de Morel, comme si elle n'eût eu aucun rapport avec un goût--appelé
vice--il traitait de ce vice, mais comme s'il n'avait été nullement le
sien. Parfois même il n'hésitait pas à l'appeler par son nom. Comme,
après avoir regardé la belle reliure de son Balzac, je lui demandais ce
qu'il préférait dans la _Comédie Humaine_, il me répondit, dirigeant
sa pensée vers une idée fixe: «Tout l'un ou tout l'autre, les petites
miniatures comme le _Curé de Tours_ et la _Femme abandonnée_, ou les
grandes fresques comme la série des _Illusions perdues_. Comment! vous
ne connaissez pas les _Illusions perdues_? C'est si beau, le moment où
Carlos Herrera demande le nom du château devant lequel passe sa calèche:
c'est Rastignac, la demeure du jeune homme qu'il a aimé autrefois. Et
l'abbé alors de tomber dans une rêverie que Swann appelait, ce qui était
bien spirituel, la _Tristesse d'Olympio_ de la pédérastie. Et la mort
de Lucien! je ne me rappelle plus quel homme de goût avait eu cette
réponse, à qui lui demandait quel événement l'avait le plus affligé
dans sa vie: «La mort de Lucien de Rubempré dans _Splendeurs et
Misères_.»--Je sais que Balzac se porte beaucoup cette année, comme l'an
passé le pessimisme, interrompit Brichot. Mais, au risque de contrister
les âmes en mal de déférence balzacienne, sans prétendre, Dieu me damne,
au rôle de gendarme de lettres et dresser procès-verbal pour fautes de
grammaire, j'avoue que le copieux improvisateur, dont vous me semblez
surfaire singulièrement les élucubrations effarantes, m'a toujours paru
un scribe insuffisamment méticuleux. J'ai lu ces _Illusions Perdues_
dont vous nous parlez, baron, en me torturant pour atteindre à une
ferveur d'initié, et je confesse en toute simplicité d'âme que ces
romans-feuilletons, rédigés en pathos, en galimatias double et triple
(_Esther heureuse_, _Où mènent les mauvais chemins_, _A combien l'amour
revient aux vieillards_), m'ont toujours fait l'effet des mystères de
Rocambole, promus par inexplicable faveur à la situation précaire de
chef-d'oeuvre.--Vous dites cela parce que vous ne connaissez pas la
vie, dit le baron doublement agacé, car il sentait que Brichot ne
comprendrait ni ses raisons d'artiste, ni les autres.--J'entends bien,
répondit Brichot, que, pour parler comme Maître François Rabelais, vous
voulez dire que je suis moult sorbonagre, sorbonicole et sorboniforme.
Pourtant, tout autant que les camarades, j'aime qu'un livre donne
l'impression de la sincérité et de la vie, je ne suis pas de ces
clercs...--Le quart d'heure de Rabelais, interrompit le docteur Cottard
avec un air non plus de doute, mais de spirituelle assurance.--... qui
font voeu de littérature en suivant la règle de l'Abbaye-aux-Bois dans
l'obédience de M. le vicomte de Chateaubriand, grand maître du
chiqué, selon la règle stricte des humanistes. M. le vicomte de
Chateaubriand...--Chateaubriand aux pommes? interrompit le docteur
Cottard.--C'est lui le patron de la confrérie, continua Brichot sans
relever la plaisanterie du docteur, lequel, en revanche, alarmé par
la phrase de l'universitaire, regarda M. de Charlus avec inquiétude.
Brichot avait semblé manquer de tact à Cottard, duquel le calembour
avait amené un fin sourire sur les lèvres de la princesse
Sherbatoff.--Avec le professeur, l'ironie mordante du parfait sceptique
ne perd jamais ses droits, dit-elle par amabilité et pour montrer que
le «mot» du médecin n'avait pas passé inaperçu pour elle.--Le sage est
forcément sceptique, répondit le docteur. Que sais-je? [Greek: gnôthi
seauton], disait Socrate. C'est très juste, l'excès en tout est un
défaut. Mais je reste bleu quand je pense que cela a suffi à faire durer
le nom de Socrate jusqu'à nos jours. Qu'est-ce qu'il y a dans cette
philosophie? peu de chose en somme. Quand on pense que Charcot et
d'autres ont fait des travaux mille fois plus remarquables et qui
s'appuient, au moins, sur quelque chose, sur la suppression du réflexe
pupillaire comme syndrome de la paralysie générale, et qu'ils sont
presque oubliés! En somme, Socrate, ce n'est pas extraordinaire. Ce sont
des gens qui n'avaient rien à faire, qui passaient toute leur journée à
se promener, à discutailler. C'est comme Jésus-Christ: Aimez-vous
les uns les autres, c'est très joli.--Mon ami..., pria Mme
Cottard.--Naturellement, ma femme proteste, ce sont toutes des
névrosées.--Mais, mon petit docteur, je ne suis pas névrosée, murmura
Mme Cottard.--Comment, elle n'est pas névrosée? quand son fils est
malade, elle présente des phénomènes d'insomnie. Mais enfin, je
reconnais que Socrate, et le reste, c'est nécessaire pour une culture
supérieure, pour avoir des talents d'exposition. Je cite toujours le
[Greek: gnôthi seauton] à mes élèves pour le premier cours. Le père
Bouchard, qui l'a su, m'en a félicité.--Je ne suis pas des tenants de la
forme pour la forme, pas plus que je ne thésauriserais en poésie la
rime millionnaire, reprit Brichot. Mais, tout de même, la _Comédie
Humaine_--bien peu humaine--est par trop le contraire de ces oeuvres où
l'art excède le fond, comme dit cette bonne rosse d'Ovide. Et il est
permis de préférer un sentier à mi-côte, qui mène à la cure de Meudon ou
à l'Ermitage de Ferney, à égale distance de la Vallée-aux-Loups où René
remplissait superbement les devoirs d'un pontificat sans mansuétude, et
les Jardies où Honoré de Balzac, harcelé par les recors, ne
s'arrêtait pas de cacographier pour une Polonaise, en apôtre zélé du
charabia.--Chateaubriand est beaucoup plus vivant que vous ne dites,
et Balzac est tout de même un grand écrivain, répondit M. de Charlus,
encore trop imprégné du goût de Swann pour ne pas être irrité par
Brichot, et Balzac a connu jusqu'à ces passions que tout le monde
ignore, ou n'étudie que pour les flétrir. Sans reparler des immortelles
_Illusions Perdues_, _Sarrazine_, _la Fille aux yeux d'or_, _Une passion
dans le désert_, même l'assez énigmatique _Fausse Maîtresse_, viennent
à l'appui de mon dire. Quand je parlais de ce côté «hors de nature» de
Balzac à Swann, il me disait: «Vous êtes du même avis que Taine.» Je
n'avais pas l'honneur de connaître M. Taine, ajouta M. de Charlus (avec
cette irritante habitude du «Monsieur» inutile qu'ont les gens du monde,
comme s'ils croyaient, en taxant de Monsieur un grand écrivain, lui
décerner un honneur, peut-être garder les distances, et bien faire
savoir qu'ils ne le connaissent pas), je ne connaissais pas M. Taine,
mais je me tenais pour fort honoré d'être du même avis que lui.»
D'ailleurs, malgré ces habitudes mondaines ridicules, M. de Charlus
était très intelligent, et il est probable que si quelque mariage ancien
avait noué une parenté entre sa famille et celle de Balzac, il eût
ressenti (non moins que Balzac d'ailleurs) une satisfaction dont il
n'eût pu cependant s'empêcher de se targuer comme d'une marque de
condescendance admirable.
Parfois, à la station qui suivait Saint-Martin-du-Chêne, des jeunes gens
montaient dans le train. M. de Charlus ne pouvait pas s'empêcher de les
regarder, mais, comme il abrégeait et dissimulait l'attention qu'il leur
prêtait, elle prenait l'air de cacher un secret, plus particulier même
que le véritable; on aurait dit qu'il les connaissait, le laissait
malgré lui paraître après avoir accepté son sacrifice, avant de se
retourner vers nous, comme font ces enfants à qui, à la suite d'une
brouille entre parents, on a défendu de dire bonjour à des camarades,
mais qui, lorsqu'ils les rencontrent, ne peuvent se priver de lever la
tête avant de retomber sous la férule de leur précepteur.
Au mot tiré du grec dont M. de Charlus, parlant de Balzac, avait fait
suivre l'allusion à la _Tristesse d'Olympio_ dans _Splendeurs et
Misères_, Ski, Brichot et Cottard s'étaient regardés avec un sourire
peut-être moins ironique qu'empreint de la satisfaction qu'auraient des
dîneurs qui réussiraient à faire parler Dreyfus de sa propre affaire, ou
l'Impératrice de son règne. On comptait bien le pousser un peu sur ce
sujet, mais c'était déjà Doncières, où Morel nous rejoignait. Devant
lui, M. de Charlus surveillait soigneusement sa conversation, et quand
Ski voulut le ramener à l'amour de Carlos Herrera pour Lucien de
Rubempré, le baron prit l'air contrarié, mystérieux, et finalement
(voyant qu'on ne l'écoutait pas) sévère et justicier d'un père qui
entendrait dire des indécences devant sa fille. Ski ayant mis quelque
entêtement à poursuivre, M. de Charlus, les yeux hors de la tête,
élevant la voix, dit d'un ton significatif, en montrant Albertine qui
pourtant ne pouvait nous entendre, occupée à causer avec Mme Cottard et
la princesse Sherbatoff, et sur le ton à double sens de quelqu'un qui
veut donner une leçon à des gens mal élevés: «Je crois qu'il serait
temps de parler de choses qui puissent intéresser cette jeune fille.»
Mais je compris bien que, pour lui, la jeune fille était non pas
Albertine, mais Morel; il témoigna, du reste, plus tard de l'exactitude
de mon interprétation par les expressions dont il se servit quand il
demanda qu'on n'eût plus de ces conversations devant Morel. «Vous savez,
me dit-il, en parlant du violoniste, qu'il n'est pas du tout ce que vous
pourriez croire, c'est un petit très honnête, qui est toujours resté
sage, très sérieux.» Et on sentait à ces mots que M. de Charlus
considérait l'inversion sexuelle comme un danger aussi menaçant pour les
jeunes gens que la prostitution pour les femmes, et que, s'il se servait
pour Morel de l'épithète de «sérieux», c'était dans le sens qu'elle
prend appliquée à une petite ouvrière. Alors Brichot, pour changer
la conversation, me demanda si je comptais rester encore longtemps
à Incarville. J'avais eu beau lui faire observer plusieurs fois que
j'habitais non pas Incarville mais Balbec, il retombait toujours dans sa
faute, car c'est sous le nom d'Incarville ou de Balbec-Incarville qu'il
désignait cette partie du littoral. Il y a ainsi des gens qui parlent
des mêmes choses que nous en les appelant d'un nom un peu différent. Une
certaine dame du faubourg Saint-Germain me demandait toujours, quand
elle voulait parler de la duchesse de Guermantes, s'il y avait longtemps
que je n'avais vu Zénaïde, ou Oriane-Zénaïde, ce qui fait qu'au premier
moment je ne comprenais pas. Probablement il y avait eu un temps où, une
parente de Mme de Guermantes s'appelant Oriane, on l'appelait, elle,
pour éviter les confusions, Oriane-Zénaïde. Peut-être aussi y avait-il
eu d'abord une gare seulement à Incarville, et allait-on de là en
voiture à Balbec. «De quoi parliez-vous donc? dit Albertine étonnée du
ton solennel de père de famille que venait d'usurper M. de Charlus.--De
Balzac, se hâta de répondre le baron, et vous avez justement ce soir la
toilette de la princesse de Cadignan, pas la première, celle du dîner,
mais la seconde.» Cette rencontre tenait à ce que, pour choisir des
toilettes à Albertine, je m'inspirais du goût qu'elle s'était formé
grâce à Elstir, lequel appréciait beaucoup une sobriété qu'on eût pu
appeler britannique s'il ne s'y était allié plus de douceur, de mollesse
française. Le plus souvent, les robes qu'il préférait offraient aux
regards une harmonieuse combinaison de couleurs grises, comme celle de
Diane de Cadignan. Il n'y avait guère que M. de Charlus pour savoir
apprécier à leur véritable valeur les toilettes d'Albertine; tout de
suite ses yeux découvraient ce qui en faisait la rareté, le prix; il
n'aurait jamais dit le nom d'une étoffe pour une autre et reconnaissait
le faiseur. Seulement il aimait mieux--pour les femmes--un peu plus
d'éclat et de couleur que n'en tolérait Elstir. Aussi, ce soir-là, me
lança-t-elle un regard moitié souriant, moitié inquiet, en courbant son
petit nez rose de chatte. En effet, croisant sur sa jupe de crêpe de
chine gris, sa jaquette de cheviote grise laissait croire qu'Albertine
était tout en gris. Mais me faisant signe de l'aider, parce que ses
manches bouffantes avaient besoin d'être aplaties ou relevées pour
entrer ou retirer sa jaquette, elle ôta celle-ci, et comme ces
manches étaient d'un écossais très doux, rose, bleu pâle, verdâtre,
gorge-de-pigeon, ce fut comme si dans un ciel gris s'était formé un
arc-en-ciel. Et elle se demandait si cela allait plaire à M. de Charlus.
«Ah! s'écria celui-ci ravi, voilà un rayon, un prisme de couleur.
Je vous fais tous mes compliments.--Mais Monsieur seul en a mérité,
répondit gentiment Albertine en me désignant, car elle aimait montrer
ce qui lui venait de moi.--Il n'y a que les femmes qui ne savent pas
s'habiller qui craignent la couleur, reprit M. de Charlus. On peut être
éclatante sans vulgarité et douce sans fadeur. D'ailleurs vous n'avez
pas les mêmes raisons que Mme de Cadignan de vouloir paraître détachée
de la vie, car c'était l'idée qu'elle voulait inculquer à d'Arthez par
cette toilette grise.» Albertine, qu'intéressait ce muet langage des
robes, questionna M. de Charlus sur la princesse de Cadignan. «Oh! c'est
une nouvelle exquise, dit le baron d'un ton rêveur. Je connais le petit
jardin où Diane de Cadignan se promena avec M. d'Espard. C'est celui
d'une de mes cousines.--Toutes ces questions du jardin de sa cousine,
murmura Brichot à Cottard, peuvent, de même que sa généalogie, avoir du
prix pour cet excellent baron. Mais quel intérêt cela a-t-il pour nous
qui n'avons pas le privilège de nous y promener, ne connaissons pas
cette dame et ne possédons pas de titres de noblesse?» Car Brichot ne
soupçonnait pas qu'on pût s'intéresser à une robe et à un jardin comme
à une oeuvre d'art, et que c'est comme dans Balzac que M. de Charlus
revoyait les petites allées de Mme de Cadignan. Le baron poursuivit:
«Mais vous la connaissez, me dit-il, en parlant de cette cousine et pour
me flatter en s'adressant à moi comme à quelqu'un qui, exilé dans le
petit clan, pour M. de Charlus sinon était de son monde, du moins
allait dans son monde. En tout cas vous avez dû la voir chez Mme de
Villeparisis.--La marquise de Villeparisis à qui appartient le château
de Baucreux? demanda Brichot d'un air captivé.--Oui, vous la connaissez?
demanda sèchement M. de Charlus.--Nullement, répondit Brichot, mais
notre collègue Norpois passe tous les ans une partie de ses vacances à
Baucreux. J'ai eu l'occasion de lui écrire là.» Je dis à Morel, pensant
l'intéresser, que M. de Norpois était ami de mon père. Mais pas un
mouvement de son visage ne témoigna qu'il eût entendu, tant il tenait
mes parents pour gens de peu et n'approchant pas de bien loin de ce
qu'avait été mon grand-oncle chez qui son père avait été valet de
chambre et qui, du reste, contrairement au reste de la famille, aimant
assez «faire des embarras», avait laissé un souvenir ébloui à ses
domestiques. «Il paraît que Mme de Villeparisis est une femme
supérieure; mais je n'ai jamais été admis à en juger par moi-même, non
plus, du reste, que mes collègues. Car Norpois, qui est d'ailleurs plein
de courtoisie et d'affabilité à l'Institut, n'a présenté aucun de nous à
la marquise. Je ne sais de reçu par elle que notre ami Thureau-Dangin,
qui avait avec elle d'anciennes relations de famille, et aussi Gaston
Boissier, qu'elle a désiré connaître à la suite d'une étude qui
l'intéressait tout particulièrement. Il y a dîné une fois et est revenu
sous le charme. Encore Mme Boissier n'a-t-elle pas été invitée.» A ces
noms, Morel sourit d'attendrissement: «Ah! Thureau-Dangin, me dit-il
d'un air aussi intéressé que celui qu'il avait montré en entendant
parler du marquis de Norpois et de mon père était resté indifférent.
Thureau-Dangin, c'était une paire d'amis avec votre oncle. Quand une
dame voulait une place de centre pour une réception à l'Académie, votre
oncle disait: «J'écrirai à Thureau-Dangin.» Et naturellement la place
était aussitôt envoyée, car vous comprenez bien que M. Thureau-Dangin ne
se serait pas risqué de rien refuser à votre oncle, qui l'aurait repincé
au tournant. Cela m'amuse aussi d'entendre le nom de Boissier, car
c'était là que votre grand-oncle faisait faire toutes ses emplettes
pour les dames au moment du jour de l'an. Je le sais, car je connais la
personne qui était chargée de la commission.» Il faisait plus que la
connaître, c'était son père. Certaines de ces allusions affectueuses de
Morel à la mémoire de mon oncle touchaient à ce que nous ne comptions
pas rester toujours dans l'Hôtel de Guermantes, où nous n'étions
venus loger qu'à cause de ma grand'mère. On parlait quelquefois d'un
déménagement possible. Or, pour comprendre les conseils que me donnait
à cet égard Charles Morel, il faut savoir qu'autrefois mon grand-oncle
demeurait 40 _bis_ boulevard Malesherbes. Il en était résulté que, dans
la famille, comme nous allions beaucoup chez mon oncle Adolphe jusqu'au
jour fatal où je brouillai mes parents avec lui en racontant l'histoire
de la dame en rose, au lieu de dire «chez votre oncle», on disait «au
40 _bis_». Des cousines de maman lui disaient le plus naturellement du
monde: «Ah! dimanche on ne peut pas vous avoir, vous dînez au 40 _bis_.»
Si j'allais voir une parente, on me recommandait d'aller d'abord «au 40
_bis_», afin que mon oncle ne pût être froissé qu'on n'eût commencé par
lui. Il était propriétaire de la maison et se montrait, à vrai dire,
très difficile sur le choix des locataires, qui étaient tous des amis,
ou le devenaient. Le colonel baron de Vatry venait tous les jours fumer
un cigare avec lui pour obtenir plus facilement des réparations.
La porte cochère était toujours fermée. Si à une fenêtre mon oncle
apercevait un linge, un tapis, il entrait en fureur et les faisait
retirer plus rapidement qu'aujourd'hui les agents de police. Mais enfin
il n'en louait pas moins une partie de la maison, n'ayant pour lui que
deux étages et les écuries. Malgré cela, sachant lui faire plaisir en
vantant le bon entretien de la maison, on célébrait le confort du «petit
hôtel» comme si mon oncle en avait été le seul occupant, et il laissait
dire, sans opposer le démenti formel qu'il aurait dû. Le «petit hôtel»
était assurément confortable (mon oncle y introduisant toutes les
inventions de l'époque). Mais il n'avait rien d'extraordinaire. Seul mon
oncle, tout en disant, avec une modestie fausse, mon petit taudis, était
persuadé, ou en tout cas avait inculqué à son valet de chambre, à la
femme de celui-ci, au cocher, à la cuisinière l'idée que rien n'existait
à Paris qui, pour le confort, le luxe et l'agrément, fût comparable
au petit hôtel. Charles Morel avait grandi dans cette foi. Il y était
resté. Aussi, même les jours où il ne causait pas avec moi, si dans
le train je parlais à quelqu'un de la possibilité d'un déménagement,
aussitôt il me souriait et, clignant de l'oeil d'un air entendu, me
disait: «Ah! ce qu'il vous faudrait, c'est quelque chose dans le genre
du 40 _bis_! C'est là que vous seriez bien! On peut dire que votre oncle
s'y entendait. Je suis bien sûr que dans tout Paris il n'existe rien qui
vaille le 40 _bis_.»
A l'air mélancolique qu'avait pris, en parlant de la princesse de
Cadignan, M. de Charlus, j'avais bien senti que cette nouvelle ne le
faisait pas penser qu'au petit jardin d'une cousine assez indifférente.
Il tomba dans une songerie profonde, et comme se parlant à soi-même:
«_Les Secrets de la princesse de Cadignan_! s'écria-t-il, quel
chef-d'oeuvre! comme c'est profond, comme c'est douloureux, cette
mauvaise réputation de Diane qui craint tant que l'homme qu'elle aime ne
l'apprenne! Quelle vérité éternelle, et plus générale que cela n'en a
l'air! comme cela va loin!» M. de Charlus prononça ces mots avec une
tristesse qu'on sentait pourtant qu'il ne trouvait pas sans charme.
Certes M. de Charlus, ne sachant pas au juste dans quelle mesure ses
moeurs étaient ou non connues, tremblait, depuis quelque temps, qu'une
fois qu'il serait revenu à Paris et qu'on le verrait avec Morel, la
famille de celui-ci n'intervînt et qu'ainsi son bonheur fût compromis.
Cette éventualité ne lui était probablement apparue jusqu'ici que comme
quelque chose de profondément désagréable et pénible. Mais le baron
était fort artiste. Et maintenant que depuis un instant il confondait
sa situation avec celle décrite par Balzac, il se réfugiait en quelque
sorte dans la nouvelle, et à l'infortune qui le menaçait peut-être, et
ne laissait pas en tout cas de l'effrayer, il avait cette consolation
de trouver, dans sa propre anxiété, ce que Swann et aussi Saint-Loup
eussent appelé quelque chose de «très balzacien». Cette identification
à la princesse de Cadignan avait été rendue facile pour M. de Charlus
grâce à la transposition mentale qui lui devenait habituelle et dont il
avait déjà donné divers exemples. Elle suffisait, d'ailleurs, pour que
le seul remplacement de la femme, comme objet aimé, par un jeune
homme, déclanchât aussitôt autour de celui-ci tout le processus
de complications sociales qui se développent autour d'une liaison
ordinaire. Quand, pour une raison quelconque, on introduit une fois pour
toutes un changement dans le calendrier, ou dans les horaires, si on
fait commencer l'année quelques semaines plus tard, ou si l'on fait
sonner minuit un quart d'heure plus tôt, comme les journées auront
tout de même vingt-quatre heures et les mois trente jours, tout ce qui
découle de la mesure du temps restera identique. Tout peut avoir été
changé sans amener aucun trouble, puisque les rapports entre les
chiffres sont toujours pareils. Ainsi des vies qui adoptent «l'heure
de l'Europe Centrale» ou les calendriers orientaux. Il semble même que
l'amour-propre qu'on a à entretenir une actrice jouât un rôle dans cette
liaison-ci. Quand, dès le premier jour, M. de Charlus s'était enquis
de ce qu'était Morel, certes il avait appris qu'il était d'une humble
extraction, mais une demi-mondaine que nous aimons ne perd pas pour nous
de son prestige parce qu'elle est la fille de pauvres gens. En revanche,
les musiciens connus à qui il avait fait écrire--même pas par intérêt,
comme les amis qui, en présentant Swann à Odette, la lui avaient
dépeinte comme plus difficile et plus recherchée qu'elle n'était--par
simple banalité d'hommes en vue surfaisant un débutant, avaient répondu
au baron: «Ah! grand talent, grosse situation, étant donné naturellement
qu'il est un jeune, très apprécié des connaisseurs, fera son chemin.»
Et par la manie des gens qui ignorent l'inversion à parler de la beauté
masculine: «Et puis, il est joli à voir jouer; il fait mieux que
personne dans un concert; il a de jolis cheveux, des poses distinguées;
la tête est ravissante, et il a l'air d'un violoniste de portrait.»
Aussi M. de Charlus, surexcité d'ailleurs par Morel, qui ne lui laissait
pas ignorer de combien de propositions il était l'objet, était-il flatté
de le ramener avec lui, de lui construire un pigeonnier où il revînt
souvent. Car le reste du temps il le voulait libre, ce qui était rendu
nécessaire par sa carrière que M. de Charlus désirait, tant d'argent
qu'il dût lui donner, que Morel continuât, soit à cause de cette idée
très Guermantes qu'il faut qu'un homme fasse quelque chose, qu'on ne
vaut que par son talent, et que la noblesse ou l'argent sont simplement
le zéro qui multiplie une valeur, soit qu'il eût peur qu'oisif et
toujours auprès de lui le violoniste s'ennuyât. Enfin il ne voulait pas
se priver du plaisir qu'il avait, lors de certains grands concerts, à se
dire: «Celui qu'on acclame en ce moment sera chez moi cette nuit.» Les
gens élégants, quand ils sont amoureux, et de quelque façon qu'ils
le soient, mettent leur vanité à ce qui peut détruire les avantages
antérieurs où leur vanité eût trouvé satisfaction.