--Mon cher--collègue, dit-il à Brichot, après avoir délibéré dans son

esprit si «collègue» était le terme qui convenait, j'ai une sorte

de--désir pour savoir s'il y a d'autres arbres dans la--nomenclature de

votre belle langue--française--latine--normande. Madame (il voulait

dire Mme Verdurin quoiqu'il n'osât la regarder) m'a dit que vous saviez

toutes choses. N'est-ce pas précisément le moment?--Non, c'est le moment

de manger», interrompit Mme Verdurin qui voyait que le dîner n'en

finissait pas. «Ah! bien; répondit le Scandinave, baissant la tête dans

son assiette, avec un sourire triste et résigné. Mais je dois faire

observer à Madame que, si je me suis permis ce questionnaire--pardon, ce

questation--c'est que je dois retourner demain à Paris pour dîner chez

la Tour d'Argent ou chez l'Hôtel Meurice. Mon confrère--français--M.

Boutroux, doit nous y parler des séances de spiritisme--pardon, des

évocations spiritueuses--qu'il a contrôlées.--Ce n'est pas si bon qu'on

dit, la Tour d'Argent, dit Mme Verdurin agacée. J'y ai même fait des

dîners détestables.--Mais est-ce que je me trompe, est-ce que la

nourriture qu'on mange chez Madame n'est pas de la plus fine cuisine

française?--Mon Dieu, ce n'est pas positivement mauvais, répondit

Mme Verdurin radoucie. Et si vous venez mercredi prochain ce sera

meilleur.--Mais je pars lundi pour Alger, et de là je vais à Cap. Et

quand je serai à Cap de Bonne-Espérance, je ne pourrai plus rencontrer

mon illustre collègue--pardon, je ne pourrai plus rencontrer mon

confrère.» Et il se mit, par obéissance, après avoir fourni ces excuses

rétrospectives, à manger avec une rapidité vertigineuse. Mais Brichot

était trop heureux de pouvoir donner d'autres étymologies végétales et

il répondit, intéressant tellement le Norvégien que celui-ci cessa de

nouveau de manger, mais en faisant signe qu'on pouvait ôter son assiette

pleine et passer au plat suivant: «Un des Quarante, dit Brichot, a

nom Houssaye, ou lieu planté de houx; dans celui d'un fin diplomate,

d'Ormesson, vous retrouvez l'orme, l'_ulmus_ cher à Virgile et qui a

donné son nom à la ville d'Ulm; dans celui de ses collègues, M. de La

Boulaye, le bouleau; M. d'Aunay, l'aune; M. de Bussière, le buis; M.

Albaret, l'aubier (je me promis de le dire à Céleste); M. de Cholet,

le chou, et le pommier dans le nom de M. de La Pommeraye, que nous

entendîmes conférencier, Saniette, vous en souvient-il, du temps que

le bon Porel avait été envoyé aux confins du monde, comme proconsul en

Odéonie? Au nom de Saniette prononcé par Brichot, M. Verdurin lança à

sa femme et à Cottard un regard ironique qui démonta le timide.--Vous

disiez que Cholet vient de chou, dis-je à Brichot. Est-ce qu'une station

où j'ai passé avant d'arriver à Doncières, Saint-Frichoux, vient aussi

de chou?--Non, Saint-Frichoux, c'est _Sanctus Fructuosus_, comme

_Sanctus Ferreolus_ donna Saint-Fargeau, mais ce n'est pas normand du

tout.--Il sait trop de choses, il nous ennuie, gloussa doucement la

princesse.--Il y a tant d'autres noms qui m'intéressent, mais je ne

peux pas tout vous demander en une fois.» Et me tournant vers Cottard:

«Est-ce que Mme Putbus est ici?» lui demandai-je. «Non, Dieu merci,

répondit Mme Verdurin qui avait entendu ma question. J'ai tâché de

dériver ses villégiatures vers Venise, nous en sommes débarrassés pour

cette année.--Je vais avoir moi-même droit à deux arbres, dit M.

de Charlus, car j'ai à peu près retenu une petite maison entre

Saint-Martin-du-Chêne et Saint-Pierre-des-Ifs.--Mais c'est très près

d'ici, j'espère que vous viendrez souvent en compagnie de Charlie Morel.

Vous n'aurez qu'à vous entendre avec notre petit groupe pour les trains,

vous êtes à deux pas de Doncières», dit Mme Verdurin qui détestait

qu'on ne vînt pas par le même train et aux heures où elle envoyait des

voitures. Elle savait combien la montée à la Raspelière, même en

faisant le tour par des lacis, derrière Féterne, ce qui retardait d'une

demi-heure, était dure, elle craignait que ceux qui feraient bande à

part ne trouvassent pas de voitures pour les conduire, ou même, étant en

réalité restés chez eux, puissent prendre le prétexte de n'en avoir pas

trouvé à Doville-Féterne et de ne pas s'être senti la force de faire une

telle ascension à pied. A cette invitation M. de Charlus se contenta de

répondre par une muette inclinaison. «Il ne doit pas être commode tous

les jours, il a un air pincé, chuchota à Ski le docteur qui, étant resté

très simple malgré une couche superficielle d'orgueil, ne cherchait pas

à cacher que Charlus le snobait. Il ignore sans doute que dans toutes

les villes d'eau, et même à Paris dans les cliniques, les médecins, pour

qui je suis naturellement le «grand chef», tiennent à honneur de me

présenter à tous les nobles qui sont là, et qui n'en mènent pas

large. Cela rend même assez agréable pour moi le séjour des stations

balnéaires, ajouta-t-il d'un air léger. Même à Doncières, le major du

régiment, qui est le médecin traitant du colonel, m'a invité à déjeuner

avec lui en me disant que j'étais en situation de dîner avec le général.

Et ce général est un monsieur _de_ quelque chose. Je ne sais pas si ses

parchemins sont plus ou moins anciens que ceux de ce baron.--Ne vous

montez pas le bourrichon, c'est une bien pauvre couronne», répondit Ski

à mi-voix, et il ajouta quelque chose de confus avec un verbe, où je

distinguai seulement les dernières syllabes «arder», occupé que j'étais

d'écouter ce que Brichot disait à M. de Charlus. «Non probablement,

j'ai le regret de vous le dire, vous n'avez qu'un seul arbre, car si

Saint-Martin-du-Chêne est évidemment _Sanctus Martinus juxta quercum_,

en revanche le mot _if_ peut être simplement la racine, _ave_, _eve_,

qui veut dire humide comme dans Aveyron, Lodève, Yvette, et que vous

voyez subsister dans nos éviers de cuisine. C'est l'«eau», qui en breton

se dit Ster, Stermaria, Sterlaer, Sterbouest, Ster-en-Dreuchen.» Je

n'entendis pas la fin, car, quelque plaisir que j'eusse eu à réentendre

le nom de Stermaria, malgré moi j'entendais Cottard, près duquel

j'étais, qui disait tout bas à Ski: «Ah! mais je ne savais pas. Alors

c'est un monsieur qui sait se retourner dans la vie. Comment! il est de

la confrérie! Pourtant il n'a pas les yeux bordés de jambon. Il faudra

que je fasse attention à mes pieds sous la table, il n'aurait qu'à

en pincer pour moi. Du reste, cela ne m'étonne qu'à moitié. Je vois

plusieurs nobles à la douche, dans le costume d'Adam, ce sont plus ou

moins des dégénérés. Je ne leur parle pas parce qu'en somme je suis

fonctionnaire et que cela pourrait me faire du tort. Mais ils savent

parfaitement qui je suis.» Saniette, que l'interpellation de Brichot

avait effrayé, commençait à respirer, comme quelqu'un qui a peur

de l'orage et qui voit que l'éclair n'a été suivi d'aucun bruit de

tonnerre, quand il entendit M. Verdurin le questionner, tout en

attachant sur lui un regard qui ne lâchait pas le malheureux tant qu'il

parlait, de façon à le décontenancer tout de suite et à ne pas lui

permettre de reprendre ses esprits. «Mais vous nous aviez toujours caché

que vous fréquentiez les matinées de l'Odéon, Saniette?» Tremblant comme

une recrue devant un sergent tourmenteur, Saniette répondit, en donnant

à sa phrase les plus petites dimensions qu'il put afin qu'elle eût plus

de chance d'échapper aux coups: «Une fois, à la _Chercheuse_.--Qu'est-ce

qu'il dit», hurla M. Verdurin, d'un air à la fois écoeuré et furieux,

en fronçant les sourcils comme s'il n'avait pas assez de toute son

attention pour comprendre quelque chose d'inintelligible. «D'abord on ne

comprend pas ce que vous dites, qu'est-ce que vous avez dans la bouche?»

demanda M. Verdurin de plus en plus violent, et faisant allusion au

défaut de prononciation de Saniette. «Pauvre Saniette, je ne veux pas

que vous le rendiez malheureux», dit Mme Verdurin sur un ton de fausse

pitié et pour ne laisser un doute à personne sur l'intention insolente

de son mari.» J'étais à la Ch..., Che...--Che, che, tâchez de parler

clairement, dit M. Verdurin, je ne vous entends même pas.» Presque aucun

des fidèles ne se retenait de s'esclaffer, et ils avaient l'air d'une

bande d'anthropophages chez qui une blessure faite à un blanc a réveillé

le goût du sang. Car l'instinct d'imitation et l'absence de courage

gouvernent les sociétés comme les foules. Et tout le monde rit de

quelqu'un dont on voit se moquer, quitte à le vénérer dix ans plus tard

dans un cercle où il est admiré. C'est de la même façon que le peuple

chasse ou acclame les rois. «Voyons, ce n'est pas sa faute, dit Mme

Verdurin.--Ce n'est pas la mienne non plus, on ne dîne pas en ville

quand on ne peut plus articuler.--J'étais à la _Chercheuse d'esprit_

de Favart.--Quoi? c'est la _Chercheuse d'esprit_ que vous appelez la

_Chercheuse_? Ah! c'est magnifique, j'aurais pu chercher cent ans sans

trouver», s'écria M. Verdurin qui pourtant aurait jugé du premier coup

que quelqu'un n'était pas lettré, artiste, «n'en était pas», s'il

l'avait entendu dire le titre complet de certaines oeuvres. Par exemple

il fallait dire _le Malade, le Bourgeois_; et ceux qui auraient ajouté

«imaginaire» ou «gentilhomme» eussent témoigné qu'ils n'étaient pas de

la «boutique», de même que, dans un salon, quelqu'un prouve qu'il

n'est pas du monde en disant: M. de Montesquiou-Fezensac pour M. de

Montesquiou. «Mais ce n'est pas si extraordinaire», dit Saniette

essoufflé par l'émotion mais souriant, quoiqu'il n'en eût pas envie. Mme

Verdurin éclata: «Oh! si, s'écria-t-elle en ricanant. Soyez convaincu

que personne au monde n'aurait pu deviner qu'il s'agissait de la

_Chercheuse d'esprit_.» M. Verdurin reprit d'une voix douce et

s'adressant à la fois à Saniette et à Brichot: «C'est une jolie pièce,

d'ailleurs, la _Chercheuse d'esprit_.» Prononcée sur un ton sérieux,

cette simple phrase, où on ne pouvait trouver trace de méchanceté, fit

à Saniette autant de bien et excita chez lui autant de gratitude qu'une

amabilité. Il ne put proférer une seule parole et garda un silence

heureux. Brichot fut plus loquace. «Il est vrai, répondit-il à M.

Verdurin, et si on la faisait passer pour l'oeuvre de quelque auteur

sarmate ou scandinave, on pourrait poser la candidature de la

_Chercheuse d'esprit_ à la situation vacante de chef-d'oeuvre. Mais,

soit dit sans manquer de respect aux mânes du gentil Favart, il n'était

pas de tempérament ibsénien. (Aussitôt il rougit jusqu'aux oreilles en

pensant au philosophe norvégien, lequel avait un air malheureux parce

qu'il cherchait en vain à identifier quel végétal pouvait être le buis

que Brichot avait cité tout à l'heure à propos de Bussière.) D'ailleurs,

la satrapie de Porel étant maintenant occupée par un fonctionnaire qui

est un tolstoïsant de rigoureuse observance, il se pourrait que

nous vissions _Anna Karénine_ ou _Résurrection_ sous l'architrave

odéonienne.--Je sais le portrait de Favart dont vous voulez parler, dit

M. de Charlus. J'en ai vu une très belle épreuve chez la comtesse Molé.»

Le nom de la comtesse Molé produisit une forte impression sur Mme

Verdurin. «Ah! vous allez chez Mme de Molé», s'écria-t-elle. Elle

pensait qu'on disait la comtesse Molé, Madame Molé, simplement par

abréviation, comme elle entendait dire les Rohan, ou, par dédain, comme

elle-même disait: Madame La Trémoïlle. Elle n'avait aucun doute que

la comtesse Molé, connaissant la reine de Grèce et la princesse de

Caprarola, eût autant que personne droit à la particule, et pour une

fois elle était décidée à la donner à une personne si brillante et qui

s'était montrée fort aimable pour elle. Aussi, pour bien montrer qu'elle

avait parlé ainsi à dessein et ne marchandait pas ce «de» à la comtesse,

elle reprit: «Mais je ne savais pas du tout que vous connaissiez Madame

de Molé!» comme si ç'avait été doublement extraordinaire et que M.

de Charlus connût cette dame et que Mme Verdurin ne sût pas qu'il la

connaissait. Or le monde, ou du moins ce que M. de Charlus appelait

ainsi, forme un tout relativement homogène et clos. Autant il est

compréhensible que, dans l'immensité disparate de la bourgeoisie, un

avocat dise à quelqu'un qui connaît un de ses camarades de collège:

«Mais comment diable connaissez-vous un tel?» en revanche, s'étonner

qu'un Français connût le sens du mot «temple» ou «forêt» ne serait

guère plus extraordinaire que d'admirer les hasards qui avaient pu

conjoindre M. de Charlus et la comtesse Molé. De plus, même si une telle

connaissance n'eût pas tout naturellement découlé des lois mondaines,

si elle eût été fortuite, comment eût-il été bizarre que Mme Verdurin

l'ignorât puisqu'elle voyait M. de Charlus pour la première fois, et que

ses relations avec Mme Molé étaient loin d'être la seule chose qu'elle

ne sût pas relativement à lui, de qui, à vrai dire, elle ne savait rien.

«Qu'est-ce qui jouait cette _Chercheuse d'esprit_, mon petit Saniette?»

demanda M. Verdurin. Bien que sentant l'orage passé, l'ancien archiviste

hésitait à répondre: «Mais aussi, dit Mme Verdurin, tu l'intimides, tu

te moques de tout ce qu'il dit, et puis tu veux qu'il réponde. Voyons,

dites, qui jouait ça? on vous donnera de la galantine à emporter», dit

Mme Verdurin, faisant une méchante allusion à la ruine où Saniette

s'était précipité lui-même en voulant en tirer un ménage de ses amis.

«Je me rappelle seulement que c'était Mme Samary qui faisait la Zerbine,

dit Saniette.--La Zerbine? Qu'est-ce que c'est que ça? cria M. Verdurin

comme s'il y avait le feu.--C'est un emploi de vieux répertoire, voir

le Capitaine Fracasse, comme qui dirait le Tranche Montagne, le

Pédant.--Ah! le pédant, c'est vous. La Zerbine! Non, mais il est toqué»,

s'écria M. Verdurin. Mme Verdurin regarda ses convives en riant comme

pour excuser Saniette. «La Zerbine, il s'imagine que tout le monde sait

aussitôt ce que cela veut dire. Vous êtes comme M. de Longepierre,

l'homme le plus bête que je connaisse, qui nous disait familièrement

l'autre jour «le Banat». Personne n'a su de quoi il voulait parler.

Finalement on a appris que c'était une province de Serbie.» Pour mettre

fin au supplice de Saniette, qui me faisait plus de mal qu'à lui, je

demandai à Brichot s'il savait ce que signifiait Balbec. «Balbec est

probablement une corruption de Dalbec, me dit-il. Il faudrait pouvoir

consulter les chartes des rois d'Angleterre, suzerains de la Normandie,

car Balbec dépendait de la baronnie de Douvres, à cause de quoi on

disait souvent Balbec d'Outre-Mer, Balbec-en-Terre. Mais la baronnie de

Douvres elle-même relevait de l'évêché de Bayeux, et malgré des droits

qu'eurent momentanément les Templiers sur l'abbaye, à partir de Louis

d'Harcourt, patriarche de Jérusalem et évêque de Bayeux, ce furent les

évêques de ce diocèse qui furent collateurs aux biens de Balbec. C'est

ce que m'a expliqué le doyen de Doville, homme chauve, éloquent,

chimérique et gourmet, qui vit dans l'obédience de Brillat-Savarin,

et m'a exposé avec des termes un tantinet sibyllins d'incertaines

pédagogies, tout en me faisant manger d'admirables pommes de terre

frites.» Tandis que Brichot souriait, pour montrer ce qu'il y avait de

spirituel à unir des choses aussi disparates et à employer pour des

choses communes un langage ironiquement élevé, Saniette cherchait à

placer quelque trait d'esprit qui pût le relever de son effondrement

de tout à l'heure. Le trait d'esprit était ce qu'on appelait un «à peu

près», mais qui avait changé de forme, car il y a une évolution pour

les calembours comme pour les genres littéraires, les épidémies qui

disparaissent remplacées par d'autres, etc... Jadis la forme de l'«à

peu près» était le «comble». Mais elle était surannée, personne ne

l'employait plus, il n'y avait plus que Cottard pour dire encore

parfois, au milieu d'une partie de «piquet»: «Savez-vous quel est le

comble de la distraction? c'est de prendre l'édit de Nantes pour une

Anglaise.» Les combles avaient été remplacés par les surnoms. Au fond,

c'était toujours le vieil «à peu près», mais, comme le surnom était à la

mode, on ne s'en apercevait pas. Malheureusement pour Saniette, quand

ces «à peu près» n'étaient pas de lui et d'habitude inconnus au petit

noyau, il les débitait si timidement que, malgré le rire dont il les

faisait suivre pour signaler leur caractère humoristique, personne ne

les comprenait. Et si, au contraire, le mot était de lui, comme il

l'avait généralement trouvé en causant avec un des fidèles, celui-ci

l'avait répété en se l'appropriant, le mot était alors connu, mais non

comme étant de Saniette. Aussi quand il glissait un de ceux-là on le

reconnaissait, mais, parce qu'il en était l'auteur, on l'accusait de

plagiat. «Or donc, continua Brichot, _Bec_ en normand est ruisseau; il y

a l'abbaye du Bec; Mobec, le ruisseau du marais (_Mor_ ou _Mer_ voulait

dire marais, comme dans Morville, ou dans Bricquemar, Alvimare,

Cambremer); Bricquebec, le ruisseau de la hauteur, venant de _Briga_,

lieu fortifié, comme dans Bricqueville, Bricquebosc, le Bric, Briand, ou

bien _brice_, pont, qui est le même que _bruck_ en allemand (Innsbruck)

et qu'en anglais _bridge_ qui termine tant de noms de lieux (Cambridge,

etc.). Vous avez encore en Normandie bien d'autres _bec_: Caudebec,

Bolbec, le Robec, le Bec-Hellouin, Becquerel. C'est la forme normande du

germain _Bach_, Offenbach, Anspach; Varaguebec, du vieux mot _varaigne_,

équivalent de garenne, bois, étangs réservés. Quant à _Dal_, reprit

Brichot, c'est une forme de _thal_, vallée: Darnetal, Rosendal, et même

jusque près de Louviers, Becdal. La rivière qui a donné son nom à Dalbec

est d'ailleurs charmante. Vue d'une falaise (_fels_ en allemand, vous

avez même non loin d'ici, sur une hauteur, la jolie ville de Falaise),

elle voisine les flèches de l'église, située en réalité à une grande

distance, et a l'air de les refléter.-Je crois bien, dis-je, c'est un

effet qu'Elstir aime beaucoup. J'en ai vu plusieurs esquisses chez

lui.-Elstir! Vous connaissez Tiche? s'écria Mme Verdurin. Mais vous

savez que je l'ai connu dans la dernière intimité. Grâce au ciel je ne

le vois plus. Non, mais demandez à Cottard, à Brichot, il avait son

couvert mis chez moi, il venait tous les jours. En voilà un dont on peut

dire que ça ne lui a pas réussi de quitter notre petit noyau. Je vous

montrerai tout à l'heure des fleurs qu'il a peintes pour moi; vous

verrez quelle différence avec ce qu'il fait aujourd'hui et que je n'aime

pas du tout, mais pas du tout! Mais comment! je lui avais fait faire un

portrait de Cottard, sans compter tout ce qu'il a fait d'après moi.-Et

il avait fait au professeur des cheveux mauves, dit Mme Cottard,

oubliant qu'alors son mari n'était pas agrégé. Je ne sais, Monsieur, si

vous trouvez que mon mari a des cheveux mauves.-Ça ne fait rien, dit

Mme Verdurin en levant le menton d'un air de dédain pour Mme Cottard et

d'admiration pour celui dont elle parlait, c'était d'un fier coloriste,

d'un beau peintre. Tandis que, ajouta-t-elle en s'adressant de nouveau

à moi, je ne sais pas si vous appelez cela de la peinture, toutes ces

grandes diablesses de compositions, ces grandes machines qu'il expose

depuis qu'il ne vient plus chez moi. Moi, j'appelle cela du barbouillé,

c'est d'un poncif, et puis ça manque de relief, de personnalité. Il y

a de tout le monde là dedans.-Il restitue la grâce du XVIIIe, mais

moderne, dit précipitamment Saniette, tonifié et remis en selle par mon

amabilité. Mais j'aime mieux Helleu.-Il n'y a aucun rapport avec Helleu,

dit Mme Verdurin.-Si, c'est du XVIIIe siècle fébrile. C'est un Watteau à

vapeur, et il se mit à rire.--Oh! connu, archiconnu, il y a des années

qu'on me le ressert», dit M. Verdurin à qui, en effet, Ski l'avait

raconté autrefois, mais comme fait par lui-même. «Ce n'est pas de chance

que, pour une fois que vous prononcez intelligiblement quelque chose

d'assez drôle, ce ne soit pas de vous.--Ça me fait de la peine, reprit

Mme Verdurin, parce que c'était quelqu'un de doué, il a gâché un joli

tempérament de peintre. Ah! s'il était resté ici! Mais il serait devenu

le premier paysagiste de notre temps. Et c'est une femme qui l'a conduit

si bas! Ça ne m'étonne pas d'ailleurs, car l'homme était agréable, mais

vulgaire. Au fond c'était un médiocre. Je vous dirai que je l'ai senti

tout de suite. Dans le fond, il ne m'a jamais intéressée. Je l'aimais

bien, c'était tout. D'abord, il était d'un sale. Vous aimez beaucoup ça,

vous, les gens qui ne se lavent jamais?--Qu'est-ce que c'est que cette

chose si jolie de ton que nous mangeons? demanda Ski.--Cela s'appelle

de la mousse à la fraise, dit Mme Verdurin.--Mais c'est ra-vis-sant.

Il faudrait faire déboucher des bouteilles de Château-Margaux, de

Château-Lafite, de Porto.--Je ne peux pas vous dire comme il m'amuse, il

ne boit que de l'eau, dit Mme Verdurin pour dissimuler sous l'agrément

qu'elle trouvait à cette fantaisie l'effroi que lui causait cette

prodigalité.--Mais ce n'est pas pour boire, reprit Ski, vous en

remplirez tous nos verres, on apportera de merveilleuses pêches,

d'énormes brugnons, là, en face du soleil couché; ça sera luxuriant

comme un beau Véronèse.--Ça coûtera presque aussi cher, murmura M.

Verdurin.--Mais enlevez ces fromages si vilains de ton, dit-il en

essayant de retirer l'assiette du Patron, qui défendit son gruyère de

toutes ses forces.--Vous comprenez que je ne regrette pas Elstir, me dit

Mme Verdurin, celui-ci est autrement doué. Elstir, c'est le travail,

l'homme qui ne sait pas lâcher sa peinture quand il en a envie. C'est le

bon élève, la bête à concours. Ski, lui, ne connaît que sa fantaisie.

Vous le verrez allumer sa cigarette au milieu du dîner.--Au fait, je ne

sais pas pourquoi vous n'avez pas voulu recevoir sa femme, dit Cottard,

il serait ici comme autrefois.--Dites donc, voulez-vous être poli, vous?

Je ne reçois pas de gourgandines, Monsieur le Professeur», dit Mme

Verdurin, qui avait, au contraire, fait tout ce qu'elle avait pu pour

faire revenir Elstir, même avec sa femme. Mais avant qu'ils fussent

mariés elle avait cherché à les brouiller, elle avait dit à Elstir que

la femme qu'il aimait était bête, sale, légère, avait volé. Pour une

fois elle n'avait pas réussi la rupture. C'est avec le salon Verdurin

qu'Elstir avait rompu; et il s'en félicitait comme les convertis

bénissent la maladie ou le revers qui les a jetés dans la retraite

et leur a fait connaître la voie du salut. «Il est magnifique, le

Professeur, dit-elle. Déclarez plutôt que mon salon est une maison de

rendez-vous. Mais on dirait que vous ne savez pas ce que c'est que Mme

Elstir. J'aimerais mieux recevoir la dernière des filles! Ah! non, je

ne mange pas de ce pain-là. D'ailleurs je vous dirai que j'aurais été

d'autant plus bête de passer sur la femme que le mari ne m'intéresse

plus, c'est démodé, ce n'est même plus dessiné.--C'est extraordinaire

pour un homme d'une pareille intelligence, dit Cottard.--Oh! non,

répondit Mme Verdurin, même à l'époque où il avait du talent, car il

en a eu, le gredin, et à revendre, ce qui agaçait chez lui c'est qu'il

n'était aucunement intelligent.» Mme Verdurin, pour porter ce jugement

sur Elstir, n'avait pas attendu leur brouille et qu'elle n'aimât plus sa

peinture. C'est que, même au temps où il faisait partie du petit groupe,

il arrivait qu'Elstir passait des journées entières avec telle femme

qu'à tort ou à raison Mme Verdurin trouvait «bécasse», ce qui, à son

avis, n'était pas le fait d'un homme intelligent. «Non, dit-elle d'un

air d'équité, je crois que sa femme et lui sont très bien faits pour

aller ensemble. Dieu sait que je ne connais pas de créature plus

ennuyeuse sur la terre et que je deviendrais enragée s'il me fallait

passer deux heures avec elle. Mais on dit qu'il la trouve très

intelligente. C'est qu'il faut bien l'avouer, notre _Tiche_ était

surtout _excessivement bête_! Je l'ai vu épaté par des personnes que

vous n'imaginez pas, par de braves idiotes dont on n'aurait jamais voulu

dans notre petit clan. Hé bien! il leur écrivait, il discutait avec

elles, lui, Elstir! Ça n'empêche pas des côtés charmants, ah! charmants,

charmants et délicieusement absurdes, naturellement.» Car Mme Verdurin

était persuadée que les hommes vraiment remarquables font mille folies.

Idée fausse où il y a pourtant quelque vérité. Certes les «folies» des

gens sont insupportables. Mais un déséquilibre qu'on ne découvre qu'à

la longue est la conséquence de l'entrée dans un cerveau humain de

délicatesses pour lesquelles il n'est pas habituellement fait. En sorte

que les étrangetés des gens charmants exaspèrent, mais qu'il n'y a guère

de gens charmants qui ne soient, par ailleurs, étranges. «Tenez, je vais

pouvoir vous montrer tout de suite ses fleurs», me dit-elle en voyant

que son mari lui faisait signe qu'on pouvait se lever de table. Et elle

reprit le bras de M. de Cambremer. M. Verdurin voulut s'en excuser

auprès de M. de Charlus, dès qu'il eut quitté Mme de Cambremer, et lui

donner ses raisons, surtout pour le plaisir de causer de ces nuances

mondaines avec un homme titré, momentanément l'inférieur de ceux qui lui

assignaient la place à laquelle ils jugeaient qu'il avait droit. Mais

d'abord il tint à montrer à M. de Charlus qu'intellectuellement il

l'estimait trop pour penser qu'il pût faire attention à ces bagatelles:

«Excusez-moi de vous parler de ces riens, commença-t-il, car je suppose

bien le peu de cas que vous en faites. Les esprits bourgeois y font

attention, mais les autres, les artistes, les gens qui «en sont»

vraiment, s'en fichent. Or dès les premiers mots que nous avons

échangés, j'ai compris que vous «en étiez»! M. de Charlus, qui donnait à

cette locution un sens fort différent, eut un haut-le-corps. Après les

oeillades du docteur, l'injurieuse franchise du Patron le suffoquait.

«Ne protestez pas, cher Monsieur, vous «en êtes», c'est clair comme le

jour, reprit M. Verdurin. Remarquez que je ne sais pas si vous exercez

un art quelconque, mais ce n'est pas nécessaire. Ce n'est pas toujours

suffisant. Degrange, qui vient de mourir, jouait parfaitement avec le

plus robuste mécanisme, mais «n'en était» pas, on sentait tout de suite

qu'il «n'en était» pas. Brichot n'en est pas. Morel en est, ma femme en

est, je sens que vous en êtes...--Qu'alliez-vous me dire?» interrompit

M. de Charlus, qui commençait à être rassuré sur ce que voulait

signifier M. Verdurin, mais qui préférait qu'il criât moins haut ces

paroles à double sens. «Nous vous avons mis seulement à gauche»,

répondit M. Verdurin. M. de Charlus, avec un sourire compréhensif,

bonhomme et insolent, répondit: «Mais voyons! Cela n'a aucune

importance, _ici!_» Et il eut un petit rire qui lui était spécial--un

rire qui lui venait probablement de quelque grand'mère bavaroise ou

lorraine, qui le tenait elle-même, tout identique, d'une aïeule, de

sorte qu'il sonnait ainsi, inchangé, depuis pas mal de siècles, dans

de vieilles petites cours de l'Europe, et qu'on goûtait sa qualité

précieuse comme celle de certains instruments anciens devenus

rarissimes. Il y a des moments où, pour peindre complètement quelqu'un,

il faudrait que l'imitation phonétique se joignît à la description, et

celle du personnage que faisait M. de Charlus risque d'être incomplète

par le manque de ce petit rire si fin, si léger, comme certaines oeuvres

de Bach ne sont jamais rendues exactement parce que les orchestres

manquent de ces «petites trompettes» au son si particulier, pour

lesquelles l'auteur a écrit telle ou telle partie. «Mais, expliqua M.

Verdurin, blessé, c'est à dessein. Je n'attache aucune importance aux

titres de noblesse, ajouta-t-il, avec ce sourire dédaigneux que j'ai vu

tant de personnes que j'ai connues, à l'encontre de ma grand'mère et de

ma mère, avoir pour toutes les choses qu'elles ne possèdent pas, devant

ceux qui ainsi, pensent-ils, ne pourront pas se faire, à l'aide d'elles,

une supériorité sur eux. Mais enfin puisqu'il y avait justement M.

de Cambremer et qu'il est marquis, comme vous n'êtes que

baron...--Permettez, répondit M. de Charlus, avec un air de hauteur,

à M. Verdurin étonné, je suis aussi duc de Brabant, damoiseau de

Montargis, prince d'Oléron, de Carency, de Viazeggio et des Dunes.

D'ailleurs, cela ne fait absolument rien. Ne vous tourmentez pas,

ajouta-t-il en reprenant son fin sourire, qui s'épanouit sur ces

derniers mots: J'ai tout de suite vu que vous n'aviez pas l'habitude.»

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 7 / 25 段