Arrivé à la première maison où l'aide de camp me fait entrer, je

veux d'abord jeter mon manteau dans le vestibule: «Non, non, dit-il,

gardez-le, nous avons encore à passer dehors pour arriver auprès de Sa

Majesté.» Cette première villa n'est que le refuge des dames

d'honneur et des officiers de cette cour, au cérémonial maintenant si

réduit et qui, chaque soir, par précaution contre la mitraille,

s'enveloppe d'une obscurité voulue. L'instant d'après, on vient

m'appeler de la part de la souveraine; avec le même gentil officier et

sa même lanterne, me voici courant jusqu'à la villa suivante. Pluie

mêlée de papillons blancs qui sont des flocons de neige. On aperçoit,

oh! très confusément, un paysage désertique, des dunes et des sables

déployés en un infini presque blanchâtre. «N'est-ce pas, dit mon

guide, on croirait un site saharien? Quand vos cavaliers arabes y sont

venus, c'était complet comme illusion!» En effet, car, même en

Afrique, les sables blêmissent dans l'obscurité; mais c'est un Sahara

qu'on aurait transporté sous le ciel triste d'une nuit du Nord et qui y

devient par trop lugubre.

Dans la villa, voici un salon bien tiède, bien éclairé, dont les

meubles rouges apportent une gaieté et comme un réconfort au milieu de

cette quasi-solitude, battue par les rafales d'hiver. Et il y a une

joie qui d'abord prime tout, la joie physique de se rapprocher d'une

cheminée où flambe un bon feu.

En attendant la reine, j'avise une longue caisse posée sur deux

chaises; elle est en ces fines et incomparables menuiseries blanches

qui tout de suite me rappellent Nagasaki, et des lettres japonaises en

colonnes y sont tracées au pinceau. L'officier a suivi mon regard:

«C'est, dit-il, un magnifique sabre ancien que les Japonais viennent

d'envoyer à notre roi.»--Je les avais oubliés, moi, nos si lointains

alliés de l'Orient-Extrême. C'est pourtant vrai qu'ils sont avec nous;

quelle étrange chose! Et, même là-bas, les malheurs des deux

charmants souverains sont connus de tous, et on a voulu leur témoigner

une sympathie particulière en leur envoyant un précieux cadeau.

Je crois que l'aimable officier allait me le montrer, le sabre du

Japon; mais une dame d'honneur paraît, annonçant Sa Majesté, et vite

il se retire...

«Sa Majesté vient», a dit la dame d'honneur.--Cette souveraine jamais

vue, que le malheur a comme sanctifiée, avec quelle infinie

vénération je l'attends là, devant la flamme de ce foyer, tandis que

le vent de neige continue de tout remuer dans le grand noir du dehors.

Par quelle porte va-t-elle paraître? Sans doute par celle du fond,

là-bas, sur laquelle mon attention reste involontairement

concentrée...

Mais non, voici qu'un léger frôlement me fait tourner la tête du

côté opposé, et, de derrière un paravent de soie rouge qui masquait

une autre entrée, la jeune reine émerge soudain, si près de moi qu'il

ne m'est pas possible de faire les saluts de cour. Ma première

impression, furtive bien entendu comme un éclair, impression toute

visuelle, impression de coloriste, pourrais-je dire, est un petit

éblouissement de bleu: bleu du costume, mais surtout bleu des yeux qui

resplendissent comme deux lumineuses étoiles bleues. Et puis tant de

jeunesse: vingt-quatre ans, dirait-on ce soir, et encore à peine. Les

différents portraits, si peu fidèles, que j'avais vus de Sa Majesté

me l'avaient fait juger très grande, avec un presque trop long profil;

et au contraire, Elle est de taille moyenne, avec un tout petit visage

aux traits d'une finesse exquise, un visage presque immatériel, si

délicat qu'il est presque inexistant auprès de ces yeux d'une eau

merveilleuse qui semblent deux pures turquoises, transparentes pour

révéler la lumière intérieure. Même si l'on ignorait qui Elle est,

si l'on ne savait rien d'Elle, ni son dévouement au devoir, ni la

suprême dignité de ses actes, ni sa résignation sereine et son

admirable charité toute simple, en la voyant on se dirait dès l'abord:

Une femme qui a ces yeux-là, qui donc peut-elle bien être, une

évidemment qui plane très haut, une qui ne bronchera jamais et qui,

sans même ciller des paupières, saura tout regarder en face, aussi

bien les tentations que les dangers et la mort...

Avec quelle respectueuse sympathie, si exempte de curiosité banale,

j'aimerais saisir un écho de ce qui se passe au fond de son coeur,

devant les drames de sa destinée! Mais on ne conduit pas à sa guise la

conversation d'une reine, et, au début de l'audience, Sa Majesté, avec

une grâce légère, aborde différents sujets, comme si de rien

n'était; nous causons de cet Orient où nous avons voyagé l'un et

l'autre, nous causons de livres qu'Elle a lus; on croirait que nous

sommes oublieux de la grande tragédie qui se joue, oublieux de ces

plaines d'alentour semées de ruines et de morts... Cependant bientôt,

peut-être parce qu'un peu de confiance est née, Sa Majesté me parle

des destructions d'Ypres, de Furnes, des villes d'où j'arrive; alors

les deux étoiles bleues qui me regardent me semblent s'embrumer

légèrement, malgré l'effort pour les maintenir claires:

«Mais, madame, dis-je, il reste assez de murailles debout pour

permettre de retrouver toutes les lignes, de presque tout reconstituer

dans les temps meilleurs qui approchent.

--Ah! répond-Elle, rebâtir!... Oui, évidemment, on pourra rebâtir...

Mais ce ne sera jamais qu'une imitation, et pour moi il y manquera

toujours quelque chose d'essentiel, il y manquera l'âme, qui s'en est

allée...»

Je vois alors combien Sa Majesté les aimait déjà, ces merveilles

détruites, et tout ce passé de son pays d'adoption, qui survivait là

dans les vieilles dentelles en pierre de la Flandre.

Ypres et Furnes nous avaient mis sur la pente des sujets moins

impersonnels, et, peu à peu, nous en venons enfin à parler de

l'Allemagne. L'un des sentiments qui, semble-t-il, dominent dans son

coeur meurtri, est la stupeur, la plus douloureuse en même temps que la

plus complète stupeur devant tant de forfaits.

«Il y a quelque chose de changé en _eux_,--dit-Elle, à mots

entrecoupés.--Ils n'étaient pas ainsi... Ce kronprinz, que j'ai

beaucoup connu dans mon enfance, il était doux et rien en lui ne

faisait prévoir... J'ai beau y penser nuit et jour, je n'arrive pas à

comprendre... Non, autrefois ils n'étaient pas ainsi, j'en suis

sûre...»

Je sais bien que si, moi, comme nous le savons tous, je le sais bien

que, sous leur épaisse hypocrisie, ils étaient déjà tels, depuis les

origines. Mais comment oserais-je contredire cette Reine, qui est née

parmi eux comme une jolie fleur rare parmi des orties et des ronces?

Certes le déchaînement, auquel nous assistons, de leur barbarie

latente est l'oeuvre de ce «roi de Prusse», fidèle continuateur de

celui que stigmatisait jadis la grande Marie-Thérèse; c'est bien lui

qui, suivant l'âpre et si juste expression américaine, leur a _enflé

la tête_. Mais ils étaient ainsi de tout temps, et, pour juger leurs

âmes de mensonge, de meurtre et de rapine, il suffit de lire leurs

écrivains, leurs penseurs, dont le cynisme nous confond.

* * * * *

Après un instant d'hésitation, pendant lequel on n'entend plus que le

bruit du vent au dehors, me souvenant que la jeune reine martyre était

princesse de Bavière, je me permets de rappeler que les Bavarois de

l'armée allemande se sont inquiétés des persécutions contre cette

Reine de Belgique, issue de leur race, et indignés même quand le

Monstre qui mène le sabbat a cherché à repérer ses enfants pour les

arroser de mitraille.

Mais la Reine, soulevant un peu sa petite main, qui était posée sur

les mailles de soie de sa robe, esquisse un geste qui signifie quelque

chose d'inexorablement définitif, et, à demi-voix grave, elle prononce

cette phrase qui tombe dans le silence avec la solennité d'un arrêt

sans recours:

«*C'est fini... Entre _EUX_ et moi, il y a un rideau de fer qui est

descendu pour jamais.*»

En même temps, au souvenir de son enfance, sans doute, et de ceux

qu'elle aimait là-bas, les deux claires étoiles bleues qui me

regardaient s'embrument tout à fait, et je détourne la tête pour

n'avoir pas l'air de m'en être aperçu...

XIII

POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT

_Juin 1915._

L'Orient, les Dardanelles, la Marmara... Dès que l'on prononce ces

mots, surtout en ces beaux mois d'été, ce sont des images de paix

ensoleillée qui se présentent à l'esprit, paix un peu morne

peut-être, à cause des immobilités de là-bas, mais paix d'une si

adorable mélancolie, au milieu de tant de souvenirs des grands passés

humains qui, partout dans ces régions, sommeillent et se conservent

sous le manteau de l'Islam. Dans cette presqu'île de Gallipoli, aux

collines plutôt pierreuses et dénudées, il y avait naguère encore,

dans chaque repli où court un ruisseau, de tranquilles vieux villages:

maisonnettes de bois sur des ruines antiques, minaret blanc, bosquets

de cyprès noirs pour abriter quelques-unes de ces jolies stèles

dorées,--innombrables, comme on sait, dans cette Turquie où jamais on

ne dérange les morts. Et c'était si calme, tout cela; on eût dit que

ces humbles petits édens avaient l'assurance d'être épargnés pour

très longtemps encore, sinon pour toujours.

Mais, hélas! les Allemands sont causes que l'horreur s'y déchaîne

aujourd'hui, l'horreur sans précédent qu'ils ont le génie de semer,

dès qu'ils allongent quelque part leurs tentacules, apparents ou

cachés. Et c'est devenu le plus sinistre chaos, à la lueur de grandes

flammes rouges ou blêmes, dans un continuel bruit d'enfer. Tout est

bouleversé, effondré. «Les vieux châteaux d'Europe et d'Asie ne sont

plus que des ruines, m'écrit un de nos zouaves qui se bat là-bas; je

souffre indiciblement de voir ces paysages idylliques ravagés par les

tranchées et les obus; les vénérables cyprès sont fauchés; des

marbres funéraires d'une grande valeur artistique, brisés en mille

morceaux. Pourvu que Stamboul au moins soit épargné!»

Des tranchées, des tranchées partout. Cette forme de guerre,

souterraine et sournoise, que les Allemands ont imaginée, les Turcs ont

été forcés de s'y plier, comme du reste nous-mêmes. Donc, ce vieux

sol, recéleur d'antiques trésors, a été labouré d'entailles

profondes, dans lesquelles à chaque instant reparaissent les débris de

quelque merveille datant des lointaines époques imprécises.

Et ces tranchées, à toute heure de nuit ou de jour, sont rougies de

sang! Le sang de nos fils de France, celui de nos amis d'Angleterre et

jusqu'à celui des doux géants de Nouvelle-Zélande qui les ont suivis

dans cette fournaise. Il arrose abondamment la terre, le sang de tous

ces alliés, si disparates mais si unis contre la grande fourberie

d'Allemagne. En face, tout près, il y a aussi le sang de ces Turcs, qui

ne sont que les pauvres victimes de machinations odieuses, mais que

pourtant, chez nous, des gens profondément ignorants des causes

insultent si volontiers; c'est par milliers qu'ils tombent ceux-là,

beaucoup plus mitraillés que les nôtres; cependant ils se battent à

contre-coeur; ils se battent parce qu'on les a trompés et parce que

d'impudents étrangers les poussent à coups de revolver; si en

général ils se battent superbement quand même, c'est une question de

race, voilà tout. Et les plus naïfs d'entre eux, auxquels on a

persuadé qu'ils n'avaient affaire qu'à leurs ennemis russes, ignorent

que c'est nous qui sommes là.

Nous occupons, dans cette presqu'île, une région conquise et

conservée à force d'héroïsme. La configuration des terrains continue

d'y rendre notre situation difficile, et notre ténacité d'autant plus

admirable. En effet, nous sommes dominés par les collines d'Asie, où

tous les forts n'ont pas encore été réduits au silence; il n'y a donc

pas un recoin, pas une tente, pas un de nos petits hôpitaux de fortune

où les médecins puissent soigner les blessures en sécurité

complète, avec la certitude absolue qu'un obus ne viendra pas les

interrompre.

Et c'est cette lacune terrible que la France veut se hâter de combler.

Elle prépare dans un empressement extrême un grand navire de secours,

pour lequel la Croix-Rouge a offert de fournir à ses frais trois cents

lits, le linge, des infirmières, les médicaments, les appareils. Le

navire sauveur ira mouiller devant une île très proche des batailles,

mais à l'abri de tout; des canots à vapeur et des automobiles lui

seront adjoints, pour aller chaque jour chercher et ramener à bord les

grands blessés, que l'on pourra, dans le calme, opérer, soigner tout

de suite, avant l'infection et la gangrène. Combien de précieuses

existences de soldats seront ainsi conservées!

Bien entendu, les brancardiers du navire relèveront aussi les blessés

turcs, s'il s'en trouve dans la zone qui leur sera accessible, et ce

ne sera que juste réciprocité, car ils font de même pour nous. Des

zouaves qui se battent là-bas m'écrivaient hier: «Les Turcs nous

résistent avec une bravoure sans égale, tous les journaux d'Europe le

reconnaissent. Mais nos blessés, nos prisonniers sont traités par eux

d'une façon parfaite, le général Gouraud l'a déclaré lui-même dans un

ordre du jour; ils les soignent, les nourrissent et les entretiennent

mieux que leurs propres soldats.» Et voici le passage textuel de la

lettre d'un de nos adjudants: «J'étais tombé, blessé à la jambe,

auprès d'un officier turc blessé plus gravement que moi; il avait sur

lui une trousse à pansement, et il a commencé par me panser d'abord,

avant de songer à lui-même. Il parlait très bien français, et il me

disait: «Vous voyez, mon ami, où ces misérables Allemands nous ont

menés!...»

Si j'insiste sur les Turcs, ce n'est pas, il va sans dire, qu'ils

m'intéressent plus que les nôtres; on ne me fera pas l'injure de le

croire. Non; mais les nôtres, tout le monde les aime déjà, n'est-ce

pas? tandis qu'eux, ils sont vraiment par trop méconnus et calomniés

par la masse ignorante. «Épargnez-les aussitôt qu'ils lèvent les

mains!» a dit à ses hommes, dans une proclamation d'une admirable

loyauté, un général héroïque, ramené hier des Dardanelles tout

couvert de blessures; «épargnez-les, _ce ne sont pas nos ennemis_».

Donc, le grand bateau sauveur qui va être envoyé là-bas, on travaille

en hâte pour le faire partir. Mais la Croix-Rouge a accepté là une

lourde charge et, on le devine, il lui faudra encore de l'argent,

beaucoup d'argent. C'est pourquoi j'en demande ici de sa part à tout le

monde; on en a déjà tant donné, qu'on en donnera davantage encore,

car chez nous c'est inépuisable, la charité, quand le bel élan

commence. Je demande même qu'on l'envoie bien vite, car l'heure presse.

Combien cela va changer les conditions de la vie pour nos chers

soldats, combien cela leur donnera confiance de savoir que, s'ils

tombent avec des blessures graves, il y aura là quelque chose comme un

véritable petit coin de France qui serait venu vers eux, autant dire un

coin de paradis, et qu'ils y seront aussitôt transportés. Au lieu de la

pauvre ambulance improvisée, trop chaude et de sécurité incertaine, où

l'affreux bruit ne cessait de vous meurtrir les tempes, il y aura ce

refuge vraiment inaccessible à la mitraille, ce grand navire paisible

où le bon air salubre de la mer entrera de toutes parts, où régnera

enfin le silence si ardemment désiré quand on souffre, où l'on sera

soigné, avec les derniers perfectionnements et les plus ingénieuses

inventions, par de douces infirmières françaises en robe blanche, qui

marcheront sans faire de bruit pour ne jamais troubler les sommeils, ni

les rêves...

XIV

LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE

_Juillet 1915._

J'avais naguère englobé la Serbie--son prince surtout--dans mes

premières accusations contre les peuples balkaniques, au moment où ils

se ruaient ensemble sur les Turcs déjà aux prises avec les Italiens.

Mais plus tard, au cours de tant de réquisitoires indignés, je n'ai

plus une seule fois prononcé le nom des Serbes; c'est que déjà mes

renseignements de là-bas me prouvaient que, parmi les ALLIÉS d'abord,

les ALLIÉS des Balkans, c'étaient ceux-là les plus humains. Eux

mêmes, sans doute, avaient remarqué que je ne les nommais plus, car

pas une lettre d'injures ne m'est venue de leur pays, alors que les

Bulgares et même les Grecs me déversaient un flux de grossièretés

immondes.

Depuis, le grand philanthrope Carnegie, pour établir définitivement la

vérité dans l'histoire, a fait procéder à une consciencieuse

enquête internationale, dont les résultats, consignés en un épais

volume, ont l'autorité des plus sincères documents officiels; on y

trouve, avec preuves et signatures à l'appui, les plus terrifiants

témoignages contre les Bulgares et les Grecs, et très sensiblement

moins de crimes au dossier des Serbes. Mais ce volume, intitulé:

_Enquête dans les Balkans_ (Dotation Carnegie), a été, je le crains,

beaucoup trop peu lu, et c'est un devoir de le signaler à tous.

D'ailleurs, comment ne pas pardonner à ce vaillant peuple serbe les

excès qu'il a pu commettre, comment ne pas lui apporter notre sympathie

profonde, aujourd'hui que l'empereur prussien, férocement, et sans

remords, vient de le sacrifier comme appât, pour l'une de ses plus

abominables machinations sournoises? Pauvre petite Serbie, avec quel

héroïsme magnifique elle sait se défendre contre un ennemi qui ne

recule même pas devant l'horreur de brûler sa capitale, peuplée

seulement à cette heure d'enfants et de femmes! Pauvre petite Serbie,

devenue tout à coup martyre et sublime, je voudrais au moins lui

ramener les quelques coeurs français que mon dernier livre a peut-être

éloignés d'elle. Et c'est là le seul but de cette lettre.

XV

SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS!

_1er août 1915._

Il y a un an aujourd'hui, commençait la violation éhontée du

territoire belge! Au milieu des pires horreurs, le temps, semble-t-il,

accélère encore sa fuite éperdue, et déjà nous voici à la date

anniversaire de ce forfait, le plus abominable qui ait jamais sali

l'histoire humaine. Un forfait accompli après une longue et hypocrite

préméditation, sans même qu'un remords, ni seulement une pudeur,

aient fait hésiter les myriades de mains complices; un forfait qui nous

laisse, en plus des immenses deuils, une impression de tristesse et de

découragement infinis, parce qu'il atteste, dans un des plus vastes

pays de l'Europe, la banqueroute sans recours de ce que l'on est

convenu d'appeler honneur, civilisation et progrès. Les ruées barbares

des vieux temps étaient mille fois moins meurtrières, et surtout

tellement moins écoeurantes! Les hordes que jadis nous envoyait l'Asie

hésitaient devant certaines lâchetés, certaines profanations,

certains mensonges; un respect instinctif les retenait encore, et puis

elles ne détruisaient pas avec cet impudent cynisme, en invoquant le

Dieu des Chrétiens dans un burlesque pathos de prières!...

Ainsi, il s'est trouvé à notre époque un macabre empereur et une

séquelle de princes--sa descendance, ses portées de loups dont le plus

féroce, en même temps que le plus poltron, se coiffe d'une tête de

mort--et des généraux, et des millions d'Allemands, pour s'unir, après

une préparation réfléchie de presque un demi-siècle, dans ce même

crime initial avant-coureur de tant d'autres, et écraser ignoblement

sur le passage, en manière de prélude, un petit peuple jugé par eux

sans défense! Mais voici que le petit peuple s'est levé, frémissant

d'une indignation sainte, pour essayer d'arrêter la Grande Barbarie

soudainement démasquée, de l'arrêter au moins quelques jours, même

au prix d'un anéantissement qui s'annonçait inéluctable! Quelles

couronnes assez étoilées l'histoire pourra-t-elle donc décerner à

cette nation belge, et à son roi qui n'a pas craint de lui demander de

se dresser là comme une barrière!

Le roi Albert de Belgique, aujourd'hui dépossédé de tout et relégué

dans un hameau, quelles admirations pourrons-nous jamais lui offrir,

quels hommages assez dignes et assez durables! Sur des marbres sans

tache il nous faudra graver profondément son nom, pour le bien assurer

contre les oublis de nos mémoires françaises,--qui se sont montrées

parfois un peu légères, hélas! du moins en face des séculaires

infamies de l'Allemagne. Puissions-nous indéfiniment nous rappeler,

nous et nos descendants même lointains, que, pour sauver l'Europe

civilisée et en particulier pour sauver notre France, le Roi Albert n'a

pas hésité une minute devant ces absolus sacrifices qui semblaient

au-dessus des forces humaines. Repoussant du pied les tentantes

compromissions offertes par le monstrueux empereur, il a fait jusqu'au

bout, avec un tranquille sourire, son devoir de héros loyal, comme si

rien n'eût été plus naturel. Et sa modestie est si grande, qu'on

l'étonne en lui disant qu'il a été sublime.

Quant à la Reine Elisabeth, que chacun de nous dans son âme lui

élève aussi un autel. Un des lots les plus redoutables de l'existence

des souveraines est d'être condamnées presque toujours à régner sur

des pays d'adoption, en exil de leur propre patrie. Or, dans le cas

spécial de cette jeune reine martyre, le lot de l'exil, échu à tant

d'autres reines, doit être une plus intime torture, qui s'ajoute à

tous les maux endurés, car la fatalité écrasante est venue la

séparer de ceux qui jadis étaient les siens, même de cette noble

femme toute de dévouement et de charité, qui fut sa mère. Ce

surcroît de souffrance, elle le supporte avec son courage si haut et si

calme, qui ne faiblit jamais. Auprès du roi, compagne attentive pendant

les plus terribles heures, compagne dont rien n'a pu faire broncher

l'énergie; auprès des pauvres dévalisés ou incendiés, auprès des

blessés qui souffrent ou qui agonisent, compagne aussi, réconfortant

les plus humbles avec sa simplicité adorable, multipliant auprès de

tous ses pitiés exquises, oh! qu'elle soit bénie, admirée et

glorifiée! Et pour son autel, consacré dans nos âmes, choisissons de

très rares et très délicates fleurs, qui lui ressemblent!

XVI

L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN»

_8 août 1915._

Malgré l'aimable accueil que l'on y trouve et la saine gaieté qui ne

cesse d'y régner, c'est une auberge que je ne puis vraiment recommander

que sous toutes réserves.

D'abord, l'accès en est plutôt difficile, à tel point que les dames

n'y sont jamais admises; pour y monter--car elle est très haut

perchée--il faut cheminer pendant des heures à travers des forêts

séculaires où la cognée n'a été mise que depuis très peu de mois,

et ce sont des routes étranges, en lacets très raides, parmi des

arbres géants, sapins ou mélèzes, abattus d'hier, qui gisent encore

en tous sens; des routes qui se dissimulent, sous la verdure serrée,

avec un soin si jaloux que, dans les rares petites clairières, on a

fiché en plein sol des arbres, arrachés ailleurs et qui ne sont là

que pour vous cacher, derrière leurs branches mourantes; c'est à

croire que, sur les montagnes voisines, veillent des yeux perçants et

mal intentionnés, contre lesquels tant de précautions s'imposent.

La Hyène Enragée · 第 4 / 10 段