Mais si M. de Charlus s'enchantait à la pensée d'un combat qu'il avait

cru d'abord tout fictif, Morel pensait avec terreur aux potins qui, de

la «musique» du régiment, pouvaient être colportés, grâce au bruit

que ferait ce duel, jusqu'au temple de la rue Bergère. Voyant déjà la

«classe» informée de tout, il devenait de plus en plus pressant auprès

de M. de Charlus, lequel continuait à gesticuler devant l'enivrante idée

de se battre. Il supplia le baron de lui permettre de ne pas le quitter

jusqu'au surlendemain, jour supposé du duel, pour le garder à vue

et tâcher de lui faire entendre la voix de la raison. Une si tendre

proposition triompha des dernières hésitations de M. de Charlus. Il dit

qu'il allait essayer de trouver une échappatoire, qu'il ferait

remettre au surlendemain une résolution définitive. De cette façon, en

n'arrangeant pas l'affaire tout d'un coup, M. de Charlus savait garder

Charlie au moins deux jours et en profiter pour obtenir de lui des

engagements pour l'avenir en échange de sa renonciation au duel,

exercice, disait-il, qui par soi-même l'enchantait, et dont il ne se

priverait pas sans regret. Et en cela d'ailleurs il était sincère,

car il avait toujours pris plaisir à aller sur le terrain quand

il s'agissait de croiser le fer ou d'échanger des balles avec un

adversaire. Cottard arriva enfin, quoique mis très en retard, car,

ravi de servir de témoin mais plus ému encore, il avait été obligé de

s'arrêter à tous les cafés ou fermes de la route, en demandant qu'on

voulût bien lui indiquer «le n° 100» ou le «petit endroit». Aussitôt

qu'il fut là, le baron l'emmena dans une pièce isolée, car il trouvait

plus réglementaire que Charlie et moi n'assistions pas à l'entrevue, et

il excellait à donner à une chambre quelconque l'affectation provisoire

de salle du trône ou des délibérations. Une fois seul avec Cottard, il

le remercia chaleureusement, mais lui déclara qu'il semblait probable

que le propos répété n'avait en réalité pas été tenu, et que, dans ces

conditions, le docteur voulût bien avertir le second témoin que, sauf

complications possibles, l'incident était considéré comme clos. Le

danger s'éloignant, Cottard fut désappointé. Il voulut même un instant

manifester de la colère, mais il se rappela qu'un de ses maîtres, qui

avait fait la plus belle carrière médicale de son temps, ayant échoué la

première fois à l'Académie pour deux voix seulement, avait fait contre

mauvaise fortune bon coeur et était allé serrer la main du concurrent

élu. Aussi le docteur se dispensa-t-il d'une expression de dépit qui

n'eût plus rien changé, et après avoir murmuré, lui, le plus peureux

des hommes, qu'il y a certaines choses qu'on ne peut laisser passer, il

ajouta que c'était mieux ainsi, que cette solution le réjouissait. M. de

Charlus, désireux de témoigner sa reconnaissance au docteur de la même

façon que M. le duc son frère eût arrangé le col du paletot de mon père,

comme une duchesse surtout eût tenu la taille à une plébéienne, approcha

sa chaise tout près de celle du docteur, malgré le dégoût que celui-ci

lui inspirait. Et non seulement sans plaisir physique, mais surmontant

une répulsion physique, en Guermantes, non en inverti, pour dire adieu

au docteur il lui prit la main et la lui caressa un moment avec une

bonté de maître flattant le museau de son cheval et lui donnant du

sucre. Mais Cottard, qui n'avait jamais laissé voir au baron qu'il eût

même entendu courir de vagues mauvais bruits sur ses moeurs, et ne l'en

considérait pas moins, dans son for intérieur, comme faisant partie

de la classe des «anormaux» (même, avec son habituelle impropriété de

termes et sur le ton le plus sérieux, il disait d'un valet de chambre

de M. Verdurin: «Est-ce que ce n'est pas la maîtresse du baron?»),

personnages dont il avait peu l'expérience, il se figura que cette

caresse de la main était le prélude immédiat d'un viol, pour

l'accomplissement duquel il avait été, le duel n'ayant servi que de

prétexte, attiré dans un guet-apens et conduit par le baron dans ce

salon solitaire où il allait être pris de force. N'osant quitter sa

chaise, où la peur le tenait cloué, il roulait des yeux d'épouvante,

comme tombé aux mains d'un sauvage dont il n'était pas bien assuré qu'il

ne se nourrît pas de chair humaine. Enfin M. de Charlus, lui lâchant la

main et voulant être aimable jusqu'au bout: «Vous allez prendre quelque

chose avec nous, comme on dit, ce qu'on appelait autrefois un mazagran

ou un gloria, boissons qu'on ne trouve plus, comme curiosités

archéologiques, que dans les pièces de Labiche et les cafés de

Doncières. Un «gloria» serait assez convenable au lieu, n'est-ce pas,

et aux circonstances, qu'en dites-vous?--Je suis président de la ligue

antialcoolique, répondit Cottard. Il suffirait que quelque médicastre

de province passât, pour qu'on dise que je ne prêche pas d'exemple. _Os

homini sublime dedit coelumque tueri_», ajouta-t-il, bien que cela n'eût

aucun rapport, mais parce que son stock de citations latines était assez

pauvre, suffisant d'ailleurs pour émerveiller ses élèves. M. de Charlus

haussa les épaules et ramena Cottard auprès de nous, après lui avoir

demandé un secret qui lui importait d'autant plus que le motif du duel

avorté était purement imaginaire. Il fallait empêcher qu'il parvînt aux

oreilles de l'officier arbitrairement mis en cause. Tandis que nous

buvions tous quatre, Mme Cottard, qui attendait son mari dehors, devant

la porte, et que M. de Charlus avait très bien vue, mais qu'il ne se

souciait pas d'attirer, entra et dit bonjour au baron, qui lui tendit la

main comme à une chambrière, sans bouger de sa chaise, partie en roi qui

reçoit des hommages, partie en snob qui ne veut pas qu'une femme peu

élégante s'asseye à sa table, partie en égoïste qui a du plaisir à être

seul avec ses amis et ne veut pas être embêté. Mme Cottard resta donc

debout à parler à M. de Charlus et à son mari. Mais peut-être parce que

la politesse, ce qu'on a «à faire», n'est pas le privilège exclusif des

Guermantes, et peut tout d'un coup illuminer et guider les cerveaux les

plus incertains, ou parce que, trompant beaucoup sa femme, Cottard avait

par moments, par une espèce de revanche, le besoin de la protéger contre

qui lui manquait, brusquement le docteur fronça le sourcil, ce que je ne

lui avais jamais vu faire, et sans consulter M. de Charlus, en maître:

«Voyons, Léontine, ne reste donc pas debout, assieds-toi.--Mais est-ce

que je ne vous dérange pas?» demanda timidement Mme Cottard à M. de

Charlus, lequel, surpris du ton du docteur, n'avait rien répondu. Et

sans lui en donner cette seconde fois le temps, Cottard reprit avec

autorité: «Je t'ai dit de t'asseoir.»

Au bout d'un instant on se dispersa et alors M. de Charlus dit à

Morel: «Je conclus de toute cette histoire, mieux terminée que vous ne

méritiez, que vous ne savez pas vous conduire et qu'à la fin de votre

service militaire je vous ramène moi-même à votre père, comme fit

l'archange Raphaël envoyé par Dieu au jeune Tobie.» Et le baron se mit

à sourire avec un air de grandeur et une joie que Morel, à qui la

perspective d'être ainsi ramené ne plaisait guère, ne semblait pas

partager. Dans l'ivresse de se comparer à l'archange, et Morel au fils

de Tobie, M. de Charlus ne pensait plus au but de sa phrase, qui

était de tâter le terrain pour savoir si, comme il le désirait, Morel

consentirait à venir avec lui à Paris. Grisé par son amour, ou par son

amour-propre, le baron ne vit pas ou feignit de ne pas voir la moue que

fit le violoniste car, ayant laissé celui-ci seul dans le café, il me

dit avec un orgueilleux sourire: «Avez-vous remarqué, quand je l'ai

comparé au fils de Tobie, comme il délirait de joie! C'est parce que,

comme il est très intelligent, il a tout de suite compris que le Père

auprès duquel il allait désormais vivre, n'était pas son père selon la

chair, qui doit être un affreux valet de chambre à moustaches, mais

son père spirituel, c'est-à-dire Moi. Quel orgueil pour lui! Comme il

redressait fièrement la tête! Quelle joie il ressentait d'avoir compris!

Je suis sûr qu'il va redire tous les jours: «O Dieu qui avez donné le

bienheureux Archange Raphaël pour _guide_ à votre serviteur Tobie, dans

un long voyage, accordez-nous à nous, vos serviteurs, d'être toujours

protégés par lui et munis de son secours.» Je n'ai même pas eu besoin,

ajouta le baron, fort persuadé qu'il siégerait un jour devant le trône

de Dieu, de lui dire que j'étais l'envoyé céleste, il l'a compris de

lui-même et en était muet de bonheur!» Et M. de Charlus (à qui au

contraire le bonheur n'enlevait pas la parole), peu soucieux des

quelques passants qui se retournèrent, croyant avoir affaire à un fou,

s'écria tout seul et de toute sa force, en levant les mains: «Alléluia!»

Cette réconciliation ne mit fin que pour un temps aux tourments de M.

de Charlus; souvent Morel, parti en manoeuvres trop loin pour que M. de

Charlus pût aller le voir ou m'envoyer lui parler, écrivait au baron des

lettres désespérées et tendres, où il lui assurait qu'il lui en fallait

finir avec la vie parce qu'il avait, pour une chose affreuse, besoin

de vingt-cinq mille francs. Il ne disait pas quelle était la chose

affreuse, l'eût-il dit qu'elle eût sans doute été inventée. Pour

l'argent même, M. de Charlus l'eût envoyé volontiers s'il n'eût senti

que cela donnait à Charlie les moyens de se passer de lui et aussi

d'avoir les faveurs de quelque autre. Aussi refusait-il, et ses

télégrammes avaient le ton sec et tranchant de sa voix. Quand il était

certain de leur effet, il souhaitait que Morel fût à jamais brouillé

avec lui, car, persuadé que ce serait le contraire qui se réaliserait,

il se rendait compte de tous les inconvénients qui allaient renaître de

cette liaison inévitable. Mais si aucune réponse de Morel ne venait, il

ne dormait plus, il n'avait plus un moment de calme, tant le nombre est

grand, en effet, des choses que nous vivons sans les connaître et des

réalités intérieures et profondes qui nous restent cachées. Il formait

alors toutes les suppositions sur cette énormité qui faisait que Morel

avait besoin de vingt-cinq mille francs, il lui donnait toutes les

formes, y attachait tour à tour bien des noms propres. Je crois que,

dans ces moments-là, M. de Charlus (et bien qu'à cette époque, son

snobisme, diminuant, eût été déjà au moins rejoint, sinon dépassé,

par la curiosité grandissante que le baron avait du peuple) devait se

rappeler avec quelque nostalgie les gracieux tourbillons multicolores

des réunions mondaines où les femmes et les hommes les plus charmants ne

le recherchaient que pour le plaisir désintéressé qu'il leur donnait,

où personne n'eût songé à «lui monter le coup», à inventer une «chose

affreuse» pour laquelle on est prêt à se donner la mort si on ne reçoit

pas tout de suite vingt-cinq mille francs. Je crois qu'alors, et

peut-être parce qu'il était resté tout de même plus de Combray que

moi et avait enté la fierté féodale sur l'orgueil allemand, il devait

trouver qu'on n'est pas impunément l'amant de coeur d'un domestique, que

le peuple n'est pas tout à fait le monde, qu'en somme il «ne faisait pas

confiance» au peuple comme je la lui ai toujours faite.

La station suivante du petit train, Maineville, me rappelle justement un

incident relatif à Morel et à M. de Charlus. Avant d'en parler, je dois

dire que l'arrêt à Maineville (quand on conduisait à Balbec un arrivant

élégant qui, pour ne pas gêner, préférait ne pas habiter la Raspelière)

était l'occasion de scènes moins pénibles que celle que je vais raconter

dans un instant. L'arrivant, ayant ses menus bagages dans le train,

trouvait généralement le Grand Hôtel un peu éloigné, mais, comme il n'y

avait avant Balbec que de petites plages aux villas inconfortables,

était, par goût de luxe et de bien-être, résigné au long trajet, quand,

au moment où le train stationnait à Maineville, il voyait brusquement

se dresser le Palace dont il ne pouvait pas se douter que c'était

une maison de prostitution. «Mais, n'allons pas plus loin, disait-il

infailliblement à Mme Cottard, femme connue comme étant d'esprit

pratique et de bon conseil. Voilà tout à fait ce qu'il me faut. A quoi

bon continuer jusqu'à Balbec où ce ne sera certainement pas mieux?

Rien qu'à l'aspect, je juge qu'il y a tout le confort; je pourrai

parfaitement faire venir là Mme Verdurin, car je compte, en échange de

ses politesses, donner quelques petites réunions en son honneur. Elle

n'aura pas tant de chemin à faire que si j'habite Balbec. Cela me semble

tout à fait bien pour elle, et pour votre femme, mon cher professeur. Il

doit y avoir des salons, nous y ferons venir ces dames. Entre nous, je

ne comprends pas pourquoi, au lieu de louer la Raspelière, Mme Verdurin

n'est pas venue habiter ici. C'est beaucoup plus sain que de vieilles

maisons comme la Raspelière, qui est forcément humide, sans être propre

d'ailleurs; ils n'ont pas l'eau chaude, on ne peut pas se laver comme on

veut. Maineville me paraît bien plus agréable. Mme Verdurin y eût joué

parfaitement son rôle de patronne. En tout cas chacun ses goûts, moi je

vais me fixer ici. Madame Cottard, ne voulez-vous pas descendre avec

moi, en nous dépêchant, car le train ne va pas tarder à repartir. Vous

me piloteriez dans cette maison, qui sera la vôtre et que vous devez

avoir fréquentée souvent. C'est tout à fait un cadre fait pour vous.» On

avait toutes les peines du monde à faire taire, et surtout à empêcher de

descendre, l'infortuné arrivant, lequel, avec l'obstination qui émane

souvent des gaffes, insistait, prenait ses valises et ne voulait rien

entendre jusqu'à ce qu'on lui eût assuré que jamais Mme Verdurin ni

Mme Cottard ne viendraient le voir là. «En tout cas je vais y élire

domicile. Mme Verdurin n'aura qu'à m'y écrire.»

Le souvenir relatif à Morel se rapporte à un incident d'un ordre plus

particulier. Il y en eut d'autres, mais je me contente ici, au fur et

à mesure que le tortillard s'arrête et que l'employé crie Doncières,

Grattevast, Maineville, etc., de noter ce que la petite plage ou la

garnison m'évoquent. J'ai déjà parlé de Maineville (_media villa_) et

de l'importance qu'elle prenait à cause de cette somptueuse maison de

femmes qui y avait été récemment construite, non sans éveiller les

protestations inutiles des mères de famille. Mais avant de dire en

quoi Maineville a quelque rapport dans ma mémoire avec Morel et M. de

Charlus, il me faut noter la disproportion (que j'aurai plus tard à

approfondir) entre l'importance que Morel attachait à garder libres

certaines heures et l'insignifiance des occupations auxquelles il

prétendait les employer, cette même disproportion se retrouvant au

milieu des explications d'un autre genre qu'il donnait à M. de Charlus.

Lui qui jouait au désintéressé avec le baron (et pouvait y jouer sans

risques, vu la générosité de son protecteur), quand il désirait passer

la soirée de son côté pour donner une leçon, etc., il ne manquait pas

d'ajouter à son prétexte ces mots dits avec un sourire d'avidité: «Et

puis, cela peut me faire gagner quarante francs. Ce n'est pas rien.

Permettez-moi d'y aller, car, vous voyez, c'est mon intérêt. Dame, je

n'ai pas de rentes comme vous, j'ai ma situation à faire, c'est le

moment de gagner des sous.» Morel n'était pas, en désirant donner sa

leçon, tout à fait insincère. D'une part, que l'argent n'ait pas de

couleur est faux. Une manière nouvelle de le gagner rend du neuf aux

pièces que l'usage a ternies. S'il était vraiment sorti pour une leçon,

il est possible que deux louis remis au départ par une élève lui eussent

produit un effet autre que deux louis tombés de la main de M. de

Charlus. Puis l'homme le plus riche ferait pour deux louis des

kilomètres qui deviennent des lieues si l'on est fils d'un valet de

chambre. Mais souvent M. de Charlus avait, sur la réalité de la leçon

de violon, des doutes d'autant plus grands que souvent le musicien

invoquait des prétextes d'un autre genre, d'un ordre entièrement

désintéressé au point de vue matériel, et d'ailleurs absurdes. Morel

ne pouvait ainsi s'empêcher de présenter une image de sa vie, mais

volontairement, et involontairement aussi, tellement enténébrée, que

certaines parties seules se laissaient distinguer. Pendant un mois il se

mit à la disposition de M. de Charlus à condition de garder ses soirées

libres, car il désirait suivre avec continuité des cours d'algèbre.

Venir voir après M. de Charlus? Ah! c'était impossible, les cours

duraient parfois fort tard. «Même après 2 heures du matin? demandait le

baron.--Des fois.--Mais l'algèbre s'apprend aussi facilement dans un

livre.--Même plus facilement, car je ne comprends pas grand'chose aux

cours.--Alors? D'ailleurs l'algèbre ne peut te servir à rien.--J'aime

bien cela. Ça dissipe ma neurasthénie.» «Cela ne peut pas être l'algèbre

qui lui fait demander des permissions de nuit, se disait M. de Charlus.

Serait-il attaché à la police?» En tout cas Morel, quelque objection

qu'on fît, réservait certaines heures tardives, que ce fût à cause de

l'algèbre ou du violon. Une fois ce ne fut ni l'un ni l'autre, mais le

prince de Guermantes qui, venu passer quelques jours sur cette côte pour

rendre visite à la duchesse de Luxembourg, rencontra le musicien, sans

savoir qui il était, sans être davantage connu de lui, et lui offrit

cinquante francs pour passer la nuit ensemble dans la maison de femmes

de Maineville; double plaisir, pour Morel, du gain reçu de M. de

Guermantes et de la volupté d'être entouré de femmes dont les seins

bruns se montraient à découvert. Je ne sais comment M. de Charlus eut

l'idée de ce qui s'était passé et de l'endroit, mais non du séducteur.

Fou de jalousie, et pour connaître celui-ci, il télégraphia à Jupien,

qui arriva deux jours après, et quand, au commencement de la semaine

suivante, Morel annonça qu'il serait encore absent, le baron demanda à

Jupien s'il se chargerait d'acheter la patronne de l'établissement et

d'obtenir qu'on les cachât, lui et Jupien, pour assister à la scène.

«C'est entendu. Je vais m'en occuper, ma petite gueule», répondit Jupien

au baron. On ne peut comprendre à quel point cette inquiétude agitait,

et par là même avait momentanément enrichi, l'esprit de M. de Charlus.

L'amour cause ainsi de véritables soulèvements géologiques de la pensée.

Dans celui de M. de Charlus qui, il y a quelques jours, ressemblait à

une plaine si uniforme qu'au plus loin il n'aurait pu apercevoir une

idée au ras du sol, s'étaient brusquement dressées, dures comme la

pierre, un massif de montagnes, mais de montagnes aussi sculptées que

si quelque statuaire, au lieu d'emporter le marbre, l'avait ciselé sur

place et où se tordaient, en groupes géants et titaniques, la Fureur,

la Jalousie, la Curiosité, l'Envie, la Haine, la Souffrance, l'Orgueil,

l'Épouvante et l'Amour.

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 20 / 25 段