Mme Verdurin demanda à l'oreille de son mari: «Est-ce que je donne le

bras au baron de Charlus? Comme tu auras à ta droite Mme de Cambremer,

on aurait pu croiser les politesses.--Non, dit M. Verdurin, puisque

l'autre est plus élevé en grade (voulant dire que M. de Cambremer était

marquis), M. de Charlus est en somme son inférieur.--Eh bien, je le

mettrai à côté de la princesse.» Et Mme Verdurin présenta à M. de

Charlus Mme Sherbatoff; ils s'inclinèrent en silence tous deux, de l'air

d'en savoir long l'un sur l'autre et de se promettre un mutuel secret.

M. Verdurin me présenta à M. de Cambremer. Avant même qu'il n'eût parlé

de sa voix forte et légèrement bégayante, sa haute taille et sa figure

colorée manifestaient dans leur oscillation l'hésitation martiale d'un

chef qui cherche à vous rassurer et vous dit: «On m'a parlé, nous

arrangerons cela; je vous ferai lever votre punition; nous ne sommes pas

des buveurs de sang; tout ira bien.» Puis, me serrant la main: «Je crois

que vous connaissez ma mère», me dit-il. Le verbe «croire» lui semblait

d'ailleurs convenir à la discrétion d'une première présentation mais

nullement exprimer un doute, car il ajouta: «J'ai du reste une lettre

d'elle pour vous.» M. de Cambremer était naïvement heureux de revoir

des lieux où il avait vécu si longtemps. «Je me retrouve», dit-il à

Mme Verdurin, tandis que son regard s'émerveillait de reconnaître les

peintures de fleurs en trumeaux au-dessus des portes, et les bustes en

marbre sur leurs hauts socles. Il pouvait pourtant se trouver dépaysé,

car Mme Verdurin avait apporté quantité de vieilles belles choses

qu'elle possédait. A ce point de vue, Mme Verdurin, tout en passant aux

yeux des Cambremer pour tout bouleverser, était non pas révolutionnaire

mais intelligemment conservatrice, dans un sens qu'ils ne comprenaient

pas. Ils l'accusaient aussi à tort de détester la vieille demeure et de

la déshonorer par de simples toiles au lieu de leur riche peluche, comme

un curé ignorant reprochant à un architecte diocésain de remettre

en place de vieux bois sculptés laissés au rancart et auxquels

l'ecclésiastique avait cru bon de substituer des ornements achetés place

Saint-Sulpice. Enfin, un jardin de curé commençait à remplacer devant

le château les plates-bandes qui faisaient l'orgueil non seulement

des Cambremer mais de leur jardinier. Celui-ci, qui considérait les

Cambremer comme ses seuls maîtres et gémissait sous le joug des

Verdurin, comme si la terre eût été momentanément occupée par un

envahisseur et une troupe de soudards, allait en secret porter ses

doléances à la propriétaire dépossédée, s'indignait du mépris où étaient

tenus ses araucarias, ses bégonias, ses joubarbes, ses dahlias doubles,

et qu'on osât dans une aussi riche demeure faire pousser des fleurs

aussi communes que des anthémis et des cheveux de Vénus. Mme Verdurin

sentait cette sourde opposition et était décidée, si elle faisait un

long bail ou même achetait la Raspelière, à mettre comme condition le

renvoi du jardinier, auquel la vieille propriétaire au contraire tenait

extrêmement. Il l'avait servie pour rien dans des temps difficiles,

l'adorait; mais par ce morcellement bizarre de l'opinion des gens du

peuple, où le mépris moral le plus profond s'enclave dans l'estime la

plus passionnée, laquelle chevauche à son tour de vieilles rancunes

inabolies, il disait souvent de Mme de Cambremer qui, en 70, dans un

château qu'elle avait dans l'Est, surprise par l'invasion, avait dû

souffrir pendant un mois le contact des Allemands: «Ce qu'on a beaucoup

reproché à Madame la marquise, c'est, pendant la guerre, d'avoir pris

le parti des Prussiens et de les avoir même logés chez elle. A un autre

moment, j'aurais compris; mais en temps de guerre, elle n'aurait pas dû.

C'est pas bien.» De sorte qu'il lui était fidèle jusqu'à la mort, la

vénérait pour sa bonté et accréditait qu'elle se fût rendue coupable

de trahison. Mme Verdurin fut piquée que M. de Cambremer prétendît

reconnaître si bien la Raspelière. «Vous devez pourtant trouver quelques

changements, répondit-elle. Il y a d'abord de grands diables de bronze

de Barbedienne et de petits coquins de sièges en peluche que je me suis

empressée d'expédier au grenier, qui est encore trop bon pour eux.»

Après cette acerbe riposte adressée à M. de Cambremer, elle lui offrit

le bras pour aller à table. Il hésita un instant, se disant: «Je ne peux

tout de même pas passer avant M. de Charlus.» Mais, pensant que celui-ci

était un vieil ami de la maison du moment qu'il n'avait pas la place

d'honneur, il se décida à prendre le bras qui lui était offert et dit à

Mme Verdurin combien il était fier d'être admis dans le cénacle

(c'est ainsi qu'il appela le petit noyau, non sans rire un peu de la

satisfaction de connaître ce terme). Cottard, qui était assis à côté de

M. de Charlus, le regardait, pour faire connaissance, sous son lorgnon,

et pour rompre la glace, avec des clignements beaucoup plus insistants

qu'ils n'eussent été jadis, et non coupés de timidités. Et ses regards

engageants, accrus par leur sourire, n'étaient plus contenus par le

verre du lorgnon et le débordaient de tous côtés. Le baron, qui voyait

facilement partout des pareils à lui, ne douta pas que Cottard n'en fût

un et ne lui fît de l'oeil. Aussitôt il témoigna au professeur la dureté

des invertis, aussi méprisants pour ceux à qui ils plaisent qu'ardemment

empressés auprès de ceux qui leur plaisent. Sans doute, bien que chacun

parle mensongèrement de la douceur, toujours refusée par le destin,

d'être aimé, c'est une loi générale, et dont l'empire est bien loin de

s'étendre sur les seuls Charlus, que l'être que nous n'aimons pas et qui

nous aime nous paraisse insupportable. A cet être, à telle femme dont

nous ne dirons pas qu'elle nous aime mais qu'elle nous cramponne, nous

préférons la société de n'importe quelle autre qui n'aura ni son charme,

ni son agrément, ni son esprit. Elle ne les recouvrera pour nous que

quand elle aura cessé de nous aimer. En ce sens, on pourrait ne voir que

la transposition, sous une forme cocasse, de cette règle universelle,

dans l'irritation causée chez un inverti par un homme qui lui déplaît et

le recherche. Mais elle est chez lui bien plus forte. Aussi, tandis

que le commun des hommes cherche à la dissimuler tout en l'éprouvant,

l'inverti la fait implacablement sentir à celui qui la provoque, comme

il ne le ferait certainement pas sentir à une femme, M. de Charlus, par

exemple, à la princesse de Guermantes dont la passion l'ennuyait, mais

le flattait. Mais quand ils voient un autre homme témoigner envers eux

d'un goût particulier, alors, soit incompréhension que ce soit le même

que le leur, soit fâcheux rappel que ce goût, embelli par eux tant que

c'est eux-mêmes qui l'éprouvent, est considéré comme un vice, soit désir

de se réhabiliter par un éclat dans une circonstance où cela ne leur

coûte pas, soit par une crainte d'être devinés, qu'ils retrouvent

soudain quand le désir ne les mène plus, les yeux bandés, d'imprudence

en imprudence, soit par la fureur de subir, du fait de l'attitude

équivoque d'un autre, le dommage que par la leur, si cet autre leur

plaisait, ils ne craindraient pas de lui causer, ceux que cela

n'embarrasse pas de suivre un jeune homme pendant des lieues, de ne pas

le quitter des yeux au théâtre même s'il est avec des amis, risquant

par cela de le brouiller avec eux, on peut les entendre, pour peu qu'un

autre qui ne leur plaît pas les regarde, dire: «Monsieur, pour qui me

prenez-vous? (simplement parce qu'on les prend pour ce qu'ils sont); je

ne vous comprends pas, inutile d'insister, vous faites erreur», aller au

besoin jusqu'aux gifles, et, devant quelqu'un qui connaît l'imprudent,

s'indigner: «Comment, vous connaissez cette horreur? Elle a une façon de

vous regarder!... En voilà des manières!» M. de Charlus n'alla pas aussi

loin, mais il prit l'air offensé et glacial qu'ont, lorsqu'on a l'air de

les croire légères, les femmes qui ne le sont pas, et encore plus celles

qui le sont. D'ailleurs, l'inverti, mis en présence d'un inverti, voit

non pas seulement une image déplaisante de lui-même, qui ne pourrait,

purement inanimée, que faire souffrir son amour-propre, mais un autre

lui-même, vivant, agissant dans le même sens, capable donc de le faire

souffrir dans ses amours. Aussi est-ce dans un sens d'instinct de

conservation qu'il dira du mal du concurrent possible, soit avec les

gens qui peuvent nuire à celui-ci (et sans que l'inverti nº 1 s'inquiète

de passer pour menteur quand il accable ainsi l'inverti nº2 aux yeux de

personnes qui peuvent être renseignées sur son propre cas), soit avec le

jeune homme qu'il a «levé», qui va peut-être lui être enlevé et auquel

il s'agit de persuader que les mêmes choses qu'il a tout avantage à

faire avec lui causeraient le malheur de sa vie s'il se laissait aller

à les faire avec l'autre. Pour M. de Charlus, qui pensait peut-être

aux dangers (bien imaginaires) que la présence de ce Cottard, dont il

comprenait à faux le sourire, ferait courir à Morel, un inverti qui

ne lui plaisait pas n'était pas seulement une caricature de lui-même,

c'était aussi un rival désigné. Un commerçant, et tenant un commerce

rare, en débarquant dans la ville de province où il vient s'installer

pour la vie, s'il voit que, sur la même place, juste en face, le même

commerce est tenu par un concurrent, il n'est pas plus déconfit qu'un

Charlus allant cacher ses amours dans une région tranquille et qui, le

jour de l'arrivée, aperçoit le gentilhomme du lieu, ou le coiffeur,

desquels l'aspect et les manières ne lui laissent aucun doute. Le

commerçant prend souvent son concurrent en haine; cette haine dégénère

parfois en mélancolie, et pour peu qu'il y ait hérédité assez chargée,

on a vu dans des petites villes le commerçant montrer des commencements

de folie qu'on ne guérit qu'en le décidant à vendre son «fonds» et à

s'expatrier. La rage de l'inverti est plus lancinante encore. Il a

compris que, dès la première seconde, le gentilhomme et le coiffeur

ont désiré son jeune compagnon. Il a beau répéter cent fois par jour

à celui-ci que le coiffeur et le gentilhomme sont des bandits dont

l'approche le déshonorerait, il est obligé, comme Harpagon, de veiller

sur son trésor et se relève la nuit pour voir si on ne le lui prend

pas. Et c'est ce qui fait sans doute, plus encore que le désir ou la

commodité d'habitudes communes, et presque autant que cette expérience

de soi-même, qui est la seule vraie, que l'inverti dépiste l'inverti

avec une rapidité et une sûreté presque infaillibles. Il peut se tromper

un moment, mais une divination rapide le remet dans la vérité. Aussi

l'erreur de M. de Charlus fut-elle courte. Le discernement divin lui

montra au bout d'un instant que Cottard n'était pas de sa sorte et qu'il

n'avait à craindre ses avances ni pour lui-même, ce qui n'eût fait que

l'exaspérer, ni pour Morel, ce qui lui eût paru plus grave. Il reprit

son calme, et comme il était encore sous l'influence du passage de Vénus

androgyne, par moments il souriait faiblement aux Verdurin, sans prendre

la peine d'ouvrir la bouche, en déplissant seulement un coin de lèvres,

et pour une seconde allumait câlinement ses yeux, lui si féru de

virilité, exactement comme eût fait sa belle-soeur la duchesse de

Guermantes. «Vous chassez beaucoup, Monsieur? dit Mme Verdurin avec

mépris à M. de Cambremer.--Est-ce que Ski vous a raconté qu'il nous en

est arrivé une excellente? demanda Cottard à la Patronne.--Je chasse

surtout dans la forêt de Chantepie, répondit M. de Cambremer.--Non, je

n'ai rien raconté, dit Ski.--Mérite-t-elle son nom?» demanda Brichot à

M. de Cambremer, après m'avoir regardé du coin de l'oeil, car il m'avait

promis de parler étymologies, tout en me demandant de dissimuler aux

Cambremer le mépris que lui inspiraient celles du curé de Combray.

«C'est sans doute que je ne suis pas capable de comprendre, mais je ne

saisis pas votre question, dit M. de Cambremer.--Je veux dire: Est-ce

qu'il y chante beaucoup de pies?» répondit Brichot. Cottard cependant

souffrait que Mme Verdurin ignorât qu'ils avaient failli manquer le

train. «Allons, voyons, dit Mme Cottard à son mari pour l'encourager,

raconte ton odyssée.--En effet, elle sort de l'ordinaire, dit le docteur

qui recommença son récit. Quand j'ai vu que le train était en gare,

je suis resté médusé. Tout cela par la faute de Ski. Vous êtes plutôt

bizarroïde dans vos renseignements, mon cher! Et Brichot qui nous

attendait à la gare!--Je croyais, dit l'universitaire, en jetant autour

de lui ce qui lui restait de regard et en souriant de ses lèvres minces,

que si vous vous étiez attardé à Graincourt, c'est que vous aviez

rencontré quelque péripatéticienne.--Voulez-vous vous taire? si ma femme

vous entendait! dit le professeur. La femme à moâ, il est jalouse.--Ah!

ce Brichot, s'écria Ski, en qui l'égrillarde plaisanterie de Brichot

éveillait la gaieté de tradition, il est toujours le même»; bien qu'il

ne sût pas, à vrai dire, si l'universitaire avait jamais été polisson.

Et pour ajouter à ces paroles consacrées le geste rituel, il fit mine de

ne pouvoir résister au désir de lui pincer la jambe. «Il ne change pas

ce gaillard-là», continua Ski, et, sans penser à ce que la quasi-cécité

de l'universitaire donnait de triste et de comique à ces mots, il

ajouta: «Toujours un petit oeil pour les femmes.--Voyez-vous, dit M. de

Cambremer, ce que c'est que de rencontrer un savant. Voilà quinze ans

que je chasse dans la forêt de Chantepie et jamais je n'avais réfléchi à

ce que son nom voulait dire.» Mme de Cambremer jeta un regard sévère à

son mari; elle n'aurait pas voulu qu'il s'humiliât ainsi devant Brichot.

Elle fut plus mécontente encore quand, à chaque expression «toute faite»

qu'employait Cancan, Cottard, qui en connaissait le fort et le faible

parce qu'il les avait laborieusement apprises, démontrait au marquis,

lequel confessait sa bêtise, qu'elles ne voulaient rien dire: «Pourquoi:

bête comme chou? Croyez-vous que les choux soient plus bêtes qu'autre

chose? Vous dites: répéter trente-six fois la même chose. Pourquoi

particulièrement trente-six? Pourquoi: dormir comme un pieu? Pourquoi:

Tonnerre de Brest? Pourquoi: faire les quatre cents coups?» Mais alors

la défense de M. de Cambremer était prise par Brichot, qui expliquait

l'origine de chaque locution. Mais Mme de Cambremer était surtout

occupée à examiner les changements que les Verdurin avaient apportés

à la Raspelière, afin de pouvoir en critiquer certains, en importer à

Féterne d'autres, ou peut-être les mêmes. «Je me demande ce que c'est

que ce lustre qui s'en va tout de traviole. J'ai peine à reconnaître

ma vieille Raspelière», ajouta-t-elle d'un air familièrement

aristocratique, comme elle eût parlé d'un serviteur dont elle eût

prétendu moins désigner l'âge que dire qu'il l'avait vu naître. Et

comme elle était un peu livresque dans son langage: «Tout de même,

ajouta-t-elle à mi-voix, il me semble que, si j'habitais chez les

autres, j'aurais quelque vergogne à tout changer ainsi.--C'est

malheureux que vous ne soyez pas venus avec eux», dit Mme Verdurin à M.

de Charlus et à Morel, espérant que M. de Charlus était de «revue» et se

plierait à la règle d'arriver tous par le même train. «Vous êtes sûr que

Chantepie veut dire la pie qui chante, Chochotte?» ajouta-t-elle pour

montrer qu'en grande maîtresse de maison elle prenait part à toutes les

conversations à la fois. «Parlez-moi donc un peu de ce violoniste, me

dit Mme de Cambremer, il m'intéresse; j'adore la musique, et il me

semble que j'ai entendu parler de lui, faites mon instruction.» Elle

avait appris que Morel était venu avec M. de Charlus et voulait, en

faisant venir le premier, tâcher de se lier avec le second. Elle ajouta

pourtant, pour que je ne pusse deviner cette raison: «M. Brichot aussi

m'intéresse.» Car si elle était fort cultivée, de même que certaines

personnes prédisposées à l'obésité mangent à peine et marchent toute la

journée sans cesser d'engraisser à vue d'oeil, de même Mme de Cambremer

avait beau approfondir, et surtout à Féterne, une philosophie de plus en

plus ésotérique, une musique de plus en plus savante, elle ne sortait

de ces études que pour machiner des intrigues qui lui permissent

de «couper» les amitiés bourgeoises de sa jeunesse et de nouer des

relations qu'elle avait cru d'abord faire partie de la société de sa

belle-famille et qu'elle s'était aperçue ensuite être situées beaucoup

plus haut et beaucoup plus loin. Un philosophe qui n'était pas

assez moderne pour elle, Leibniz, a dit que le trajet est long de

l'intelligence au coeur. Ce trajet, Mme de Cambremer n'avait pas été,

plus que son frère, de force à le parcourir. Ne quittant la lecture de

Stuart Mill que pour celle de Lachelier, au fur et à mesure qu'elle

croyait moins à la réalité du monde extérieur, elle mettait plus

d'acharnement à chercher à s'y faire, avant de mourir, une bonne

position. Éprise d'art réaliste, aucun objet ne lui paraissait assez

humble pour servir de modèle au peintre ou à l'écrivain. Un tableau ou

un roman mondain lui eussent donné la nausée; un moujik de Tolstoï, un

paysan de Millet étaient l'extrême limite sociale qu'elle ne permettait

pas à l'artiste de dépasser. Mais franchir celle qui bornait ses propres

relations, s'élever jusqu'à la fréquentation de duchesses, était le

but de tous ses efforts, tant le traitement spirituel auquel elle

se soumettait, par le moyen de l'étude des chefs-d'oeuvre, restait

inefficace contre le snobisme congénital et morbide qui se développait

chez elle. Celui-ci avait même fini par guérir certains penchants à

l'avarice et à l'adultère, auxquels, étant jeune, elle était encline,

pareil en cela à ces états pathologiques singuliers et permanents qui

semblent immuniser ceux qui en sont atteints contre les autres maladies.

Je ne pouvais, du reste, m'empêcher, en l'entendant parler, de

rendre justice, sans y prendre aucun plaisir, au raffinement de ses

expressions. C'étaient celles qu'ont, à une époque donnée, toutes les

personnes d'une même envergure intellectuelle, de sorte que l'expression

raffinée fournit aussitôt, comme l'arc de cercle, le moyen de décrire et

de limiter toute la circonférence. Aussi ces expressions font-elles que

les personnes qui les emploient m'ennuient immédiatement comme déjà

connues, mais aussi passent pour supérieures, et me furent souvent

offertes comme voisines délicieuses et inappréciées. «Vous n'ignorez

pas, Madame, que beaucoup de régions forestières tirent leur nom des

animaux qui les peuplent. A côté de la forêt de Chantepie, vous avez le

bois de Chantereine.--Je ne sais pas de quelle reine il s'agit, mais

vous n'êtes pas galant pour elle, dit M. de Cambremer.--Attrapez,

Chochotte, dit Mme Verdurin. Et à part cela, le voyage s'est bien

passé?--Nous n'avons rencontré que de vagues humanités qui remplissaient

le train. Mais je réponds à la question de M. de Cambremer; reine n'est

pas ici la femme d'un roi, mais la grenouille. C'est le nom qu'elle

a gardé longtemps dans ce pays, comme en témoigne la station de

Renneville, qui devrait s'écrire Reineville.--Il me semble que vous avez

là une belle bête», dit M. de Cambremer à Mme Verdurin, en montrant un

poisson. C'était là un de ces compliments à l'aide desquels il croyait

payer son écot à un dîner, et déjà rendre sa politesse. («Les inviter

est inutile, disait-il souvent en parlant de tels de leurs amis à

sa femme. Ils ont été enchantés de nous avoir. C'étaient eux qui me

remerciaient.») «D'ailleurs je dois vous dire que je vais presque chaque

jour à Renneville depuis bien des années, et je n'y ai vu pas plus de

grenouilles qu'ailleurs. Mme de Cambremer avait fait venir ici le curé

d'une paroisse où elle a de grands biens et qui a la même tournure

d'esprit que vous, à ce qu'il semble. Il a écrit un ouvrage.--Je crois

bien, je l'ai lu avec infiniment d'intérêt», répondit hypocritement

Brichot. La satisfaction que son orgueil recevait indirectement de cette

réponse fit rire longuement M. de Cambremer. «Ah! eh bien, l'auteur,

comment dirais-je, de cette géographie, de ce glossaire, épilogue

longuement sur le nom d'une petite localité dont nous étions autrefois,

si je puis dire, les seigneurs, et qui se nomme Pont-à-Couleuvre. Or

je ne suis évidemment qu'un vulgaire ignorant à côté de ce puits de

science, mais je suis bien allé mille fois à Pont-à-Couleuvre pour lui

une, et du diable si j'y ai jamais vu un seul de ces vilains serpents,

je dis vilains, malgré l'éloge qu'en fait le bon La Fontaine (_L'Homme

et la couleuvre_ était une des deux fables).--Vous n'en avez pas vu, et

c'est vous qui avez vu juste, répondit Brichot. Certes, l'écrivain

dont vous parlez connaît à fond son sujet, il a écrit un livre

remarquable.--Voire! s'exclama Mme de Cambremer, ce livre, c'est bien le

cas de le dire, est un véritable travail de Bénédictin.--Sans doute il a

consulté quelques pouillés (on entend par là les listes des bénéfices et

des cures de chaque diocèse), ce qui a pu lui fournir le nom des patrons

laïcs et des collateurs ecclésiastiques. Mais il est d'autres sources.

Un de mes plus savants amis y a puisé. Il a trouvé que le même lieu

était dénommé Pont-à-Quileuvre. Ce nom bizarre l'incita à remonter plus

haut encore, à un texte latin où le pont que votre ami croit infesté de

couleuvres est désigné: _Pons cui aperit_. Pont fermé qui ne s'ouvrait

que moyennant une honnête rétribution.--Vous parlez de grenouilles. Moi,

en me trouvant au milieu de personnes si savantes, je me fais l'effet de

la grenouille devant l'aréopage» (c'était la seconde fable), dit Cancan

qui faisait souvent, en riant beaucoup, cette plaisanterie grâce à

laquelle il croyait à la fois, par humilité et avec à-propos, faire

profession d'ignorance et étalage de savoir. Quant à Cottard, bloqué par

le silence de M. de Charlus et essayant de se donner de l'air des

autres côtés, il se tourna vers moi et me fit une de ces questions qui

frappaient ses malades s'il était tombé juste et montraient ainsi qu'il

était pour ainsi dire dans leur corps; si, au contraire, il tombait à

faux, lui permettaient de rectifier certaines théories, d'élargir les

points de vue anciens. «Quand vous arrivez à ces sites relativement

élevés comme celui où nous nous trouvons en ce moment, remarquez-vous

que cela augmente votre tendance aux étouffements?» me demanda-t-il,

certain ou de faire admirer, ou de compléter son instruction. M. de

Cambremer entendit la question et sourit. «Je ne peux pas vous dire

comme ça m'amuse d'apprendre que vous avez des étouffements», me

jeta-t-il à travers la table. Il ne voulait pas dire par cela que cela

l'égayait, bien que ce fût vrai aussi. Car cet homme excellent ne

pouvait cependant pas entendre parler du malheur d'autrui sans un

sentiment de bien-être et un spasme d'hilarité qui faisaient vite place

à la pitié d'un bon coeur. Mais sa phrase avait un autre sens, que

précisa celle qui la suivit: «Ça m'amuse, me dit-il, parce que justement

ma soeur en a aussi.» En somme, cela l'amusait comme s'il m'avait

entendu citer comme un des mes amis quelqu'un qui eût fréquenté beaucoup

chez eux. «Comme le monde est petit», fut la réflexion qu'il formula

mentalement et que je vis écrite sur son visage souriant quand Cottard

me parla de mes étouffements. Et ceux-ci devinrent, à dater de ce dîner,

comme une sorte de relation commune et dont M. de Cambremer ne manquait

jamais de me demander des nouvelles, ne fût-ce que pour en donner à sa

soeur. Tout en répondant aux questions que sa femme me posait sur

Morel, je pensais à une conversation que j'avais eue avec ma mère dans

l'après-midi. Comme, tout en ne me déconseillant pas d'aller chez les

Verdurin si cela pouvait me distraire, elle me rappelait que c'était un

milieu qui n'aurait pas plu à mon grand-père et lui eût fait crier: «A

la garde», ma mère avait ajouté: «Écoute, le président Toureuil et sa

femme m'ont dit qu'ils avaient déjeuné avec Mme Bontemps. On ne m'a rien

demandé. Mais j'ai cru comprendre qu'un mariage entre Albertine et toi

serait le rêve de sa tante. Je crois que la vraie raison est que tu leur

es à tous très sympathique. Tout de même, le luxe qu'ils croient que tu

pourrais lui donner, les relations qu'on sait plus ou moins que nous

avons, je crois que tout cela n'y est pas étranger, quoique secondaire.

Je ne t'en aurais pas parlé, parce que je n'y tiens pas, mais comme je

me figure qu'on t'en parlera, j'ai mieux aimé prendre les devants.--Mais

toi, comment la trouves-tu? avais-je demandé à ma mère.--Mais moi, ce

n'est pas moi qui l'épouserai. Tu peux certainement faire mille fois

mieux comme mariage. Mais je crois que ta grand'mère n'aurait pas aimé

qu'on t'influence. Actuellement je ne peux pas te dire comment je trouve

Albertine, je ne la trouve pas. Je te dirai comme Mme de Sévigné: «Elle

a de bonnes qualités, du moins je le crois. Mais, dans ce commencement,

je ne sais la louer que par des négatives. Elle n'est point ceci, elle

n'a point l'accent de Rennes. Avec le temps, je dirai peut-être: elle

est cela. Et je la trouverai toujours bien si elle doit te rendre

heureux.» Mais par ces mots mêmes, qui remettaient entre mes mains de

décider de mon bonheur, ma mère m'avait mis dans cet état de doute où

j'avais déjà été quand, mon père m'ayant permis d'aller à _Phèdre_

et surtout d'être homme de lettres, je m'étais senti tout à coup une

responsabilité trop grande, la peur de le peiner, et cette mélancolie

qu'il y a quand on cesse d'obéir à des ordres qui, au jour le jour, vous

cachent l'avenir, de se rendre, compte qu'on a enfin commencé de vivre

pour de bon, comme une grande personne, la vie, la seule vie qui soit à

la disposition de chacun de nous.

Peut-être le mieux serait-il d'attendre un peu, de commencer par voir

Albertine comme par le passé pour tâcher d'apprendre si je l'aimais

vraiment. Je pourrais l'amener chez les Verdurin pour la distraire, et

ceci me rappela que je n'y étais venu moi-même ce soir que pour savoir

si Mme Putbus y habitait ou allait y venir. En tout cas, elle ne dînait

pas. «A propos de votre ami Saint-Loup, me dit Mme de Cambremer, usant

ainsi d'une expression qui marquait plus de suite dans les idées que ses

phrases ne l'eussent laissé croire, car si elle me parlait de musique

elle pensait aux Guermantes, vous savez que tout le monde parle de son

mariage avec la nièce de la princesse de Guermantes. Je vous dirai que,

pour ma part, de tous ces potins mondains je ne me préoccupe _mie_.» Je

fus pris de la crainte d'avoir parlé sans sympathie devant Robert de

cette jeune fille faussement originale, et dont l'esprit était aussi

médiocre que le caractère était violent. Il n'y a presque pas une

nouvelle que nous apprenions qui ne nous fasse regretter un de nos

propos. Je répondis à Mme de Cambremer, ce qui du reste était vrai, que

je n'en savais rien, et que d'ailleurs la fiancée me paraissait encore

bien jeune. «C'est peut-être pour cela que ce n'est pas encore officiel;

en tout cas on le dit beaucoup.--J'aime mieux vous prévenir, dit

sèchement Mme Verdurin à Mme de Cambremer, ayant entendu que celle-ci

m'avait parlé de Morel, et, quand elle avait baissé la voix pour me

parler des fiançailles de Saint-Loup, ayant cru qu'elle m'en parlait

encore. Ce n'est pas de la musiquette qu'on fait ici. En art, vous

savez, les fidèles de mes mercredis, mes enfants comme je les appelle,

c'est effrayant ce qu'ils sont avancés, ajouta-t-elle avec un air

d'orgueilleuse terreur. Je leur dis quelquefois: «Mes petites bonnes

gens, vous marchez plus vite que votre patronne à qui les audaces ne

passent pas pourtant pour avoir jamais fait peur.» Tous les ans ça va un

peu plus loin; je vois bientôt le jour où ils ne marcheront plus pour

Wagner et pour d'Indy.--Mais c'est très bien d'être avancé, on ne l'est

jamais assez», dit Mme de Cambremer, tout en inspectant chaque coin

de la salle à manger, en cherchant à reconnaître les choses qu'avait

laissées sa belle-mère, celles qu'avait apportées Mme Verdurin, et à

prendre celle-ci en flagrant délit de faute de goût. Cependant, elle

cherchait à me parler du sujet qui l'intéressait le plus, M. de Charlus.

Elle trouvait touchant qu'il protégeât un violoniste. «Il a l'air

intelligent.--Même d'une verve extrême pour un homme déjà un peu âgé,

dis-je.--Agé? Mais il n'a pas l'air âgé, regardez, le cheveu est resté

jeune.» (Car depuis trois ou quatre ans le mot «cheveu» avait été

employé au singulier par un de ces inconnus qui sont les lanceurs des

modes littéraires, et toutes les personnes ayant la longueur de rayon de

Mme de Cambremer disaient «le cheveu», non sans un sourire affecté. A

l'heure actuelle on dit encore «le cheveu», mais de l'excès du singulier

renaîtra le pluriel.) «Ce qui m'intéresse surtout chez M. de Charlus,

ajouta-t-elle, c'est qu'on sent chez lui le don. Je vous dirai que je

fais bon marché du savoir. Ce qui s'apprend ne m'intéresse pas.» Ces

paroles ne sont pas en contradiction avec la valeur particulière de Mme

de Cambremer, qui était précisément imitée et acquise. Mais justement

une des choses qu'on devait savoir à ce moment-là, c'est que le savoir

n'est rien et ne pèse pas un fétu à côté de l'originalité. Mme de

Cambremer avait appris, comme le reste, qu'il ne faut rien apprendre.

«C'est pour cela, me dit-elle, que Brichot, qui a son côté curieux,

car je ne fais pas fi d'une certaine érudition savoureuse, m'intéresse

pourtant beaucoup moins.» Mais Brichot, à ce moment-là, n'était occupé

que d'une chose: entendant qu'on parlait musique, il tremblait que le

sujet ne rappelât à Mme Verdurin la mort de Dechambre. Il voulait dire

quelque chose pour écarter ce souvenir funeste. M. de Cambremer lui en

fournit l'occasion par cette question: «Alors, les lieux boisés portent

toujours des noms d'animaux?--Que non pas, répondit Brichot, heureux de

déployer son savoir devant tant de nouveaux, parmi lesquels je lui avais

dit qu'il était sûr d'en intéresser au moins un. Il suffit de voir

combien, dans les noms de personnes elles-mêmes, un arbre est conservé,

comme une fougère dans de la houille. Un de nos pères conscrits

s'appelle M. de Saulces de Freycinet, ce qui signifie, sauf erreur, lieu

planté de saules et de frênes, _salix et fraxinetum_; son neveu M.

de Selves réunit plus d'arbres encore, puisqu'il se nomme de Selves,

_sylva_.» Saniette voyait avec joie la conversation prendre un tour si

animé. Il pouvait, puisque Brichot parlait tout le temps, garder un

silence qui lui éviterait d'être l'objet des brocards de M. et Mme

Verdurin. Et devenu plus sensible encore dans sa joie d'être délivré, il

avait été attendri d'entendre M. Verdurin, malgré la solennité d'un tel

dîner, dire au maître d'hôtel de mettre une carafe d'eau près de M.

Saniette qui ne buvait pas autre chose. (Les généraux qui font tuer le

plus de soldats tiennent à ce qu'ils soient bien nourris.) Enfin Mme

Verdurin avait une fois souri à Saniette. Décidément, c'étaient de

bonnes gens. Il ne serait plus torturé. A ce moment le repas fut

interrompu par un convive que j'ai oublié de citer, un illustre

philosophe norvégien, qui parlait le français très bien mais très

lentement, pour la double raison, d'abord que, l'ayant appris depuis

peu et ne voulant pas faire de fautes (il en faisait pourtant

quelques-unes), il se reportait pour chaque mot à une sorte de

dictionnaire intérieur; ensuite parce qu'en tant que métaphysicien, il

pensait toujours ce qu'il voulait dire pendant qu'il le disait, ce qui,

même chez un Français, est une cause de lenteur. C'était, du reste, un

être délicieux, quoique pareil en apparence à beaucoup d'autres, sauf

sur un point. Cet homme au parler si lent (il y avait un silence entre

chaque mot) devenait d'une rapidité vertigineuse pour s'échapper dès

qu'il avait dit adieu. Sa précipitation faisait croire la première fois

qu'il avait la colique ou encore un besoin plus pressant.

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 6 / 25 段