Quand M. de Charlus ne parlait pas de son admiration pour la beauté

de Morel, comme si elle n'eût eu aucun rapport avec un goût--appelé

vice--il traitait de ce vice, mais comme s'il n'avait été nullement le

sien. Parfois même il n'hésitait pas à l'appeler par son nom. Comme,

après avoir regardé la belle reliure de son Balzac, je lui demandais ce

qu'il préférait dans la _Comédie Humaine_, il me répondit, dirigeant

sa pensée vers une idée fixe: «Tout l'un ou tout l'autre, les petites

miniatures comme le _Curé de Tours_ et la _Femme abandonnée_, ou les

grandes fresques comme la série des _Illusions perdues_. Comment! vous

ne connaissez pas les _Illusions perdues_? C'est si beau, le moment où

Carlos Herrera demande le nom du château devant lequel passe sa calèche:

c'est Rastignac, la demeure du jeune homme qu'il a aimé autrefois. Et

l'abbé alors de tomber dans une rêverie que Swann appelait, ce qui était

bien spirituel, la _Tristesse d'Olympio_ de la pédérastie. Et la mort

de Lucien! je ne me rappelle plus quel homme de goût avait eu cette

réponse, à qui lui demandait quel événement l'avait le plus affligé

dans sa vie: «La mort de Lucien de Rubempré dans _Splendeurs et

Misères_.»--Je sais que Balzac se porte beaucoup cette année, comme l'an

passé le pessimisme, interrompit Brichot. Mais, au risque de contrister

les âmes en mal de déférence balzacienne, sans prétendre, Dieu me damne,

au rôle de gendarme de lettres et dresser procès-verbal pour fautes de

grammaire, j'avoue que le copieux improvisateur, dont vous me semblez

surfaire singulièrement les élucubrations effarantes, m'a toujours paru

un scribe insuffisamment méticuleux. J'ai lu ces _Illusions Perdues_

dont vous nous parlez, baron, en me torturant pour atteindre à une

ferveur d'initié, et je confesse en toute simplicité d'âme que ces

romans-feuilletons, rédigés en pathos, en galimatias double et triple

(_Esther heureuse_, _Où mènent les mauvais chemins_, _A combien l'amour

revient aux vieillards_), m'ont toujours fait l'effet des mystères de

Rocambole, promus par inexplicable faveur à la situation précaire de

chef-d'oeuvre.--Vous dites cela parce que vous ne connaissez pas la

vie, dit le baron doublement agacé, car il sentait que Brichot ne

comprendrait ni ses raisons d'artiste, ni les autres.--J'entends bien,

répondit Brichot, que, pour parler comme Maître François Rabelais, vous

voulez dire que je suis moult sorbonagre, sorbonicole et sorboniforme.

Pourtant, tout autant que les camarades, j'aime qu'un livre donne

l'impression de la sincérité et de la vie, je ne suis pas de ces

clercs...--Le quart d'heure de Rabelais, interrompit le docteur Cottard

avec un air non plus de doute, mais de spirituelle assurance.--... qui

font voeu de littérature en suivant la règle de l'Abbaye-aux-Bois dans

l'obédience de M. le vicomte de Chateaubriand, grand maître du

chiqué, selon la règle stricte des humanistes. M. le vicomte de

Chateaubriand...--Chateaubriand aux pommes? interrompit le docteur

Cottard.--C'est lui le patron de la confrérie, continua Brichot sans

relever la plaisanterie du docteur, lequel, en revanche, alarmé par

la phrase de l'universitaire, regarda M. de Charlus avec inquiétude.

Brichot avait semblé manquer de tact à Cottard, duquel le calembour

avait amené un fin sourire sur les lèvres de la princesse

Sherbatoff.--Avec le professeur, l'ironie mordante du parfait sceptique

ne perd jamais ses droits, dit-elle par amabilité et pour montrer que

le «mot» du médecin n'avait pas passé inaperçu pour elle.--Le sage est

forcément sceptique, répondit le docteur. Que sais-je? [Greek: gnôthi

seauton], disait Socrate. C'est très juste, l'excès en tout est un

défaut. Mais je reste bleu quand je pense que cela a suffi à faire durer

le nom de Socrate jusqu'à nos jours. Qu'est-ce qu'il y a dans cette

philosophie? peu de chose en somme. Quand on pense que Charcot et

d'autres ont fait des travaux mille fois plus remarquables et qui

s'appuient, au moins, sur quelque chose, sur la suppression du réflexe

pupillaire comme syndrome de la paralysie générale, et qu'ils sont

presque oubliés! En somme, Socrate, ce n'est pas extraordinaire. Ce sont

des gens qui n'avaient rien à faire, qui passaient toute leur journée à

se promener, à discutailler. C'est comme Jésus-Christ: Aimez-vous

les uns les autres, c'est très joli.--Mon ami..., pria Mme

Cottard.--Naturellement, ma femme proteste, ce sont toutes des

névrosées.--Mais, mon petit docteur, je ne suis pas névrosée, murmura

Mme Cottard.--Comment, elle n'est pas névrosée? quand son fils est

malade, elle présente des phénomènes d'insomnie. Mais enfin, je

reconnais que Socrate, et le reste, c'est nécessaire pour une culture

supérieure, pour avoir des talents d'exposition. Je cite toujours le

[Greek: gnôthi seauton] à mes élèves pour le premier cours. Le père

Bouchard, qui l'a su, m'en a félicité.--Je ne suis pas des tenants de la

forme pour la forme, pas plus que je ne thésauriserais en poésie la

rime millionnaire, reprit Brichot. Mais, tout de même, la _Comédie

Humaine_--bien peu humaine--est par trop le contraire de ces oeuvres où

l'art excède le fond, comme dit cette bonne rosse d'Ovide. Et il est

permis de préférer un sentier à mi-côte, qui mène à la cure de Meudon ou

à l'Ermitage de Ferney, à égale distance de la Vallée-aux-Loups où René

remplissait superbement les devoirs d'un pontificat sans mansuétude, et

les Jardies où Honoré de Balzac, harcelé par les recors, ne

s'arrêtait pas de cacographier pour une Polonaise, en apôtre zélé du

charabia.--Chateaubriand est beaucoup plus vivant que vous ne dites,

et Balzac est tout de même un grand écrivain, répondit M. de Charlus,

encore trop imprégné du goût de Swann pour ne pas être irrité par

Brichot, et Balzac a connu jusqu'à ces passions que tout le monde

ignore, ou n'étudie que pour les flétrir. Sans reparler des immortelles

_Illusions Perdues_, _Sarrazine_, _la Fille aux yeux d'or_, _Une passion

dans le désert_, même l'assez énigmatique _Fausse Maîtresse_, viennent

à l'appui de mon dire. Quand je parlais de ce côté «hors de nature» de

Balzac à Swann, il me disait: «Vous êtes du même avis que Taine.» Je

n'avais pas l'honneur de connaître M. Taine, ajouta M. de Charlus (avec

cette irritante habitude du «Monsieur» inutile qu'ont les gens du monde,

comme s'ils croyaient, en taxant de Monsieur un grand écrivain, lui

décerner un honneur, peut-être garder les distances, et bien faire

savoir qu'ils ne le connaissent pas), je ne connaissais pas M. Taine,

mais je me tenais pour fort honoré d'être du même avis que lui.»

D'ailleurs, malgré ces habitudes mondaines ridicules, M. de Charlus

était très intelligent, et il est probable que si quelque mariage ancien

avait noué une parenté entre sa famille et celle de Balzac, il eût

ressenti (non moins que Balzac d'ailleurs) une satisfaction dont il

n'eût pu cependant s'empêcher de se targuer comme d'une marque de

condescendance admirable.

Parfois, à la station qui suivait Saint-Martin-du-Chêne, des jeunes gens

montaient dans le train. M. de Charlus ne pouvait pas s'empêcher de les

regarder, mais, comme il abrégeait et dissimulait l'attention qu'il leur

prêtait, elle prenait l'air de cacher un secret, plus particulier même

que le véritable; on aurait dit qu'il les connaissait, le laissait

malgré lui paraître après avoir accepté son sacrifice, avant de se

retourner vers nous, comme font ces enfants à qui, à la suite d'une

brouille entre parents, on a défendu de dire bonjour à des camarades,

mais qui, lorsqu'ils les rencontrent, ne peuvent se priver de lever la

tête avant de retomber sous la férule de leur précepteur.

Au mot tiré du grec dont M. de Charlus, parlant de Balzac, avait fait

suivre l'allusion à la _Tristesse d'Olympio_ dans _Splendeurs et

Misères_, Ski, Brichot et Cottard s'étaient regardés avec un sourire

peut-être moins ironique qu'empreint de la satisfaction qu'auraient des

dîneurs qui réussiraient à faire parler Dreyfus de sa propre affaire, ou

l'Impératrice de son règne. On comptait bien le pousser un peu sur ce

sujet, mais c'était déjà Doncières, où Morel nous rejoignait. Devant

lui, M. de Charlus surveillait soigneusement sa conversation, et quand

Ski voulut le ramener à l'amour de Carlos Herrera pour Lucien de

Rubempré, le baron prit l'air contrarié, mystérieux, et finalement

(voyant qu'on ne l'écoutait pas) sévère et justicier d'un père qui

entendrait dire des indécences devant sa fille. Ski ayant mis quelque

entêtement à poursuivre, M. de Charlus, les yeux hors de la tête,

élevant la voix, dit d'un ton significatif, en montrant Albertine qui

pourtant ne pouvait nous entendre, occupée à causer avec Mme Cottard et

la princesse Sherbatoff, et sur le ton à double sens de quelqu'un qui

veut donner une leçon à des gens mal élevés: «Je crois qu'il serait

temps de parler de choses qui puissent intéresser cette jeune fille.»

Mais je compris bien que, pour lui, la jeune fille était non pas

Albertine, mais Morel; il témoigna, du reste, plus tard de l'exactitude

de mon interprétation par les expressions dont il se servit quand il

demanda qu'on n'eût plus de ces conversations devant Morel. «Vous savez,

me dit-il, en parlant du violoniste, qu'il n'est pas du tout ce que vous

pourriez croire, c'est un petit très honnête, qui est toujours resté

sage, très sérieux.» Et on sentait à ces mots que M. de Charlus

considérait l'inversion sexuelle comme un danger aussi menaçant pour les

jeunes gens que la prostitution pour les femmes, et que, s'il se servait

pour Morel de l'épithète de «sérieux», c'était dans le sens qu'elle

prend appliquée à une petite ouvrière. Alors Brichot, pour changer

la conversation, me demanda si je comptais rester encore longtemps

à Incarville. J'avais eu beau lui faire observer plusieurs fois que

j'habitais non pas Incarville mais Balbec, il retombait toujours dans sa

faute, car c'est sous le nom d'Incarville ou de Balbec-Incarville qu'il

désignait cette partie du littoral. Il y a ainsi des gens qui parlent

des mêmes choses que nous en les appelant d'un nom un peu différent. Une

certaine dame du faubourg Saint-Germain me demandait toujours, quand

elle voulait parler de la duchesse de Guermantes, s'il y avait longtemps

que je n'avais vu Zénaïde, ou Oriane-Zénaïde, ce qui fait qu'au premier

moment je ne comprenais pas. Probablement il y avait eu un temps où, une

parente de Mme de Guermantes s'appelant Oriane, on l'appelait, elle,

pour éviter les confusions, Oriane-Zénaïde. Peut-être aussi y avait-il

eu d'abord une gare seulement à Incarville, et allait-on de là en

voiture à Balbec. «De quoi parliez-vous donc? dit Albertine étonnée du

ton solennel de père de famille que venait d'usurper M. de Charlus.--De

Balzac, se hâta de répondre le baron, et vous avez justement ce soir la

toilette de la princesse de Cadignan, pas la première, celle du dîner,

mais la seconde.» Cette rencontre tenait à ce que, pour choisir des

toilettes à Albertine, je m'inspirais du goût qu'elle s'était formé

grâce à Elstir, lequel appréciait beaucoup une sobriété qu'on eût pu

appeler britannique s'il ne s'y était allié plus de douceur, de mollesse

française. Le plus souvent, les robes qu'il préférait offraient aux

regards une harmonieuse combinaison de couleurs grises, comme celle de

Diane de Cadignan. Il n'y avait guère que M. de Charlus pour savoir

apprécier à leur véritable valeur les toilettes d'Albertine; tout de

suite ses yeux découvraient ce qui en faisait la rareté, le prix; il

n'aurait jamais dit le nom d'une étoffe pour une autre et reconnaissait

le faiseur. Seulement il aimait mieux--pour les femmes--un peu plus

d'éclat et de couleur que n'en tolérait Elstir. Aussi, ce soir-là, me

lança-t-elle un regard moitié souriant, moitié inquiet, en courbant son

petit nez rose de chatte. En effet, croisant sur sa jupe de crêpe de

chine gris, sa jaquette de cheviote grise laissait croire qu'Albertine

était tout en gris. Mais me faisant signe de l'aider, parce que ses

manches bouffantes avaient besoin d'être aplaties ou relevées pour

entrer ou retirer sa jaquette, elle ôta celle-ci, et comme ces

manches étaient d'un écossais très doux, rose, bleu pâle, verdâtre,

gorge-de-pigeon, ce fut comme si dans un ciel gris s'était formé un

arc-en-ciel. Et elle se demandait si cela allait plaire à M. de Charlus.

«Ah! s'écria celui-ci ravi, voilà un rayon, un prisme de couleur.

Je vous fais tous mes compliments.--Mais Monsieur seul en a mérité,

répondit gentiment Albertine en me désignant, car elle aimait montrer

ce qui lui venait de moi.--Il n'y a que les femmes qui ne savent pas

s'habiller qui craignent la couleur, reprit M. de Charlus. On peut être

éclatante sans vulgarité et douce sans fadeur. D'ailleurs vous n'avez

pas les mêmes raisons que Mme de Cadignan de vouloir paraître détachée

de la vie, car c'était l'idée qu'elle voulait inculquer à d'Arthez par

cette toilette grise.» Albertine, qu'intéressait ce muet langage des

robes, questionna M. de Charlus sur la princesse de Cadignan. «Oh! c'est

une nouvelle exquise, dit le baron d'un ton rêveur. Je connais le petit

jardin où Diane de Cadignan se promena avec M. d'Espard. C'est celui

d'une de mes cousines.--Toutes ces questions du jardin de sa cousine,

murmura Brichot à Cottard, peuvent, de même que sa généalogie, avoir du

prix pour cet excellent baron. Mais quel intérêt cela a-t-il pour nous

qui n'avons pas le privilège de nous y promener, ne connaissons pas

cette dame et ne possédons pas de titres de noblesse?» Car Brichot ne

soupçonnait pas qu'on pût s'intéresser à une robe et à un jardin comme

à une oeuvre d'art, et que c'est comme dans Balzac que M. de Charlus

revoyait les petites allées de Mme de Cadignan. Le baron poursuivit:

«Mais vous la connaissez, me dit-il, en parlant de cette cousine et pour

me flatter en s'adressant à moi comme à quelqu'un qui, exilé dans le

petit clan, pour M. de Charlus sinon était de son monde, du moins

allait dans son monde. En tout cas vous avez dû la voir chez Mme de

Villeparisis.--La marquise de Villeparisis à qui appartient le château

de Baucreux? demanda Brichot d'un air captivé.--Oui, vous la connaissez?

demanda sèchement M. de Charlus.--Nullement, répondit Brichot, mais

notre collègue Norpois passe tous les ans une partie de ses vacances à

Baucreux. J'ai eu l'occasion de lui écrire là.» Je dis à Morel, pensant

l'intéresser, que M. de Norpois était ami de mon père. Mais pas un

mouvement de son visage ne témoigna qu'il eût entendu, tant il tenait

mes parents pour gens de peu et n'approchant pas de bien loin de ce

qu'avait été mon grand-oncle chez qui son père avait été valet de

chambre et qui, du reste, contrairement au reste de la famille, aimant

assez «faire des embarras», avait laissé un souvenir ébloui à ses

domestiques. «Il paraît que Mme de Villeparisis est une femme

supérieure; mais je n'ai jamais été admis à en juger par moi-même, non

plus, du reste, que mes collègues. Car Norpois, qui est d'ailleurs plein

de courtoisie et d'affabilité à l'Institut, n'a présenté aucun de nous à

la marquise. Je ne sais de reçu par elle que notre ami Thureau-Dangin,

qui avait avec elle d'anciennes relations de famille, et aussi Gaston

Boissier, qu'elle a désiré connaître à la suite d'une étude qui

l'intéressait tout particulièrement. Il y a dîné une fois et est revenu

sous le charme. Encore Mme Boissier n'a-t-elle pas été invitée.» A ces

noms, Morel sourit d'attendrissement: «Ah! Thureau-Dangin, me dit-il

d'un air aussi intéressé que celui qu'il avait montré en entendant

parler du marquis de Norpois et de mon père était resté indifférent.

Thureau-Dangin, c'était une paire d'amis avec votre oncle. Quand une

dame voulait une place de centre pour une réception à l'Académie, votre

oncle disait: «J'écrirai à Thureau-Dangin.» Et naturellement la place

était aussitôt envoyée, car vous comprenez bien que M. Thureau-Dangin ne

se serait pas risqué de rien refuser à votre oncle, qui l'aurait repincé

au tournant. Cela m'amuse aussi d'entendre le nom de Boissier, car

c'était là que votre grand-oncle faisait faire toutes ses emplettes

pour les dames au moment du jour de l'an. Je le sais, car je connais la

personne qui était chargée de la commission.» Il faisait plus que la

connaître, c'était son père. Certaines de ces allusions affectueuses de

Morel à la mémoire de mon oncle touchaient à ce que nous ne comptions

pas rester toujours dans l'Hôtel de Guermantes, où nous n'étions

venus loger qu'à cause de ma grand'mère. On parlait quelquefois d'un

déménagement possible. Or, pour comprendre les conseils que me donnait

à cet égard Charles Morel, il faut savoir qu'autrefois mon grand-oncle

demeurait 40 _bis_ boulevard Malesherbes. Il en était résulté que, dans

la famille, comme nous allions beaucoup chez mon oncle Adolphe jusqu'au

jour fatal où je brouillai mes parents avec lui en racontant l'histoire

de la dame en rose, au lieu de dire «chez votre oncle», on disait «au

40 _bis_». Des cousines de maman lui disaient le plus naturellement du

monde: «Ah! dimanche on ne peut pas vous avoir, vous dînez au 40 _bis_.»

Si j'allais voir une parente, on me recommandait d'aller d'abord «au 40

_bis_», afin que mon oncle ne pût être froissé qu'on n'eût commencé par

lui. Il était propriétaire de la maison et se montrait, à vrai dire,

très difficile sur le choix des locataires, qui étaient tous des amis,

ou le devenaient. Le colonel baron de Vatry venait tous les jours fumer

un cigare avec lui pour obtenir plus facilement des réparations.

La porte cochère était toujours fermée. Si à une fenêtre mon oncle

apercevait un linge, un tapis, il entrait en fureur et les faisait

retirer plus rapidement qu'aujourd'hui les agents de police. Mais enfin

il n'en louait pas moins une partie de la maison, n'ayant pour lui que

deux étages et les écuries. Malgré cela, sachant lui faire plaisir en

vantant le bon entretien de la maison, on célébrait le confort du «petit

hôtel» comme si mon oncle en avait été le seul occupant, et il laissait

dire, sans opposer le démenti formel qu'il aurait dû. Le «petit hôtel»

était assurément confortable (mon oncle y introduisant toutes les

inventions de l'époque). Mais il n'avait rien d'extraordinaire. Seul mon

oncle, tout en disant, avec une modestie fausse, mon petit taudis, était

persuadé, ou en tout cas avait inculqué à son valet de chambre, à la

femme de celui-ci, au cocher, à la cuisinière l'idée que rien n'existait

à Paris qui, pour le confort, le luxe et l'agrément, fût comparable

au petit hôtel. Charles Morel avait grandi dans cette foi. Il y était

resté. Aussi, même les jours où il ne causait pas avec moi, si dans

le train je parlais à quelqu'un de la possibilité d'un déménagement,

aussitôt il me souriait et, clignant de l'oeil d'un air entendu, me

disait: «Ah! ce qu'il vous faudrait, c'est quelque chose dans le genre

du 40 _bis_! C'est là que vous seriez bien! On peut dire que votre oncle

s'y entendait. Je suis bien sûr que dans tout Paris il n'existe rien qui

vaille le 40 _bis_.»

A l'air mélancolique qu'avait pris, en parlant de la princesse de

Cadignan, M. de Charlus, j'avais bien senti que cette nouvelle ne le

faisait pas penser qu'au petit jardin d'une cousine assez indifférente.

Il tomba dans une songerie profonde, et comme se parlant à soi-même:

«_Les Secrets de la princesse de Cadignan_! s'écria-t-il, quel

chef-d'oeuvre! comme c'est profond, comme c'est douloureux, cette

mauvaise réputation de Diane qui craint tant que l'homme qu'elle aime ne

l'apprenne! Quelle vérité éternelle, et plus générale que cela n'en a

l'air! comme cela va loin!» M. de Charlus prononça ces mots avec une

tristesse qu'on sentait pourtant qu'il ne trouvait pas sans charme.

Certes M. de Charlus, ne sachant pas au juste dans quelle mesure ses

moeurs étaient ou non connues, tremblait, depuis quelque temps, qu'une

fois qu'il serait revenu à Paris et qu'on le verrait avec Morel, la

famille de celui-ci n'intervînt et qu'ainsi son bonheur fût compromis.

Cette éventualité ne lui était probablement apparue jusqu'ici que comme

quelque chose de profondément désagréable et pénible. Mais le baron

était fort artiste. Et maintenant que depuis un instant il confondait

sa situation avec celle décrite par Balzac, il se réfugiait en quelque

sorte dans la nouvelle, et à l'infortune qui le menaçait peut-être, et

ne laissait pas en tout cas de l'effrayer, il avait cette consolation

de trouver, dans sa propre anxiété, ce que Swann et aussi Saint-Loup

eussent appelé quelque chose de «très balzacien». Cette identification

à la princesse de Cadignan avait été rendue facile pour M. de Charlus

grâce à la transposition mentale qui lui devenait habituelle et dont il

avait déjà donné divers exemples. Elle suffisait, d'ailleurs, pour que

le seul remplacement de la femme, comme objet aimé, par un jeune

homme, déclanchât aussitôt autour de celui-ci tout le processus

de complications sociales qui se développent autour d'une liaison

ordinaire. Quand, pour une raison quelconque, on introduit une fois pour

toutes un changement dans le calendrier, ou dans les horaires, si on

fait commencer l'année quelques semaines plus tard, ou si l'on fait

sonner minuit un quart d'heure plus tôt, comme les journées auront

tout de même vingt-quatre heures et les mois trente jours, tout ce qui

découle de la mesure du temps restera identique. Tout peut avoir été

changé sans amener aucun trouble, puisque les rapports entre les

chiffres sont toujours pareils. Ainsi des vies qui adoptent «l'heure

de l'Europe Centrale» ou les calendriers orientaux. Il semble même que

l'amour-propre qu'on a à entretenir une actrice jouât un rôle dans cette

liaison-ci. Quand, dès le premier jour, M. de Charlus s'était enquis

de ce qu'était Morel, certes il avait appris qu'il était d'une humble

extraction, mais une demi-mondaine que nous aimons ne perd pas pour nous

de son prestige parce qu'elle est la fille de pauvres gens. En revanche,

les musiciens connus à qui il avait fait écrire--même pas par intérêt,

comme les amis qui, en présentant Swann à Odette, la lui avaient

dépeinte comme plus difficile et plus recherchée qu'elle n'était--par

simple banalité d'hommes en vue surfaisant un débutant, avaient répondu

au baron: «Ah! grand talent, grosse situation, étant donné naturellement

qu'il est un jeune, très apprécié des connaisseurs, fera son chemin.»

Et par la manie des gens qui ignorent l'inversion à parler de la beauté

masculine: «Et puis, il est joli à voir jouer; il fait mieux que

personne dans un concert; il a de jolis cheveux, des poses distinguées;

la tête est ravissante, et il a l'air d'un violoniste de portrait.»

Aussi M. de Charlus, surexcité d'ailleurs par Morel, qui ne lui laissait

pas ignorer de combien de propositions il était l'objet, était-il flatté

de le ramener avec lui, de lui construire un pigeonnier où il revînt

souvent. Car le reste du temps il le voulait libre, ce qui était rendu

nécessaire par sa carrière que M. de Charlus désirait, tant d'argent

qu'il dût lui donner, que Morel continuât, soit à cause de cette idée

très Guermantes qu'il faut qu'un homme fasse quelque chose, qu'on ne

vaut que par son talent, et que la noblesse ou l'argent sont simplement

le zéro qui multiplie une valeur, soit qu'il eût peur qu'oisif et

toujours auprès de lui le violoniste s'ennuyât. Enfin il ne voulait pas

se priver du plaisir qu'il avait, lors de certains grands concerts, à se

dire: «Celui qu'on acclame en ce moment sera chez moi cette nuit.» Les

gens élégants, quand ils sont amoureux, et de quelque façon qu'ils

le soient, mettent leur vanité à ce qui peut détruire les avantages

antérieurs où leur vanité eût trouvé satisfaction.

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 18 / 25 段