Au nombre des habitués de Mme Verdurin, et le plus fidèle de

tous, comptait maintenant, depuis plusieurs mois, M. de Charlus.

Régulièrement, trois fois par semaine, les voyageurs qui stationnaient

dans les salles d'attente ou sur le quai de Doncières-Ouest voyaient

passer ce gros homme aux cheveux gris, aux moustaches noires, les lèvres

rougies d'un fard qui se remarque moins à la fin de la saison que l'été,

où le grand jour le rendait plus cru et la chaleur à demi liquide. Tout

en se dirigeant vers le petit chemin de fer, il ne pouvait s'empêcher

(seulement par habitude de connaisseur, puisque maintenant il avait

un sentiment qui le rendait chaste ou du moins, la plupart du temps,

fidèle) de jeter sur les hommes de peine, les militaires, les jeunes

gens en costume de tennis, un regard furtif, à la fois inquisitorial et

timoré, après lequel il baissait aussitôt ses paupières sur ses yeux

presque clos avec l'onction d'un ecclésiastique en train de dire son

chapelet, avec la réserve d'une épouse vouée à son unique amour ou d'une

jeune fille bien élevée. Les fidèles étaient d'autant plus persuadés

qu'il ne les avait pas vus, qu'il montait dans un compartiment autre que

le leur (comme faisait souvent aussi la princesse Sherbatoff), en homme

qui ne sait point si l'on sera content ou non d'être vu avec lui et qui

vous laisse la faculté de venir le trouver si vous en avez l'envie.

Celle-ci n'avait pas été éprouvée, les toutes premières fois, par

le docteur, qui avait voulu que nous le laissions seul dans son

compartiment. Portant beau son caractère hésitant depuis qu'il avait

une grande situation médicale, c'est en souriant, en se renversant en

arrière, en regardant Ski par-dessus le lorgnon, qu'il dit par malice ou

pour surprendre de biais l'opinion des camarades: «Vous comprenez, si

j'étais seul, garçon..., mais, à cause de ma femme, je me demande si je

peux le laisser voyager avec nous après ce que vous m'avez dit, chuchota

le docteur.--Qu'est-ce que tu dis? demanda Mme Cottard.--Rien, cela ne

te regarde pas, ce n'est pas pour les femmes», répondit en clignant de

l'oeil le docteur, avec une majestueuse satisfaction de lui-même qui

tenait le milieu entre l'air pince-sans-rire qu'il gardait devant ses

élèves et ses malades et l'inquiétude qui accompagnait jadis ses traits

d'esprit chez les Verdurin, et il continua à parler tout bas. Mme

Cottard ne distingua que les mots «de la confrérie» et «tapette», et

comme dans le langage du docteur le premier désignait la race juive

et le second les langues bien pendues, Mme Cottard conclut que M. de

Charlus devait être un Israélite bavard. Elle ne comprit pas qu'on tînt

le baron à l'écart à cause de cela, trouva de son devoir de doyenne du

clan d'exiger qu'on ne le laissât pas seul et nous nous acheminâmes tous

vers le compartiment de M. de Charlus, guidés par Cottard, toujours

perplexe. Du coin où il lisait un volume de Balzac, M. de Charlus perçut

cette hésitation; il n'avait pourtant pas levé les yeux. Mais comme

les sourds-muets reconnaissent à un courant d'air, insensible pour les

autres, que quelqu'un arrive derrière eux, il avait, pour être averti

de la froideur qu'on avait à son égard, une véritable hyperacuité

sensorielle. Celle-ci, comme elle a coutume de faire dans tous les

domaines, avait engendré chez M. de Charlus des souffrances imaginaires.

Comme ces névropathes qui, sentant une légère fraîcheur, induisent qu'il

doit y avoir une fenêtre ouverte à l'étage au-dessus, entrent en fureur

et commencent à éternuer, M. de Charlus, si une personne avait devant

lui montré un air préoccupé, concluait qu'on avait répété à cette

personne un propos qu'il avait tenu sur elle. Mais il n'y avait même pas

besoin qu'on eût l'air distrait, ou l'air sombre, ou l'air rieur, il

les inventait. En revanche la cordialité lui masquait aisément les

médisances qu'il ne connaissait pas. Ayant deviné la première fois

l'hésitation de Cottard, si, au grand étonnement des fidèles qui ne se

croyaient pas aperçus encore par le liseur aux yeux baissés, il leur

tendit la main quand ils furent à distance convenable, il se contenta

d'une inclinaison de tout le corps, aussitôt vivement redressé, pour

Cottard, sans prendre avec sa main gantée de Suède la main que le

docteur lui avait tendue. «Nous avons tenu absolument à faire route avec

vous, Monsieur, et à ne pas vous laisser comme cela seul dans votre

petit coin. C'est un grand plaisir pour nous, dit avec bonté Mme Cottard

au baron.--Je suis très honoré, récita le baron en s'inclinant d'un air

froid.--J'ai été très heureuse d'apprendre que vous aviez définitivement

choisi ce pays pour y fixer vos tabern...» Elle allait dire tabernacles,

mais ce mot lui sembla hébraïque et désobligeant pour un juif, qui

pourrait y voir une allusion. Aussi se reprit-elle pour choisir une

autre des expressions qui lui étaient familières, c'est-à-dire une

expression solennelle: «pour y fixer, je voulais dire «vos pénates» (il

est vrai que ces divinités n'appartiennent pas à la religion chrétienne

non plus, mais à une qui est morte depuis si longtemps qu'elle n'a plus

d'adeptes qu'on puisse craindre de froisser). «Nous, malheureusement,

avec la rentrée des classes, le service d'hôpital du docteur, nous ne

pouvons jamais bien longtemps élire domicile dans un même endroit.» Et

lui montrant un carton: «Voyez d'ailleurs comme nous autres femmes nous

sommes moins heureuses que le sexe fort; pour aller aussi près que chez

nos amis Verdurin nous sommes obligées d'emporter avec nous toute une

gamme d'impedimenta.» Moi je regardais pendant ce temps-là le volume de

Balzac du baron. Ce n'était pas un exemplaire broché, acheté au hasard,

comme le volume de Bergotte qu'il m'avait prêté la première année.

C'était un livre de sa bibliothèque et, comme tel, portant la devise:

«Je suis au Baron de Charlus», à laquelle faisaient place parfois, pour

montrer le goût studieux des Guermantes: «_In proeliis non semper_», et

une autre encore: «_Non sine labore_». Mais nous les verrons bientôt

remplacées par d'autres, pour tâcher de plaire à Morel. Mme Cottard,

au bout d'un instant, prit un sujet qu'elle trouvait plus personnel au

baron. «Je ne sais pas si vous êtes de mon avis, Monsieur, lui dit-elle

au bout d'un instant, mais je suis très large d'idées et, selon moi,

pourvu qu'on les pratique sincèrement, toutes les religions sont bonnes.

Je ne suis pas comme les gens que la vue d'un... protestant rend

hydrophobes.--On m'a appris que la mienne était la vraie», répondit M.

de Charlus. «C'est un fanatique, pensa Mme Cottard; Swann, sauf sur la

fin, était plus tolérant, il est vrai qu'il était converti.» Or, tout au

contraire, le baron était non seulement chrétien, comme on le sait, mais

pieux à la façon du moyen âge. Pour lui, comme pour les sculpteurs du

XIIIe siècle, l'Église chrétienne était, au sens vivant du mot, peuplée

d'une foule d'êtres, crus parfaitement réels: prophètes, apôtres, anges,

saints personnages de toute sorte, entourant le Verbe incarné, sa mère

et son époux, le Père Éternel, tous les martyrs et docteurs; tel que

leur peuple en plein relief, chacun d'eux se presse au porche ou remplit

le vaisseau des cathédrales. Entre eux tous M. de Charlus avait choisi

comme patrons intercesseurs les archanges Michel, Gabriel et

Raphaël, avec lesquels il avait de fréquents entretiens pour qu'ils

communiquassent ses prières au Père Éternel, devant le trône de qui ils

se tiennent. Aussi l'erreur de Mme Cottard m'amusa-t-elle beaucoup.

Pour quitter le terrain religieux, disons que le docteur, venu à Paris

avec le maigre bagage de conseils d'une mère paysanne, puis absorbé par

les études, presque purement matérielles, auxquelles ceux qui veulent

pousser loin leur carrière médicale sont obligés de se consacrer pendant

un grand nombre d'années, ne s'était jamais cultivé; il avait acquis

plus d'autorité, mais non pas d'expérience; il prit à la lettre ce mot

d'«honoré», en fut à la fois satisfait parce qu'il était vaniteux, et

affligé parce qu'il était bon garçon. «Ce pauvre de Charlus, dit-il le

soir à sa femme, il m'a fait de la peine quand il m'a dit qu'il était

honoré de voyager avec nous. On sent, le pauvre diable, qu'il n'a pas de

relations, qu'il s'humilie.»

Mais bientôt, sans avoir besoin d'être guidés par la charitable Mme

Cottard, les fidèles avaient réussi à dominer la gêne qu'ils avaient

tous plus ou moins éprouvée, au début, à se trouver à côté de M. de

Charlus. Sans doute en sa présence ils gardaient sans cesse à l'esprit

le souvenir des révélations de Ski et l'idée de l'étrangeté sexuelle qui

était incluse en leur compagnon de voyage. Mais cette étrangeté même

exerçait sur eux une espèce d'attrait. Elle donnait pour eux à la

conversation du baron, d'ailleurs remarquable, mais en des parties

qu'ils ne pouvaient guère apprécier, une saveur qui faisait paraître à

côté la conversation des plus intéressants, de Brichot lui-même, comme

un peu fade. Dès le début d'ailleurs, on s'était plu à reconnaître qu'il

était intelligent. «Le génie peut être voisin de la folie», énonçait le

docteur, et si la princesse, avide de s'instruire, insistait, il n'en

disait pas plus, cet axiome étant tout ce qu'il savait sur le génie et

ne lui paraissant pas, d'ailleurs, aussi démontré que tout ce qui a

trait à la fièvre typhoïde et à l'arthritisme. Et comme il était

devenu superbe et resté mal élevé: «Pas de questions, princesse, ne

m'interrogez pas, je suis au bord de la mer pour me reposer. D'ailleurs

vous ne me comprendriez pas, vous ne savez pas la médecine.» Et la

princesse se taisait en s'excusant, trouvant Cottard un homme charmant,

et comprenant que les célébrités ne sont pas toujours abordables. A

cette première période on avait donc fini par trouver M. de Charlus

intelligent malgré son vice (ou ce que l'on nomme généralement ainsi).

Maintenant, c'était, sans s'en rendre compte, à cause de ce vice qu'on

le trouvait plus intelligent que les autres. Les maximes les plus

simples que, adroitement provoqué par l'universitaire ou le sculpteur,

M. de Charlus énonçait sur l'amour, la jalousie, la beauté, à cause de

l'expérience singulière, secrète, raffinée et monstrueuse où il les

avait puisées, prenaient pour les fidèles ce charme du dépaysagement

qu'une psychologie, analogue à celle que nous a offerte de tout temps

notre littérature dramatique, revêt dans une pièce russe ou japonaise,

jouée par des artistes de là-bas. On risquait encore, quand il

n'entendait pas, une mauvaise plaisanterie: «Oh! chuchotait le

sculpteur, en voyant un jeune employé aux longs cils de bayadère et que

M. de Charlus n'avait pu s'empêcher de dévisager, si le baron se met à

faire de l'oeil au contrôleur, nous ne sommes pas prêts d'arriver, le

train va aller à reculons. Regardez-moi la manière dont il le regarde,

ce n'est plus un petit chemin de fer où nous sommes, c'est un

funiculeur.» Mais au fond, si M. de Charlus ne venait pas, on était

presque déçu de voyager seulement entre gens comme tout le monde et de

n'avoir pas auprès de soi ce personnage peinturluré, pansu et clos,

semblable à quelque boîte de provenance exotique et suspecte qui laisse

échapper la curieuse odeur de fruits auxquels l'idée de goûter seulement

vous soulèverait le coeur. A ce point de vue, les fidèles de sexe

masculin avaient des satisfactions plus vives, dans la courte partie

du trajet qu'on faisait entre Saint-Martin-du-Chêne, où montait M. de

Charlus, et Doncières, station où on était rejoint par Morel. Car tant

que le violoniste n'était pas là (et si les dames et Albertine, faisant

bande à part pour ne pas gêner la conversation, se tenaient éloignées),

M. de Charlus ne se gênait pas pour ne pas avoir l'air de fuir certains

sujets et parler de «ce qu'on est convenu d'appeler les mauvaises

moeurs». Albertine ne pouvait le gêner, car elle était toujours avec

les dames, par grâce de jeune fille qui ne veut pas que sa présence

restreigne la liberté de la conversation. Or je supportais aisément de

ne pas l'avoir à côté de moi, à condition toutefois qu'elle restât dans

le même wagon. Car moi qui n'éprouvais plus de jalousie ni guère d'amour

pour elle, ne pensais pas à ce qu'elle faisait les jours où je ne la

voyais pas, en revanche, quand j'étais là, une simple cloison, qui eût

pu à la rigueur dissimuler une trahison, m'était insupportable, et si

elle allait avec les dames dans le compartiment voisin, au bout d'un

instant, ne pouvant plus tenir en place, au risque de froisser celui qui

parlait, Brichot, Cottard ou Charlus, et à qui je ne pouvais expliquer

la raison de ma fuite, je me levais, les plantais là et, pour voir s'il

ne s'y faisait rien d'anormal, passais à côté. Et jusqu'à Doncières, M.

de Charlus, ne craignant pas de choquer, parlait parfois fort crûment

de moeurs qu'il déclarait ne trouver pour son compte ni bonnes ni

mauvaises. Il le faisait par habileté, pour montrer sa largeur d'esprit,

persuadé qu'il était que les siennes n'éveillaient guère de soupçon

dans l'esprit des fidèles. Il pensait bien qu'il y avait dans l'univers

quelques personnes qui étaient, selon une expression qui lui devint plus

tard familière, «fixées sur son compte». Mais il se figurait que ces

personnes n'étaient pas plus de trois ou quatre et qu'il n'y en avait

aucune sur la côte normande. Cette illusion peut étonner de la part de

quelqu'un d'aussi fin, d'aussi inquiet. Même pour ceux qu'il croyait

plus ou moins renseignés, il se flattait que ce ne fût que dans le

vague, et avait la prétention, selon qu'il leur dirait telle ou telle

chose, de mettre telle personne en dehors des suppositions d'un

interlocuteur qui, par politesse, faisait semblant d'accepter ses dires.

Même se doutant de ce que je pouvais savoir ou supposer sur lui, il se

figurait que cette opinion, qu'il croyait beaucoup plus ancienne de ma

part qu'elle ne l'était en réalité, était toute générale, et qu'il

lui suffisait de nier tel ou tel détail pour être cru, alors qu'au

contraire, si la connaissance de l'ensemble précède toujours celle des

détails, elle facilite infiniment l'investigation de ceux-ci et, ayant

détruit le pouvoir d'invisibilité, ne permet plus au dissimulateur de

cacher ce qu'il lui plaît. Certes, quand M. de Charlus, invité à un

dîner par tel fidèle ou tel ami des fidèles, prenait les détours les

plus compliqués pour amener, au milieu des noms de dix personnes qu'il

citait, le nom de Morel, il ne se doutait guère qu'aux raisons toujours

différentes qu'il donnait du plaisir ou de la commodité qu'il pourrait

trouver ce soir-là à être invité avec lui, ses hôtes, en ayant l'air de

le croire parfaitement, en substituaient une seule, toujours la même,

et qu'il croyait ignorée d'eux, à savoir qu'il l'aimait. De même Mme

Verdurin, semblant toujours avoir l'air d'admettre entièrement les

motifs mi-artistiques, mi-humanitaires, que M. de Charlus lui donnait de

l'intérêt qu'il portait à Morel, ne cessait de remercier avec émotion

le baron des bontés touchantes, disait-elle, qu'il avait pour le

violoniste. Or quel étonnement aurait eu M. de Charlus si, un jour que

Morel et lui étaient en retard et n'étaient pas venus par le chemin de

fer, il avait entendu la Patronne dire: «Nous n'attendons plus que ces

demoiselles!» Le baron eût été d'autant plus stupéfait que, ne bougeant

guère de la Raspelière, il y faisait figure de chapelain, d'abbé du

répertoire, et quelquefois (quand Morel avait quarante-huit heures de

permission) y couchait deux nuits de suite. Mme Verdurin leur donnait

alors deux chambres communicantes et, pour les mettre à l'aise, disait:

«Si vous avez envie de faire de la musique, ne vous gênez pas, les murs

sont comme ceux d'une forteresse, vous n'avez personne à votre étage, et

mon mari a un sommeil de plomb.» Ces jours-là, M. de Charlus relayait

la princesse en allant chercher les nouveaux à la gare, excusait Mme

Verdurin de ne pas être venue à cause d'un état de santé qu'il décrivait

si bien que les invités entraient avec une figure de circonstance et

poussaient un cri d'étonnement en trouvant la Patronne alerte et debout,

en robe à demi décolletée.

Car M. de Charlus était momentanément devenu, pour Mme Verdurin, le

fidèle des fidèles, une seconde princesse Sherbatoff. De sa situation

mondaine elle était beaucoup moins sûre que de celle de la princesse, se

figurant que, si celle-ci ne voulait voir que le petit noyau, c'était

par mépris des autres et prédilection pour lui. Comme cette feinte était

justement le propre des Verdurin, lesquels traitaient d'ennuyeux tous

ceux qu'ils ne pouvaient fréquenter, il est incroyable que la Patronne

pût croire la princesse une âme d'acier, détestant le chic. Mais elle

n'en démordait pas et était persuadée que, pour la grande dame aussi,

c'était sincèrement et par goût d'intellectualité qu'elle ne fréquentait

pas les ennuyeux. Le nombre de ceux-ci diminuait, du reste, à l'égard

des Verdurin. La vie de bains de mer ôtait à une présentation les

conséquences pour l'avenir qu'on eût pu redouter à Paris. Des hommes

brillants, venus à Balbec sans leur femme, ce qui facilitait tout, à la

Raspelière faisaient des avances et d'ennuyeux devenaient exquis. Ce

fut le cas pour le prince de Guermantes, que l'absence de la princesse

n'aurait pourtant pas décidé à aller «en garçon» chez les Verdurin, si

l'aimant du dreyfusisme n'eût été si puissant qu'il lui fit monter d'un

seul trait les pentes qui mènent à la Raspelière, malheureusement un

jour où la Patronne était sortie. Mme Verdurin, du reste, n'était pas

certaine que lui et M. de Charlus fussent du même monde. Le baron

avait bien dit que le duc de Guermantes était son frère, mais c'était

peut-être le mensonge d'un aventurier. Si élégant se fût-il montré, si

aimable, si «fidèle» envers les Verdurin, la Patronne hésitait presque

à l'inviter avec le prince de Guermantes. Elle consulta Ski et Brichot:

«Le baron et le prince de Guermantes, est-ce que ça marche?--Mon Dieu,

Madame, pour l'un des deux je crois pouvoir le dire.--Mais l'un des

deux, qu'est-ce que ça peut me faire? avait repris Mme Verdurin irritée.

Je vous demande s'ils marchent ensemble?--Ah! Madame, voilà des choses

qui sont bien difficiles à savoir.» Mme Verdurin n'y mettait aucune

malice. Elle était certaine des moeurs du baron, mais quand elle

s'exprimait ainsi elle n'y pensait nullement, mais seulement à savoir

si on pouvait inviter ensemble le prince et M. de Charlus, si cela

corderait. Elle ne mettait aucune intention malveillante dans l'emploi

de ces expressions toutes faites et que les «petits clans» artistiques

favorisent. Pour se parer de M. de Guermantes, elle voulait l'emmener,

l'après-midi qui suivrait le déjeuner, à une fête de charité et où des

marins de la côte figureraient un appareillage. Mais n'ayant pas le

temps de s'occuper de tout, elle délégua ses fonctions au fidèle des

fidèles, au baron. «Vous comprenez, il ne faut pas qu'ils restent

immobiles comme des moules, il faut qu'ils aillent, qu'ils viennent,

qu'on voie le branle-bas, je ne sais pas le nom de tout ça. Mais vous,

qui allez souvent au port de Balbec-Plage, vous pourriez bien faire

faire une répétition sans vous fatiguer. Vous devez vous y entendre

mieux que moi, M. de Charlus, à faire marcher des petits marins. Mais,

après tout, nous nous donnons bien du mal pour M. de Guermantes. C'est

peut-être un imbécile du Jockey. Oh! mon Dieu, je dis du mal du Jockey,

et il me semble me rappeler que vous en êtes. Hé baron, vous ne me

répondez pas, est-ce que vous en êtes? Vous ne voulez pas sortir

avec nous? Tenez, voici un livre que j'ai reçu, je pense qu'il vous

intéressera. C'est de Roujon. Le titre est joli: «_Parmi les hommes_.»

Pour ma part, j'étais d'autant plus heureux que M. de Charlus fût assez

souvent substitué à la princesse Sherbatoff, que j'étais très mal avec

celle-ci, pour une raison à la fois insignifiante et profonde. Un jour

que j'étais dans le petit train, comblant de mes prévenances, comme

toujours, la princesse Sherbatoff, j'y vis monter Mme de Villeparisis.

Elle était en effet venue passer quelques semaines chez la princesse de

Luxembourg, mais, enchaîné à ce besoin quotidien de voir Albertine, je

n'avais jamais répondu aux invitations multipliées de la marquise et de

son hôtesse royale. J'eus du remords en voyant l'amie de ma grand'mère

et, par pur devoir (sans quitter la princesse Sherbatoff) je causai

assez longtemps avec elle. J'ignorais, du reste, absolument que Mme de

Villeparisis savait très bien qui était ma voisine, mais ne voulait

pas la connaître. A la station suivante, Mme de Villeparisis quitta le

wagon, je me reprochai même de ne pas l'avoir aidée à descendre; j'allai

me rasseoir à côté de la princesse. Mais on eût dit--cataclysme fréquent

chez les personnes dont la situation est peu solide et qui craignent

qu'on n'ait entendu parler d'elles en mal, qu'on les méprise--qu'un

changement à vue s'était opéré. Plongée dans sa _Revue des Deux-Mondes_,

Mme Sherbatoff répondit à peine du bout des lèvres à mes questions et

finit par me dire que je lui donnais la migraine. Je ne comprenais rien

à mon crime. Quand je dis au revoir à la princesse, le sourire habituel

n'éclaira pas son visage, un salut sec abaissa son menton, elle ne me

tendit même pas la main et ne m'a jamais reparlé depuis. Mais elle dut

parler--je ne sais pas pour dire quoi--aux Verdurin, car dès que je

demandais à ceux-ci si je ne ferais pas bien de faire une politesse à la

princesse Sherbatoff, tous en choeur se précipitaient: «Non! Non! Non!

Surtout pas! Elle n'aime pas les amabilités!» On ne le faisait pas pour

me brouiller avec elle, mais elle avait réussi à faire croire qu'elle

était insensible aux prévenances, une âme inaccessible aux vanités de ce

monde. Il faut avoir vu l'homme politique qui passe pour le plus entier,

le plus intransigeant, le plus inapprochable depuis qu'il est au

pouvoir; il faut l'avoir vu au temps de sa disgrâce, mendier timidement,

avec un sourire brillant d'amoureux, le salut hautain d'un journaliste

quelconque; il faut avoir vu le redressement de Cottard (que ses

nouveaux malades prenaient pour une barre de fer), et savoir de quels

dépits amoureux, de quels échecs de snobisme étaient faits l'apparente

hauteur, l'anti-snobisme universellement admis de la princesse

Sherbatoff, pour comprendre que dans l'humanité la règle--qui comporte

des exceptions naturellement--est que les durs sont des faibles dont on

n'a pas voulu, et que les forts, se souciant peu qu'on veuille ou

non d'eux, ont seuls cette douceur que le vulgaire prend pour de la

faiblesse.

Au reste je ne dois pas juger sévèrement la princesse Sherbatoff. Son

cas est si fréquent! Un jour, à l'enterrement d'un Guermantes, un homme

remarquable placé à côté de moi me montra un Monsieur élancé et pourvu

d'une jolie figure. «De tous les Guermantes, me dit mon voisin, celui-là

est le plus inouï, le plus singulier. C'est le frère du duc.» Je lui

répondis imprudemment qu'il se trompait, que ce Monsieur, sans parenté

aucune avec les Guermantes, s'appelait Fournier-Sarlovèze. L'homme

remarquable me tourna le dos et ne m'a plus jamais salué depuis.

Un grand musicien, membre de l'Institut, haut dignitaire officiel, et

qui connaissait Ski, passa par Harembouville, où il avait une nièce,

et vint à un mercredi des Verdurin. M. de Charlus fut particulièrement

aimable avec lui (à la demande de Morel) et surtout pour qu'au retour

à Paris, l'académicien lui permît d'assister à différentes séances

privées, répétitions, etc., où jouait le violoniste. L'académicien

flatté, et d'ailleurs homme charmant, promit et tint sa promesse.

Le baron fut très touché de toutes les amabilités que ce personnage

(d'ailleurs, en ce qui le concernait, aimant uniquement et profondément

les femmes) eut pour lui, de toutes les facilités qu'il lui procura pour

voir Morel dans les lieux officiels où les profanes n'entrent pas, de

toutes les occasions données par le célèbre artiste au jeune virtuose

de se produire, de se faire connaître, en le désignant, de préférence

à d'autres, à talent égal, pour des auditions qui devaient avoir un

retentissement particulier. Mais M. de Charlus ne se doutait pas qu'il

en devait au maître d'autant plus de reconnaissance que celui-ci,

doublement méritant, ou, si l'on aime mieux, deux fois coupable,

n'ignorait rien des relations du violoniste et de son noble protecteur.

Il les favorisa, certes sans sympathie pour elles, ne pouvant comprendre

d'autre amour que celui de la femme, qui avait inspiré toute sa

musique, mais par indifférence morale, complaisance et serviabilité

professionnelles, amabilité mondaine, snobisme. Quant à des doutes sur

le caractère de ces relations, il en avait si peu que, dès le premier

dîner à la Raspelière, il avait demandé à Ski, en parlant de M. de

Charlus et de Morel comme il eût fait d'un homme et de sa maîtresse:

«Est-ce qu'il y a longtemps qu'ils sont ensemble?» Mais trop homme du

monde pour en laisser rien voir aux intéressés, prêt, si parmi les

camarades de Morel il s'était produit quelques commérages, à les

réprimer et à rassurer Morel en lui disant paternellement: «On dit

cela de tout le monde aujourd'hui», il ne cessa de combler le baron de

gentillesses que celui-ci trouva charmantes, mais naturelles, incapable

de supposer chez l'illustre maître tant de vice ou tant de vertu. Car

les mots qu'on disait en l'absence de M. de Charlus, les «à peu près»

sur Morel, personne n'avait l'âme assez basse pour les lui répéter. Et

pourtant cette simple situation suffit à montrer que même cette chose

universellement décriée, qui ne trouverait nulle part un défenseur: «le

potin», lui aussi, soit qu'il ait pour objet nous-même et nous devienne

ainsi particulièrement désagréable, soit qu'il nous apprenne sur un

tiers quelque chose que nous ignorions, a sa valeur psychologique. Il

empêche l'esprit de s'endormir sur la vue factice qu'il a de ce qu'il

croit les choses et qui n'est que leur apparence. Il retourne celle-ci

avec la dextérité magique d'un philosophe idéaliste et nous présente

rapidement un coin insoupçonné du revers de l'étoffe. M. de Charlus

eût-il pu imaginer ces mots dits par certaine tendre parente: «Comment

veux-tu que Mémé soit amoureux de moi? tu oublies donc que je suis une

femme!» Et pourtant elle avait un attachement véritable, profond, pour

M. de Charlus. Comment alors s'étonner que, pour les Verdurin, sur

l'affection et la bonté desquels il n'avait aucun droit de compter, les

propos qu'ils disaient loin de lui (et ce ne furent pas seulement, on le

verra, des propos) fussent si différents de ce qu'il les imaginait être,

c'est-à-dire du simple reflet de ceux qu'il entendait quand il était là?

Ceux-là seuls ornaient d'inscriptions affectueuses le petit pavillon

idéal où M. de Charlus venait parfois rêver seul, quand il introduisait

un instant son imagination dans l'idée que les Verdurin avaient de

lui. L'atmosphère y était si sympathique, si cordiale, le repos si

réconfortant, que, quand M. de Charlus, avant de s'endormir, était venu

s'y délasser un instant de ses soucis, il n'en sortait jamais sans un

sourire. Mais, pour chacun de nous, ce genre de pavillon est double: en

face de celui que nous croyons être l'unique, il y a l'autre, qui nous

est habituellement invisible, le vrai, symétrique avec celui que nous

connaissons, mais bien différent et dont l'ornementation, où nous

ne reconnaîtrions rien de ce que nous nous attendions à voir, nous

épouvanterait comme faite avec les symboles odieux d'une hostilité

insoupçonnée. Quelle stupeur pour M. de Charlus, s'il avait pénétré dans

un de ces pavillons adverses, grâce à quelque potin, comme par un de ces

escaliers de service où des graffiti obscènes sont charbonnés à la porte

des appartements par des fournisseurs mécontents ou des domestiques

renvoyés! Mais, tout autant que nous sommes privés de ce sens de

l'orientation dont sont doués certains oiseaux, nous manquons du sens

de la visibilité, comme nous manquons de celui des distances, nous

imaginant toute proche l'attention intéressée des gens qui, au

contraire, ne pensent jamais à nous et ne soupçonnant pas que nous

sommes, pendant ce temps-là, pour d'autres leur seul souci. Ainsi M.

de Charlus vivait dupé comme le poisson qui croit que l'eau où il nage

s'étend au delà du verre de son aquarium qui lui en présente le reflet,

tandis qu'il ne voit pas à côté de lui, dans l'ombre, le promeneur amusé

qui suit ses ébats ou le pisciculteur tout-puissant qui, au moment

imprévu et fatal, différé en ce moment à l'égard du baron (pour qui

le pisciculteur, à Paris, sera Mme Verdurin), le tirera sans pitié du

milieu où il aimait vivre pour le rejeter dans un autre. Au surplus, les

peuples, en tant qu'ils ne sont que des collections d'individus, peuvent

offrir des exemples plus vastes, mais identiques en chacune de leurs

parties, de cette cécité profonde, obstinée et déconcertante. Jusqu'ici,

si elle était cause que M. de Charlus tenait, dans le petit clan, des

propos d'une habileté inutile ou d'une audace qui faisait sourire en

cachette, elle n'avait pas encore eu pour lui ni ne devait avoir, à

Balbec, de graves inconvénients. Un peu d'albumine, de sucre, d'arythmie

cardiaque, n'empêche pas la vie de continuer normale pour celui qui ne

s'en aperçoit même pas, alors que seul le médecin y voit la prophétie de

catastrophes. Actuellement le goût--platonique ou non--de M. de Charlus

pour Morel poussait seulement le baron à dire volontiers, en l'absence

de Morel, qu'il le trouvait très beau, pensant que cela serait entendu

en toute innocence, et agissant en cela comme un homme fin qui, appelé

à déposer devant un tribunal, ne craindra pas d'entrer dans des détails

qui semblent en apparence désavantageux pour lui, mais qui, à cause

de cela même, ont plus de naturel et moins de vulgarité que les

protestations conventionnelles d'un accusé de théâtre. Avec la même

liberté, toujours entre Doncières-Ouest et Saint-Martin-du-Chêne--ou le

contraire au retour--M. de Charlus parlait volontiers de gens qui ont,

paraît-il, des moeurs très étranges, et ajoutait même: «Après tout, je

dis étranges, je ne sais pas pourquoi, car cela n'a rien de si étrange»,

pour se montrer à soi-même combien il était à l'aise avec son public. Et

il l'était en effet, à condition que ce fût lui qui eût l'initiative des

opérations et qu'il sût la galerie muette et souriante, désarmée par la

crédulité ou la bonne éducation.

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 17 / 25 段