--Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français

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PIERRE LOTI

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LA

HYÈNE ENRAGÉE

«Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite

des érudits pour démontrer que c'était mon bon droit.»

FRÉDÉRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand.)

[C. L.]

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.

AU MAROC 1 Vol.

AZIYADÉ 1 --

LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --

LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --

LES DÉSENCHANTÉES 1 --

LE DÉSERT 1 --

L'EXILÉE 1 --

FANTÔME D'ORIENT 1 --

FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --

FLEURS D'ENNUI 1 --

LA GALILÉE 1 --

L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --

JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --

JÉRUSALEM 1 --

LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --

MADAME CHRYSANTHÈME 1 --

LE MARIAGE DE LOTI 1 --

MATELOT 1 --

MON FRÈRE YVES 1 --

LA MORT DE PHILÆ 1 --

PAGES CHOISIES 1 --

PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --

PROPOS D'EXIL 1 --

RAMUNTCHO 1 --

RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 --

REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --

LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --

LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --

LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --

LA TURQUIE AGONISANTE 1 --

UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 --

VERS ISPAHAN 1 --

Format in-8º cavalier.

OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.

_Éditions illustrées._

PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses

compositions de E. RUDAUX 1 vol.

LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,

illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --

LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations

de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --

293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16.

_Il a été tiré de cet ouvrage_

CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE

ET

VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU JAPON

_tous numérotés._

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1916, by CALMANN-LÉVY.

A MON AMI

LOUIS BARTHOU

P. L.

PRÉFACE

_Au hasard des choses que j'ai vues, et surtout au hasard du temps dont

je disposais pour les noter, ce petit livre s'est fait, comme de

lui-même; aussi est-il très décousu._

_En outre, il est beaucoup trop anodin et pâle, à mon gré; mais c'est

que vraiment notre chère langue française, qui s'est formée dans la

beauté, n'avait pas su prévoir les mots dont on pourrait avoir besoin

un jour, au vingtième siècle, pour désigner certaines abominations et

certains monstres._

P. L.

LA

HYÈNE ENRAGÉE

I

LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE

_Le capitaine de vaisseau de réserve J. Viaud, à monsieur le Ministre

de la Marine à Paris._

_Rochefort, 18 août 1914._

«Monsieur le Ministre,

»Quand j'ai été rappelé à l'activité pour la guerre, j'avais

l'espoir de faire quelque chose de plus que le petit service qui m'a

été donné dans notre arsenal.

»Je ne récrimine point, veuillez le croire, sachant très bien que la

marine n'aura pas le premier rôle et que tous mes camarades du même

grade, à peu près inutilisés eux aussi, hélas! faute de place,

s'énervent comme moi et souffrent.

»Mais qu'il me soit permis d'invoquer l'autre nom que je porte. Tout le

monde n'est pas au courant des règlements maritimes, et ne sera-t-il

pas d'un mauvais exemple, dans notre cher pays, où chacun fait si

magnifiquement son devoir, que Pierre Loti ne serve à rien? Je suis un

officier un peu exceptionnel par ma double situation, n'est-ce pas;

pardonnez-moi donc de solliciter une mesure d'exception et de faveur;

j'accepterais avec joie, avec orgueil, n'importe quel poste me

rapprochant de l'ennemi, fût-ce même un poste très en sous-ordre,

très au-dessous de mes cinq galons d'or.

»Ou bien, à la rigueur, ne pourrais-je être envoyé en supplément,

en mission, à bord de quelque navire ayant chance de combattre? Je

trouverais le moyen de m'y rendre utile, je vous assure. Ou enfin, si

trop de règlements ou de lois s'y opposent, voudriez-vous au moins,

monsieur le ministre, me laisser libre d'aller et venir, en attendant

qu'on puisse avoir besoin de moi dans la flotte, afin que j'essaie,

d'ici là, de m'employer n'importe où, ne fût-ce même qu'aux

ambulances? Il est cruel pour moi, et personne ne saura comprendre que,

du fait seul que je suis capitaine de vaisseau de réserve, je me voie

condamné à une presque inaction, quand la France entière est en

armes.

»_Signé_: JULIEN VIAUD.»

(PIERRE LOTI.)

II

DEUX PAUVRES PETITS OISILLONS DE BELGIQUE

_Août 1914._

Un soir, dans une de nos villes du Sud, un train de réfugiés belges

venait d'entrer en gare, et les pauvres martyrs, un à un, descendaient

lentement, exténués et ahuris, sur ce quai inconnu, où des Français

les attendaient pour les recueillir. Traînant avec eux quelques hardes

prises au hasard, ils étaient montés dans ces voitures sans même se

demander où elles les conduiraient, ils étaient montés dans la hâte

de fuir, d'éperdument fuir devant l'horreur et la mort, devant le feu,

devant les indicibles mutilations et les viols sadiques,--devant tout

ce qui ne semblait plus possible sur la Terre, mais qui couvait encore,

paraît-il, au fond des piétistes cervelles allemandes, et qui tout à

coup s'était déversé, sur leur pays et sur le nôtre, comme un

dernier vomissement des barbaries originelles. Ils n'avaient plus ni

village, ni foyer, ni famille, ceux qui arrivaient là sans but, comme

des épaves, et la détresse effarée était dans les yeux de tous.

Beaucoup d'enfants, de petites filles, dont les parents s'étaient

perdus au milieu des incendies ou des batailles. Et aussi des aïeules,

maintenant seules au monde, qui avaient fui sans trop savoir pourquoi,

ne tenant plus à vivre mais poussées par un obscur instinct de

conservation; leur figure, à celles-là, n'exprimait plus rien, pas

même le désespoir, comme si vraiment leur âme était partie et leur

tête vidée.

Deux tout petits, perdus dans cette foule lamentable, se tenaient

serrés par la main, deux petits garçons, visiblement deux petits

frères, l'aîné, qui avait peut-être cinq ans, protégeant le plus

jeune qui pouvait bien en avoir trois. Personne ne les réclamait,

personne ne les connaissait. Comment avaient-ils compris, trouvé tout

seuls, qu'il fallait monter dans ce train, eux aussi, pour ne pas

mourir? Leurs vêtements étaient convenables et ils portaient des

petits bas de laine bien chauds; on devinait qu'ils devaient appartenir

à des parents modestes, mais soigneux; sans doute étaient-ils fils de

l'un de ces sublimes soldats belges, tombés héroïquement au champ

d'honneur, et qui avait dû avoir pour eux, au moment de la mort, une

suprême pensée de tendresse. Ils ne pleuraient même pas, tant ils

étaient anéantis par la fatigue et le sommeil; à peine s'ils tenaient

debout. Ils étaient incapables de répondre quand on les questionnait,

mais surtout ils ne voulaient pas se lâcher, non. Enfin le grand

aîné, crispant toujours sa main sur celle de l'autre, dans la peur de

le perdre, prit tout à coup conscience de son rôle de protecteur et

trouva la force de parler à la dame à brassard penchée vers lui.

«Madame», dit-il d'une toute petite voix suppliante et déjà à moitié

endormie, «Madame, est-ce qu'on va nous coucher?» Pour le moment,

c'était tout ce qu'ils étaient capables de souhaiter encore, tout ce

qu'ils attendaient de la pitié humaine: qu'on voulût bien les coucher.

Vite on les coucha, ensemble bien entendu, et ils s'endormirent

aussitôt, se tenant toujours par la main et pressés l'un contre

l'autre, à la même minute plongés tous les deux dans la tranquille

inconscience des sommeils enfantins...

Une fois, il y a longtemps, dans la mer de Chine, pendant la guerre,

deux petits oiseaux étourdis, deux minuscules petits oiseaux, moindres

encore que nos roitelets, étaient arrivés je ne sais comment à bord

de notre cuirassé, dans l'appartement de notre amiral, et, tout le

jour, sans que personne du reste cherchât à leur faire peur, ils

avaient voleté là de côté et d'autre, se perchant sur les corniches

ou sur les plantes vertes.

La nuit venue, je les avais oubliés, quand l'amiral me fit appeler chez

lui. C'était pour me les montrer, et avec attendrissement, les deux

petits visiteurs, qui étaient allés se coucher dans sa chambre, posés

d'une patte sur un frêle cordon de soie qui passait au-dessus de son

lit. Bien près, bien près l'un de l'autre, devenus deux petites boules

de plumes qui se touchaient et se confondaient presque, ils dormaient

sans la moindre crainte, comme très sûrs de notre pitié...

Et ces pauvres petits Belges, endormis côte à côte, m'ont fait penser

aux deux oisillons perdus au milieu de la mer de Chine. C'était bien la

même confiance et le même innocent sommeil;--mais des sollicitudes

beaucoup plus douces encore allaient veiller sur eux.

III

PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE

_Octobre 1914._

Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un

village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un

commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné

pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par

un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil

de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait

dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su

lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.

Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures

enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse

l'une de l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se

rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en

train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur

notre gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de

la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux,

ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras et au front, mais

gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon

ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles

vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien

qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs

auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait

au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous nous

rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans

labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant si les

sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas un de ces

jours revenir pour tout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies,

un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui

eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil

trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant les

barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des

ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le

sauve-qui-peut terrible.

Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de

bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et,

tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de

soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite aux

Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les

attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide

salut militaire.

Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle avec

les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une jeune

paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais,

traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture;

elle peinait, la montée étant raide en cet endroit; un beau sergent

écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes

pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe:

«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un

gentil sourire confus; l'Écossais enroula cette frêle remorque autour

de son bras gauche, gardant son bras droit libre pour continuer de

fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute

petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.

Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus

resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en

avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans

l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Écossais, des

cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le

salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de

l'Église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient

jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en

grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que

j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de

rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats...

Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait

toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient

peut-être demain, qui sait?), l'incessante canonnade, mais personne n'y

prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau soleil,

un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les murs, et

des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés par les

gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le repas; on

eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple et

singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des

jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds

faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Écossais, se

croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis

en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge

faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne soeur,

figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait

avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de bandages,

qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.

Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes

l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés

avec des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps

de tourmente où nous sommes.)--«Je pourrais bien vous donner du boeuf

rôti et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain,

par exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle

part.--Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles

miches, là, debout contre cette porte?--Oh! ces miches-là, elles sont

à un général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec

ses aides de camp.»--A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon,

tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son

manteau, le bout d'une de ces miches dorées.--«Nous avons trouvé du

pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous

servir.»--Et, à côté d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en

burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités:

les soldats de notre auto.

La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule

disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge

pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands

traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre

des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les

regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si

vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour le

moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante et

un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter en

même temps des choses très drôles--de cette drôlerie innocente et

jeunette dont les bonnes soeurs ont le secret,--car ils riaient tous

les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien

être? Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe--sans aucune

élégance, je suis forcé de le reconnaître--riait aussi de les voir

rire. Et, au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre

route vers la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une

douzaine d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin

une gerbe d'asters d'automne...

Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression

des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité,

chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine.

IV

LETTRE A ENVER-PACHA

_Rochefort, 4 septembre 1914._

«Mon cher et grand ami,

»Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour vous

et de mon attachement à votre patrie dont j'ai fait un peu la mienne.

Autour de Tripoli, vous avez été le héros magnifique, sans reproche

et sans peur, tenant tête, dix contre mille; en Thrace, vous avez été

celui qui a rendu Andrinople à la Turquie, et vous avez accompli ce

tour de force de reprendre la ville héroïque presque sans verser de

sang. Vous avez réprimé partout, avec la violence qu'il fallait, les

cruautés et les brigandages; j'ai vu votre indignation contre les

atrocités bulgares, et c'est vous-même qui avez voulu me faire

visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par

où les assassins avaient passé.

»Eh! bien, ce que vous ne savez sans doute pas déjà, je veux vous le

dire: les Allemands commettent en Belgique, en France, et _par ordre_,

ces mêmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous! Et ils

sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares étaient des

montagnards primitifs que l'on avait fanatisés, tandis qu'ils sont,

eux, des civilisés, mais d'une brutalité si foncière que la culture

n'a pas de prise sur leurs âmes et que l'on n'en peut rien attendre.

»La Turquie aujourd'hui veut reconquérir ses îles; sur ce point, à

moins d'être aveuglé de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais

je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre... Je devine

bien, hélas! les pressions exercées sur votre cher pays et sur

vous-même par l'être abominable en qui sont venues s'incarner toutes

les tares de la race prussienne: férocité, morgue et fourberie. Il a

dû abuser de votre beau et fougueux patriotisme, en vous leurrant

d'illusoires promesses de revanche. Défiez-vous de ses mensonges. Il a

certainement su empêcher la vérité d'arriver jusqu'à vous, sans quoi

votre coeur de soldat loyal se serait détourné de lui. Il a su vous

persuader, comme à une partie de son peuple, qu'il avait été

contraint à ces tueries, si longuement préméditées, au contraire,

avec un cynisme infernal. Il a réussi à vous donner foi en ses

victoires, alors qu'il sait, comme tout le monde aujourd'hui, que le

triomphe finira par être à nous. Et d'ailleurs, si par impossible nous

devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de bêtes

fauves n'en resteraient pas moins clouées pour jamais aux plus honteux

piloris de l'histoire humaine.

»Combien je souffrirais de voir notre chère Turquie, trompée par ce

misérable, se lancer à sa suite dans une terrible aventure et, plus

encore, de la voir se déshonorer en s'associant à l'attentat des

derniers barbares contre la civilisation! Oh! si vous saviez l'immense

dégoût qui se lève dans le monde entier contre la race prussienne!

»Hélas! Vous ne devez rien à la France, je ne le reconnais que trop!

Nous avons autorisé l'acte de l'Italie sur la Tripolitaine. Plus tard,

au début de la guerre balkanique, nous avons oublié l'hospitalité

séculaire que la Turquie nous donnait si largement, à nous Français,

à nos maisons d'éducation, à notre culture, à notre langue devenue

presque la vôtre. Par irréflexion et ignorance, nous avons pris le

parti de vos voisins, chez qui nos nationaux n'ont jamais trouvé que

malveillance et persécution; contre vous tous, nous avons commencé une

campagne de calomnies dont nous n'avons reconnu que trop tard

l'injustice. Les Allemands, au contraire, ont été les seuls à vous

apporter un peu--oh! très peu--de réconfort; mais c'est égal, cela ne

vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyez-vous, ces

gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors l'humanité; il

deviendrait donc non seulement périlleux, mais dégradant, de marcher

en leur compagnie.

»Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifiée;

puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé! Ma

lettre mettra bien du temps à vous parvenir; quand elle arrivera,

peut-être vos yeux se seront-ils déjà ouverts, malgré la trame de

mensonges dont l'Allemagne a dû vous envelopper; pardonnez-moi si j'ai

voulu être au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu'à vous un

peu de vérité.

»Je garde une foi inébranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le

jour de la délivrance, combien ma joie serait voilée de deuil si ma

seconde patrie orientale s'ensevelissait sous les décombres du hideux

empire de Prusse!»

V

AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE

_Octobre 1914._

Où donc cela se passait-il?... Une des particularités de cette guerre,

c'est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l'excellence

détaillée de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais où je

suis... Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr,

hélas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant préféré que

cela se passât en Allemagne, puisque c'était tout près et sous le feu

des lignes ennemies!

Depuis le matin, j'avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien

de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un

village où j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu

d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une

cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien

vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les

flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse,

ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l'air qu'ils avaient,

c'était l'air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle

fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s'était

postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal

dissimulée: «Alors, dit-elle, c'est ces cocos-là que leur sale kaiser

nous propose pour nous embellir la race?... Ah! ben vrai!...» Et, pour

donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre.

Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands

bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n'en

finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres,

pénétrants, que l'on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français,

et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un

village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines

noircies par le feu; mais personne n'y habitait plus. Çà et là, au

bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou

groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage

jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont

personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y

achever leur agonie sans secours... Nous les apercevions à peine, dans

notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de

la nuit, déjà hâtive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avançait

la journée, un brouillard presque hivernal s'épaississait comme un

voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur toute

cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se

souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de

feu.

Au milieu d'une forêt, près d'un hameau qui n'avait plus que des pans

de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près

desquelles je m'arrêtai; c'est qu'une petite fille d'une douzaine

d'années, là toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques

pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des

champs, scabieuses d'arrière-saison cueillies dans les funèbres

entours:

--«Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés?

--Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français... J'ai vu

quand on les a enterrés... Monsieur, c'étaient des jeunes, ils

n'avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.»

Rien d'écrit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui

seront bientôt émiettées dans l'herbe. Qui étaient-ils? Fils de

paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en

grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de

paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de

vivre sans jamais savoir qu'ils se seront décomposés là, au bord

d'une route solitaire de l'extrême Nord,--ni que cette gentille petite,

au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir

d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la

forêt enveloppante...

Plus loin, dans certain village où s'est établi le commandant d'une

armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point

déterminé de l'immense front de bataille.

Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes.

Cependant nous dépassons un de ces longs convois d'autobus, jadis

parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à

roulettes. Aux places où s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des

moitiés de boeufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des

crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes à

nourrir là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer

tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse.

Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement

continu d'un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce

tonnerre-là, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute

une ligne sinueuse qui va de l'Est à l'Ouest de la France, et où

chaque jour, hélas! s'amoncellent des morts.

«Nous voici arrivés», dit l'officier qui me guide. Si je ne

connaissais déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés

aux fronts de bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu'il se

trompe, car, à première vue, on n'aperçoit ni armée, ni soldats;

nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre

grisâtre est pelée, déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou

moins brisés comme par quelque cataclysme de foudre et de grêlons;

aucun vestige humain, pas même les ruines d'un village; rien qui

précise telle ou telle époque de l'histoire, ni même de la géologie.

Et, comme on aperçoit au loin d'immenses horizons de forêts, qui vont

de tous côtés se perdre dans les brumes presque noires du crépuscule,

on pourrait aussi bien se croire ramené aux périodes primitives du

monde.

«Nous voici arrivés»--cela veut dire qu'il est temps de cacher notre

auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d'obus et

risquer de faire tuer nos chauffeurs,--car il y a, dans la forêt

embrumée d'en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de

merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle

des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre

devoir est de continuer à pied.

Quel étrange sol! Il est criblé de ces trous que font les obus et qui

ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné,

piqué, il est semé de balles pointues, de douilles de cuivre, de

débris de casques à pointe et d'autres saletés barbares. Mais cette

région qui semblait déserte, au contraire elle est très peuplée!

Seulement c'est par des troglodytes sans doute, car les habitations,

disséminées sous bois et invisibles d'abord, sont des espèces de

cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et de

feuillages; jadis, à l'île de Pâques, j'avais vu de telles

architectures... Et dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces

demeures humaines complètent l'impression, que l'on avait déjà, d'un

recul au fond des temps.

En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire

rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante,

où l'on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la

guerre, ils l'ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des

animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu.

Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour

voir qui arrive. Et elles n'ont rien de préhistorique, non plus que les

képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l'air bien

portant et de belle humeur, l'air amusé de vivre là comme des lapins.

Un sergent s'avance, aussi terreux qu'une taupe qui n'aurait pas

eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune

et gaie.--«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour

aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y

trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images,

que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à

passer le temps dans les tranchées.»--Quel dommage que je ne puisse pas

rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de

satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux?

Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne

de feu... Un vent glacé souffle des forêts d'en face, de plus en plus

noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce

semblant d'orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des

pauvres taupinières, et j'admire qu'ils puissent être si gais, nos

chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées.

Marchant sur ce sol criblé, où la tourmente de mitraille a laissé à

peine une touffe d'herbe çà et là, un peu de mousse, une pauvre

fleur, j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui

sera la seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant,

viendrait à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y

travaillent, la pelle et la pioche en main, tous décidés et joyeux,

s'empressant de la finir, et elle sera terrible, entourée des pires

embûches. Ce sont les Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé,

dans leurs cervelles prudentes et mauvaises, tout ce système de

galeries et de pièges; mais, comme nous sommes plus fins qu'eux et

d'esprit plus prompt, en peu de jours nous les avons égalés, sinon

dépassés.

Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de

monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit

et jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là,

terrés à peine pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les

obus recommenceront leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se

risqueraient dehors, crevant les poitrines ou déchiquetant les

entrailles. Ils savent aussi qu'à n'importe quelle heure imprévue, au

pâle soleil ou dans l'obscurité du milieu de la nuit, il y aura contre

eux des ruées de ces barbares, dont la forêt d'en face est encore

pleine; ils savent comment ils arriveront en courant, avec des cris

pour essayer de faire peur, se tenant tous par le bras en une seule

masse enragée, et comment, avant de s'empêtrer pour la mort dans nos

fils de fer barbelés, ils trouveront moyen, comme chaque fois, de faire

beaucoup de mal. Ils savent, car ils ont déjà vu tout cela, mais quand

même ils sourient avec une dignité grave. Depuis bientôt huit jours

ils sont dans cette tranchée, attendant la relève qui va venir, et ils

ne se plaignent de rien: «On est bien nourri, disent-ils, on mange à

sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se tient chaud la nuit, dans nos

trous de renard, avec une bonne couverture. Mais, des vêtements de

dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons encore pas tous, et il

nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à Paris, mon colonel,

vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement et à toutes ces

dames qui travaillent pour nous.»

(_Mon colonel_, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour

les officiers à cinq galons. Pendant la dernière expédition de Chine,

j'avais déjà été _mon colonel_, mais je ne m'attendais pas à le

redevenir un jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!)

Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée,

appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des

élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y

en a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière,

dont il vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont

devenus ici quand même, non seulement des garçons braves, mais des

braves garçons. Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos

distances, nous aura tous purifiés et grandis: les Allemands, sans le

vouloir, nous auront fait au moins ce bien-là, qui certes en vaut la

peine. Et puis nos soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se

battent, et c'est leur suprême force; l'indignation les stimulera

jusqu'à leur dernier souffle: «Quand on a vu, me disent deux jeunes

paysans de Bretagne, quand on a vu de ses yeux ce que font ces

brutes-là dans les villages où ils passent, c'est tout naturel,

n'est-ce pas? de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne viennent en faire

autant chez-nous.» Et la canonnade accompagne d'une basse incessante et

profonde cette déclaration naïve.

Or, il en est ainsi d'un bout à l'autre de la ligne sans fin; partout

même décision et même courage. Ici ou là, causer avec eux est aussi

réconfortant et commande une admiration égale.

Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous

garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de

l'Est à l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des

doubles, des triples, courant ininterrompues sur des centaines de

kilomètres, comme une sorte de muraille de Chine cent fois plus

redoutable que la vraie qui gardait des Mongols, une muraille qui

serpente, presque souterraine, en tapinois, et que garnit toute une

héroïque jeunesse française sans cesse en alerte et sans cesse

ensanglantée...

Le crépuscule ce soir, sous le ciel épais, se traîne tristement et

n'en finit plus; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux

heures, et cependant on y voit encore. Devant nous se distingue

toujours, ou se devine, le déploiement à perte de vue de deux plans de

forêt, dont le plus lointain n'a presque plus de contours dans les

ténèbres. Le vent continue de se refroidir. Et le coeur se serre dans

l'impression plus poignante encore d'une replongée, sans abri et sans

recours, au fond des primitives barbaries.

--«Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous

les soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester

un peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.»

Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été

donnée ailleurs de voir «comme ils tirent vite et presque au hasard».

On dirait quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire

qu'ils ont des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je

resterai bien volontiers un moment de plus, pour revoir ça en leur

compagnie.

Ah!... En effet, voici en l'air une espèce de bruissement de vol de

perdrix,--des perdrix qui passeraient très vite, avec des ailes en

métal. Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et

c'est dans notre direction que cela commence à venir. Mais c'est

beaucoup trop haut et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à

gauche que ce n'est pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il

faudrait qu'ils fussent par trop bêtes... Tout de même nous cessons de

causer, l'oreille aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien.

--«C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée.

Et c'était pour les camarades là-bas. Vous n'avez pas de chance, mon

colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui

écopons... Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les

Boches.»

Il fait nuit et je devrais être loin. D'ailleurs ils vont se coucher

tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières: des

cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains à la file et je les

quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout à

coup, avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une

longue fosse commune au cimetière.

VI

LA BASILIQUE-FANTOME

_Octobre 1914._

Pour la voir, notre légendaire et merveilleuse basilique française,

pour lui dire adieu avant sa chute et son émiettement sans espoir,

j'avais fait faire un détour de deux heures à mon auto militaire, en

revenant d'une mission de service terminée.

Le matin d'octobre était brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne,

ce jour-là déserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir,

humides de pluie, semblaient tout revêtus d'une sorte de basane

luisante. Nous avions aussi traversé une forêt, en tenant l'oeil au

guet et les armes prêtes, en cas de uhlans en maraude. Et enfin nous

avions aperçu, très loin dans le brouillard, se dressant de toute sa

grande taille au-dessus d'un semis de carrés rougeâtres qui devaient

être des toits de maisons, une forme immense d'église: c'était

évidemment cela.

L'entrée de Reims: défenses de toute sorte, encombrements de pierres,

tranchées, chevaux de frise, sentinelles, la baïonnette croisée. Pour

passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut

parlementer, donner le _mot de ralliement_.

Dans la très grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de

la cathédrale, car on ne l'aperçoit plus; sa silhouette qui, vue des

lointains, dominait si bien toutes choses, comme un château de géants

dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble

s'être accroupie pour se cacher. «La cathédrale, répondent les gens,

c'est d'abord tout droit par là; ensuite vous tournerez à gauche, puis

à droite, etc.» Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde.

Beaucoup de soldats, des régiments en marche, des files de voitures

d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus

anxieux que si de rien n'était; même beaucoup de femmes en toilette,

un livre de messe à la main, car c'est dimanche.

A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles

égratignées de frais; c'est qu'un obus est tombé là tout à l'heure,

sans utilité du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes,

pour dire: vous savez, nous sommes là; simple jeu, histoire de tuer

quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a

plus de monde dans les rues. Mais, en vérité, on dirait que cette

ville a tout à fait pris son parti d'être sous les jumelles féroces

et sous le feu des sauvages embusqués aux coteaux voisins; ces passants

s'arrêtent une minute pour regarder le mur, les traces des éclats de

fer, et puis achèvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette

fois, ce sont des femmes, nous dit-on, et des petites filles que cette

gentille farce a couchées dans ces mares de sang; on nous apprend cela,

et on n'y pense plus, comme si c'était la moindre des choses, par les

temps qui courent...

Maintenant le quartier se fait désert; des maisons fermées, du silence

comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises

apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciselées et les hautes

tours. Pas un bruit et pas une âme vivante, sur la place où trône

encore la basilique-fantôme, et un vent glacé y souffle, sous un ciel

opaque.

Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims,

mais tellement criblée et déchirée qu'on la devine prête à

s'effondrer à la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande

momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber en

cendres. Le sol est jonché de ses débris précieux. On l'a entourée

en hâte d'une solide barrière de bois blanc, en dedans de laquelle sa

sainte poussière a formé des monceaux: fragments de rosace, cassons de

vitrail, têtes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes... Du

haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcinée a pris une

étrange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours

debout en rang sur les corniches, ont été comme décortiqués par le

feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine

qui cependant persiste, ils ressemblent à des morts, alignés à la

file, dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des

espèces de suaires rougeâtres.

Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la

barrière qui isole le fragile et encore admirable fantôme est partout

solidement fermée. Quant au vieux palais attenant à la basilique, le

palais épiscopal où venaient se reposer les rois de France le jour du

sacre, il n'est plus qu'une ruine sans fenêtres ni toiture, partout

léchée et noircie par la flamme.

Quel joyau sans pareil elle était, cette église, plus belle encore que

Notre-Dame de Paris, plus ajourée et plus légère, plus élancée

aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, étonnantes d'être si

frêles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France,

chef-d'oeuvre que la foi de nos ancêtres avait fait éclore là dans sa

pureté mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout

matérialiser et tout gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que l'on

est convenu d'appeler la Renaissance... Oh! la grossière et lâche et

imbécile brutalité de ces paquets de ferraille, lancés à toute

volée contre des dentelles si délicates, qui depuis des siècles

s'élevaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles,

d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais osé atteindre!...

Cette grande maison fermée, là sur la place, doit être

l'archevêché. Je tente de sonner au portail, pour demander la faveur

d'entrer dans la cathédrale. «Son Éminence, me dit-on, est à la

messe, mais va bientôt rentrer. Si je veux attendre...» Et, pendant

que j'attends, le prêtre qui me reçoit me conte l'incendie du palais

épiscopal: «D'avance ils avaient arrosé les toits avec je ne sais

quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jeté leurs bombes

incendiaires, les charpentes ont brûlé comme paille, et on voyait

partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu

d'artifice.»

En effet, les barbares avaient prémédité et préparé de longue main

ce sacrilège; malgré leurs prétextes niaisement absurdes, malgré

leurs dénégations éhontées, ce qu'ils avaient voulu anéantir ici,

c'était le coeur même de la vieille France: quelque idée

superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages,

et c'est à cette besogne qu'ils se sont acharnés, alors que, dans la

ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert.

--«Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de remplacer la toiture brûlée

de la basilique, recouvrir bien vite les voûtes, sans quoi elles ne

résisteront pas au prochain hiver?

--Évidemment, dit-il, aux premières neiges, aux premières pluies, tout

risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcinées ont perdu

leur résistance. Mais nous ne pouvons même pas tenter cela pour les

préserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au

bout de leurs lorgnettes, c'est la cathédrale, toujours la cathédrale,

et dès qu'un homme seulement paraît sur un clocheton dans une tour, la

pluie d'obus aussitôt recommence. Non, il n'y a rien à faire. A la

grâce de Dieu!»

En rentrant, le prélat me donne gracieusement un guide qui a les clefs

de la barrière, et je pénètre enfin dans les ruines de la basilique,

dans la nef dénudée, qui paraît ainsi plus haute encore et plus

immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre à pleurer. Ce froid

inattendu, ce froid, bien plus âpre que celui de l'extérieur, est

peut-être ce qui dès l'abord vous saisit et vous déroute; au lieu de

cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles

basiliques--fumées de tant d'encens qu'on y a brûlé, émanations de

tant de cercueils qu'on y a bénis, de tant de générations humaines

qui s'y sont pressées pour l'angoisse et la prière,--au lieu de cela,

un vent humide et glacé, qui entre en bruissant par toutes les

lézardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les

trous des voûtes. Ces voûtes, là-haut, de place en place crevées par

la mitraille, les yeux tout de suite se lèvent d'instinct pour les

regarder, les yeux sont comme entraînés vers elles par le

jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui

s'élancent en gerbes pour les soutenir; elles ont des courbes fuyantes,

ces voûtes, des courbes d'une grâce exquise qui semblent avoir été

imaginées pour ne pas rompre la montée des prières, pour ne pas faire

retomber les regards en quête du ciel. On ne se lasse plus de pencher

le front en arrière pour les voir, les voûtes sacrées qui vont

s'anéantir; et puis il y a là-haut aussi, tout là-haut, les longues

séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles s'appuient, des

ogives indéfiniment pareilles d'un bout à l'autre de la nef, et qui,

malgré leurs découpures compliquées, sont reposantes à suivre, dans

leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses

plafonds de pierre, en apparence si légers et de plus si lointains,

n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis de toute

pesanteur et à peine matériels.

Du reste, mieux vaut s'avancer là-dessous tête levée et ne pas trop

contrôler sur quoi l'on marche, car ce pavage, un peu tristement

sonore, vient d'être souillé et noirci par des carbonisations de chair

humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'église était pleine de

blessés allemands, étendus sur des couches de paille qui prirent feu,

et cela devint une scène d'horreur digne d'un rêve du Dante; tous ces

êtres, dont les plaies vives cuisaient à la flamme, se traînaient en

hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes

trop étroites. On sait aussi l'héroïsme de ces brancardiers, prêtres et

religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de

sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frères allemands

n'avaient même pas songé à épargner; ils ne parvinrent cependant pas

à les sauver tous, il en resta, qui achevèrent de brûler dans la nef,

laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles où jadis des

cortèges de rois et de reines avaient traîné lentement leurs manteaux

d'hermine, au son des grandes orgues et du plain-chant...

--«Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des

bas-côtés, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lancé hier au

soir. Et puis, venez voir le miracle.»

Et il me mène dans le choeur, où la statue de Jeanne d'Arc,

préservée, dirait-on, par quelque grâce spéciale, est toujours là,

intacte, avec ses yeux de douce extase.

Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que

les artistes mystérieux du XIIIe siècle avaient religieusement

composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines

les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles

lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros

paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'oeuvre, que personne ne

reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais

impossibles à démêler, les ors, les rouges et les bleus dont on a

perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les

jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites

figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au

cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des

opales, gisent à terre, où du reste ils brillent encore comme des

gemmes...

Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place déserte

alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré

de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent

froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche,

et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la

chute de perles très légères: c'est ce qui restait encore en place

des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours.

La Hyène Enragée · 第 1 / 10 段