les éboulements semblent d'hier, les lézardes, les déchirures sont
trop blanches parmi les grisailles des façades ou des tours; et çà et
là, par les fenêtres aux vitraux brisés, on aperçoit, sur les parois
intérieures, des ors qui brillent... En effet, ce n'est pas le temps
qui fut le destructeur; il avait épargné ces merveilles, et, jusqu'à
nos jours, les hommes non plus, même au milieu des pires
bouleversements et des plus sanglantes conquêtes, n'avaient encore
jamais tenté de les anéantir. Pour oser, il a fallu ces sauvages, qui
sont encore là tout proches, tapis dans leurs trous de terre boueuse,
parachevant chaque jour leur oeuvre imbécile, et multipliant leurs jets
de ferraille, pour se venger sur ces choses sacrées, chaque fois qu'un
accès de rage les reprend à la suite d'un échec nouveau.
Près de la cathédrale mutilée, ce palais aux cent fenêtres, qui
tient encore à peu près debout, est la fameuse Halle aux drapiers,
construite à l'époque du grand faste des Flandres, et dont l'imagerie
a vulgarisé tous les aspects depuis que l'acharnement des barbares l'a
rendue plus célèbre encore. Une nuit de novembre, on s'en souvient,
elle a flambé avec une sinistre magnificence, en compagnie de l'église
et des précieux entours, éclairant toutes les plaines en rouge; les
Allemands avaient amené en son honneur ce qu'ils possédaient de mieux
comme matériel incendiaire; leurs bombes à la benzine ont fait rage
contre elle, et alors tout ce qu'elle contenait, tout ce qui s'y était
perpétué depuis des siècles, ses salles d'apparat, ses boiseries, ses
peintures, ses livres, ont brûlé comme paille. Maintenant qu'elle a
perdu sa haute toiture, elle a pris quelque chose d'un peu vénitien qui
étonne, avec ses longues façades percées de files ininterrompues
d'ogives à fleurons; dans son désarroi sans recours, elle est
singulière et charmante. Les tourelles symétriques, sveltes comme des
minarets, posées aux angles des murailles, ont échappé jusqu'ici à
la stupidité des bombes et se dressent, encore plus hardies, depuis que
les charpentes des toitures pointues ne les suivent plus dans l'air.
Mais le beffroi central, celui qui depuis le moyen âge surveillait les
plaines, odieusement décapité aujourd'hui, crevé, fendu de haut en
bas, résiste à peine; encore quelques obus, et il s'abattra d'une
seule masse; à l'un de ses flancs, très haut, reste accroché le
monumental cadran d'une horloge détruite, dont l'aiguille dorée
s'obstine à marquer quatre heures vingt-cinq,--sans doute l'heure
tragique où ce géant des beffrois de Flandre reçut le coup de mort.
Autour de la grand'place d'Ypres, où ces splendeurs du passé nous
avaient été si longtemps conservées intactes, plusieurs maisons, pour
la plupart d'ancienne architecture flamande, ont été de même
éventrées, sans utilité, comme sans excuse, et montrent à présent
leurs entrailles par de grands trous béants. Mais cela, les barbares,
ne l'ont pas fait exprès; non, tout simplement elles étaient trop
rapprochées, ces maisons-là, trop voisines des points visés par eux:
la cathédrale et le vieux palais. On sait que partout ici comme à
Louvain, à Arras, à Soissons, à Reims, c'est sur les monuments qu'ils
tirent avec le plus de joie, c'est toujours et toujours sur ce qui est
beauté, art ou souvenirs. Donc, en dehors de sa place historique, la
ville d'Ypres n'a pas énormément souffert... Ah! si pourtant!
J'oubliais l'hôpital, là-bas, qui également a servi de cible;
d'ailleurs on connaît aussi les préférences allemandes pour bombarder
les asiles de blessés ou de malades, ambulances, postes de secours et
voitures à croix rouge...
Avoir commis ces destructions, avoir transformé en un champ de
décombres cette tranquille Belgique, qui était surtout un incomparable
musée, c'est un crime ignoble et bas, chacun en tombe d'accord; mais
c'est en outre un chef-d'oeuvre de la plus balourde sottise,--de cette
sottise que Schopenhauer lui-même ne peut se tenir de célébrer,
pendant l'accès de franchise de ses derniers moments. Car enfin cela
revient à signer et parapher sa propre ignominie, pour l'édification
des neutres et des générations à venir. Les torturés, les pendus,
les femmes et les enfants fusillés ou mutilés achèveront bientôt de
pourrir dans leurs pauvres fosses anonymes, et alors le monde ne s'en
souviendra plus. Mais ces ruines par terre, ces innombrables ruines de
musées ou d'églises, quelles pièces à conviction accablantes, et qui
vont durer!
Après avoir fait tout cela, le nier est peut-être plus bête encore,
le nier contre l'évidence même, avec un aplomb qui nous stupéfie,
nous autres Français, ou bien essayer d'inventer des prétextes, dont
la niaiserie enfantine nous fait hausser les épaules!--«Peuple né pour
le mensonge»,--avait dit l'écrivain latin; oui, et peuple qui ne
dépouillera jamais ses tares originelles; peuple qui a bien osé aussi,
contre les plus irréfutables pièces écrites, nier la préméditation
de ses crimes et la traîtrise de son attaque. Que d'absurde naïveté
dans l'imposture, et quels sont les pauvres d'esprit qu'il s'imaginait
tromper!...
Sur les ruines désolées d'Ypres, la lumière baisse toujours, mais
avec une telle lenteur aujourd'hui! C'est qu'on y voyait à peine plus
clair à midi, par cette terne journée de mars; il y a seulement à
cette heure un peu plus d'imprécision et de tristesse sur les
lointains, et c'est ce qui donne à entendre que la nuit va venir.
Ils regardent instinctivement ces ruines, les milliers de soldats qui
font alentour leur mélancolique promenade du soir; mais en général
ils s'en tiennent à distance, les laissant à leur isolement superbe.
Cependant voici trois d'entre eux, des Français (des nouveaux venus
probablement) qui s'approchent avec hésitation, puis s'avancent jusque
sous les arceaux de la cathédrale pantelante, l'air recueilli comme
pour une visite à des tombes. Après qu'ils ont d'abord contemplé sans
paroles, l'un d'eux soudain profère--on devine à l'adresse de
qui!--cette injure qui est sans doute ce qu'il connaît de plus
insultant dans la langue de France, mot imprévu pour moi, qui commence
par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparaît au
contraire comme une trouvaille: «Oh! les voyous!»--Il y manque ici
l'intonation, que je suis impuissant à rendre, mais en vérité ce
compliment, ainsi prononcé, me semble quelque chose de nouveau, pour
ajouter à tant d'autres épithètes pour Allemands, toujours au-dessous
de la note et d'ailleurs trop ressassées. Et il répète encore, le petit
soldat indigné, en frappant du pied avec colère: «Oh! les voyous!...
Les voyous de voyous!»
La nuit est enfin près de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici
toute apparence de vie. La foule des soldats peu à peu se retire, par
des rues déjà sombres que bien entendu l'on n'éclairera pas; au loin,
des sonneries de clairon les appellent à la soupe, dans des maisons ou
dans des baraquements où ils se coucheront sans sécurité, certains
d'être réveillés d'un moment à l'autre par les obus ou par les
«marmites» au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France,
roulés dans leurs manteaux bleuâtres, impossible de prévoir à quelle
heure la mort leur sera lancée, de loin, à l'aveuglette, à travers
l'obscurité brumeuse;--car la plus aimable fantaisie préside à ce
bombardement: tantôt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus,
tantôt ce n'est qu'un obus isolé qui vient tuer comme par hasard. Et,
en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enveloppent de
silence. Çà et là une petite lumière craintive s'allume, dans
quelque maison encore habitée où les vitres ont du papier collé pour
maintenir les éclats des prochaines brisures, où les soupiraux des
caves de refuge sont protégés par des sacs en terre: le croirait-on,
des gens têtus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont
restés à Ypres, et d'autres même commencent à y revenir, avec une
sorte de fataliste résignation.
La cathédrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs
silhouettes, qui ont l'air d'avoir été figées dans des gestes à bras
cassé. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'épaisseur de
ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funèbres au milieu
desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines
dépeuplées et bientôt toutes noires, les chemins défoncés par où
l'on ne saurait fuir, les champs noyés ou feutrés de neige, les
réseaux de tranchées où nos soldats, hélas! ont froid et
souffrent,--et si près, à une portée de canon à peine, ces autres
trous, plus féroces et plus sordides, où veillent les indéracinables
sauvages, toujours prêts à bondir en masses compactes, avec des cris
de Peau-Rouge, ou à ramper sournoisement pour verser du liquide
enflammé sur les nôtres...
Mais, comme ils s'allongent, les crépuscules, depuis quelques jours!
Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore,
cela apporte malgré tout un vague présage d'avril; on a le sentiment
que le cauchemar de l'hiver touche à sa fin, que le soleil reparaîtra,
le soleil de la délivrance, que des souffles plus doux vont, comme si
de rien n'était, ramener des fleurs, des chants d'oiseaux, sur tant de
désolations, sur tant de milliers de jeunes tombes. Et, autre indice de
printemps, sur la place maintenant déserte, trois ou quatre petites
filles se précipitent comme des folles, des toutes petites qui peuvent
bien avoir six ans au plus; évadées en courant d'une cave à dormir,
elles se prennent par la main pour essayer de danser une ronde, comme
un soir de mai, sur une vieille chanson de Flandre. Mais une autre, une
grandette d'une dizaine d'années, vient les faire taire d'autorité,
les grondant comme d'une inconvenance, et les chasse vers les
souterrains au fond desquels, après avoir dit une prière, d'humbles
mamans vont les coucher.
Indicible tristesse de cette ronde enfantine, qui s'était ébauchée
là, solitaire, à la tombée d'une froide nuit de mars, sur une place
que domine le fantôme d'un beffroi, dans une ville martyre, au milieu
de lugubres campagnes inondées, remplies de noir, d'embûches et de
deuil...
* * * * *
Depuis que ceci a été écrit, le bombardement n'ayant pas cessé,
Ypres n'est plus qu'un informe amas de pierres calcinées.
XI
AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE
_Mars 1915._
Me rendant au grand quartier général belge où j'ai à m'acquitter
d'une mission du Président de la République française à Sa Majesté
le roi Albert, je traverse aujourd'hui Furnes, autre ville inutilement
et sauvagement bombardée, où, à cette heure, le vent glacé, la
neige, la pluie, la grêle, font rage sous le ciel noir.
Ici comme à Ypres, les barbares se sont acharnés surtout contre la
partie historique, contre le vieil Hôtel de Ville charmant et ses
entours; c'est qu'aussi le roi Albert, chassé de son palais, s'y était
d'abord installé; alors les Allemands, avec cette délicatesse que le
monde entier à présent ne leur conteste plus, avaient aussitôt
repéré ce point-là pour y lancer leurs «marmites» féroces. Dans
les rues (où je ralentis beaucoup l'allure de mon auto afin de mieux
apprécier au passage «l'oeuvre civilisatrice» du kaiser), presque
personne, il va sans dire; seulement des groupes de soldats de toutes
armés qui, le col relevé, d'autres le capuchon rabattu, se hâtent
sous les rafales, courent comme des enfants, avec de bons rires, comme
si c'était très drôle, cet arrosage, qui pour le moment n'est pas du
feu.
Comment se fait-il qu'aucune tristesse, cette fois, ne se dégage de
cette ville à moitié déserte? On dirait que la gaieté de ces
soldats, malgré le temps sinistre, se communique aux choses
dévastées. Et comme ils semblent tous de belle santé et de belle
humeur! Je n'aperçois plus de ces mines un peu effarées, hagardes, du
commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe à la
bonne nourriture, leur a doré les joues, à ces épargnés par la
mitraille; mais ce qui surtout les soutient, c'est la confiance
entière, la certitude d'avoir déjà pris le dessus, et de marcher à
la victoire. Il s'en va de l'invasion boche comme de cet affreux temps,
qui n'est en somme qu'une dernière giboulée de mars: tout cela va
finir!
A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots
français surgit, bien imprévu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur
faire signe, comme on ferait à des enfants que l'on retrouverait tout
à coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent à ma
portière, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine.
C'est à croire qu'on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies
figures, avec de bons yeux vifs. D'autres, qui passaient plus loin et
que je n'avais pas appelés, viennent aussi m'entourer, comme si
c'était tout naturel, mais avec une familiarité si respectueuse: à
l'étranger, n'est-ce pas, et en temps de guerre!... C'est hier, me
disent-ils, qu'ils sont arrivés, tout un bataillon, avec des officiers,
pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les
Boches. Et j'aimerais tant faire un détour pour aller en visite chez
eux, si je n'étais pressé par l'heure de l'audience royale! Certes
j'ai du plaisir à me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore
avec nos matelots, au milieu desquels j'ai passé quarante années de ma
vie. Avant même de les voir, ceux-là, rien qu'à les entendre parler,
tout de suite je les devinerais. Plus d'une fois, sur nos routes
militarisées du Nord, en pleine nuit noire, quand c'était un de leurs
détachements qui m'arrêtait pour me demander le mot d'ordre, je les ai
reconnus rien qu'au son de leur voix.
Un de nos généraux, commandant d'armées sur le front Nord, m'en
parlait hier, de cette gentille familiarité de bon aloi, qui règne à
présent du haut en bas de l'échelle militaire, et qui est nouvelle,
qui est une caractéristique de cette guerre profondément nationale,
où tout le monde marche la main dans la main. «Aux tranchées, me
disait-il, si je m'arrête à causer avec un soldat, d'autres
m'entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en
plus admirables d'entrain et de fraternité! Si l'on pouvait nous rendre
nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en
nous rapprochant ainsi tous, jusqu'à n'avoir qu'un même coeur!»
Longue route pour aller à ce grand quartier général. En rase
campagne, il fait un temps épouvantable, il n'y a pas à dire. Chemins
défoncés, champs inondés qui ressemblent à des marécages, et
parfois des tranchées, des chevaux de frise, rappelant que les barbares
sont encore tout proches. Eh bien, quand même, tout cela, qui devrait
être lugubre, n'y parvient plus. Chaque rencontre de soldats--et on en
fait à toute minute--suffirait du reste à vous rasséréner: figures
épanouies toujours, qui respirent le courage et la gaieté. Même les
pauvres sapeurs, dans l'eau jusqu'aux genoux, travaillant à réparer
des trous d'abri ou des barrages, ont l'expression gaie, sous leur
capuchon qui ruisselle... Que de soldats dans les moindres villages,
belges et français très fraternellement mêlés! Par quels prodiges de
l'intendance tous ces hommes sont-ils abrités et nourris?
Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu'il n'en restait plus!
J'en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers
le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des
convois d'une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais
assez l'héroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se
préparer aux batailles, puisque des traités solennels auraient dû
l'en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et
d'arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie.
Désemparé d'abord et presque anéanti, il se reprend, il se groupe
autour de son roi, au courage sublime...
Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivés et
dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme
sans peur. N'étaient ces troupes et tant d'autos militaires, on
n'imaginerait jamais que ce village perdu puisse être le grand quartier
général. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mène à la
résidence royale n'est plus qu'un sentier. Parmi les rudes autos qui
stationnent là, toutes maculées de la boue des campagnes, il en est
une élégante, mais sans armoirie d'aucune sorte, seulement deux
lettres tracées à la craie sur la portière noire: S. M. (Sa
Majesté),--et c'est la _sienne_. Un coin charmant de vieille Flandre,
une antique abbaye, entourée d'arbres et de tombes,--c'est là. Sous la
pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetière, un aide
de camp vient à ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne
peut manquer d'être son souverain. A l'entrée de la demeure, pas de
gardes, aucun cérémonial; un modeste corridor, où j'ai juste le temps
de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le
roi m'apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l'air
étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour
le bon accueil.
Au cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me
recevoir, mais malgré l'apparat, malgré les palais parfois splendides,
jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais éprouvé
le respect de la majesté souveraine,--si infiniment agrandie ici par le
malheur et le sacrifice... Et quand j'exprime ce sentiment au roi
Albert, il me répond en souriant: «Oh! mon palais à moi...» et il
achève sa phrase par un geste détaché, désignant le pauvre décor.
Bien modeste, en effet, la salle où je viens d'entrer, mais, par
l'absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même;
une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l'une des parois;
au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le
pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans
stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une
sorte de vieux petit jardin de curé, presque enclos, effeuillé,
triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver.
Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m'avait
chargé le Président de la République, le roi veut bien me garder
longtemps à causer. Mais, si je me suis déjà senti hésitant pour
écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage
pour toucher, si discrètement que ce soit, à cet entretien; et alors,
combien va sembler pâle ce que j'oserai en dire! C'est qu'en effet je
sais qu'il ne cesse de recommander à ceux qu'il l'entourent: «Surtout,
tâchez que l'on ne parle pas de moi», et je connais, je comprends si
bien l'horreur qu'Il professe pour tout ce qui ressemble à une
interview. J'étais donc d'abord décidé à me taire;--et cependant,
lorsqu'on a quelque chance d'être entendu, comment ne pas vouloir, dans
la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer à répandre la gloire
d'un tel nom!
Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincère et exquise
modestie dans l'héroïsme, c'est cette presque inconscience d'avoir
été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa
popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre
de ses soldats tué pour notre commune défense. Quand je lui conte que
j'ai vu, même au fond des campagnes chez des paysans, l'image du roi et
de la reine des Belges à une place d'honneur, avec des petits drapeaux,
noir, jaune et rouge, pieusement épinglés autour, il a l'air d'à
peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre:
«C'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de
ce nom aurait pu agir d'une autre manière?»
Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une
partie grave; il veut bien me questionner sur les embûches de ces
parages que j'ai longtemps fréquentés et qui n'ont cessé de m'être
si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette
fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle
gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple
officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis
assis.
Et puis nous causons de guerre, de fusils, d'artillerie; Sa Majesté est
au courant de tout, comme un général déjà rompu au métier...
Étrange destinée de ce prince, qui, au début, ne semblait pas
désigné pour le trône et qui peut-être eût préféré continuer sa
vie un peu retirée de jadis, auprès de la princesse qu'il aimait!
Quand ensuite la couronne inattendue fut posée sur son jeune front, il
pouvait se croire en droit d'espérer une ère de profonde paix, au
milieu du plus paisible des peuples, et au contraire il aura connu le
plus épouvantablement tragique de tous les règnes. Du jour au
lendemain, sans une défaillance, sans même une hésitation,
dédaigneux des compromis qui, pour un temps du moins, auraient pu, au
préjudice de la civilisation mondiale, préserver un peu ses villes et
ses palais, il s'est dressé, devant la ruée du Monstre, comme un grand
roi guerrier, au milieu d'une armée de héros.
Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa
loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui
certes voudront rendre la vie à sa Belgique; cependant il tient à ce
que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la
délivrance, et qu'ils restent jusqu'à la fin au danger et à
l'honneur. Saluons-le bien bas!
Un moins noble que lui se fût dit peut-être: «J'ai largement payé ma
dette à la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont élevé le
premier rempart contre la barbarie; mon pays, piétiné le premier par
les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines; cela suffit!»
Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page
encore plus belle, à côté de la Serbie, sur le livre d'or de
l'histoire.
Et voilà pourquoi j'ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes,
alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s'en allaient au
front, continuer la sainte lutte.
Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu'à terre!
* * * * *
La nuit tombe quand l'audience est close et que je me retrouve dans le
sentier de l'abbaye. Pendant le trajet de retour, à travers ces routes
défoncées par la pluie, défoncées par les charrois militaires, je
reste sous le charme de l'accueil. Et je compare ces deux souverains
situés pour ainsi dire aux deux pôles de l'humanité, celui d'ici au
pôle lumineux, l'autre au pôle noir; l'autre, là-bas, le bouffi
d'hypocrisie et de morgue, monstre parmi les monstres, qui a du sang
plein les mains, de la chair déchirée plein les ongles, et qui ose
encore s'entourer d'une pompe insolente;--celui d'ici, relégué sans
murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son
royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilisée, le
concert des sympathies, des enthousiasmes, des glorifications
magnifiques, et qu'attendent les plus pures et immortelles couronnes.
XII
QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR S. M. LA REINE DE BELGIQUE
«Tout le monde sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de
sa parole. Aucun souverain de l'Europe n'a pu se soustraire à ses
perfidies. Et c'est un pareil roi qui veut s'imposer à l'Allemagne en
dictateur et protecteur! Avec ce despotisme reniant tous les
principes, la monarchie prussienne sera un jour la source de malheurs
infinis, non seulement pour l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.»
(Impératrice MARIE-THÉRÈSE.)
_Mars 1915._
Cela me fait l'effet d'être loin, loin et perdu, ce refuge de la
souveraine persécutée! Je ne sais depuis combien de temps mon auto,
aux vitres cinglées de pluie, roule dans la pénombre des averses et du
soir, quand le sous-officier belge, qui guidait mon chauffeur sur ces
routes inconnues, m'avertit que nous sommes arrivés. Sa Majesté la
reine Élisabeth de Belgique avait daigné m'accorder audience pour six
heures et demie; je tremblais d'être en retard, cette course n'en
finissant pas à travers un pays où l'on ne voyait plus rien,--et nous
étions à temps, mais tout juste.
Six heures et demie en mars, sous un ciel épais, c'est déjà la nuit
noire. L'auto s'arrête, je saute sur le sable d'une plage, et je
reconnais le bruit d'une mer toute proche: la mer du Nord, dont on
perçoit vaguement, dans l'obscurité, l'étendue imprécise, moins
sombre que le ciel. Pluie et vent glacés. Sur les dunes, deux ou trois
maisons se dessinent en grisailles, sans lumières aux fenêtres.
Cependant une petite lueur de ver luisant accourt à ma rencontre: un
officier du service de Sa Majesté porteur d'une de ces lampes
électriques que le vent n'éteint pas et qu'on appelle chez nous des
lanternes d'apache.