Morel me sentant sans méchanceté pour lui, sincèrement attaché à M. de

Charlus, et d'autre part d'une indifférence physique absolue à l'égard

de tous les deux, finit par manifester à mon endroit les mêmes

sentiments de chaleureuse sympathie qu'une cocotte qui sait qu'on ne la

désire pas et que son amant a en vous un ami sincère qui ne cherchera

pas à le brouiller avec elle. Non seulement il me parlait exactement

comme autrefois Rachel, la maîtresse de Saint-Loup, mais encore, d'après

ce que me répétait M. de Charlus, lui disait de moi, en mon absence, les

mêmes choses que Rachel disait de moi à Robert. Enfin M. de Charlus me

disait: «Il vous aime beaucoup», comme Robert: «Elle t'aime beaucoup.»

Et comme le neveu de la part de sa maîtresse, c'est de la part de Morel

que l'oncle me demandait souvent de venir dîner avec eux. Il n'y avait,

d'ailleurs, pas moins d'orages entre eux qu'entre Robert et Rachel.

Certes, quand Charlie (Morel) était parti, M. de Charlus ne tarissait

pas d'éloges sur lui, répétant, ce dont il était flatté, que le

violoniste était si bon pour lui. Mais il était pourtant visible que

souvent Charlie, même devant tous les fidèles, avait l'air irrité au

lieu de paraître toujours heureux et soumis, comme eût souhaité le

baron. Cette irritation alla même plus tard, par suite de la faiblesse

qui poussait M. de Charlus à pardonner ses inconvenances d'attitude à

Morel, jusqu'au point que le violoniste ne cherchait pas à la cacher,

ou même l'affectait. J'ai vu M. de Charlus, entrant dans un wagon

où Charlie était avec des militaires de ses amis, accueilli par des

haussements d'épaules du musicien, accompagnés d'un clignement d'yeux à

ses camarades. Ou bien il faisait semblant de dormir, comme quelqu'un

que cette arrivée excède d'ennui. Ou il se mettait à tousser, les autres

riaient, affectaient, pour se moquer, le parler mièvre des hommes

pareils à M. de Charlus; attiraient dans un coin Charlie qui finissait

par revenir, comme forcé, auprès de M. de Charlus, dont le coeur était

percé par tous ces traits. Il est inconcevable qu'il les ait supportés;

et ces formes, chaque fois différentes, de souffrance posaient à nouveau

pour M. de Charlus le problème du bonheur, le forçaient non seulement

à demander davantage, mais à désirer autre chose, la précédente

combinaison se trouvant viciée par un affreux souvenir. Et pourtant, si

pénibles que furent ensuite ces scènes, il faut reconnaître que, les

premiers temps, le génie de l'homme du peuple de France dessinait pour

Morel, lui faisait revêtir des formes charmantes de simplicité, de

franchise apparente, même d'une indépendante fierté qui semblait

inspirée par le désintéressement. Cela était faux, mais l'avantage de

l'attitude était d'autant plus en faveur de Morel que, tandis que celui

qui aime est toujours forcé de revenir à la charge, d'enchérir, il est

au contraire aisé pour celui qui n'aime pas de suivre une ligne droite,

inflexible et gracieuse. Elle existait de par le privilège de la race

dans le visage si ouvert de ce Morel au coeur si fermé, ce visage paré

de la grâce néo-hellénique qui fleurit aux basiliques champenoises.

Malgré sa fierté factice, souvent, apercevant M. de Charlus au moment où

il ne s'y attendait pas, il était gêné pour le petit clan, rougissait,

baissait les yeux, au ravissement du baron qui voyait là tout un roman.

C'était simplement un signe d'irritation et de honte. La première

s'exprimait parfois; car, si calme et énergiquement décente que fût

habituellement l'attitude de Morel, elle n'allait pas sans se démentir

souvent. Parfois même, à quelque mot que lui disait le baron éclatait,

de la part de Morel, sur un ton dur, une réplique insolente dont tout le

monde était choqué. M. de Charlus baissait la tête d'un air triste, ne

répondait rien, et, avec la faculté de croire que rien n'a été remarqué

de la froideur, de la dureté de leurs enfants qu'ont les pères

idolâtres, n'en continuait pas moins à chanter les louanges du

violoniste. M. de Charlus n'était d'ailleurs pas toujours aussi soumis,

mais ses rébellions n'atteignaient généralement pas leur but, surtout

parce qu'ayant vécu avec des gens du monde, dans le calcul des

réactions qu'il pouvait éveiller il tenait compte de la bassesse,

sinon originelle, du moins acquise par l'éducation. Or, à la place,

il rencontrait chez Morel quelque velléité plébéienne d'indifférence

momentanée. Malheureusement pour M. de Charlus, il ne comprenait pas

que, pour Morel, tout cédait devant les questions où le Conservatoire et

la bonne réputation au Conservatoire (mais ceci, qui devait être plus

grave, ne se posait pas pour le moment) entraient en jeu. Ainsi, par

exemple, les bourgeois changent aisément de nom par vanité, les grands

seigneurs par avantage. Pour le jeune violoniste, au contraire, le nom

de Morel était indissolublement lié à son Ier prix de violon, donc

impossible à modifier. M. de Charlus aurait voulu que Morel tînt tout de

lui, même son nom. S'étant avisé que le prénom de Morel était Charles,

qui ressemblait à Charlus, et que la propriété où ils se voyaient

s'appelait les Charmes, il voulut persuader à Morel qu'un joli nom

agréable à dire étant la moitié d'une réputation artistique, le virtuose

devait sans hésiter prendre le nom de «Charmel», allusion discrète au

lieu de leurs rendez-vous. Morel haussa les épaules. En dernier argument

M. de Charlus eut la malheureuse idée d'ajouter qu'il avait un valet

de chambre qui s'appelait ainsi. Il ne fit qu'exciter la furieuse

indignation du jeune homme. «Il y eut un temps où mes ancêtres étaient

fiers du titre de valet de chambre, de maîtres d'hôtel du Roi.--Il y en

eut un autre, répondit fièrement Morel, où mes ancêtres firent couper le

cou aux vôtres.» M. de Charlus eût été bien étonné s'il eût pu supposer

que, à défaut de «Charmel», résigné à adopter Morel et à lui donner un

des titres de la famille de Guermantes desquels il disposait, mais que

les circonstances, comme on le verra, ne lui permirent pas d'offrir au

violoniste, celui-ci eût refusé en pensant à la réputation artistique

attachée à son nom de Morel et aux commentaires qu'on eût faits à «la

classe». Tant au-dessus du faubourg Saint-Germain il plaçait la rue

Bergère. Force fut à M. de Charlus de se contenter, pour l'instant,

de faire faire à Morel des bagues symboliques portant l'antique

inscription: PLVS VLTRA CAROLVS. Certes, devant, un adversaire d'une

sorte qu'il ne connaissait pas, M. de Charlus aurait dû changer de

tactique. Mais qui en est capable? Du reste, si M. de Charlus avait des

maladresses, il n'en manquait pas non plus à Morel. Bien plus que

la circonstance même qui amena la rupture, ce qui devait, au moins

provisoirement (mais ce provisoire se trouva être définitif), le perdre,

auprès de M. de Charlus, c'est qu'il n'y avait pas en lui que la

bassesse qui le faisait être plat devant la dureté et répondre par

l'insolence à la douceur. Parallèlement à cette bassesse de nature, il

y avait une neurasthénie compliquée de mauvaise éducation, qui,

s'éveillant dans toute circonstance où il était en faute ou devenait à

charge, faisait qu'au moment même où il aurait eu besoin de toute sa

gentillesse, de toute sa douceur, de toute sa gaieté pour désarmer le

baron, il devenait sombre, hargneux, cherchait à entamer des discussions

où il savait qu'on n'était pas d'accord avec lui, soutenait son point de

vue hostile avec une faiblesse de raisons et une violence tranchante qui

augmentait cette faiblesse même. Car, bien vite à court d'arguments, il

en inventait quand même, dans lesquels se déployait toute l'étendue de

son ignorance et de sa bêtise. Elles perçaient à peine quand il était

aimable et ne cherchait qu'à plaire. Au contraire, on ne voyait plus

qu'elles dans ses accès d'humeur sombre, où d'inoffensives elles

devenaient haïssables. Alors M. de Charlus se sentait excédé, ne mettait

son espoir que dans un lendemain meilleur, tandis que Morel, oubliant

que le baron le faisait vivre fastueusement, avec un sourire ironique de

pitié supérieure, et disait: «Je n'ai jamais rien accepté de personne.

Comme cela je n'ai personne à qui je doive un seul merci.»

En attendant, et comme s'il eût eu affaire à un homme du monde, M.

de Charlus continuait à exercer ses colères, vraies ou feintes, mais

devenues inutiles. Elles ne l'étaient pas toujours cependant. Ainsi, un

jour (qui se place d'ailleurs après cette première période) où le baron

revenait avec Charlie et moi d'un déjeuner chez les Verdurin, croyant

passer la fin de l'après-midi et la soirée avec le violoniste à

Doncières, l'adieu de celui-ci, dès au sortir du train, qui répondit:

«Non, j'ai à faire», causa à M. de Charlus une déception si forte que,

bien qu'il eût essayé de faire contre mauvaise fortune bon coeur, je vis

des larmes faire fondre le fard de ses cils, tandis qu'il restait hébété

devant le train. Cette douleur fut telle que, comme nous comptions, elle

et moi, finir la journée à Doncières, je dis à Albertine, à l'oreille,

que je voudrais bien que nous ne laissions pas seul M. de Charlus qui me

semblait, je ne savais pourquoi, chagriné. La chère petite accepta de

grand coeur. Je demandai alors à M. de Charlus s'il ne voulait pas que

je l'accompagnasse un peu. Lui aussi accepta, mais refusa de déranger

pour cela ma cousine. Je trouvai une certaine douceur (et sans doute

pour une dernière fois, puisque j'étais résolu de rompre avec elle) à

lui ordonner doucement, comme si elle avait été ma femme: «Rentre de

ton côté, je te retrouverai ce soir», et à l'entendre, comme une épouse

aurait fait, me donner la permission de faire comme je voudrais, et

m'approuver, si M. de Charlus, qu'elle aimait bien, avait besoin de

moi, de me mettre à sa disposition. Nous allâmes, le baron et moi, lui

dandinant son gros corps, ses yeux de jésuite baissés, moi le suivant,

jusqu'à un café où on nous apporta de la bière. Je sentis les yeux de M.

de Charlus attachés par l'inquiétude à quelque projet. Tout à coup il

demanda du papier et de l'encre et se mit à écrire avec une vitesse

singulière. Pendant qu'il couvrait feuille après feuille, ses yeux

étincelaient d'une rêverie rageuse. Quand il eut écrit huit pages:

«Puis-je vous demander un grand service? me dit-il. Excusez-moi de

fermer ce mot. Mais il le faut. Vous allez prendre une voiture, une auto

si vous pouvez, pour aller plus vite. Vous trouverez certainement encore

Morel dans sa chambre, où il est allé se changer. Pauvre garçon, il a

voulu faire le fendant au moment de nous quitter, mais soyez sûr qu'il a

le coeur plus gros que moi. Vous allez lui donner ce mot et, s'il vous

demande où vous m'avez vu, vous lui direz que vous vous étiez arrêté à

Doncières (ce qui est, du reste, la vérité) pour voir Robert, ce qui ne

l'est peut-être pas, mais que vous m'avez rencontré avec quelqu'un que

vous ne connaissez pas, que j'avais l'air très en colère, que vous

avez cru surprendre les mots d'envoi de témoins (je me bats demain, en

effet). Surtout ne lui dites pas que je le demande, ne cherchez pas à le

ramener, mais s'il veut venir avec vous, ne l'empêchez pas de le faire.

Allez, mon enfant, c'est pour son bien, vous pouvez éviter un gros

drame. Pendant que vous serez parti, je vais écrire à mes témoins. Je

vous ai empêché de vous promener avec votre cousine. J'espère qu'elle ne

m'en aura pas voulu, et même je le crois. Car c'est une âme noble et je

sais qu'elle est de celles qui savent ne pas refuser la grandeur des

circonstances. Il faudra que vous la remerciiez pour moi. Je lui suis

personnellement redevable et il me plaît que ce soit ainsi.» J'avais

grand'pitié de M. de Charlus; il me semblait que Charlie aurait pu

empêcher ce duel, dont il était peut-être la cause, et j'étais révolté,

si cela était ainsi, qu'il fût parti avec cette indifférence au lieu

d'assister son protecteur. Mon indignation fut plus grande quand,

en arrivant à la maison où logeait Morel, je reconnus la voix du

violoniste, lequel, par le besoin qu'il avait d'épandre de la gaîté,

chantait de tout coeur: «Le samedi soir, après le turrbin!» Si le pauvre

M. de Charlus l'avait entendu, lui qui voulait qu'on crût, et croyait

sans doute, que Morel avait en ce moment le coeur gros! Charlie se mit à

danser de plaisir en m'apercevant. «Oh! mon vieux (pardonnez-moi de

vous appeler ainsi, avec cette sacrée vie militaire on prend de sales

habitudes), quelle veine de vous voir! Je n'ai rien à faire de ma

soirée. Je vous en prie, passons-la ensemble. On restera ici si ça vous

plaît, on ira en canot si vous aimez mieux, on fera de la musique,

je n'ai aucune préférence.» Je lui dis que j'étais obligé de dîner à

Balbec, il avait bonne envie que je l'y invitasse, mais je ne le voulais

pas. «Mais si vous êtes si pressé, pourquoi êtes-vous venu?--Je vous

apporte un mot de M. de Charlus.» A ce moment toute sa gaîté disparut;

sa figure se contracta. «Comment! il faut qu'il vienne me relancer

jusqu'ici! Alors je suis un esclave! Mon vieux, soyez gentil. Je n'ouvre

pas la lettre. Vous lui direz que vous ne m'avez pas trouvé.--Ne

feriez-vous pas mieux d'ouvrir? je me figure qu'il y a quelque chose de

grave.--Cent fois non, vous ne connaissez pas les mensonges, les ruses

infernales de ce vieux forban. C'est un truc pour que j'aille le voir.

Hé bien! je n'irai pas, je veux la paix ce soir.--Mais est-ce qu'il n'y

a pas un duel demain? demandai-je à Morel, que je supposais aussi au

courant.--Un duel? me dit-il d'un air stupéfait. Je ne sais pas un mot

de ça. Après tout, je m'en fous, ce vieux dégoûtant peut bien se faire

zigouiller si ça lui plaît. Mais tenez, vous m'intriguez, je vais tout

de même voir sa lettre. Vous lui direz que vous l'avez laissée à tout

hasard pour le cas où je rentrerais.» Tandis que Morel me parlait, je

regardais avec stupéfaction les admirables livres que lui avait donnés

M. de Charlus et qui encombraient la chambre. Le violoniste ayant refusé

ceux qui portaient: «Je suis au baron, etc...» devise qui lui semblait

insultante pour lui-même comme un signe d'appartenance, le baron, avec

l'ingéniosité sentimentale où se complaît l'amour malheureux, en avait

varié d'autres, provenant d'ancêtres, mais commandées au relieur selon

les circonstances d'une mélancolique amitié. Quelquefois elles étaient

brèves et confiantes, comme «_Spes mea_», ou comme «_Exspectata non

eludet_». Quelquefois seulement résignées, comme «J'attendrai».

Certaines galantes: «Mesmes plaisir du mestre», ou conseillant la

chasteté, comme celle empruntée aux Simiane, semée de tours d'azur et

de fleurs de lis et détournée de son sens: «_Sustentant lilia turres_».

D'autres enfin désespérées et donnant rendez-vous au ciel à celui qui

n'avait pas voulu de lui sur la terre: «_Manet ultima coelo_», et,

trouvant trop verte la grappe qu'il ne pouvait atteindre, feignant de

n'avoir pas recherché ce qu'il n'avait pas obtenu, M. de Charlus disait

dans l'une: «_Non mortale quod opto_». Mais je n'eus pas le temps de les

voir toutes.

Si M. de Charlus, en jetant sur le papier cette lettre, avait paru en

proie au démon de l'inspiration qui faisait courir sa plume, dès que

Morel eut ouvert le cachet: _Atavis et armis_, chargé d'un léopard

accompagné de deux roses de gueules, il se mit à lire avec une fièvre

aussi grande qu'avait eue M. de Charlus en écrivant, et sur ces pages

noircies à la diable ses regards ne couraient pas moins vite que la

plume du baron. «Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, il ne manquait plus que

cela! mais où le trouver? Dieu sait où il est maintenant.» J'insinuai

qu'en se pressant on le trouverait peut-être, encore à une brasserie où

il avait demandé de la bière pour se remettre. «Je ne sais pas si je

reviendrai», dit-il à sa femme de ménage, et il ajouta _in petto_: «Cela

dépendra de la tournure que prendront les choses.» Quelques minutes

après nous arrivions au café. Je remarquai l'air de M. de Charlus au

moment où il m'aperçut. En voyant que je ne revenais pas seul, je sentis

que la respiration, que la vie lui étaient rendues. Étant d'humeur, ce

soir-là, à ne pouvoir se passer de Morel, il avait inventé qu'on lui

avait rapporté que deux officiers du régiment avaient mal parlé de lui

à propos du violoniste et qu'il allait leur envoyer des témoins. Morel

avait vu le scandale, sa vie au régiment impossible, il était accouru.

En quoi il n'avait pas absolument eu tort. Car pour rendre son mensonge

plus vraisemblable, M. de Charlus avait déjà écrit à deux amis (l'un

était Cottard) pour leur demander d'être ses témoins. Et si le

violoniste n'était pas venu, il est certain que, fou comme était M. de

Charlus (et pour changer sa tristesse en fureur), il les eût envoyés

au hasard à un officier quelconque, avec lequel ce lui eût été un

soulagement de se battre. Pendant ce temps, M. de Charlus, se rappelant

qu'il était de race plus pure que la Maison de France, se disait qu'il

était bien bon de se faire tant de mauvais sang pour le fils d'un maître

d'hôtel, dont il n'eût pas daigné fréquenter le maître. D'autre part,

s'il ne se plaisait plus guère que dans la fréquentation de la crapule,

la profonde habitude qu'a celle-ci de ne pas répondre à une lettre,

de manquer à un rendez-vous sans prévenir, sans s'excuser après, lui

donnait, comme il s'agissait souvent d'amours, tant d'émotions et, le

reste du temps, lui causait tant d'agacement, de gêne et de rage, qu'il

en arrivait parfois à regretter la multiplicité de lettres pour un rien,

l'exactitude scrupuleuse des ambassadeurs et des princes, lesquels,

s'ils lui étaient malheureusement indifférents, lui donnaient malgré

tout une espèce de repos. Habitué aux façons de Morel et sachant combien

il avait peu de prise sur lui et était incapable de s'insinuer dans

une vie où des camaraderies vulgaires, mais consacrées par l'habitude,

prenaient trop de place et de temps pour qu'on gardât une heure au grand

seigneur évincé, orgueilleux et vainement implorant, M. de Charlus était

tellement persuadé que le musicien ne viendrait pas, il avait tellement

peur de s'être à jamais brouillé avec lui en allant trop loin, qu'il eut

peine à retenir un cri en le voyant. Mais, se sentant vainqueur, il tint

à dicter les conditions de la paix et à en tirer lui-même les avantages

qu'il pouvait. «Que venez-vous faire ici? lui dit-il. Et vous?

ajouta-t-il en me regardant, je vous avais recommandé surtout de ne pas

le ramener.--Il ne voulait pas me ramener, dit Morel (en roulant vers

M. de Charlus, dans la naïveté de sa coquetterie, des regards

conventionnellement tristes et langoureusement démodés, avec un air,

jugé sans doute irrésistible, de vouloir embrasser le baron et d'avoir

envie de pleurer), c'est moi qui suis venu malgré lui. Je viens au nom

de notre amitié pour vous supplier à deux genoux de ne pas faire cette

folie.» M. de Charlus délirait de joie. La réaction était bien forte

pour ses nerfs; malgré cela il en resta le maître. «L'amitié, que vous

invoquez assez inopportunément, répondit-il d'un ton sec, devrait au

contraire me faire approuver de vous quand je ne crois pas devoir

laisser passer les impertinences d'un sot. D'ailleurs, si je voulais

obéir aux prières d'une affection que j'ai connue mieux inspirée, je

n'en aurais plus le pouvoir, mes lettres pour mes témoins sont parties

et je ne doute pas de leur acceptation. Vous avez toujours agi avec moi

comme un petit imbécile et, au lieu de vous enorgueillir, comme vous en

aviez le droit, de la prédilection que je vous avais marquée, au lieu

de faire comprendre à la tourbe d'adjudants ou de domestiques au milieu

desquels la loi militaire vous force de vivre quel motif d'incomparable

fierté était pour vous une amitié comme la mienne, vous avez cherché

à vous excuser, presque à vous faire un mérite stupide de ne pas être

assez reconnaissant. Je sais qu'en cela, ajouta-t-il, pour ne pas

laisser voir combien certaines scènes l'avaient humilié, vous n'êtes

coupable que de vous être laissé mener par la jalousie des autres. Mais

comment, à votre âge, êtes-vous assez enfant (et enfant assez mal élevé)

pour n'avoir pas deviné tout de suite que votre élection par moi et tous

les avantages qui devaient en résulter pour vous allaient exciter des

jalousies? que tous vos camarades, pendant qu'ils vous excitaient à vous

brouiller avec moi, allaient travailler à prendre votre place? Je n'ai

pas cru devoir vous avertir des lettres que j'ai reçues à cet égard de

tous ceux à qui vous vous fiez le plus. Je dédaigne autant les avances

de ces larbins que leurs inopérantes moqueries. La seule personne dont

je me soucie, c'est vous parce que je vous aime bien, mais l'affection

a des bornes et vous auriez dû vous en douter.» Si dur que le mot de

«larbin» pût être aux oreilles de Morel, dont le père l'avait été, mais

justement parce que son père l'avait été, l'explication de toutes les

mésaventures sociales par la «jalousie», explication simpliste et

absurde, mais inusable et qui, dans une certaine classe, «prend»

toujours d'une façon aussi infaillible que les vieux trucs auprès du

public des théâtres, ou la menace du péril clérical dans les assemblées,

trouvait chez lui une créance presque aussi forte que chez Françoise ou

les domestiques de Mme de Guermantes, pour qui c'était la seule cause

des malheurs de l'humanité. Il ne douta pas que ses camarades n'eussent

essayé de lui chiper sa place et ne fut que plus malheureux de ce duel

calamiteux et d'ailleurs imaginaire. «Oh! quel désespoir, s'écria

Charlie. Je n'y survivrai pas. Mais ils ne doivent pas vous voir avant

d'aller trouver cet officier?--Je ne sais pas, je pense que si. J'ai

fait dire à l'un d'eux que je resterais ici ce soir, et je lui donnerai

mes instructions.--J'espère d'ici sa venue vous faire entendre raison;

permettez-moi seulement de rester auprès de vous», lui demanda

tendrement Morel. C'était tout ce que voulait M. de Charlus. Il ne céda

pas du premier coup. «Vous auriez tort d'appliquer ici le «qui aime bien

châtie bien» du proverbe, car c'est vous que j'aimais bien, et j'entends

châtier, même après notre brouille, ceux qui ont lâchement essayé de

vous faire du tort. Jusqu'ici, à leurs insinuations questionneuses,

osant me demander comment un homme comme moi pouvait frayer avec un

gigolo de votre espèce et sorti de rien, je n'ai répondu que par la

devise de mes cousins La Rochefoucauld: «C'est mon plaisir.» Je vous ai

même marqué plusieurs fois que ce plaisir était susceptible de devenir

mon plus grand plaisir, sans qu'il résultât de votre arbitraire

élévation un abaissement pour moi.» Et dans un mouvement d'orgueil

presque fou, il s'écria en levant les bras: «_Tantus ab uno splendor_!

Condescendre n'est pas descendre, ajouta-t-il avec plus de calme,

après ce délire de fierté et de joie. J'espère au moins que mes deux

adversaires, malgré leur rang inégal, sont d'un sang que je peux faire

couler sans honte. J'ai pris à cet égard quelques renseignements

discrets qui m'ont rassuré. Si vous gardiez pour moi quelque gratitude,

vous devriez être fier, au contraire, de voir qu'à cause de vous je

reprends l'humeur belliqueuse de mes ancêtres, disant comme eux, au cas

d'une issue fatale, maintenant que j'ai compris le petit drôle que vous

êtes: «Mort m'est vie.» Et M. de Charlus le disait sincèrement, non

seulement par amour pour Morel, mais parce qu'un goût batailleur, qu'il

croyait naïvement tenir de ses aïeux, lui donnait tant d'allégresse à la

pensée de se battre que, ce duel machiné d'abord seulement pour faire

venir Morel, il eût éprouvé maintenant du regret à y renoncer. Il

n'avait jamais eu d'affaire sans se croire aussitôt valeureux et

identifié à l'illustre connétable de Guermantes, alors que, pour tout

autre, ce même acte d'aller sur le terrain lui paraissait de la dernière

insignifiance. «Je crois que ce sera bien beau, nous dit-il sincèrement,

en psalmodiant chaque terme. Voir Sarah Bernhardt dans _l'Aiglon_,

qu'est-ce que c'est? du caca. Mounet-Sully dans _Oedipe_? caca. Tout au

plus prend-il une certaine pâleur de transfiguration quand cela se passe

dans les Arènes de Nîmes. Mais qu'est-ce que c'est à côté de cette chose

inouïe, voir batailler le propre descendant du Connétable?» Et à cette

seule pensée, M. de Charlus, ne se tenant pas de joie, se mit à faire

des contre-de-quarte qui, rappelant Molière, nous firent rapprocher

prudemment de nous nos bocks, et craindre que les premiers croisements

de fer blessassent les adversaires, le médecin et les témoins. «Quel

spectacle tentant ce serait pour un peintre! Vous qui connaissez M.

Elstir, me dit-il, vous devriez l'amener.» Je répondis qu'il n'était pas

sur la côte. M. de Charlus m'insinua qu'on pourrait lui télégraphier.

«Oh! je dis cela pour lui, ajouta-t-il devant mon silence. C'est

toujours intéressant pour un maître--à mon avis il en est un--de fixer

un exemple de pareille reviviscence ethnique. Et il n'y en a peut-être

pas un par siècle.»

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 19 / 25 段