Mme Verdurin vint à moi pour me montrer les fleurs d'Elstir. Si cet

acte, devenu depuis longtemps si indifférent pour moi, aller dîner

en ville, m'avait au contraire, sous la forme, qui le renouvelait

entièrement, d'un voyage le long de la côte, suivi d'une montée en

voiture jusqu'à deux cents mètres au-dessus de la mer, procuré une sorte

d'ivresse, celle-ci ne s'était pas dissipée à la Raspelière. «Tenez,

regardez-moi ça, me dit la Patronne, en me montrant de grosses et

magnifiques roses d'Elstir, mais dont l'onctueux écarlate et la

blancheur fouettée s'enlevaient avec un relief un peu trop crémeux sur

la jardinière où elles étaient posées. Croyez-vous qu'il aurait encore

assez de patte pour attraper ça? Est-ce assez fort! Et puis, c'est beau

comme matière, ça serait amusant à tripoter. Je ne peux pas vous dire

comme c'était amusant de les lui voir peindre. On sentait que ça

l'intéressait de chercher cet effet-là.» Et le regard de la Patronne

s'arrêta rêveusement sur ce présent de l'artiste où se trouvaient

résumés, non seulement son grand talent, mais leur longue amitié qui ne

survivait plus qu'en ces souvenirs qu'il lui en avait laissés; derrière

les fleurs autrefois cueillies par lui pour elle-même, elle croyait

revoir la belle main qui les avait peintes, en une matinée, dans leur

fraîcheur, si bien que, les unes sur la table, l'autre adossé à un

fauteuil de la salle à manger, avaient pu figurer en tête à tête, pour

le déjeuner de la Patronne, les roses encore vivantes et leur portrait à

demi ressemblant. A demi seulement, Elstir ne pouvant regarder une fleur

qu'en la transplantant d'abord dans ce jardin intérieur où nous sommes

forcés de rester toujours. Il avait montré dans cette aquarelle

l'apparition des roses qu'il avait vues et que sans lui on n'eût connues

jamais; de sorte qu'on peut dire que c'était une variété nouvelle dont

ce peintre, comme un ingénieux horticulteur, avait enrichi la famille

des Roses. «Du jour où il a quitté le petit noyau, ça a été un homme

fini. Il paraît que mes dîners lui faisaient perdre du temps, que je

nuisais au développement de son _génie_, dit-elle sur un ton d'ironie.

Comme si la fréquentation d'une femme comme moi pouvait ne pas être

salutaire à un artiste», s'écria-t-elle dans un mouvement d'orgueil.

Tout près de nous, M. de Cambremer, qui était déjà assis, esquissa, en

voyant M. de Charlus debout, le mouvement de se lever et de lui donner

sa chaise. Cette offre ne correspondait peut-être, dans la pensée du

marquis, qu'à une intention de vague politesse. M. de Charlus préféra y

attacher la signification d'un devoir que le simple gentilhomme savait

qu'il avait à rendre à un prince, et ne crut pas pouvoir mieux établir

son droit à cette préséance qu'en la déclinant. Aussi s'écria-t-il:

«Mais comment donc! Je vous en prie! Par exemple!» Le ton astucieusement

véhément de cette protestation avait déjà quelque chose de fort

«Guermantes», qui s'accusa davantage dans le geste impératif, inutile et

familier avec lequel M. de Charlus pesa de ses deux mains, et comme pour

le forcer à se rasseoir, sur les épaules de M. de Cambremer, qui ne

s'était pas levé: «Ah! voyons, mon cher, insista le baron, il ne

manquerait plus que ça! Il n'y a pas de raison! de notre temps on

réserve ça aux princes du sang.» Je ne touchai pas plus les Cambremer

que Mme Verdurin par mon enthousiasme pour leur maison. Car j'étais

froid devant des beautés qu'ils me signalaient et m'exaltais de

réminiscences confuses; quelquefois même je leur avouais ma déception,

ne trouvant pas quelque chose conforme à ce que son nom m'avait fait

imaginer. J'indignai Mme de Cambremer en lui disant que j'avais cru que

c'était plus campagne. En revanche, je m'arrêtai avec extase à renifler

l'odeur d'un vent coulis qui passait par la porte. «Je vois que vous

aimez les courants d'air», me dirent-ils. Mon éloge du morceau de

lustrine verte bouchant un carreau cassé n'eut pas plus de succès: «Mais

quelle horreur!» s'écria la marquise. Le comble fut quand je dis: «Ma

plus grande joie a été quand je suis arrivé. Quand j'ai entendu résonner

mes pas dans la galerie, je ne sais pas dans quel bureau de mairie de

village, où il y a la carte du canton, je me crus entré.» Cette fois Mme

de Cambremer me tourna résolument le dos. «Vous n'avez pas trouvé tout

cela trop mal arrangé? lui demanda son mari avec la même sollicitude

apitoyée que s'il se fût informé comment sa femme avait supporté une

triste cérémonie. Il y a de belles choses.» Mais comme la malveillance,

quand les règles fixes d'un goût sûr ne lui imposent pas de bornes

inévitables, trouve tout à critiquer, de leur personne ou de leur

maison, chez les gens qui vous ont supplantés: «Oui, mais elles ne sont

pas à leur place. Et voire, sont-elles si belles que ça?--Vous avez

remarqué, dit M. de Cambremer avec une tristesse que contenait quelque

fermeté, il y a des toiles de Jouy qui montrent la corde, des choses

tout usées dans ce salon!--Et cette pièce d'étoffe avec ses grosses

roses, comme un couvre-pied de paysanne», dit Mme de Cambremer, dont

la culture toute postiche s'appliquait exclusivement à la philosophie

idéaliste, à la peinture impressionniste et à la musique de Debussy. Et

pour ne pas requérir uniquement au nom du luxe mais aussi du goût: «Et

ils ont mis des brise-bise! Quelle faute de style! Que voulez-vous, ces

gens, ils ne savent pas, où auraient-ils appris? ça doit être de gros

commerçants retirés. C'est déjà pas mal pour eux.--Les chandeliers m'ont

paru beaux», dit le marquis, sans qu'on sût pourquoi il exceptait les

chandeliers, de même qu'inévitablement, chaque fois qu'on parlait d'une

église, que ce fût la cathédrale de Chartres, de Reims, d'Amiens, ou

l'église de Balbec, ce qu'il s'empressait toujours de citer comme

admirable c'était: «le buffet d'orgue, la chaire et les oeuvres de

miséricorde». «Quant au jardin, n'en parlons pas, dit Mme de Cambremer.

C'est un massacre. Ces allées qui s'en vont tout de guingois!» Je

profitai de ce que Mme Verdurin servait le café pour aller jeter un coup

d'oeil sur la lettre que M. de Cambremer m'avait remise, et où sa mère

m'invitait à dîner. Avec ce rien d'encre, l'écriture traduisait une

individualité désormais pour moi reconnaissable entre toutes, sans qu'il

y eût plus besoin de recourir à l'hypothèse de plumes spéciales que des

couleurs rares et mystérieusement fabriquées ne sont nécessaires au

peintre pour exprimer sa vision originale. Même un paralysé, atteint

d'agraphie après une attaque et réduit à regarder les caractères comme

un dessin, sans savoir les lire, aurait compris que Mme de Cambremer

appartenait à une vieille famille où la culture enthousiaste des lettres

et des arts avait donné un peu d'air aux traditions aristocratiques.

Il aurait deviné aussi vers quelles années la marquise avait appris

simultanément à écrire et à jouer Chopin. C'était l'époque où les gens

bien élevés observaient la règle d'être aimables et celle dite des trois

adjectifs. Mme de Cambremer les combinait toutes les deux. Un adjectif

louangeux ne lui suffisait pas, elle le faisait suivre (après un petit

tiret) d'un second, puis (après un deuxième tiret) d'un troisième. Mais

ce qui lui était particulier, c'est que, contrairement au but social

et littéraire qu'elle se proposait, la succession des trois épithètes

revêtait, dans les billets de Mme de Cambremer, l'aspect non d'une

progression, mais d'un _diminuendo_. Mme de Cambremer me dit, dans

cette première lettre, qu'elle avait vu Saint-Loup et avait encore plus

apprécié que jamais ses qualités «uniques--rares--réelles», et qu'il

devait revenir avec un de ses amis (précisément celui qui aimait la

belle-fille), et que, si je voulais venir, avec ou sans eux, dîner à

Féterne, elle en serait «ravie--heureuse--contente». Peut-être était-ce

parce que le désir d'amabilité n'était pas égalé chez elle par la

fertilité de l'imagination et la richesse du vocabulaire que cette dame

tenait à pousser trois exclamations, n'avait la force de donner dans la

deuxième et la troisième qu'un écho affaibli de la première. Qu'il y eût

eu seulement un quatrième adjectif, et de l'amabilité initiale il ne

serait rien resté. Enfin, par une certaine simplicité raffinée qui

n'avait pas dû être sans produire une impression considérable dans la

famille et même le cercle des relations, Mme de Cambremer avait pris

l'habitude de substituer au mot, qui pouvait finir par avoir l'air

mensonger, de «sincère», celui de «vrai». Et pour bien montrer qu'il

s'agissait en effet de quelque chose de sincère, elle rompait l'alliance

conventionnelle qui eût mis «vrai» avant le substantif, et le plantait

bravement après. Ses lettres finissaient par: «Croyez à mon amitié

vraie.» «Croyez à ma sympathie vraie.» Malheureusement c'était tellement

devenu une formule que cette affectation de franchise donnait plus

l'impression de la politesse menteuse que les antiques formules au sens

desquelles on ne songe plus. J'étais d'ailleurs gêné pour lire par le

bruit confus des conversations que dominait la voix plus haute de M. de

Charlus n'ayant pas lâché son sujet et disant à M. de Cambremer: «Vous

me faisiez penser, en voulant que je prisse votre place, à un Monsieur

qui m'a envoyé ce matin une lettre en mettant comme adresse: «A

son Altesse, le Baron de Charlus», et qui la commençait par:

«Monseigneur».--En effet, votre correspondant exagérait un peu»,

répondit M. de Cambremer en se livrant à une discrète hilarité. M. de

Charlus l'avait provoquée; il ne la partagea pas. «Mais dans le fond,

mon cher, dit-il, remarquez que, héraldiquement parlant, c'est lui qui

est dans le vrai; je n'en fais pas une question de personne, vous pensez

bien. J'en parle comme s'il s'agissait d'un autre. Mais que voulez-vous,

l'histoire est l'histoire, nous n'y pouvons rien et il ne dépend pas de

nous de la refaire. Je ne vous citerai pas l'empereur Guillaume qui, à

Kiel, n'a jamais cessé de me donner du Monseigneur. J'ai ouï dire qu'il

appelait ainsi tous les ducs français, ce qui est abusif, et ce qui est

peut-être simplement une délicate attention qui, par-dessus notre tête,

vise la France.--Délicate et plus ou moins sincère, dit M. de Cambremer.

Ah! je ne suis pas de votre avis. Remarquez que, personnellement, un

seigneur de dernier ordre comme ce Hohenzollern, de plus protestant, et

qui a dépossédé mon cousin le roi de Hanovre, n'est pas pour me plaire,

ajouta M. de Charlus, auquel le Hanovre semblait tenir plus à coeur que

l'Alsace-Lorraine. Mais je crois le penchant qui porte l'Empereur vers

nous profondément sincère. Les imbéciles vous diront que c'est un

Empereur de théâtre. Il est au contraire merveilleusement intelligent,

il ne s'y connaît pas en peinture, et il a forcé M. Tschudi de retirer

les Elstir des musées nationaux. Mais Louis XIV n'aimait pas les maîtres

hollandais, avait aussi le goût de l'apparat, et a été, somme toute, un

grand souverain. Encore Guillaume II a-t-il armé son pays, au point de

vue militaire et naval, comme Louis XIV n'avait pas fait, et j'espère

que son règne ne connaîtra jamais les revers qui ont assombri, sur

la fin, le règne de celui qu'on appelle banalement le Roi Soleil. La

République a commis une grande faute, à mon avis, en repoussant

les amabilités du Hohenzollern ou en ne les lui rendant qu'au

compte-gouttes. Il s'en rend lui-même très bien compte et dit, avec ce

don d'expression qu'il a: «Ce que je veux, c'est une poignée de mains,

ce n'est pas un coup de chapeau.» Comme homme, il est vil; il a

abandonné, livré, renié ses meilleurs amis dans des circonstances où son

silence a été aussi misérable que le leur a été grand, continua M. de

Charlus qui, emporté toujours sur sa pente, glissait vers l'affaire

Eulenbourg et se rappelait le mot que lui avait dit l'un des inculpés

les plus haut placés: «Faut-il que l'Empereur ait confiance en notre

délicatesse pour avoir osé permettre un pareil procès. Mais, d'ailleurs,

il ne s'est pas trompé en ayant eu foi dans notre discrétion. Jusque sur

l'échafaud nous aurions fermé la bouche.» Du reste, tout cela n'a rien

à voir avec ce que je voulais dire, à savoir qu'en Allemagne, princes

médiatisés, nous sommes Durchlaucht, et qu'en France notre rang

d'Altesse était publiquement reconnu. Saint-Simon prétend que nous

l'avions pris par abus, ce en quoi il se trompe parfaitement. La raison

qu'il en donne, à savoir que Louis XIV nous fit faire défense de

l'appeler le Roi très chrétien, et nous ordonna de l'appeler le Roi tout

court, prouve simplement que nous relevions de lui et nullement que nous

n'avions pas la qualité de prince. Sans quoi, il aurait fallu le dénier

au duc de Lorraine et à combien d'autres. D'ailleurs, plusieurs de nos

titres viennent de la Maison de Lorraine par Thérèse d'Espinoy, ma

bisaïeule, qui était la fille du damoiseau de Commercy.» S'étant aperçu

que Morel l'écoutait, M. de Charlus développa plus amplement les raisons

de sa prétention. «J'ai fait observer à mon frère que ce n'est pas dans

la troisième partie du Gotha, mais dans la deuxième, pour ne pas dire

dans la première, que la notice sur notre famille devrait se trouver,

dit-il sans se rendre compte que Morel ne savait pas ce qu'était le

Gotha. Mais c'est lui que ça regarde, il est mon chef d'armes, et du

moment qu'il le trouve bon ainsi et qu'il laisse passer la chose, je

n'ai qu'à fermer les yeux.--M. Brichot m'a beaucoup intéressé, dis-je à

Mme Verdurin qui venait à moi, et tout en mettant la lettre de Mme de

Cambremer dans ma poche.--C'est un esprit cultivé et un brave homme, me

répondit-elle froidement. Il manque évidemment d'originalité et de goût,

il a une terrible mémoire. On disait des «aïeux» des gens que nous avons

ce soir, les émigrés, qu'ils n'avaient rien oublié. Mais ils avaient du

moins l'excuse, dit-elle en prenant à son compte un mot de Swann, qu'ils

n'avaient rien appris. Tandis que Brichot sait tout, et nous jette à la

tête, pendant le dîner, des piles de dictionnaires. Je crois que vous

n'ignorez plus rien de ce que veut dire le nom de telle ville, de tel

village.» Pendant que Mme Verdurin parlait, je pensais que je m'étais

promis de lui demander quelque chose, mais je ne pouvais me rappeler ce

que c'était. «Je suis sûr que vous parlez de Brichot. Hein, Chantepie,

et Freycinet, il ne vous a fait grâce de rien. Je vous ai regardée,

ma petite Patronne.--Je vous ai bien vu, j'ai failli éclater.» Je ne

saurais dire aujourd'hui comment Mme Verdurin était habillée ce soir-là.

Peut-être, au moment, ne le savais-je pas davantage, car je n'ai pas

l'esprit d'observation. Mais, sentant que sa toilette n'était pas sans

prétention, je lui dis quelque chose d'aimable et même d'admiratif. Elle

était comme presque toutes les femmes, lesquelles s'imaginent qu'un

compliment qu'on leur fait est la stricte expression de la vérité, et

que c'est un jugement qu'on porte impartialement, irrésistiblement,

comme s'il s'agissait d'un objet d'art ne se rattachant pas à une

personne. Aussi fut-ce avec un sérieux qui me fit rougir de mon

hypocrisie qu'elle me posa cette orgueilleuse et naïve question,

habituelle en pareilles circonstances: «Cela vous plaît?--Vous parlez de

Chantepie, je suis sûr», dit M. Verdurin s'approchant de nous. J'avais

été seul, pensant à ma lustrine verte et à une odeur de bois, à ne pas

remarquer qu'en énumérant ces étymologies, Brichot avait fait rire de

lui. Et comme les impressions qui donnaient pour moi leur valeur aux

choses étaient de celles que les autres personnes ou n'éprouvent pas, ou

refoulent sans y penser, comme insignifiantes, et que, par conséquent,

si j'avais pu les communiquer elles fussent restées incomprises ou

auraient été dédaignées, elles étaient entièrement inutilisables pour

moi et avaient de plus l'inconvénient de me faire passer pour stupide

aux yeux de Mme Verdurin, qui voyait que j'avais «gobé» Brichot, comme

je l'avais déjà paru à Mme de Guermantes parce que je me plaisais chez

Mme d'Arpajon. Pour Brichot pourtant il y avait une autre raison. Je

n'étais pas du petit clan. Et dans tout clan, qu'il soit mondain,

politique, littéraire, on contracte une facilité perverse à découvrir

dans une conversation, dans un discours officiel, dans une nouvelle,

dans un sonnet, tout ce que l'honnête lecteur n'aurait jamais songé à y

voir. Que de fois il m'est arrivé, lisant avec une certaine émotion un

conte habilement filé par un académicien disert et un peu vieillot,

d'être sur le point de dire à Bloch ou à Mme de Guermantes: «Comme c'est

joli!» quand, avant que j'eusse ouvert la bouche, ils s'écriaient,

chacun dans un langage différent: «Si vous voulez passer un bon moment,

lisez un conte de un tel. La stupidité humaine n'a jamais été aussi

loin.» Le mépris de Bloch provenait surtout de ce que certains effets

de style, agréables du reste, étaient un peu fanés; celui de Mme de

Guermantes de ce que le conte semblait prouver justement le contraire

de ce que voulait dire l'auteur, pour des raisons de fait qu'elle avait

l'ingéniosité de déduire mais auxquelles je n'eusse jamais pensé. Je fus

aussi surpris de voir l'ironie que cachait l'amabilité apparente des

Verdurin pour Brichot que d'entendre, quelques jours plus tard, à

Féterne, les Cambremer me dire, devant l'éloge enthousiaste que je

faisais de la Raspelière: «Ce n'est pas possible que vous soyez sincère,

après ce qu'ils en ont fait.» Il est vrai qu'ils avouèrent que la

vaisselle était belle. Pas plus que les choquants brise-bise, je ne

l'avais vue. «Enfin, maintenant, quand vous retournerez à Balbec, vous

saurez ce que Balbec signifie», dit ironiquement M. Verdurin. C'était

justement les choses que m'apprenait Brichot qui m'intéressaient. Quant

à ce qu'on appelait son esprit, il était exactement le même qui avait

été si goûté autrefois dans le petit clan. Il parlait avec la même

irritante facilité, mais ses paroles ne portaient plus, avaient à

vaincre un silence hostile ou de désagréables échos; ce qui avait

changé était, non ce qu'il débitait, mais l'acoustique du salon et les

dispositions du public. «Gare», dit à mi-voix Mme Verdurin en montrant

Brichot. Celui-ci, ayant gardé l'ouïe plus perçante que la vue, jeta sur

la Patronne un regard, vite détourné, de myope et de philosophe. Si ses

yeux étaient moins bons, ceux de son esprit jetaient en revanche sur les

choses un plus large regard. Il voyait le peu qu'on pouvait attendre des

affections humaines, il s'y était résigné. Certes il en souffrait.

Il arrive que, même celui qui un seul soir, dans un milieu où il a

l'habitude de plaire, devine qu'on l'a trouvé ou trop frivole, ou trop

pédant, ou trop gauche, ou trop cavalier, etc..., rentre chez lui

malheureux. Souvent c'est à cause d'une question d'opinions, de système,

qu'il a paru à d'autres absurde ou vieux-jeu. Souvent il sait à

merveille que ces autres ne le valent pas. Il pourrait aisément

disséquer les sophismes à l'aide desquels on l'a condamné tacitement, il

veut aller faire une visite, écrire une lettre: plus sage, il ne fait

rien, attend l'invitation de la semaine suivante. Parfois aussi ces

disgrâces, au lieu de finir en une soirée, durent des mois. Dues à

l'instabilité des jugements mondains, elles l'augmentent encore. Car

celui qui sait que Mme X... le méprise, sentant qu'on l'estime chez Mme

Y..., la déclare bien supérieure et émigre dans son salon. Au reste,

ce n'est pas le lieu de peindre ici ces hommes, supérieurs à la vie

mondaine mais n'ayant pas su se réaliser en dehors d'elle, heureux

d'être reçus, aigris d'être méconnus, découvrant chaque année les tares

de la maîtresse de maison qu'ils encensaient, et le génie de celle

qu'ils n'avaient pas appréciée à sa valeur, quitte à revenir à leurs

premières amours quand ils auront souffert des inconvénients qu'avaient

aussi les secondes, et que ceux des premières seront un peu oubliés. On

peut juger, par ces courtes disgrâces, du chagrin que causait à Brichot

celle qu'il savait définitive. Il n'ignorait pas que Mme Verdurin riait

parfois publiquement de lui, même de ses infirmités, et sachant le peu

qu'il faut attendre des affections humaines, s'y étant soumis, il ne

considérait pas moins la Patronne comme sa meilleure amie. Mais à la

rougeur qui couvrit le visage de l'universitaire, Mme Verdurin comprit

qu'il l'avait entendue et se promit d'être aimable pour lui pendant la

soirée. Je ne pus m'empêcher de lui dire qu'elle l'était bien peu pour

Saniette. «Comment, pas gentille! Mais il nous adore, vous ne savez pas

ce que nous sommes pour lui! Mon mari est quelquefois un peu agacé de

sa stupidité, et il faut avouer qu'il y a de quoi, mais dans ces

moments-là, pourquoi ne se rebiffe-t-il pas davantage, au lieu de

prendre ces airs de chien couchant? Ce n'est pas franc. Je n'aime pas

cela. Ça n'empêche pas que je tâche toujours de calmer mon mari parce

que, s'il allait trop loin, Saniette n'aurait qu'à ne pas revenir; et

cela je ne le voudrais pas parce que je vous dirai qu'il n'a plus un

sou, il a besoin de ses dîners. Et puis, après tout, si il se froisse,

qu'il ne revienne pas, moi ce n'est pas mon affaire, quand on a besoin

des autres on tâche de ne pas être aussi idiot.--Le duché d'Aumale a été

longtemps dans notre famille avant d'entrer dans la Maison de France,

expliquait M. de Charlus à M. de Cambremer, devant Morel ébahi et

auquel, à vrai dire, toute cette dissertation était sinon adressée du

moins destinée. Nous avions le pas sur tous les princes étrangers; je

pourrais vous en donner cent exemples. La princesse de Croy ayant voulu,

à l'enterrement de Monsieur, se mettre à genoux après ma trisaïeule,

celle-ci lui fit vertement remarquer qu'elle n'avait pas droit au

carreau, le fit retirer par l'officier de service et porta la chose

au Roi, qui ordonna à Mme de Croy d'aller faire des excuses à Mme de

Guermantes chez elle. Le duc de Bourgogne étant venu chez nous avec les

huissiers, la baguette levée, nous obtînmes du Roi de la faire abaisser.

Je sais qu'il y a mauvaise grâce à parler des vertus des siens. Mais il

est bien connu que les nôtres ont toujours été de l'avant à l'heure du

danger. Notre cri d'armes, quand nous avons quitté celui des ducs de

Brabant, a été «Passavant». De sorte qu'il est, en somme, assez légitime

que ce droit d'être partout les premiers, que nous avions revendiqué

pendant tant de siècles à la guerre, nous l'ayons obtenu ensuite à la

Cour. Et dame, il nous y a toujours été reconnu. Je vous citerai encore

comme preuve la princesse de Baden. Comme elle s'était oubliée jusqu'à

vouloir disputer son rang à cette même duchesse de Guermantes de

laquelle je vous parlais tout à l'heure, et avait voulu entrer la

première chez le Roi en profitant d'un mouvement d'hésitation qu'avait

peut-être eu ma parente (bien qu'il n'y en eût pas à avoir), le Roi cria

vivement: «Entrez, entrez, ma cousine, Madame de Baden sait trop ce

qu'elle vous doit.» Et c'est comme duchesse de Guermantes qu'elle avait

ce rang, bien que par elle-même elle fût d'assez grande naissance

puisqu'elle était par sa mère nièce de la Reine de Pologne, de la Reine

d'Hongrie, de l'Électeur Palatin, du prince de Savoie-Carignan et du

prince d'Hanovre, ensuite Roi d'Angleterre.--_Mæcenas atavis edite

regibus!_ dit Brichot en s'adressant à M. de Charlus, qui répondit par

une légère inclinaison de tête à cette politesse.--Qu'est-ce que vous

dites? demanda Mme Verdurin à Brichot, envers qui elle aurait voulu

tâcher de réparer ses paroles de tout à l'heure. Je parlais, Dieu m'en

pardonne, d'un dandy qui était la fleur du gratin (Mme Verdurin fronça

les sourcils), environ le siècle d'Auguste (Mme Verdurin, rassurée par

l'éloignement de ce gratin, prit une expression plus sereine), d'un ami

de Virgile et d'Horace qui poussaient la flagornerie jusqu'à lui envoyer

en pleine figure ses ascendances plus qu'aristocratiques, royales, en

un mot je parlais de Mécène, d'un rat de bibliothèque qui était ami

d'Horace, de Virgile, d'Auguste. Je suis sûr que M. de Charlus sait

très bien à tous égards qui était Mécène.» Regardant gracieusement

Mme Verdurin du coin de l'oeil, parce qu'il l'avait entendue donner

rendez-vous à Morel pour le surlendemain et qu'il craignait de ne pas

être invité: «Je crois, dit M. de Charlus, que Mécène, c'était quelque

chose comme le Verdurin de l'antiquité.» Mme Verdurin ne put réprimer

qu'à moitié un sourire de satisfaction. Elle alla vers Morel. «Il est

agréable l'ami de vos parents, lui dit-elle. On voit que c'est un homme

instruit, bien élevé. Il fera bien dans notre petit noyau. Où donc

demeure-t-il à Paris?» Morel garda un silence hautain et demanda

seulement à faire une partie de cartes. Mme Verdurin exigea d'abord un

peu de violon. A l'étonnement général, M. de Charlus, qui ne parlait

jamais des grands dons qu'il avait, accompagna, avec le style le plus

pur, le dernier morceau (inquiet, tourmenté, schumanesque, mais enfin

antérieur à la Sonate de Franck) de la Sonate pour piano et violon de

Fauré. Je sentis qu'il donnerait à Morel, merveilleusement doué pour le

son et la virtuosité, précisément ce qui lui manquait, la culture et le

style. Mais je songeai avec curiosité à ce qui unit chez un même homme

une tare physique et un don spirituel. M. de Charlus n'était pas très

différent de son frère, le duc de Guermantes. Même, tout à l'heure (et

cela était rare), il avait parlé un aussi mauvais français que lui. Me

reprochant (sans doute pour que je parlasse en termes chaleureux de

Morel à Mme Verdurin) de n'aller jamais le voir, et moi invoquant la

discrétion, il m'avait répondu: «Mais puisque c'est moi qui vous le

demande, il n'y a que moi qui _pourrais m'en formaliser_.» Cela aurait

pu être dit par le duc de Guermantes. M. de Charlus n'était, en somme,

qu'un Guermantes. Mais il avait suffi que la nature déséquilibrât

suffisamment en lui le système nerveux pour qu'au lieu d'une femme,

comme eût fait son frère le duc, il préférât un berger de Virgile ou

un élève de Platon, et aussitôt des qualités inconnues au duc de

Guermantes, et souvent liées à ce déséquilibre, avaient fait de M. de

Charlus un pianiste délicieux, un peintre amateur qui n'était pas sans

goût, un éloquent discoureur. Le style rapide, anxieux, charmant avec

lequel M. de Charlus jouait le morceau schumanesque de la Sonate de

Fauré, qui aurait pu discerner que ce style avait son correspondant--on

n'ose dire sa cause--dans des parties toutes physiques, dans les

défectuosités de M. de Charlus? Nous expliquerons plus tard ce mot de

défectuosités nerveuses et pour quelles raisons un Grec du temps de

Socrate, un Romain du temps d'Auguste, pouvaient être ce qu'on sait tout

en restant des hommes absolument normaux, et non des hommes-femmes comme

on en voit aujourd'hui. De même qu'il avait de réelles dispositions

artistiques, non venues à terme, M. de Charlus avait, bien plus que le

duc, aimé leur mère, aimé sa femme, et même des années après, quand

on lui en parlait, il avait des larmes, mais superficielles, comme la

transpiration d'un homme trop gros, dont le front pour un rien s'humecte

de sueur. Avec la différence qu'à ceux-ci on dit: «Comme vous avez

chaud», tandis qu'on fait semblant de ne pas voir les pleurs des autres.

On, c'est-à-dire le monde; car le peuple s'inquiète de voir pleurer,

comme si un sanglot était plus grave qu'une hémorragie. La tristesse qui

suivit la mort de sa femme, grâce à l'habitude de mentir, n'excluait pas

chez M. de Charlus une vie qui n'y était pas conforme. Plus tard même,

il eut l'ignominie de laisser entendre que, pendant la cérémonie

funèbre, il avait trouvé le moyen de demander son nom et son adresse à

l'enfant de choeur. Et c'était peut-être vrai.

Le morceau fini, je me permis de réclamer du Franck, ce qui eut l'air de

faire tellement souffrir Mme de Cambremer que je n'insistai pas. «Vous

ne pouvez pas aimer cela», me dit-elle. Elle demanda à la place _Fêtes_

de Debussy, ce qui fit crier: «Ah! c'est sublime!» dès la première note.

Mais Morel s'aperçut qu'il ne savait que les premières mesures et, par

gaminerie, sans aucune intention de mystifier, il commença une marche de

Meyerbeer. Malheureusement, comme il laissa peu de transitions et ne fit

pas d'annonce, tout le monde crut que c'était encore du Debussy, et on

continua à crier: «Sublime!» Morel, en révélant que l'auteur n'était pas

celui de _Pelléas_, mais de _Robert le Diable_, jeta un certain froid.

Mme de Cambremer n'eut guère le temps de le ressentir pour elle-même,

car elle venait de découvrir un cahier de Scarlatti et elle s'était

jetée dessus avec une impulsion d'hystérique. «Oh! jouez ça, tenez, ça,

c'est divin», criait-elle. Et pourtant de cet auteur longtemps dédaigné,

promu depuis peu aux plus grands honneurs, ce qu'elle élisait, dans son

impatience fébrile, c'était un de ces morceaux maudits qui vous ont

si souvent empêché de dormir et qu'une élève sans pitié recommence

indéfiniment à l'étage contigu au vôtre. Mais Morel avait assez de

musique, et comme il tenait à jouer aux cartes, M. de Charlus, pour

participer à la partie, aurait voulu un whist. «Il a dit tout à l'heure

au Patron qu'il était prince, dit Ski à Mme Verdurin, mais ce n'est pas

vrai, il est d'une simple bourgeoisie de petits architectes.--Je veux

savoir ce que vous disiez de Mécène. Ça m'amuse, moi, na!» redit Mme

Verdurin à Brichot, par une amabilité qui grisa celui-ci. Aussi pour

briller aux yeux de la Patronne et peut-être aux miens: «Mais à vrai

dire, Madame, Mécène m'intéresse surtout parce qu'il est le premier

apôtre de marque de ce Dieu chinois qui compte aujourd'hui en France

plus de sectateurs que Brahma, que le Christ lui-même, le très puissant

Dieu Jemenfou.» Mme Verdurin ne se contentait plus, dans ces cas-là, de

plonger sa tête dans sa main. Elle s'abattait, avec la brusquerie des

insectes appelés éphémères, sur la princesse Sherbatoff; si celle-ci

était à peu de distance, la Patronne s'accrochait à l'aisselle de la

princesse, y enfonçait ses ongles, et cachait pendant quelques instants

sa tête comme un enfant qui joue à cache-cache. Dissimulée par cet écran

protecteur, elle était censée rire aux larmes et pouvait aussi bien ne

penser à rien du tout que les gens qui, pendant qu'ils font une prière

un peu longue, ont la sage précaution d'ensevelir leur visage dans leurs

mains. Mme Verdurin les imitait en écoutant les quatuors de Beethoven

pour montrer à la fois qu'elle les considérait comme une prière et

pour ne pas laisser voir qu'elle dormait. «Je parle fort sérieusement,

Madame, dit Brichot. Je crois que trop grand est aujourd'hui le nombre

des gens qui passent leur temps à considérer leur nombril comme s'il

était le centre du monde. En bonne doctrine, je n'ai rien à objecter à

je ne sais quel nirvana qui tend à nous dissoudre dans le grand Tout

(lequel, comme Munich et Oxford, est beaucoup plus près de Paris

qu'Asnières ou Bois-Colombes), mais il n'est ni d'un bon Français, ni

même d'un bon Européen, quand les Japonais sont peut-être aux portes de

notre Byzance, que des antimilitaristes socialisés discutent gravement

sur les vertus cardinales du vers libre.» Mme Verdurin crut pouvoir

lâcher l'épaule meurtrie de la princesse et elle laissa réapparaître sa

figure, non sans feindre de s'essuyer les yeux et sans reprendre deux ou

trois fois haleine. Mais Brichot voulait que j'eusse ma part de festin,

et ayant retenu des soutenances de thèses, qu'il présidait comme

personne, qu'on ne flatte jamais tant la jeunesse qu'en la morigénant,

en lui donnant de l'importance, en se faisant traiter par elle de

réactionnaire: «Je ne voudrais pas blasphémer les Dieux de la Jeunesse,

dit-il en jetant sur moi ce regard furtif qu'un orateur accorde à la

dérobée à quelqu'un présent dans l'assistance et dont il cite le nom. Je

ne voudrais pas être damné comme hérétique et relaps dans la chapelle

mallarméenne, où notre nouvel ami, comme tous ceux de son âge, a dû

servir la messe ésotérique, au moins comme enfant de choeur, et se

montrer déliquescent ou Rose-Croix. Mais vraiment, nous en avons trop vu

de ces intellectuels adorant l'Art, avec un grand A, et qui, quand il ne

leur suffit plus de s'alcooliser avec du Zola, se font des piqûres

de Verlaine. Devenus éthéromanes par dévotion baudelairienne, ils ne

seraient plus capables de l'effort viril que la patrie peut un jour ou

l'autre leur demander, anesthésiés qu'ils sont par la grande névrose

littéraire, dans l'atmosphère chaude, énervante, lourde de relents

malsains, d'un symbolisme de fumerie d'opium.» Incapable de feindre

l'ombre d'admiration pour le couplet inepte et bigarré de Brichot, je me

détournai vers Ski et lui assurai qu'il se trompait absolument sur la

famille à laquelle appartenait M. de Charlus; il me répondit qu'il était

sûr de son fait et ajouta que je lui avais même dit que son vrai nom

était Gandin, Le Gandin. «Je vous ai dit, lui répondis-je, que Mme de

Cambremer était la soeur d'un ingénieur, M. Legrandin. Je ne vous ai

jamais parlé de M. de Charlus. Il y a autant de rapport de naissance

entre lui et Mme de Cambremer qu'entre le Grand Condé et Racine.--Ah!

je croyais», dit Ski légèrement sans plus s'excuser de son erreur que,

quelques heures avant, de celle qui avait failli nous faire manquer le

train. «Est-ce que vous comptez rester longtemps sur la côte? demanda

Mme Verdurin à M. de Charlus, en qui elle pressentait un fidèle et

qu'elle tremblait de voir rentrer trop tôt à Paris.--Mon Dieu, on ne

sait jamais, répondit d'un ton nasillard et traînant M. de Charlus.

J'aimerais rester jusqu'à la fin de septembre.--Vous avez raison, dit

Mme Verdurin; c'est le moment des belles tempêtes.--A bien vrai dire

ce n'est pas ce qui me déterminerait. J'ai trop négligé depuis quelque

temps l'Archange saint Michel, mon patron, et je voudrais le dédommager

en restant jusqu'à sa fête, le 29 septembre, à l'Abbaye du Mont.--Ça

vous intéresse beaucoup, ces affaires-là?» demanda Mme Verdurin, qui

eût peut-être réussi à faire taire son anticléricalisme blessé si elle

n'avait craint qu'une excursion aussi longue ne fit «lâcher» pendant

quarante-huit heures le violoniste et le baron. «Vous êtes peut-être

affligée de surdité intermittente, répondit insolemment M. de Charlus.

Je vous ai dit que saint Michel était un de mes glorieux patrons.» Puis,

souriant avec une bienveillante extase, les yeux fixés au loin, la voix

accrue par une exaltation qui me sembla plus qu'esthétique, religieuse:

«C'est si beau à l'offertoire, quand Michel se tient debout près de

l'autel, en robe blanche, balançant un encensoir d'or, et avec un tel

amas de parfums que l'odeur en monte jusqu'à Dieu.--On pourrait y aller

en bande, suggéra Mme Verdurin, malgré son horreur de la calotte.--A ce

moment-là, dès l'offertoire, reprit M. de Charlus qui, pour d'autres

raisons mais de la même manière que les bons orateurs à la Chambre,

ne répondait jamais à une interruption et feignait de ne pas l'avoir

entendue, ce serait ravissant de voir notre jeune ami palestrinisant

et exécutant même une Aria de Bach. Il serait fou de joie, le bon Abbé

aussi, et c'est le plus grand hommage, du moins le plus grand hommage

public, que je puisse rendre à mon Saint Patron. Quelle édification pour

les fidèles! Nous en parlerons tout à l'heure au jeune Angelico musical,

militaire comme saint Michel.»

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 8 / 25 段