Dès après le premier dîner que j'avais fait à la Raspelière avec ce

qu'on appelait encore à Féterne «le jeune mariage», bien que M. et

Mme de Cambremer ne fussent plus, tant s'en fallait, de la première

jeunesse, la vieille marquise m'avait écrit une de ces lettres dont on

reconnaît l'écriture entre des milliers. Elle me disait: «Amenez votre

cousine délicieuse--charmante--agréable. Ce sera un enchantement, un

plaisir», manquant toujours avec une telle infaillibilité la progression

attendue par celui qui recevait sa lettre que je finis par changer

d'avis sur la nature de ces diminuendos, par les croire voulus, et

y trouver la même dépravation du goût--transposée dans l'ordre

mondain--qui poussait Sainte-Beuve à briser toutes les alliances de

mots, à altérer toute expression un peu habituelle. Deux méthodes,

enseignées sans doute par des maîtres différents, se contrariaient dans

ce style épistolaire, la deuxième faisant racheter à Mme de Cambremer la

banalité des adjectifs multiples en les employant en gamme descendante,

en évitant de finir sur l'accord parfait. En revanche, je penchais à

voir dans ces gradations inverses, non plus du raffinement, comme quand

elles étaient l'oeuvre de la marquise douairière, mais de la maladresse

toutes les fois qu'elles étaient employées par le marquis son fils ou

par ses cousines. Car dans toute la famille, jusqu'à un degré assez

éloigné, et par une imitation admirative de tante Zélia, la règle des

trois adjectifs était très en honneur, de même qu'une certaine manière

enthousiaste de reprendre sa respiration en parlant. Imitation passée

dans le sang, d'ailleurs; et quand, dans la famille, une petite fille,

dès son enfance, s'arrêtait en parlant pour avaler sa salive, on disait:

«Elle tient de tante Zélia», on sentait que plus tard ses lèvres

tendraient assez vite à s'ombrager d'une légère moustache, et on se

promettait de cultiver chez elle les dispositions qu'elle aurait pour

la musique. Les relations des Cambremer ne tardèrent pas à être moins

parfaites avec Mme Verdurin qu'avec moi, pour différentes raisons.

Ils voulaient inviter celle-ci. La «jeune» marquise me disait

dédaigneusement: «Je ne vois pas pourquoi nous ne l'inviterions pas,

cette femme; à la campagne on voit n'importe qui, ça ne tire pas à

conséquence.» Mais, au fond, assez impressionnés, ils ne cessaient de

me consulter sur la façon dont ils devaient réaliser leur désir de

politesse. Je pensais que, comme ils nous avaient invités à dîner,

Albertine et moi, avec des amis de Saint-Loup, gens élégants de la

région, propriétaires du château de Gourville et qui représentaient un

peu plus que le gratin normand, dont Mme Verdurin, sans avoir l'air d'y

toucher, était friande, je conseillai aux Cambremer d'inviter avec eux

la Patronne. Mais les châtelains de Féterne, par crainte (tant ils

étaient timides) de mécontenter leurs nobles amis, ou (tant ils étaient

naïfs) que M. et Mme Verdurin s'ennuyassent avec des gens qui n'étaient

pas des intellectuels, ou encore (comme ils étaient imprégnés d'un

esprit de routine que l'expérience n'avait pas fécondé) de mêler les

genres et de commettre un «impair», déclarèrent que cela ne corderait

pas ensemble, que cela ne «bicherait» pas et qu'il valait mieux réserver

Mme Verdurin (qu'on inviterait avec tout son petit groupe) pour un autre

dîner. Pour le prochain--l'élégant, avec les amis de Saint-Loup--ils

ne convièrent du petit noyau que Morel, afin que M. de Charlus fût

indirectement informé des gens brillants qu'ils recevaient, et aussi que

le musicien fût un élément de distraction pour les invités, car on lui

demanderait d'apporter son violon. On lui adjoignit Cottard, parce que

M. de Cambremer déclara qu'il avait de l'entrain et «faisait bien» dans

un dîner; puis que cela pourrait être commode d'être en bons termes avec

un médecin si on avait jamais quelqu'un de malade. Mais on l'invita

seul, pour ne «rien commencer avec la femme». Mme Verdurin fut outrée

quand elle apprit que deux membres du petit groupe étaient invités sans

elle à dîner à Féterne «en petit comité». Elle dicta au docteur, dont le

premier mouvement avait été d'accepter, une fière réponse où il disait:

«_Nous_ dînons ce soir-là chez Mme Verdurin», pluriel qui devait être

une leçon pour les Cambremer et leur montrer qu'il n'était pas séparable

de Mme Cottard. Quant à Morel, Mme Verdurin n'eut, pas besoin de lui

tracer une conduite impolie, qu'il tint spontanément, voici pourquoi.

S'il avait, à l'égard de M. de Charlus, en ce qui concernait ses

plaisirs, une indépendance qui affligeait le baron, nous avons vu que

l'influence de ce dernier se faisait sentir davantage dans d'autres

domaines et qu'il avait, par exemple, élargi les connaissances musicales

et rendu plus pur le style du virtuose. Mais ce n'était encore, au moins

à ce point de notre récit, qu'une influence. En revanche, il y avait un

terrain sur lequel ce que disait M. de Charlus était aveuglément cru

et exécuté par Morel. Aveuglément et follement, car non seulement les

enseignements de M. de Charlus étaient faux, mais encore, eussent-ils

été valables pour un grand seigneur, appliqués à la lettre par Morel ils

devenaient burlesques. Le terrain où Morel devenait si crédule et était

si docile à son maître, c'était le terrain mondain. Le violoniste, qui,

avant de connaître M. de Charlus, n'avait aucune notion du monde, avait

pris à la lettre l'esquisse hautaine et sommaire que lui en avait tracée

le baron: «Il y a un certain nombre de familles prépondérantes, lui

avait dit M. de Charlus, avant tout les Guermantes, qui comptent

quatorze alliances avec la Maison de France, ce qui est d'ailleurs

surtout flatteur pour la Maison de France, car c'était à Aldonce de

Guermantes et non à Louis le Gros, son frère consanguin mais puîné,

qu'aurait dû revenir le trône de France. Sous Louis XIV, nous drapâmes

à la mort de Monsieur, comme ayant la même grand'mère que le Roi; fort

au-dessous des Guermantes, on peut cependant citer les La Trémoïlle,

descendants des rois de Naples et des comtes de Poitiers; les d'Uzès,

peu anciens comme famille mais qui sont les plus anciens pairs; les

Luynes, tout à fait récents mais avec l'éclat de grandes alliances;

les Choiseul, les Harcourt, les La Rochefoucauld. Ajoutez encore les

Noailles, malgré le comte de Toulouse, les Montesquieu, les Castellane

et, sauf oubli, c'est tout. Quant à tous les petits messieurs qui

s'appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, il n'y a aucune

différence entre eux et le dernier pioupiou de votre régiment. Que vous

alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la baronne Pipi,

c'est la même chose, vous aurez compromis votre réputation et pris un

torchon breneux comme papier hygiénique. Ce qui est malpropre.» Morel

avait recueilli pieusement cette leçon d'histoire, peut-être un peu

sommaire; il jugeait les choses comme s'il était lui-même un Guermantes

et souhaitait une occasion de se trouver avec les faux La Tour

d'Auvergne pour leur faire sentir, par une poignée de main dédaigneuse,

qu'il ne les prenait guère au sérieux. Quant aux Cambremer, justement

voici qu'il pouvait leur témoigner qu'ils n'étaient pas «plus que le

dernier pioupiou de son régiment». Il ne répondit pas à leur invitation,

et le soir du dîner s'excusa à la dernière heure par un télégramme, ravi

comme s'il venait d'agir en prince du sang. Il faut, du reste, ajouter

qu'on ne peut imaginer combien, d'une façon plus générale, M. de Charlus

pouvait être insupportable, tatillon, et même, lui si fin, bête, dans

toutes les occasions où entraient en jeu les défauts de son caractère.

On peut dire, en effet, que ceux-ci sont comme une maladie intermittente

de l'esprit. Qui n'a remarqué le fait sur des femmes, et même des

hommes, doués d'intelligence remarquable, mais affligés de nervosité?

Quand ils sont heureux, calmes, satisfaits de leur entourage, ils font

admirer leurs dons précieux; c'est, à la lettre, la vérité qui parle par

leur bouche. Une migraine, une petite pique d'amour-propre suffit à tout

changer. La lumineuse intelligence, brusque, convulsive et rétrécie,

ne reflète plus qu'un moi irrité, soupçonneux, coquet, faisant tout ce

qu'il faut pour déplaire. La colère des Cambremer fut vive; et, dans

l'intervalle, d'autres incidents amenèrent une certaine tension dans

leurs rapports avec le petit clan. Comme nous revenions, les Cottard,

Charlus, Brichot, Morel et moi, d'un dîner à la Raspelière et que les

Cambremer, qui avaient déjeuné chez des amis à Harambouville, avaient

fait à l'aller une partie du trajet avec nous: «Vous qui aimez tant

Balzac et savez le reconnaître dans la société contemporaine, avais-je

dit à M. de Charlus, vous devez trouver que ces Cambremer sont échappés

des _Scènes de la vie de Province_.» Mais M. de Charlus, absolument

comme s'il avait été leur ami et si je l'eusse froissé par ma remarque,

me coupa brusquement la parole: «Vous dites cela parce que la femme est

supérieure au mari, me dit-il d'un ton sec.--Oh! je ne voulais pas dire

que c'était la Muse du département, ni Madame de Bargeton bien que...»

M. de Charlus m'interrompit encore: «Dites plutôt Mme de Mortsauf.» Le

train s'arrêta et Brichot descendit. «Nous avions beau vous faire des

signes, vous êtes terrible.--Comment cela?--Voyons, ne vous êtes-vous

pas aperçu que Brichot est amoureux fou de Mme de Cambremer?» Je vis par

l'attitude des Cottard et de Charlie que cela ne faisait pas l'ombre

d'un doute dans le petit noyau. Je crus qu'il y avait de la malveillance

de leur part. «Voyons, vous n'avez pas remarqué comme il a été troublé

quand vous avez parlé d'elle», reprit M. de Charlus, qui aimait montrer

qu'il avait l'expérience des femmes et parlait du sentiment qu'elles

inspirent d'un air naturel et comme si ce sentiment était celui qu'il

éprouvait lui-même habituellement. Mais un certain ton d'équivoque

paternité avec tous les jeunes gens--malgré son amour exclusif pour

Morel--démentit par le ton les vues d'homme à femmes qu'il émettait:

«Oh! ces enfants, dit-il, d'une voix aiguë, mièvre et cadencée, il faut

tout leur apprendre, ils sont innocents comme l'enfant qui vient de

naître, ils ne savent pas reconnaître quand un homme est amoureux d'une

femme. A votre âge j'étais plus dessalé que cela», ajouta-t-il, car il

aimait employer les expressions du monde apache, peut-être par goût,

peut-être pour ne pas avoir l'air, en les évitant, d'avouer qu'il

fréquentait ceux dont c'était le vocabulaire courant. Quelques jours

plus tard, il fallut bien me rendre à l'évidence et reconnaître que

Brichot était épris de la marquise. Malheureusement il accepta plusieurs

déjeuners chez elle. Mme Verdurin estima qu'il était temps de mettre le

holà. En dehors de l'utilité qu'elle voyait à une intervention, pour la

politique du petit noyau, elle prenait à ces sortes d'explications

et aux drames qu'ils déchaînaient un goût de plus en plus vif et que

l'oisiveté fait naître, aussi bien que dans le monde aristocratique,

dans la bourgeoisie. Ce fut un jour de grande émotion à la Raspelière

quand on vit Mme Verdurin disparaître pendant une heure avec Brichot,

à qui on sut qu'elle avait dit que Mme de Cambremer se moquait de

lui, qu'il était la fable de son salon, qu'il allait déshonorer sa

vieillesse, compromettre sa situation dans l'enseignement. Elle alla

jusqu'à lui parler en termes touchants de la blanchisseuse avec qui il

vivait à Paris, et de leur petite fille. Elle l'emporta, Brichot cessa

d'aller à Féterne, mais son chagrin fut tel que pendant deux jours on

crut qu'il allait perdre complètement la vue, et sa maladie, en tout

cas, avait fait un bond en avant qui resta acquis. Cependant les

Cambremer, dont la colère contre Morel était grande, invitèrent une

fois, et tout exprès, M. de Charlus, mais sans lui. Ne recevant pas de

réponse du baron, ils craignirent d'avoir fait une gaffe et, trouvant

que la rancune est mauvaise conseillère, écrivirent un peu tardivement

à Morel, platitude qui fit sourire M. de Charlus en lui montrant son

pouvoir. «Vous répondrez pour nous deux que j'accepte», dit le baron

à Morel. Le jour du dîner venu, on attendait dans le grand salon de

Féterne. Les Cambremer donnaient en réalité le dîner pour la fleur

de chic qu'étaient M. et Mme Féré. Mais ils craignaient tellement de

déplaire à M. de Charlus que, bien qu'ayant connu les Féré par M. de

Chevrigny, Mme de Cambremer se sentit la fièvre quand, le jour du dîner,

elle vit celui-ci venir leur faire une visite à Féterne. On inventa tous

les prétextes pour le renvoyer à Beausoleil au plus vite, pas assez

pourtant pour qu'il ne croisât pas dans la cour les Féré, qui furent

aussi choqués de le voir chassé que lui honteux. Mais, coûte que coûte,

les Cambremer voulaient épargner à M. de Charlus la vue de M. de

Chevrigny, jugeant celui-ci provincial à cause de nuances, qu'on néglige

en famille, mais dont on ne tient compte que vis-à-vis des étrangers,

qui sont précisément les seuls qui ne s'en apercevraient pas. Mais on

n'aime pas leur montrer les parents qui sont restés ce que l'on s'est

efforcé de cesser d'être. Quant à M. et Mme Féré, ils étaient au plus

haut degré ce qu'on appelle des gens «très bien». Aux yeux de ceux qui

les qualifiaient ainsi, sans doute les Guermantes, les Rohan et bien

d'autres étaient aussi des gens très bien, mais leur nom dispensait de

le dire. Comme tout le monde ne savait pas la grande naissance de la

mère de Mme Féré, et le cercle extraordinairement fermé qu'elle et son

mari fréquentaient, quand on venait de les nommer, pour expliquer on

ajoutait toujours que c'était des gens «tout ce qu'il y a de mieux».

Leur nom obscur leur dictait-il une sorte de hautaine réserve? Toujours

est-il que les Féré ne voyaient pas des gens que des La Trémoïlle

auraient fréquentés. Il avait fallu la situation de reine du bord de la

mer, que la vieille marquise de Cambremer avait dans la Manche, pour

que les Féré vinssent à une de ses matinées chaque année. On les avait

invités à dîner et on comptait beaucoup sur l'effet qu'allait produire

sur eux M. de Charlus. On annonça discrètement qu'il était au nombre des

convives. Par hasard Mme Féré ne le connaissait pas. Mme de Cambremer en

ressentit une vive satisfaction, et le sourire du chimiste qui va mettre

en rapport pour la première fois deux corps particulièrement importants

erra sur son visage. La porte s'ouvrit et Mme de Cambremer faillit

se trouver mal en voyant Morel entrer seul. Comme un secrétaire

des commandements chargé d'excuser son ministre, comme une épouse

morganatique qui exprime le regret qu'a le prince d'être souffrant

(ainsi en usait Mme de Clinchamp à l'égard du duc d'Aumale), Morel dit

du ton le plus léger: «Le baron ne pourra pas venir. Il est un peu

indisposé, du moins je crois que c'est pour cela... Je ne l'ai pas

rencontré cette semaine», ajouta-t-il, désespérant, jusque par ces

dernières paroles, Mme de Cambremer qui avait dit à M. et Mme Féré que

Morel voyait M. de Charlus à toutes les heures du jour. Les Cambremer

feignirent que l'absence du baron était un agrément de plus à la réunion

et, sans se laisser entendre de Morel, disaient à leurs invités: «Nous

nous passerons de lui, n'est-ce pas, ce ne sera que plus agréable.» Mais

ils étaient furieux, soupçonnèrent une cabale montée par Mme Verdurin,

et, du tac au tac, quand celle-ci les réinvita à la Raspelière, M. de

Cambremer, ne pouvant résister au plaisir de revoir sa maison et de

se retrouver dans le petit groupe, vint, mais seul, en disant que la

marquise était désolée, mais que son médecin lui avait ordonné de garder

la chambre. Les Cambremer crurent, par cette demi-présence, à la

fois donner une leçon à M. de Charlus et montrer aux Verdurin qu'ils

n'étaient tenus envers eux qu'à une politesse limitée, comme les

princesses du sang autrefois reconduisaient les duchesses, mais

seulement jusqu'à la moitié de la seconde chambre. Au bout de quelques

semaines ils étaient à peu près brouillés. M. de Cambremer m'en

donnait ces explications: «Je vous dirai qu'avec M. de Charlus c'était

difficile. Il est extrêmement dreyfusard...--Mais non!--Si..., en tout

cas son cousin le prince de Guermantes l'est, on leur jette assez la

pierre pour ça. J'ai des parents très à l'oeil là-dessus. Je ne peux

pas fréquenter ces gens-là, je me brouillerais avec toute ma

famille.--Puisque le prince de Guermantes est dreyfusard, cela ira

d'autant mieux, dit Mme de Cambremer, que Saint-Loup, qui, dit-on,

épouse sa nièce, l'est aussi. C'est même peut-être la raison du

mariage.--Voyons, ma chère, ne dites pas que Saint-Loup, que nous aimons

beaucoup, est dreyfusard. On ne doit pas répandre ces allégations à la

légère, dit M. de Cambremer. Vous le feriez bien voir dans l'armée!--Il

l'a été, mais il ne l'est plus, dis-je à M. de Cambremer. Quant à son

mariage avec Mlle de Guermantes-Brassac, est-ce vrai?--On ne parle que

de ça, mais vous êtes bien placé pour le savoir.--Mais je vous répète

qu'il me l'a dit à moi-même qu'il était dreyfusard, dit Mme de

Cambremer. C'est, du reste, très excusable, les Guermantes sont à moitié

allemands.--Pour les Guermantes de la rue de Varenne, vous pouvez dire

tout à fait, dit Cancan. Mais Saint-Loup, c'est une autre paire

de manches; il a beau avoir toute une parenté allemande, son père

revendiquait avant tout son titre de grand seigneur français, il a

repris du service en 1871 et a été tué pendant la guerre de la plus

belle façon. J'ai beau être très à cheval là-dessus, il ne faut pas

faire d'exagération ni dans un sens ni dans l'autre. _In medio...

virtus_, ah! je ne peux pas me rappeler. C'est quelque chose que dit le

docteur Cottard. En voilà un qui a toujours le mot. Vous devriez avoir

ici un petit Larousse.» Pour éviter de se prononcer sur la citation

latine et abandonner le sujet de Saint-Loup, où son mari semblait

trouver qu'elle manquait de tact, Mme de Cambremer se rabattit sur la

Patronne, dont la brouille avec eux était encore plus nécessaire à

expliquer. «Nous avons loué volontiers la Raspelière à Mme Verdurin, dit

la marquise. Seulement elle a eu l'air de croire qu'avec la maison et

tout ce qu'elle a trouvé le moyen de se faire attribuer, la jouissance

du pré, les vieilles tentures, toutes choses qui n'étaient nullement

dans le bail, elle aurait en plus le droit d'être liée avec nous. Ce

sont des choses absolument distinctes. Notre tort est de n'avoir pas

fait faire les choses simplement par un gérant ou par une agence. A

Féterne ça n'a pas d'importance, mais je vois d'ici la tête que ferait

ma tante de Ch'nouville si elle voyait s'amener, à mon jour, la mère

Verdurin avec ses cheveux en l'air. Pour M. de Charlus, naturellement,

il connaît des gens très bien, mais il en connaît aussi de très mal.»

Je demandai lesquels. Pressée de questions, Mme de Cambremer finit par

dire: «On prétend que c'est lui qui faisait vivre un monsieur Moreau,

Morille, Morue, je ne sais plus. Aucun rapport, bien entendu, avec

Morel, le violoniste, ajouta-t-elle en rougissant. Quand j'ai senti que

Mme Verdurin s'imaginait que, parce qu'elle était notre locataire dans

la Manche, elle aurait le droit de me faire des visites à Paris, j'ai

compris qu'il fallait couper le câble.»

Malgré cette brouille avec la Patronne, les Cambremer n'étaient pas mal

avec les fidèles, et montaient volontiers dans notre wagon quand ils

étaient sur la ligne. Quand on était sur le point d'arriver à Douville,

Albertine, tirant une dernière fois son miroir, trouvait quelquefois

utile de changer ses gants ou d'ôter un instant son chapeau et, avec

le peigne d'écaille que je lui avais donné et qu'elle avait dans les

cheveux, elle en lissait les coques, en relevait le bouffant, et, s'il

était nécessaire, au-dessus des ondulations qui descendaient en vallées

régulières jusqu'à la nuque, remontait son chignon. Une fois dans les

voitures qui nous attendaient, on ne savait plus du tout où on se

trouvait; les routes n'étaient pas éclairées; on reconnaissait au bruit

plus fort des roues qu'on traversait un village, on se croyait arrivé,

on se retrouvait en pleins champs, on entendait des cloches lointaines,

on oubliait qu'on était en smoking, et on s'était presque assoupi quand,

au bout de cette longue marge d'obscurité qui, à cause de la distance

parcourue et des incidents caractéristiques de tout trajet en chemin de

fer, semblait nous avoir portés jusqu'à une heure avancée de la nuit et

presque à moitié chemin d'un retour vers Paris, tout à coup, après que

le glissement de la voiture sur un sable plus fin avait décelé qu'on

venait d'entrer dans le parc, explosaient, nous réintroduisant dans

la vie mondaine, les éclatantes lumières du salon, puis de la salle à

manger, où nous éprouvions un vif mouvement de recul en entendant sonner

ces huit heures que nous croyions passées depuis longtemps, tandis que

les services nombreux et les vins fins allaient se succéder autour des

hommes en frac et des femmes à demi décolletées, en un dîner rutilant

de clarté comme un véritable dîner en ville et qu'entourait seulement,

changeant par là son caractère, la double écharpe sombre et singulière

qu'avaient tissée, détournées par cette utilisation mondaine de leur

solennité première, les heures nocturnes, champêtres et marines de

l'aller et du retour. Celui-ci nous forçait, en effet, à quitter

la splendeur rayonnante et vite oubliée du salon lumineux pour les

voitures, où je m'arrangeais à être avec Albertine afin que mon amie ne

pût être avec d'autres sans moi, et souvent pour une autre cause encore,

qui est que nous pouvions tous deux faire bien des choses dans une

voiture noire où les heurts de la descente nous excusaient, d'ailleurs,

au cas où un brusque rayon filtrerait, d'être cramponnés l'un à l'autre.

Quand M. de Cambremer n'était pas encore brouillé avec les Verdurin, il

me demandait: «Vous ne croyez pas, avec ce brouillard-là, que vous allez

avoir vos étouffements? Ma soeur en a eu de terribles ce matin. Ah! vous

en avez aussi, disait-il avec satisfaction. Je le lui dirai ce soir. Je

sais qu'en rentrant elle s'informera tout de suite s'il y a longtemps

que vous ne les avez pas eus.» Il ne me parlait, d'ailleurs, des miens

que pour arriver à ceux de sa soeur, et ne me faisait décrire les

particularités des premiers que pour mieux marquer les différences qu'il

y avait entre les deux. Mais malgré celles-ci, comme les étouffements de

sa soeur lui paraissaient devoir faire autorité, il ne pouvait croire

que ce qui «réussissait» aux siens ne fût pas indiqué pour les miens,

et il s'irritait que je n'en essayasse pas, car il y a une chose plus

difficile encore que de s'astreindre à un régime, c'est de ne pas

l'imposer aux autres. «D'ailleurs, que dis-je, moi profane, quand vous

êtes ici devant l'aréopage, à la source. Qu'en pense le professeur

Cottard?» Je revis, du reste, sa femme une autre fois parce qu'elle

avait dit que ma «cousine» avait un drôle de genre et que je voulus

savoir ce qu'elle entendait par là. Elle nia l'avoir dit, mais finit par

avouer qu'elle avait parlé d'une personne qu'elle avait cru rencontrer

avec ma cousine. Elle ne savait pas son nom et dit finalement que,

si elle ne se trompait pas, c'était la femme d'un banquier, laquelle

s'appelait Lina, Linette, Lisette, Lia, enfin quelque chose de ce genre.

Je pensais que «femme d'un banquier» n'était mis que pour plus de

démarquage. Je voulus demander à Albertine si c'était vrai. Mais

j'aimais mieux avoir l'air de celui qui sait que de celui qui

questionne. D'ailleurs Albertine ne m'eût rien répondu ou un non dont

le «n» eût été trop hésitant et le «on» trop éclatant. Albertine ne

racontait jamais de faits pouvant lui faire du tort, mais d'autres qui

ne pouvaient s'expliquer que par les premiers, la vérité étant plutôt

un courant qui part de ce qu'on nous dit et qu'on capte, tout invisible

qu'il soit, que la chose même qu'on nous a dite. Ainsi, quand je lui

assurai qu'une femme qu'elle avait connue à Vichy avait mauvais genre,

elle me jura que cette femme n'était nullement ce que je croyais et

n'avait jamais essayé de lui faire faire le mal. Mais elle ajouta un

autre jour, comme je parlais de ma curiosité de ce genre de personnes,

que la dame de Vichy avait une amie aussi, qu'elle, Albertine, ne

connaissait pas, mais que la dame lui avait «_promis_ de lui faire

connaître». Pour qu'elle le lui eût promis, c'était donc qu'Albertine le

désirait, ou que la dame avait, en le lui offrant, su lui faire plaisir.

Mais si je l'avais objecté à Albertine, j'aurais eu l'air de ne tenir

mes révélations que d'elle, je les aurais arrêtées aussitôt, je n'eusse

plus rien su, j'eusse cessé de me faire craindre. D'ailleurs, nous

étions à Balbec, la dame de Vichy et son amie habitaient Menton;

l'éloignement, l'impossibilité du danger eut tôt fait de détruire mes

soupçons. Souvent, quand M. de Cambremer m'interpellait de la gare, je

venais avec Albertine de profiter des ténèbres, et avec d'autant plus

de peine que celle-ci s'était un peu débattue, craignant qu'elles ne

fussent pas assez complètes. «Vous savez que je suis sûre que Cottard

nous a vus; du reste, même sans voir il a bien entendu notre voix

étouffée, juste au moment où on parlait de vos étouffements d'un autre

genre», me disait Albertine en arrivant à la gare de Douville où nous

reprenions le petit chemin de fer pour le retour. Mais ce retour, de

même que l'aller, si, en me donnant quelque impression de poésie, il

réveillait en moi le désir de faire des voyages, de mener une vie

nouvelle, et me faisait par là souhaiter d'abandonner tout projet de

mariage avec Albertine, et même de rompre définitivement nos relations,

me rendait aussi, et à cause même de leur nature contradictoire, cette

rupture plus facile. Car, au retour aussi bien qu'à l'aller, à chaque

station montaient avec nous ou nous disaient bonjour du quai des gens de

connaissance; sur les plaisirs furtifs de l'imagination dominaient ceux,

continuels, de la sociabilité, qui sont si apaisants, si endormeurs.

Déjà, avant les stations elles-mêmes, leurs noms (qui m'avaient tant

fait rêver depuis le jour où je les avais entendus, le premier soir où

j'avais voyagé avec ma grand'mère) s'étaient humanisés, avaient perdu

leur singularité depuis le soir où Brichot, à la prière d'Albertine,

nous en avait plus complètement expliqué les étymologies. J'avais

trouvé charmant la fleur qui terminait certains noms, comme Fiquefleur,

Honfleur, Flers, Barfleur, Harfleur, etc., et amusant le boeuf qu'il y

a à la fin de Bricqueboeuf. Mais la fleur disparut, et aussi le boeuf,

quand Brichot (et cela, il me l'avait dit le premier jour dans le train)

nous apprit que fleur veut dire «port» (comme _fiord_) et que boeuf, en

normand _budh_, signifie «cabane». Comme il citait plusieurs exemples,

ce qui m'avait paru particulier se généralisait: Bricqueboeuf allait

rejoindre Elbeuf, et même, dans un nom au premier abord aussi individuel

que le lieu, comme le nom de Pennedepie, où les étrangetés les plus

impossibles à élucider par la raison me semblaient amalgamées depuis un

temps immémorial en un vocable vilain, savoureux et durci comme certain

fromage normand, je fus désolé de retrouver le _pen_ gaulois qui

signifie «montagne» et se retrouve aussi bien dans Pennemarck que dans

les Apennins. Comme, à chaque arrêt du train, je sentais que nous

aurions des mains amies à serrer, sinon des visites à recevoir, je

disais à Albertine: «Dépêchez-vous de demander à Brichot les noms

que vous voulez savoir. Vous m'aviez parlé de Marcouville

l'Orgueilleuse.--Oui, j'aime beaucoup cet orgueil, c'est un village

fier, dit Albertine.--Vous le trouveriez, répondit Brichot, plus fier

encore si, au lieu de se faire française ou même de basse latinité,

telle qu'on la trouve dans le cartulaire de l'évêque de Bayeux,

_Marcouvilla superba_, vous preniez la forme plus ancienne, plus voisine

du normand _Marculphivilla superba_, le village, le domaine de Merculph.

Dans presque tous ces noms qui se terminent en _ville_, vous pourriez

voir, encore dressé sur cette côte, le fantôme des rudes envahisseurs

normands. A Harambouville, vous n'avez eu, debout à la portière du

wagon, que notre excellent docteur qui, évidemment, n'a rien d'un chef

norois. Mais en fermant les yeux vous pourriez voir l'illustre Herimund

(_Herimundivilla_). Bien que je ne sache pourquoi on aille sur ces

routes-ci, comprises entre Loigny et Balbec-Plage, plutôt que sur

celles, fort pittoresques, qui conduisent de Loigny au vieux Balbec, Mme

Verdurin vous a peut-être promenés de ce côté-là en voiture. Alors vous

avez vu Incarville ou village de Wiscar, et Tourville, avant d'arriver

chez Mme Verdurin, c'est le village de Turold. D'ailleurs il n'y eut pas

que des Normands. Il semble que des Allemands soient venus jusqu'ici

(Auménancourt, _Alemanicurtis_); ne le disons pas à ce jeune officier

que j'aperçois; il serait capable de ne plus vouloir aller chez ses

cousins. Il y eut aussi des Saxons, comme en témoigne la fontaine de

Sissonne (un des buts de promenade favoris de Mme Verdurin et à juste

titre), aussi bien qu'en Angleterre le Middlesex, le Wessex. Chose

inexplicable, il semble que des Goths, des «gueux» comme on disait,

soient venus jusqu'ici, et même les Maures, car Mortagne vient de

_Mauretania_. La trace en est restée à Gourville (_Gothorumvilla_).

Quelque vestige des Latins subsiste d'ailleurs aussi, Lagny

(_Latiniacum_).--Moi je demande l'explication de Thorpehomme, dit M. de

Charlus. Je comprends «homme», ajouta-t-il, tandis que le sculpteur et

Cottard échangeaient un regard d'intelligence. Mais Thorph?--«Homme» ne

signifie nullement ce que vous êtes naturellement porté à croire, baron,

répondit Brichot, en regardant malicieusement Cottard et le sculpteur.

«Homme» n'a rien à voir ici avec le sexe auquel je ne dois pas ma mère.

«Homme» c'est _Holm_, qui signifie «îlot», etc... Quant à _Thorph_, ou

«village», on le retrouve dans cent mots dont j'ai déjà ennuyé notre

jeune ami. Ainsi dans Thorpehomme il n'y a pas de nom de chef normand,

mais des mots de la langue normande. Vous voyez comme tout ce pays a été

germanisé.--Je crois qu'il exagère, dit M. de Charlus. J'ai été hier à

Orgeville.--Cette fois-ci je vous rends l'homme que je vous avais ôté

dans Thorpehomme, baron. Soit dit sans pédantisme, une charte de Robert

Ier nous donne pour Orgeville _Otgervilla_, le domaine d'Otger. Tous

ces noms sont ceux d'anciens seigneurs. Octeville la Venelle est

pour l'Avenel. Les Avenel étaient une famille connue au moyen âge.

Bourguenolles, où Mme Verdurin nous a emmenés l'autre jour, s'écrivait

«Bourg de Môles», car ce village appartint, au XIe siècle, à Baudoin de

Môles, ainsi que la Chaise-Baudoin; mais nous voici à Doncières.--Mon

Dieu, que de lieutenants vont essayer de monter, dit M. de Charlus, avec

un effroi simulé. Je le dis pour vous, car moi cela ne me gêne pas,

puisque je descends.--Vous entendez, docteur? dit Brichot. Le baron a

peur que des officiers ne lui passent sur le corps. Et pourtant, ils

sont dans leur rôle en se trouvant massés ici, car Doncières, c'est

exactement Saint-Cyr, _Dominus Cyriacus_. Il y a beaucoup de noms de

villes où _sanctus_ et _sancta_ sont remplacés par _dominus_ et par

_domina_. Du reste, cette ville calme et militaire a parfois de faux

airs de Saint-Cyr, de Versailles, et même de Fontainebleau.»

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 22 / 25 段