Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de

vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien

qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme

des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La

Grande Barbarie a passé par là, la barbarie moderne d'outre-Rhin,

mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et

outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière,

incurable, définitive,--destinée, si on ne l'écrase, à jeter sur le

monde une sinistre nuit d'éclipse...

* * * * *

Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le choeur, est étrange d'être

restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi,

n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure.

VII

LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE...

_Décembre 1914._

On les avait d'abord mandés à Paris, nos chers matelots, pour leur

confier le soin d'y faire la police, d'y maintenir le bon ordre, le

silence, la bonne tenue,--et je n'avais pu m'empêcher de sourire: cela

leur ressemblait si peu, ce rôle tout nouveau que l'on imaginait de

leur faire jouer!... Car enfin, soit dit entre nous, la correctitude

dans les rues des villes n'a jamais été leur principal triomphe, à

mes braves petits amis... Tout de même, à force de s'appliquer et de

se donner des airs sérieux, ils s'en étaient à peu près tirés à

leur honneur, jusqu'au moment où on les délivra de cette insoutenable

contrainte, en les envoyant dehors, garder des postes dans le camp

retranché. C'était déjà un peu mieux, un peu plus dans leurs moyens.

Et enfin le jour de joie et de belle griserie arriva, où on leur dit

qu'ils allaient tous aller au feu!

S'ils avaient eu ce jour-là un drapeau, comme en ont leurs camarades de

l'armée de terre, je ne prétends pas qu'ils seraient partis avec plus

d'entrain et de gaieté, car ce n'est pas possible; mais certes ils

seraient partis plus fiers, groupés autour de ce hochet sublime, que

rien ne remplacera jamais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Plus que

tout autre peut-être, les marins ont ce culte du drapeau, entretenu

chez eux par le touchant cérémonial que l'on observe sur nos navires,

au son du clairon, chaque matin quand il s'agit de le déferler et

chaque soir quand on le replie, officiers et équipage se découvrant en

silence, pour le saluer bien bas.

Oui, ils auraient beaucoup souhaité avoir un drapeau pour s'en aller au

feu, les marins-fusiliers; mais leurs officiers leur disaient: «On

finira sûrement par vous en donner un, dès que vous l'aurez gagné

là-bas.» Et ils partirent en chantant, tous avec la même ardeur de

héros; tous, dis-je, non pas seulement ceux qui gardent encore

l'admirable tradition de notre vieille Marine, mais ceux même des

nouvelles couches, qui étaient déjà un peu gangrenés--rien qu'à la

surface, bien entendu--par les sales sornettes antimilitaristes, et qui

soudain s'étaient repris et ennoblis au son du canon allemand; tous,

unis, décidés, disciplinés, sages,--et rêvant d'avoir un drapeau à

leur retour...

On les envoyait en hâte à Gand, pour protéger la retraite de l'armée

belge. Mais, en route, on les arrêta à Dixmude, où les «barbares à

couenne rose» étaient en nombre, dix fois plus fort qu'eux, et où il

fallait tenir coûte que coûte, pour empêcher que l'abominable ruée

se propageât plus loin.

On leur avait dit: «Le rôle qu'on vous donne est dangereux et

solennel; on a besoin de vos courages; pour sauver tout à fait notre

aile gauche, jusqu'à l'arrivée des renforts, sacrifiez-vous; _tâchez

de tenir au moins quatre jours_.»

Et ils ont tenu vingt-six mortels jours! Ils ont tenu presque seuls;

les renforts, par suite de difficultés imprévues, ayant été

insuffisants et tardifs. Et ils ne sont plus aujourd'hui que trois

mille, sur six mille qu'ils étaient au départ!...

Ils avaient tout juste et à peine le nécessaire. En quittant Paris,

où il faisait une tiédeur d'été, ils ne prévoyaient pas le froid si

brusque; la plupart ne portaient sur la poitrine que le «tricot»

réglementaire, en coton rayé de bleu, aux jambes des pantalons légers

avec rien dessous, et, pour recouvrir tout cela, il est vrai,

d'insolites capotes d'infanterie où s'empêtraient leurs mouvements.

Comme provisions, rien que quelques boîtes de «confiture de singe»;

personne, n'est-ce pas? ne s'attendait à ce quasi-isolement, pendant

vingt-six longs jours. A leur place, des troupiers, même de courage

égal, n'auraient jamais su s'en tirer. Mais il y a ce «débrouillage»

maritime, qui s'apprend au cours des pénibles traversées, ou aux

colonies, dans les îles, et grâce auquel un vrai matelot fait face à

tout; un débrouillage spécial, si légitime somme toute, et d'ailleurs

si bon enfant, si tempéré par un tact insinuant et drôle, qu'il ne

fâche jamais personne.

Donc, ils s'étaient _débrouillés_, car, après ces trois ou quatre

semaines épiques pendant lesquelles, nuit et jour, ils avaient combattu

comme des diables, dans le feu et dans l'eau, on retrouva les

survivants à peu près bien nourris et à peine enrhumés.

Le seul reproche que j'aie entendu leur faire, par des officiers qui

avaient eu l'honneur de les commander au milieu de la fournaise, c'est

qu'ils se résignaient mal à _ramper_. Ramper, c'est une allure

introduite dans la guerre moderne par la sournoiserie allemande, et on

sait qu'il faut y préparer longuement nos soldats. Eux, on n'avait pas

eu le temps de les y habituer; quand il s'agissait d'attaquer, ils

partaient bien comme on venait de leur dire, en se traînant à quatre

pattes; mais, l'ardeur tout aussitôt les emportant, ils se redressaient

pour prendre le pas de course, et la mitraille les fauchait par trop.

L'un d'eux me contait hier en ces termes comment sa compagnie, ayant

reçu l'ordre de se transporter à un autre point de la bataille--mais

_sans se faire voir, en marchant accroupis au fond d'une longue et

interminable tranchée_--n'avait vraiment pas pu tout à fait obéir:

«Elle était déjà moitié pleine de nos pauvres morts, cette

tranchée. Et vous comprenez, commandant, aux endroits où il y en avait

trop, marcher sur eux ça nous faisait de la peine, nous ne pouvions

pas; alors, plutôt, nous sortions du trou pour courir à toutes jambes

le long des talus, et les Boches qui nous voyaient se dépêchaient de

nous tuer.

»Mais, continua-t-il, à part ces petites désobéissances comme ça,

je vous assure, commandant, qu'on s'est bien conduit. Ainsi je me

rappelle des officiers de tirailleurs, des officiers de chasseurs à

pied, qui avaient vu la bataille de la Marne et celle de l'Aisne. Eh!

bien, quand ils venaient, des fois, causer à des officiers de chez

nous, nous les entendions leur dire: «Nos soldats, c'étaient des

braves, oh! ça, oui. Mais, de voir vos matelots, comme ils se battent,

tout de même ça nous en bouche un coin!»

Et ce Dixmude, où ils ont pu tenir pendant vingt-six jours, devenait

peu à peu quelque chose comme une succursale de l'enfer. La pluie, la

neige, l'inondation charroyant de la boue noire au fond des tranchées;

du sang qui sautait partout, des toits qui croulaient, écrasant

pêle-mêle les blessés, ou les morts en décomposition; sans aucune

cesse, des cris, des râles, mêlés au continuel fracas d'un tout

proche tonnerre. On se battait dans chaque rue, dans chaque maison, par

les fenêtres crevées, derrière des pans de mur, de si près que

parfois on s'étreignait les uns les autres pour s'étrangler. Il y

avait même souvent, la nuit, quand on ne savait déjà plus où

frapper, il y avait d'affolantes traîtrises d'Allemands qui tout à

coup se mettaient à crier en français: «Cessez le feu, malheureux!

Mais c'est nous qui sommes là, vous tirez sur les vôtres!» Et on

perdait tout à fait la tête, comme dans un cauchemar dont on ne peut

plus se réveiller ni sortir.

Enfin arriva le jour où la ville fut prise. Les Allemands venaient

soudain de renforcer terriblement leur artillerie lourde, et les

«marmites» tombaient partout comme grêle, ces énormes marmites du

diable qui creusent des trous de six ou huit mètres de large sur quatre

mètres de profondeur. Il en arrivait cinquante, soixante à la minute,

et, dans ces trous qu'elles faisaient, c'était aussitôt une

dégringolade de murailles, de meubles, de tapis, de cadavres, en un

chaos d'une horreur sans nom. Continuer de rester là, devenait vraiment

au-dessus des forces humaines; c'eût été se faire massacrer jusqu'au

dernier, et d'ailleurs sans résultat utile, car l'abandon de cet amas

de ruines et de ce charnier qu'était devenue la pauvre petite ville

flamande, n'avait plus d'importance; elle avait résisté juste le temps

qu'il fallait. L'essentiel était d'avoir empêché les Allemands de

passer sur l'autre rive de l'Yser, alors que toutes les chances avaient

pourtant semblé pour eux; l'essentiel était surtout qu'ils n'y

passeraient plus jamais, maintenant que les renforts venaient d'arriver

pour les arrêter par le Sud, et maintenant que l'inondation gagnait

tout, barrant la route par le Nord. La poussée des barbares se

trouvait, de ce côté, enrayée définitivement. Et c'étaient nos

fusiliers-marins qui, presque à eux seuls, sans faiblir devant le

nombre écrasant, avaient soutenu là notre aile gauche, tout en perdant

la _moitié_ de leur effectif et quatre-vingts pour cent de leurs

officiers...

Alors ils s'étaient dit, ceux qui restaient: «Cette fois, nous allons

l'avoir, notre drapeau!» D'ailleurs de grands chefs de la Guerre,

touchés et émerveillés de tant de bravoure, le leur avaient promis,

et de même le chef suprême du gouvernement français, un jour qu'il

était venu les féliciter.

Mais, hélas! ils ne l'ont pas encore, et ils ne l'auront peut-être

jamais,--à moins que les grands chefs précités, qui avaient un peu

engagé leur parole, n'interviennent pendant qu'il est temps encore,

avant que tous ces héroïsmes soient tombés dans l'oubli.

Mon Dieu, qu'on le leur donne, à nos fusiliers-marins, leur drapeau! Et

même, avant de le leur envoyer, on pourrait bien, il me semble, y

attacher la croix!

* * * * *

P.-S.--La semaine dernière, la brigade des fusiliers-marins a été

citée en tête de l'ordre du jour de l'armée, _pour avoir fait preuve

de la plus grande vigueur et d'un entier dévouement dans la défense

d'une position stratégique très importante_.

VIII

TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE

_Novembre 1914._

Après tant d'années révolues, et au milieu des angoisses indignées

ou des belles exaltations de l'heure présente, j'avais tout à fait

oublié l'existence de certaine île enchantée qui, très loin, sur

l'autre face de la terre, au milieu du grand océan austral, dresse,

dans les nuages attiédis de là-bas, ses montagnes tapissées de

fougères et de fleurs. Sous notre ciel déjà froid d'octobre, dans

cette région parisienne effeuillée et jaunie que j'habite depuis un

mois, où, pour peu que l'on s'éloigne vers le nord, on entend le canon

comme un incessant fracas d'orage et où d'innombrables fosses sont

creusées chaque jour pour y ensevelir les enfants les plus précieux et

les plus chéris de notre France,--ce nom de Tahiti me fait l'effet de

désigner quelque éden chimérique; je n'arrive plus à croire que ce

fut réel, mon séjour de jadis dans l'île lointaine; il me faut un

effort d'attention pour un peu revoir en souvenir la mer bleue bordée

de plages toutes blanches de corail, la voûte des palmes, et les Maoris

au continuel rêve, le peuple enfant qui ne songe qu'à chanter et à se

couronner de fleurs.

Tahiti, l'île à laquelle je ne pensais plus, vient de m'être

brusquement rappelée par un article de journal, où il était dit que

les Allemands y avaient passé, saccageant tout. Et les commandants des

deux croiseurs qui ont commis, sans rien risquer, bien entendu, cette

lâcheté ignoble contre une pauvre petite ville ouverte qui ne se

méfiait même pas, ne peuvent alléguer qu'ils venaient d'en recevoir

l'ordre de la part de l'horrible empereur, non, puisqu'ils étaient à

l'autre bout du monde; ils avaient donc trouvé ça tout seuls, et c'est

d'eux-mêmes qu'ils l'ont fait, par foncière sauvagerie teutonne...

J'ai rencontré hier, dans un des forts de Paris armé par nos matelots,

un vieux sous-officier de la marine, qui, à deux ou trois reprises

autrefois, avait navigué sous mes ordres. Il m'a paru avoir trouvé,

pour les Prussiens, le nom qui pouvait mieux leur convenir et devrait

leur rester.

«Eh bien, voyez-vous, commandant, m'a-t-il dit, nous avions fréquenté

ensemble toutes les espèces de sauvages que j'aurais crues les plus

vilaines, ceux à peau noire, ceux à peau jaune ou à peau rouge. Mais

je vois bien à présent que c'est encore ceux-là, ces sales _sauvages

à couenne rose_, qui sont les plus mauvais de tous!»

Donc, Tahiti-la-Délicieuse, où jamais le sang n'avait coulé, qui

était, au milieu des immenses mers, un petit éden inoffensif et

confiant, Tahiti vient de recevoir la visite des _sauvages à couenne

rose_. Et, sans profit comme sans excuse, par sport, pour le seul

plaisir allemand de causer le plus de mal possible, à n'importe qui et

n'importe où, ces sauvages-là, «les plus mauvais de tous», en effet,

se sont amusés à faire un amas de ruines dans cette baie de Papeete à

l'éternel calme, sous les arbres toujours verts, parmi les roses

toujours fleuries.

Il est vrai, cela s'est passé aux antipodes, et c'est si peu, si peu de

chose, auprès des charniers fumants qui, en Belgique et en France, ont

jalonné le passage de l'armée maudite. Mais cela vaut quand même

d'être relevé, car c'est d'une férocité encore plus particulièrement

inutile, et plus imbécile!

IX

UN PETIT HUSSARD

_Décembre 1914._

Il s'appelait Max Barthou; il était un de ces fils uniques, tant

chéris, dont la mort brise deux ou trois existences, pour le moins,--et

on a déjà trop oublié chez nous tout ce que son père avait dépensé

d'habile courage pour nous rendre cette loi de trois ans, sans laquelle

la France entière serait aujourd'hui sous la botte du Monstre...

Certes il n'avait pas fait davantage, le petit Max, que ces milliers

d'autres qui ont donné leur vie si magnifiquement; ce n'est donc pas

pour cela que je parle de lui d'une manière spéciale. Non, c'est

beaucoup sans doute parce que ses parents sont pour moi des amis très

chers. Mais c'est aussi à cause de lui que j'aimais bien, et j'éprouve

une mélancolique joie à dire le petit être charmant qu'il était.

D'abord il avait su rester enfant, comme autrefois ceux de ma

génération, et c'est si rare chez les jeunes Parisiens d'aujourd'hui

qui, pour la plupart, bien qu'on ait commencé d'y mettre ordre, sont à

dix-huit ans des petits docteurs insupportables! Rester enfant, tout ce

que cela dénote, non seulement de fraîcheur, mais de modestie, de

discernement, de sens juste et clair! Bien que très érudit, presque

trop pour son âge, il avait su se garder simple, naturel, au foyer

familial qu'il quittait à peine quelques heures dans la journée pour

aller suivre ses cours. Lors de mes brefs passages à Paris, quand il

m'arrivait de m'asseoir à la table de ses parents, à des jours choisis

où j'étais le seul invité, je causais avec lui, malgré la timidité

si gentille qu'il y apportait, et chaque fois j'appréciais mieux sa

douce et profonde petite âme. Je le vois encore, après dîner, dans le

salon intime où il s'attardait un moment avec nous avant d'aller finir

ses devoirs; à cette heure-là il lui arrivait souvent, malgré

l'incorrection de la chose, de s'accroupir contre les genoux de sa mère

pour être plus près d'elle, même de se coucher à ses pieds sur le

tapis et de faire encore un peu l'enfant câlin, tout en taquinant--oh!

très doucement, bien entendu--un vieux chat de Siam qui avait été

compagnon de ses plus jeunes années et qui, maintenant, grognait à

tout le monde, excepté à lui... Mon Dieu, c'était hier tout cela! Au

printemps dernier cela se passait encore ainsi, le petit héros que

vient de tuer la mitraille allemande se roulait volontiers par terre,

pour jouer avec son ami le vieux chat grognon.

Mais, en ces trois derniers mois, quelle métamorphose! Dans un couloir

du quartier général, j'avais rencontré, il y a huit jours à peine,

un élégant et décidé hussard bleu qui, après m'avoir fait

correctement le salut militaire, restait là planté à me regarder,

n'osant rien me dire, mais étonné de ce que je ne lui disais rien...

Ah! le petit Max, que, dans la première seconde, je n'avais pas reconnu

sous ce costume nouveau! Un petit Max de dix-huit ans, très changé au

coup de baguette magique de la guerre, et devenu soudain un homme dont

les yeux rayonnaient d'une joie maintenant grave. Il venait d'obtenir

enfin ce qu'il avait tant désiré: partir le lendemain pour l'Alsace,

aller au feu!--«Alors vous avez ce que vous vouliez, mon petit ami, lui

dis-je; vous êtes content?--Oh! oui, je suis content!» Cela se voyait

du reste dans son regard... Et je lui dis adieu, après lui avoir

souhaité en riant la belle médaille, la plus belle de toutes, celle

qui s'attache avec un ruban jaune bordé de vert. En moi-même, aucun

pressentiment que je venais de lui serrer la main pour la dernière

fois.

S'en aller vers la bataille, combien il avait déployé pour cela

d'insinuante persévérance, car son père, qui bien entendu n'aurait

rien fait pour le retenir, s'épouvantait de forcer un peu sa destinée

et ne cédait que pas à pas, joyeux, mais angoissé en même temps, de

voir s'éveiller si vite sa belle volonté ardente.

D'abord il avait fallu le laisser s'engager; ensuite, comme il

s'énervait d'impatience dans ces dépôts où l'on prépare nos enfants

pour le feu, il avait fallu le faire partir avant son tour. Le

généralissime, qui l'avait vu arriver avec plaisir, eût souhaité le

garder à ses côtés. Mais lui, doucement et fermement, protesta, lors

d'une visite de son père au Grand Quartier Général: «Ici, je me sens

trop abrité; avec le nom que je porte, ce n'est pas possible; ne

devrais-je pas au contraire donner l'exemple?» Et, retrouvant tout à

coup cet enfantillage, qu'il avait la grâce exquise de conserver,

caché sous son uniforme de soldat, il ajoutait avec son sourire

d'autrefois: «D'ailleurs, papa, être le fils du service de trois ans,

cela me met dans l'obligation, tu comprends bien, d'en faire au moins

trois fois plus que les autres!» Son père, il va sans dire, avait

compris et compris avec tout son coeur, tellement compris que, partagé

entre la fierté et la détresse, il demandait aussitôt qu'on

l'envoyât en Alsace.

Et, à peine était-il arrivé là-bas--à Thann où c'était jour de

bombardement--un imbécile paquet de mitraille allemande, lancé on ne

sait d'où, sans aucune utilité militaire et pour le seul plaisir du

mal, le brisait comme une chose quelconque. Il n'avait pas eu le temps

«d'en faire trois fois plus que les autres», non. En moins d'une

minute, sa jeune existence, précieuse et choyée, était éteinte à

jamais!...

Quatre autres, de ses compagnons de glorieux rêve, étaient du même

coup tombés à ses côtés. Et on les confia tous, le lendemain, à

cette terre d'Alsace redevenue française.

Pour lui, le pauvre petit hussard bleu, les gens de Thann, qui, depuis

hier, n'étaient plus Allemands, voulurent, d'eux-mêmes, faire quelque

chose d'un peu spécial, parce qu'il était «le fils du service de

trois ans»; sur son cercueil ils avaient mis de belles dorures naïves,

ces Alsaciens délivrés, comme pour un petit prince de conte de fées,

et ils le portèrent à bras, lui seul, tandis que ses compagnons

s'acheminaient derrière lui, ensemble sur un char. Après le service

dans la vieille église, on avertit toute cette foule, au moins trois

mille personnes, qu'il était extrêmement dangereux d'aller plus loin;

le cimetière étant dans un lieu découvert, épié par les lunettes

allemandes, ce long cortège risquait fort d'attirer la mitraille des

barbares, qui ne perdraient pas une si belle occasion de tuer. Mais

personne n'eut peur, personne ne s'arrêta, et, jusqu'au bout, le petit

hussard fut reconduit par tout le monde.

* * * * *

Et ils sont des milliers et des milliers de nos enfants, qui auront

été fauchés ainsi! Enfants des villages ou des châteaux, qui

représentaient tout l'espoir, toute la raison de vivre pour des mères,

pour des pères, pour des grands-pères ou des aïeules; pendant

dix-huit ans, vingt ans, des sollicitudes les avaient entourés nuit et

jour, des tendresses les avaient couvés; on avait suivi, avec des

regards anxieux et continuels, leur croissance physique et morale; pour

quelques-uns même, c'étaient de lourds sacrifices, des privations que

l'on avait dû s'imposer dans les familles plus humbles, afin que leur

santé pût s'affermir, que leur esprit pût s'ouvrir et bien

s'orienter, et s'orner de belles images,--et puis, tout à coup, les

voilà, les chers petits si laborieusement et amoureusement préparés

pour la vie, les voilà, les chers petits héros, la poitrine crevée,

ou la cervelle jaillie au dehors,--par ordre de certain pître infernal

qui règne à Berlin!...

Oh! exécration! Malédiction au monstre de férocité et de fourberie,

qui a déchaîné tout cela! Puisse se prolonger beaucoup sa vie, pour

qu'au moins il ait le temps de beaucoup souffrir! Et _après_,

puisse-t-il vivre encore et rester bien conscient et lucide, à l'heure

de franchir ce seuil éternel, où, sur la porte qui ne se rouvrira

jamais plus, se lit et flamboie dans le noir la sentence de suprême

horreur: _Ceux qui entrent ici doivent abandonner l'espérance_...

X

UN SOIR D'YPRES

«En prévision de ma mort, je fais cette confession, que je méprise

la nation allemande, à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis

de lui appartenir.»

(SCHOPENHAUER.)

«Le caractère des Germains offre un terrible mélange de férocité et

de fourberie. C'est un peuple né pour le mensonge; il faut l'avoir

éprouvé pour y croire.»

(VELLEIUS PATERCULUS, _l'an 10 de l'ère chrétienne_.)

_Mars 1915._

Des ruines, sous une lumière triste qui a l'air de vouloir s'éteindre

avant l'heure. De vastes ruines, et si délicates! Un déploiement de

ces fines colonnades élancées et de ces ogives mystérieusement

charmantes qui, dès le premier coup d'oeil, évoquent pour l'esprit le

moyen âge, l'art gothique et sa belle floraison bientôt évanouie.

Mais les vestiges de cet art-là, on avait l'habitude de ne les voir

qu'isolés, sous forme de quelque vieille église ou de quelque vieux

cloître surgissant parmi des choses de nos jours. Tandis qu'il y a ici

un _ensemble_: d'abord une cathédrale, que prolongent des dépendances

compliquées, et puis des espèces de palais, dont les longues façades

à clochetons alignent en séries leurs fenêtres ogivales. C'est un

groupe, à peu près unique au monde, c'est un véritable _quartier_,

tout en colonnettes, en arceaux, en archaïques dentelles de pierre.

Le ciel est bas, sombre, angoissant comme dans les rêves. Cependant la

vraie nuit n'a pas commencé de tomber; mais ce sont les épais nuages

des hivers du Nord qui jettent sur la terre cette sorte d'obscurité

jaunâtre.

Autour des hautes ruines, les places sont remplies de soldats qui

stationnent, ou qui circulent lentement, en petites compagnies

silencieuses, l'air un peu grave comme au souvenir ou dans l'attente de

quelque chose que chacun sait, mais dont on ne parle pas. Il y a bien

aussi des femmes, pauvrement habillées, au visage inquiet, et des

petits enfants; mais cette humble population civile est noyée dans la

masse des rudes uniformes, presque tous défraîchis et terreux, qui

visiblement reviennent des longues batailles. Les tenues jaune-kaki des

Anglais et les tenues belges presque noires se mêlent aux capotes

«bleu-horizon» de nos soldats de France, qui sont en majorité; tout

cela se fond en des nuances presque neutres, et deux ou trois burnous

rouges de chefs arabes viennent trancher, imprévus et déconcertants,

sur cette foule couleur de soirée brumeuse et d'hiver.

La Hyène Enragée · 第 2 / 10 段