Cependant le soir où Morel devait être absent était arrivé. La mission

de Jupien avait réussi. Lui et le baron devaient venir vers onze

heures du soir et on les cacherait. Trois rues avant d'arriver à cette

magnifique maison de prostitution (où on venait de tous les environs

élégants), M. de Charlus marchait sur la pointe des pieds, dissimulait

sa voix, suppliait Jupien de parler moins fort, de peur que, de

l'intérieur, Morel les entendît. Or, dès qu'il fut entré à pas de loup

dans le vestibule, M. de Charlus, qui avait peu l'habitude de ce genre

de lieux, à sa terreur et à sa stupéfaction se trouva dans un endroit

plus bruyant que la Bourse ou l'Hôtel des Ventes. C'est en vain qu'il

recommandait de parler plus bas à des soubrettes qui se pressaient

autour de lui; d'ailleurs leur voix même était couverte par le bruit de

criées et d'adjudications que faisait une vieille «sous-maîtresse» à la

perruque fort brune, au visage où craquelait la gravité d'un notaire ou

d'un prêtre espagnol, et qui lançait à toutes minutes, avec un bruit de

tonnerre, en laissant alternativement ouvrir et refermer les portes,

comme on règle la circulation des voitures: «Mettez Monsieur au

vingt-huit, dans la chambre espagnole.» «On ne passe plus.» «Rouvrez la

porte, ces Messieurs demandent Mademoiselle Noémie. Elle les attend dans

le salon persan.» M. de Charlus était effrayé comme un provincial qui a

à traverser les boulevards; et, pour prendre une comparaison infiniment

moins sacrilège que le sujet représenté dans les chapiteaux du porche de

la vieille église de Corlesville, les voix des jeunes bonnes répétaient

en plus bas, sans se lasser, l'ordre de la sous-maîtresse, comme ces

catéchismes qu'on entend les élèves psalmodier dans la sonorité d'une

église de campagne. Si peur qu'il eût, M. de Charlus, qui, dans la rue,

tremblait d'être entendu, se persuadant que Morel était à la fenêtre, ne

fut peut-être pas tout de même aussi effrayé dans le rugissement de ces

escaliers immenses où on comprenait que des chambres rien ne pouvait

être aperçu. Enfin, au terme de son calvaire, il trouva Mlle Noémie qui

devait les cacher avec Jupien, mais commença par l'enfermer dans un

salon persan fort somptueux d'où il ne voyait rien. Elle lui dit que

Morel avait demandé à prendre une orangeade et que, dès qu'on la

lui aurait servie, on conduirait les deux voyageurs dans un salon

transparent. En attendant, comme on la réclamait, elle leur promit,

comme dans un conte, que pour leur faire passer le temps elle allait

leur envoyer «une petite dame intelligente». Car, elle, on l'appelait.

La petite dame intelligente avait un peignoir persan, qu'elle voulait

ôter. M. de Charlus lui demanda de n'en rien faire, et elle se fit

monter du Champagne qui coûtait 40 francs la bouteille. Morel, en

réalité, pendant ce temps, était avec le prince de Guermantes; il avait,

pour la forme, fait semblant de se tromper de chambre, était entré

dans une où il y avait deux femmes, lesquelles s'étaient empressées de

laisser seuls les deux messieurs. M. de Charlus ignorait tout cela,

mais pestait, voulait ouvrir les portes, fit redemander Mlle Noémie,

laquelle, ayant entendu la petite dame intelligente donner à M. de

Charlus des détails sur Morel non concordants avec ceux qu'elle-même

avait donnés à Jupien, la fit déguerpir et envoya bientôt, pour

remplacer la petite dame intelligente, «une petite dame gentille», qui

ne leur montra rien de plus, mais leur dit combien la maison était

sérieuse et demanda, elle aussi, du Champagne. Le baron, écumant, fit

revenir Mlle Noémie, qui leur dit: «Oui, c'est un peu long, ces dames

prennent des poses, il n'a pas l'air d'avoir envie de rien faire.»

Enfin, devant les promesses du baron, ses menaces, Mlle Noémie s'en alla

d'un air contrarié, en les assurant qu'ils n'attendraient pas plus de

cinq minutes. Ces cinq minutes durèrent une heure, après quoi Noémie

conduisit à pas de loup M. de Charlus ivre de fureur et Jupien désolé

vers une porte entre-bâillée en leur disant: «Vous allez très bien voir.

Du reste, en ce moment ce n'est pas très intéressant, il est avec trois

dames, il leur raconte sa vie de régiment.» Enfin le baron put voir

par l'ouverture de la porte et aussi dans les glaces. Mais une terreur

mortelle le força de s'appuyer au mur. C'était bien Morel qu'il avait

devant lui, mais, comme si les mystères païens et les enchantements

existaient encore, c'était plutôt l'ombre de Morel, Morel embaumé, pas

même Morel ressuscité comme Lazare, une apparition de Morel, un fantôme

de Morel, Morel revenant ou évoqué dans cette chambre (où, partout, les

murs et les divans répétaient des emblèmes de sorcellerie), qui était

à quelques mètres de lui, de profil. Morel avait, comme après la mort,

perdu toute couleur; entre ces femmes avec lesquelles il semblait

qu'il eût dû s'ébattre joyeusement, livide, il restait figé dans une

immobilité artificielle; pour boire la coupe de Champagne qui était

devant lui, son bras sans force essayait lentement de se tendre et

retombait. On avait l'impression de cette équivoque qui fait qu'une

religion parle d'immortalité, mais entend par là quelque chose qui

n'exclut pas le néant. Les femmes le pressaient de questions: «Vous

voyez, dit tout bas Mlle Noémie au baron, elles lui parlent de sa vie de

régiment, c'est amusant, n'est-ce pas?--et elle rit--vous êtes content?

Il est calme, n'est-ce pas», ajouta-t-elle, comme elle aurait dit d'un

mourant. Les questions des femmes se pressaient, mais Morel, inanimé,

n'avait pas la force de leur répondre. Le miracle même d'une parole

murmurée ne se produisait pas. M. de Charlus n'eut qu'un instant

d'hésitation, il comprit la vérité et que, soit maladresse de Jupien

quand il était allé s'entendre, soit puissance expansive des secrets

confiés qui fait qu'on ne les garde jamais, soit caractère indiscret de

ces femmes, soit crainte de la police, on avait prévenu Morel que deux

messieurs avaient payé fort cher pour le voir, on avait fait sortir le

prince de Guermantes métamorphosé en trois femmes, et placé le pauvre

Morel tremblant, paralysé par la stupeur, de telle façon que, si M. de

Charlus le voyait mal, lui, terrorisé, sans paroles, n'osant pas prendre

son verre de peur de le laisser tomber, voyait en plein le baron.

L'histoire, au reste, ne finit pas mieux pour le prince de Guermantes.

Quand on l'avait fait sortir pour que M. de Charlus ne le vît pas,

furieux de sa déconvenue, sans soupçonner qui en était l'auteur, il

avait supplié Morel, sans toujours vouloir lui faire connaître qui il

était, de lui donner rendez-vous pour la nuit suivante dans la toute

petite villa qu'il avait louée et que, malgré le peu de temps qu'il

devait y rester, il avait, suivant la même maniaque habitude que nous

avons autrefois remarquée chez Mme de Villeparisis, décoré de quantité

de souvenirs de famille, pour se sentir plus chez soi. Donc le

lendemain, Morel, retournant la tête à toute minute, tremblant d'être

suivi et épié par M. de Charlus, avait fini, n'ayant remarqué aucun

passant suspect, par entrer dans la villa. Un valet le fit entrer au

salon en lui disant qu'il allait prévenir Monsieur (son maître lui avait

recommandé de ne pas prononcer le nom de prince de peur d'éveiller des

soupçons). Mais quand Morel se trouva seul et voulut regarder dans la

glace si sa mèche n'était pas dérangée, ce fut comme une hallucination.

Sur la cheminée, les photographies, reconnaissables pour le violoniste,

car il les avait vues chez M. de Charlus, de la princesse de Guermantes,

de la duchesse de Luxembourg, de Mme de Villeparisis, le pétrifièrent

d'abord d'effroi. Au même moment il aperçut celle de M. de Charlus,

laquelle était un peu en retrait. Le baron semblait immobiliser sur

Morel un regard étrange et fixe. Fou de terreur, Morel, revenant de sa

stupeur première, ne doutant pas que ce ne fût un guet-apens où M. de

Charlus l'avait fait tomber pour éprouver s'il était fidèle, dégringola

quatre à quatre les quelques marches de la villa, se mit à courir à

toutes jambes sur la route et quand le prince de Guermantes (après avoir

cru faire faire à une connaissance de passage le stage nécessaire, non

sans s'être demandé si c'était bien prudent et si l'individu n'était pas

dangereux) entra dans son salon, il n'y trouva plus personne. Il eut

beau, avec son valet, par crainte de cambriolage, et revolver au poing,

explorer toute la maison, qui n'était pas grande, les recoins du

jardinet, le sous-sol, le compagnon dont il avait cru la présence

certaine avait disparu. Il le rencontra plusieurs fois au cours de la

semaine suivante. Mais chaque fois c'était Morel, l'individu dangereux,

qui se sauvait comme si le prince l'avait été plus encore. Buté dans

ses soupçons, Morel ne les dissipa jamais, et, même à Paris, la vue

du prince de Guermantes suffisait à le mettre en fuite. Par où M. de

Charlus fut protégé d'une infidélité qui le désespérait, et vengé sans

l'avoir jamais imaginé, ni surtout comment.

Mais déjà les souvenirs de ce qu'on m'avait raconté à ce sujet sont

remplacés par d'autres, car le B. C. N., reprenant sa marche de «tacot»,

continue de déposer ou de prendre les voyageurs aux stations suivantes.

A Grattevast, où habitait sa soeur, avec laquelle il était allé passer

l'après-midi, montait quelquefois M. Pierre de Verjus, comte de Crécy

(qu'on appelait seulement le Comte de Crécy), gentilhomme pauvre mais

d'une extrême distinction, que j'avais connu par les Cambremer, avec

qui il était d'ailleurs peu lié. Réduit à une vie extrêmement modeste,

presque misérable, je sentais qu'un cigare, une «consommation» étaient

choses si agréables pour lui que je pris l'habitude, les jours où je ne

pouvais voir Albertine, de l'inviter à Balbec. Très fin et s'exprimant à

merveille, tout blanc, avec de charmants yeux bleus, il parlait

surtout du bout des lèvres, très délicatement, des conforts de la vie

seigneuriale, qu'il avait évidemment connus, et aussi de généalogies.

Comme je lui demandais ce qui était gravé sur sa bague, il me dit avec

un sourire modeste: «C'est une branche de verjus.» Et il ajouta avec un

plaisir dégustateur: «Nos armes sont une branche de verjus--symbolique

puisque je m'appelle Verjus--tigellée et feuillée de sinople.» Mais je

crois qu'il aurait eu une déception si à Balbec je ne lui avais offert à

boire que du verjus. Il aimait les vins les plus coûteux, sans doute par

privation, par connaissance approfondie de ce dont il était privé, par

goût, peut-être aussi par penchant exagéré. Aussi quand je l'invitais à

dîner à Balbec, il commandait le repas avec une science raffinée, mais

mangeait un peu trop, et surtout buvait, faisant chambrer les vins qui

doivent l'être, frapper ceux qui exigent d'être dans de la glace. Avant

le dîner et après, il indiquait la date ou le numéro qu'il voulait pour

un porto ou une fine, comme il eût fait pour l'érection, généralement

ignorée, d'un marquisat, mais qu'il connaissait aussi bien.

Comme j'étais pour Aimé un client préféré, il était ravi que je donnasse

de ces dîners extras et criait aux garçons: «Vite, dressez la table 25»,

il ne disait même pas «dressez», mais «dressez-moi», comme si ç'avait

été pour lui. Et comme le langage des maîtres d'hôtel n'est pas tout à

fait le même que celui des chefs de rang, demi-chefs, commis, etc., au

moment où je demandais l'addition, il disait au garçon qui nous avait

servis, avec un geste répété et apaisant du revers de la main, comme

s'il voulait calmer un cheval prêt à prendre le mors aux dents: «N'allez

pas trop fort (pour l'addition), allez doucement, très doucement.» Puis,

comme le garçon partait muni de cet aide-mémoire, Aimé, craignant que

ses recommandations ne fussent pas exactement suivies, le rappelait:

«Attendez, je vais chiffrer moi-même.» Et comme je lui disais que cela

ne faisait rien: «J'ai pour principe que, comme on dit vulgairement, on

ne doit pas estamper le client.» Quant au directeur, comme les vêtements

de mon invité étaient simples, toujours les mêmes, et assez usés

(et pourtant personne n'eût si bien pratiqué l'art de s'habiller

fastueusement, comme un élégant de Balzac, s'il en avait eu les moyens),

il se contentait, à cause de moi, d'inspecter de loin si tout allait

bien, et d'un regard, de faire mettre une cale sous un pied de la table

qui n'était pas d'aplomb. Ce n'est pas qu'il n'eût su, bien qu'il cachât

ses débuts comme plongeur, mettre la main à la pâte comme un autre.

Il fallut pourtant une circonstance exceptionnelle pour qu'un jour il

découpât lui-même les dindonneaux. J'étais sorti, mais j'ai su qu'il

l'avait fait avec une majesté sacerdotale, entouré, à distance

respectueuse du dressoir, d'un cercle de garçons qui cherchaient, par

là, moins à apprendre qu'à se faire bien voir et avaient un air béat

d'admiration. Vus d'ailleurs par le directeur (plongeant d'un geste lent

dans le flanc des victimes et n'en détachant pas plus ses yeux pénétrés

de sa haute fonction que s'il avait dû y lire quelque augure) ils ne le

furent nullement. Le sacrificateur ne s'aperçut même pas de mon absence.

Quand il l'apprit, elle le désola. «Comment, vous ne m'avez pas vu

découper moi-même les dindonneaux?» Je lui répondis que, n'ayant pu voir

jusqu'ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes,

Sarah dans _Phèdre_, je connaissais la résignation et que j'ajouterais

son découpage des dindonneaux à ma liste. La comparaison avec l'art

dramatique (Sarah dans _Phèdre_) fut la seule qu'il parut comprendre,

car il savait par moi que, les jours de grandes représentations,

Coquelin aîné avait accepté des rôles de débutant, celui même d'un

personnage qui ne dit qu'un mot ou ne dit rien. «C'est égal, je suis

désolé pour vous. Quand est-ce que je découperai de nouveau? Il faudrait

un événement, il faudrait une guerre.» (Il fallut en effet l'armistice.)

Depuis ce jour-là le calendrier fut changé, on compta ainsi: «C'est le

lendemain du jour où j'ai découpé moi-même les dindonneaux.» «C'est

juste huit jours après que le directeur a découpé lui-même les

dindonneaux.» Ainsi cette prosectomie donna-t-elle, comme la naissance

du Christ ou l'Hégire, le point de départ d'un calendrier différent des

autres, mais qui ne prit pas leur extension et n'égala pas leur durée.

La tristesse de la vie de M. de Crécy venait, tout autant que de ne plus

avoir de chevaux et une table succulente, de ne voisiner qu'avec des

gens qui pouvaient croire que Cambremer et Guermantes étaient tout un.

Quand il vit que je savais que Legrandin, lequel se faisait maintenant

appeler Legrand de Méséglise, n'y avait aucune espèce de droit, allumé

d'ailleurs par le vin qu'il buvait, il eut une espèce de transport de

joie. Sa soeur me disait d'un air entendu: «Mon frère n'est jamais si

heureux que quand il peut causer avec vous.» Il se sentait en effet

exister depuis qu'il avait découvert quelqu'un qui savait la médiocrité

des Cambremer et la grandeur des Guermantes, quelqu'un pour qui

l'univers social existait. Tel, après l'incendie de toutes les

bibliothèques du globe et l'ascension d'une race entièrement ignorante,

un vieux latiniste reprendrait pied et confiance dans la vie en

entendant quelqu'un lui citer un vers d'Horace. Aussi, s'il ne quittait

jamais le wagon sans me dire: «A quand notre petite réunion?» c'était

autant par avidité de parasite, par gourmandise d'érudit, et parce qu'il

considérait les agapes de Balbec comme une occasion de causer, en même

temps, des sujets qui lui étaient chers et dont il ne pouvait parler

avec personne, et analogues en cela à ces dîners où se réunit à dates

fixes, devant la table particulièrement succulente du Cercle de l'Union,

la Société des bibliophiles. Très modeste en ce qui concernait sa propre

famille, ce ne fut pas par M. de Crécy que j'appris qu'elle était très

grande et un authentique rameau, détaché en France, de la famille

anglaise qui porte le titre de Crécy. Quand je sus qu'il était un vrai

Crécy, je lui racontai qu'une nièce de Mme de Guermantes avait épousé

un Américain du nom de Charles Crécy et lui dis que je pensais qu'il

n'avait aucun rapport avec lui. «Aucun, me dit-il. Pas plus--bien, du

reste, que ma famille n'ait pas autant d'illustration--que beaucoup

d'Américains qui s'appellent Montgommery, Berry, Chandos ou Capel, n'ont

de rapport avec les familles de Pembroke, de Buckingham, d'Essex,

ou avec le duc de Berry.» Je pensai plusieurs fois à lui dire, pour

l'amuser, que je connaissais Mme Swann qui, comme cocotte, était connue

autrefois sous le nom d'Odette de Crécy; mais, bien que le duc d'Alençon

n'eût pu se froisser qu'on parlât avec lui d'Émilienne d'Alençon, je

ne me sentis pas assez lié avec M. de Crécy pour conduire avec lui la

plaisanterie jusque-là. «Il est d'une très grande famille, me dit un

jour M. de Montsurvent. Son patronyme est Saylor.» Et il ajouta que

sur son vieux castel au-dessus d'Incarville, d'ailleurs devenu presque

inhabitable et que, bien que né fort riche, il était aujourd'hui trop

ruiné pour réparer, se lisait encore l'antique devise de la famille. Je

trouvai cette devise très belle, qu'on l'appliquât soit à l'impatience

d'une race de proie nichée dans cette aire, d'où elle devait jadis

prendre son vol, soit, aujourd'hui, à la contemplation du déclin, à

l'attente de la mort prochaine dans cette retraite dominante et sauvage.

C'est en ce double sens, en effet, que joue avec le nom de Saylor cette

devise qui est: «Ne sçais l'heure.»

A Hermenonville montait quelquefois M. de Chevrigny, dont le nom, nous

dit Brichot, signifiait, comme celui de Mgr de Cabrières, «lieu où

s'assemblent les chèvres». Il était parent des Cambremer et, à cause de

cela et par une fausse appréciation de l'élégance, ceux-ci l'invitaient

souvent à Féterne, mais seulement quand ils n'avaient pas d'invités à

éblouir. Vivant toute l'année à Beausoleil, M. de Chevrigny était resté

plus provincial qu'eux. Aussi, quand il allait passer quelques semaines

à Paris, il n'y avait pas un seul jour de perdu pour tout ce qu'«il

y avait à voir»; c'était au point que parfois, un peu étourdi par le

nombre de spectacles trop rapidement digérés, quand on lui demandait

s'il avait vu une certaine pièce il lui arrivait de n'en être plus bien

sûr. Mais ce vague était rare, car il connaissait les choses de Paris

avec ce détail particulier aux gens qui y viennent rarement. Il me

conseillait les «nouveautés» à aller voir («Cela en vaut la peine»),

ne les considérant, du reste, qu'au point de vue de la bonne soirée

qu'elles font passer, et ignorant du point de vue esthétique jusqu'à

ne pas se douter qu'elles pouvaient en effet constituer parfois une

«nouveauté» dans l'histoire de l'art. C'est ainsi que, parlant de

tout sur le même plan, il nous disait: «Nous sommes allés une fois à

l'Opéra-Comique, mais le spectacle n'est pas fameux. Cela s'appelle

_Pelléas et Mélisande_. C'est insignifiant. Périer joue toujours bien,

mais il vaut mieux le voir dans autre chose. En revanche, au Gymnase on

donne _La Châtelaine_. Nous y sommes retournés deux fois; ne manquez pas

d'y aller, cela mérite d'être vu; et puis c'est joué à ravir; vous

avez Frévalles, Marie Magnier, Baron fils»; il me citait même des noms

d'acteurs que je n'avais jamais entendu prononcer, et sans les faire

précéder de Monsieur, Madame ou Mademoiselle, comme eût fait le duc de

Guermantes, lequel parlait du même ton cérémonieusement méprisant des

«chansons de Mademoiselle Yvette Guilbert» et des «expériences de

Monsieur Charcot». M. de Chevrigny n'en usait pas ainsi, il disait

Cornaglia et Dehelly, comme il eût dit Voltaire et Montesquieu. Car chez

lui, à l'égard des acteurs comme de tout ce qui était parisien, le désir

de se montrer dédaigneux qu'avait l'aristocrate était vaincu par celui

de paraître familier qu'avait le provincial.

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 21 / 25 段