne, les belles
vignes où le raisin mûrit étendent uniformément leurs tapis verts, et
il y a tant d'arbres, tant de fleurs partout, des jardins dans tous les
villages, des rosiers grimpants sur tous les murs! Aujourd'hui on
n'entend plus le canon, et on serait tenté d'oublier que les Barbares
sont là tout près,--s'il n'y avait tant de cimetières improvisés le
long du chemin... Toujours ces pareilles petites tombes de soldats, que
l'on rencontre maintenant d'un bout à l'autre de notre chère France,
le long du front de bataille; modestes croix de bois, en rang comme à
l'exercice, coiffées, les unes d'une couronne, les autres, plus
touchantes, d'un pauvre képi rouge ou bleu qui va tomber en lambeaux.
Nous leur faisons en passant le salut militaire. Il y en a, de ces
glorieux morts, que leurs parents viendront reconnaître, pour les
ramener dans leur province natale, plus tard, quand les Barbares seront
partis; tandis que d'autres, moins fortunés, resteront là toujours,
jusqu'au grand oubli final... Mais que de fleurs on a déjà pris soin
de planter, pour eux tous! Autour de leur sommeil, c'est un merveilleux
assemblage de nuances éclatantes, des dahlias, des cannas, des
marguerites-reines, des roses. Qui donc s'est chargé de ces jolis
arrangements? Ce sont les jeunes filles des plus proches villages? ou
bien peut-être leurs camarades de combat, qui habitent partout aux
abords, comme d'invisibles tribus souterraines, dans ces casemates, ces
tranchées-abris, ces trous de toute forme recouverts de branches
vertes?
La région, bien entendu, n'est pas très sûre, et quand nous arrivons
à un passage trop découvert, une sentinelle, postée là exprès pour
avertir, nous indique de quitter un moment la grande route, où nous
risquerions d'être aperçus et mitraillés, et de prendre quelque
traverse ombreuse, derrière des rideaux de peupliers.
Un des soldats qui conduisent mon auto se retourne tout à coup pour me
dire: «Oh! regardez, commandant, un cimetière d'Arabes! on leur a mis
leurs petites cornes de lune, à chacun, en place de croix!» Ici, en
effet, les humbles stèles de bois blanc sont toutes surmontées du
croissant de l'Islam, et cela détonne, en plein pays français. Pauvres
garçons, qui tombèrent pour notre juste cause, si loin de leurs
mosquées et de leurs marabouts, ils dorment, hélas! sans faire face à
la Mecque, parce que ceux qui les ont pieusement couchés ne savaient
pas que ce fût nécessaire à leur bon sommeil. Mais on leur a apporté
la même profusion de fleurs qu'aux nôtres, et nous leur faisons, il va
sans dire, le même salut militaire,--un peu tard peut-être, car nous
passons si vite...
A Reims, nous arrivons tout juste avant le coucher du soleil. Et là une
tristesse soudaine vient nous glacer. Du silence et des rues presque
désertes. Les magasins sont fermés, et quelques maisons apparaissent
toutes béantes, avec d'énormes trous dans leurs murs.
Un des rares passants nous dit qu'à l'hôtel du Lion d'Or, place de la
Cathédrale, nous trouverions peut-être encore quelqu'un pour nous
recevoir. Et nous voici bientôt au pied même de l'auguste ruine, qui
trône toujours aussi majestueuse au milieu de la ville martyre,
dominant tout de ses deux tours ajourées. J'arrête mon auto, dont le
roulement, dans un pareil lieu, semble un bruit profanateur; la
tristesse des ruines devient ici de la vraie angoisse, et le silence
est tel, que l'on se met à parler bas, instinctivement, comme si l'on
était déjà dans la grande église morte...
Le Lion d'Or... mais les carreaux sont brisés, les portes ouvertes, la
cour vide. J'y envoie un des mes soldats en lui recommandant d'appeler
sans trop élever la voix au milieu de tout ce recueillement funèbre.
Il revient; il n'a pas reçu de réponse et il a vu des trous dans les
murs. La maison est abandonnée; il faudra chercher ailleurs.
C'est le crépuscule. Un reflet doré persiste encore, au couronnement
magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh! la
cathédrale, la merveilleuse cathédrale, quelle oeuvre de destruction
les Barbares ont continué d'y accomplir, depuis mon pèlerinage de
novembre dernier! Elle avait été de tout temps une dentelle de pierre,
et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle déchirée, en loques,
percée de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours? on a le
sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu
de vent peut-être, pour la faire s'écrouler, se dissoudre pour ainsi
dire en miettes éparses. Comment la réparer jamais? Quels
échafaudages oserait-on appuyer sur ces instables débris? Pour essayer
encore de la protéger un peu, on a entassé en montagne des sacs de
terre contre les piliers des portiques,--de même que l'on a fait pour
Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables
chefs-d'oeuvre du passé, sur quoi menace de s'exercer l'élégante
culture allemande.--Vaines précautions, c'est trop tard, la cathédrale
est perdue.--Et tant de tristesse indignée nous étreint le coeur, à la
regarder ce soir dans son agonie et son abandon, cette relique sacrée
de notre passé, de notre art et de notre foi!... Ah! les sauvages! Et
sentir qu'ils sont encore là tout près, capables de lui donner, d'une
heure à l'autre, le coup de grâce.
Pour notre adieu, peut-être le dernier, nous allons en faire le tour,
lentement, en marchant à pas discrets, au milieu de ce silence de mort,
qui semble augmenter à mesure que baisse la lumière.
Mais brusquement, comme nous passions devant les décombres du palais
épiscopal, prélude un énorme bruit caverneux, quelque chose comme le
grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait
pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!... Ah! oui, nous étions
avertis, nous savons de quoi il retourne: c'est le bombardement de
notre artillerie lourde, prévu pour une demi-heure après le coucher du
soleil, contre les tranchées des Barbares. Cela nous change de ce
silence, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre
promenade une tristesse différente, une autre forme d'horreur. Et nous
continuons de regarder les admirables découpures de pierre qui nous
surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frêles et si
exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a là-haut des
colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en
l'air par leur chapiteau; les vitraux n'existent plus, les belles
rosaces ont été crevées, la nef a de gigantesques déchirures qui
vont du sommet jusqu'à la base; dans le crépuscule, toute la
cathédrale prend de plus en plus son aspect de fantôme, et ce bruit,
qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est à se demander si tant
de vibrations ne vont pas déterminer la chute définitive de ces trop
fragiles découpures qui persistent à se tenir debout, à de telles
hauteurs, au-dessus de nos têtes.
Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il
se hâte, il court: «Ne restez pas là, nous crie-t-il, vous ne voyez
donc pas qu'on va bombarder!
--Mais c'est nous qui tirons, nous les Français. C'est notre artillerie
à nous... Ne courez pas si vite, allez!
--Je sais bien que c'est nous, mais, chaque fois, ils se vengent, les
autres, sur la cathédrale. Je vous dis, moi, qu'il va pleuvoir des
obus, ici, tout de suite. Garez-vous!»
Il s'en va; tant mieux: il a été charitable de nous avertir, mais sa
jaquette et son chapeau melon s'arrangeaient mal dans la tragique
grandeur du décor.
Apparaissent maintenant, au débouché d'une rue, deux jeunes filles,
qui s'arrêtent hésitantes. Évidemment, elles savent, elles aussi, que
les Barbares ont l'habitude de se venger noblement sur la cathédrale et
que les obus vont tomber; mais sans doute elles ont besoin de traverser
cette place pour rentrer chez elles, descendre dans quelque cave.
Auront-elles le temps?
Elles sont gracieuses et jolies, blondes, tête nue, les cheveux
attachés en simples bandeaux. Elles regardent en l'air, les yeux bien
levés au ciel, peut-être pour voir si la mort commence d'y passer,
mais plutôt pour y faire monter une prière. Je ne sais quel dernier
éclat du crépuscule, malgré l'ombre envahissante, illumine
délicieusement leurs deux visages tournés vers en haut, et on dirait
des saintes de vitrail. Un signe de croix toutes deux, et puis elles se
décident, et, se tenant par la main, traversent à la course. Avec
leurs gestes religieux, avec leur figure inquiète, mais cependant
courageuse et pleine de défi, elles me semblent tout à coup des
symboles charmants de la jeune fille de France: elles se sauvent, oui,
mais on devine bien qu'elles resteraient sans peur, s'il y avait
quelque blessé à relever, quelque devoir à accomplir. Et leur fuite
paraît toute légère, au milieu de ce grand vacarme de fin de monde...
Nous nous en allons nous aussi, car c'est le plus sage. Dans les rues,
à peine quelques rares passants qui courent pour se mettre à l'abri,
qui courent en enflant le dos, bien que rien ne tombe encore, comme
font les gens sans parapluie que vient surprendre une averse. L'un
d'eux, qui pourtant ne se soucie guère de s'arrêter, nous indique le
dernier hôtel ouvert, un hôtel «de toute sûreté», dit-il, là-bas, dans
un quartier qui jamais ne reçoit d'obus.